CHAPITRE DIX-HUITIÈME
LE VOYAGE DE CÉSABÉE A BOME.
L'été s'avançait; il devenait urgent, pour ne pas s'exposer à hiverner en route, d'envoyer Paul et les prisonniers qui, comme lui, avaient fait appel. On jeta les yeux pour ce service sur un centurion romain, nommé Julius, qui se trouvait à Césarée. Cet ofiQcier était de la cohorte Auguste, c'est-à-dire probablement du corps d'élite, qui, sous le nom d'Evocati Augusti*, remplissait près de l'empereur des charges de confiance, administratives , plus que militaires. Quelque mission, peut-être celle d'accompagner Festus, lui avait été donnée en ces régions; sa fonction remplie, il rentrait à Rome 2. Le gouverneur profita de son
1 Les Evocati Augusti formaient un corps distinct (Dion Cassius, LT, 34) relativement considérable^ sous les ordres du préfet du prétoire : « on leur accordait des avantages matériels presque égaux à ceux des centurions. On pouvait d'ailleurs, comme suprême récompense, les nommer centurions après quelques années passées dans le corps des évocats. » Daremberg, Dictionnaire des Antiquiiés, Evocati.
2 Cette hypothèse nous paraît l'explication la plus vraisemblable du terme obscur (nreipri; ffe6a<mjç. Wieseler, qui la propose, fait observer : !<> que les Actes ne disent pas que la cohorte dont Julius
retour pour mettre sous ses ordres les prisonniers et les soldats qui leur servaient d'escorte *. Julius, courtois, noble de sentiments, ne se départit pas, au cours des sept mois qu'il garda Tapôtre, de la bienveillance qu'il lui témoigna dès le premier jour. Deux disciples de Paul, Luc et Aristarque de Thessalonique , obtinrent de lui de suivre leur maître et de l'assister^.
La petite troupe s'embarqua sur un navire d'Adramytte en Mysie , qui regagnait ce port en faisant escale sur les côtes de Syrie et d'Asie Mineure. On avait chance à l'une des relâches de trouver quelque vaisseau en partance pour l'Italie ; au pis aller, d'Adramytte , peu éloignée de Troas, il était facile de passer h Néapolis en Macédoine, et de prendre la voix Egnatienne : c'était, par Dyrrachium et Brindes, le grand chemin de Rome^. Les débuts de la navigation furent heureux, le
était centurion résidait à Gésarée; 2« que si le titre d'honneur Augusta a été porté en d'autres provinces par divers corps de troupes (Marquardt, R'ômische ,Staatsverwaltung, t. II, p. 446-464 et 473). nous ne voyons pas qu'il ait été pris en Syrie ou en Judée par aucune légion, aucune cohorte. Voir Wieseler, Chronologie des apostolischen Zeitalters, p. 389, note.
1 Ils devaient être assez nombreux, car saint Ignace, mené d'Antioche à Rome, avait pour lui seul une escorte de dix soldats. Saint Ignace, Ep. ad Rom,, v.
3 Le voyage maritime, décrit ici par saint Luc, a été étudié dans ses moindres détails par des hommes experts à la navigation. Tous s'accordent à en reconnaître l'admirable exactitude. Voir en particulier James Smith , The Voyage and Shipwreck of saint Paul — Breusing, Die Nautik der Alten.^ p. 142-205. — Trêve, une Traversée de César ée de Palestine à Putéoles au temps de saint Paul.
3 Le centurion qui emmenait Paul avait le temps nécessaire pour ce voyage ; car, selon les calculs les plus vraisemblables , on partit
vent favorable. Le jour suivant , on jeta Tancre à Sidon, où le navire s'arrêtait pour soù trafic ^ Cette ville possédait, depuis une vingtaine d'années, une chrétienté^ qui connaissait Paul et Taimait. Il souhaita de visiter ces frères et de jouir de leurs soins. Julius n'y mit point obstacle , car il emportait de ses entretiens avec Festus l'estime et le respect de son prisonnier.
Le vaisseau ne tarda guère à quitter le port de Sidon. Il en sortait pour prendre le large çt se rendre directement aux côtes de Lycie , quand il rencontra des vents contraires ; il fallut louvoyer à l'abri de Gypre , passer à l'est de cette île' et monter au nord vers la Gilicie. Les courants portent à l'ouest le long de cette côte*, et dès le soleil couché la brise du nord descend des sommets neigeux du Taurus : ce double secours permit de gagner sans trop de retard Myre, en Lycie*. C'était une échelle très fréquentée par les marins d'É-
de Césarée vers la mi-août. Voir Lewin, The Life and Epistles of saM Paul, t II « p. 183, note 7.
i Sidon est à vingt-huit lieues marines de Césarée. Ce trajet, à la vitesse moyenne de trois ou quatre nœuds à l'heure, put s'accomplir en moins de vingt-quatre heures.
8 Act., XI, 19; IT, 3; ixi, 2-4.
3 (c Le navire de saint Paul, en quittant Sidon pour le nord, ne pouvait passer qu'à l'est de Gypre. Comme les marins nomment le c6té tourné vers le vent, le dessus du vent, et la région opposée, le côté sous le vent, l'expression OTconXeîv ty^v Kuicpov, dont le contraire serait CiwepnXetv tî^v Kuirpov, est le terme nautique. Par un vent d'ouest on mettait le cap sur Test de Chypre, par conséquent, sous le vent de Chypre. » Breusing, Die Nautik der Alten, p. 155.
* Beaufort, Karamania, p. 41. — Findlay, Mediterranean Directory, p. 7.
^ La Vulgate, le Codex Alexandrinus et le Sinailicus portent Lystres ; mais Myre est certainement la véritable leçon.
gypte quand les vents d'ouest les empêchaient de mettre le cap sur lltalie. De là, en longeant d'abord la rive méridionale d*Asie Btineure, ils parvenaient ensuite, d'Ile en lie, à gagner Brindes ou Pouzzoles^ Julius trouva, aux quais de Myre^, un de ces navires alexandrins, de fort tonnage, car il avait à bord deux cent soixante-seize passagers'. On était aux approches de septembre , avec un mois devant soi de libre navigation; large part faite aux calmes et aux vents contraires, tout espoir demeurait de parvenir avant la mauvaise saison aux rives d'Italie, Myre n'en étant qu'à dix jours de traversée'*. Julius saisit cette occasion d'abréger le voyage, et, marché conclu avec le capitaine d'Alexandrie, il transborda tout son monde et reprit la mer.
Le vent soufflait toujours violemment du nordouest*; le lourd navire aux flancs arrondis avançait avec
' Smith, Voyage and Shipwreck, p. 32. — Trère, une Traversée ^ p. 11.
3 Cette Tille était sitaée sur la rive gauche d^une petite rivière^ VAndraki^ à uoe lieue de la mer environ. H ne reste plus que des ruines sur son emplacement.
3 Les grands navires de charge étaient de 600 tonneaux et allaient même au delà, car Ylsis, dont parle Lucien {Naviçium, I), avait une capacité de 1,000 à 1,100 tonnes. Smith, Voyage, p. 147-150.
^ « De Myra à Putéoles on compte trois cents lieues marines ; à la moyenne de trente lieues par vingt-quatre heures, c'était une traversée de dix jours, et de trente, en faisant la part des calmes, des vents contraires et des relâches pour faire de l'eau ; les probabilités étaient donc d'arriver à destination avant les mauvais temps, o Trêve, une Traversée,
^ Les vents Étésiens (du nord-ouest) soufflent dans l'Archipel du 20 juillet à la fin d'août (Pline, Hist nat^ ii, 47). On pouvait
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lenteur le long des rives , car il ne s'aidait plus que faiblement des courants et des brises de terre. Après plusieurs jours de pénibles efforts, il n'était encore qu'à la hauteur de Gnide. Vainement il tenta de s'abriter dans ce port : la côte, à cette pointe de l'Asie Mineure, remontant subitement vers le nord , le livrait sans abri aux vents qui balayaient l'Archipel. Tout ce que l'on put fut de diriger la dérive vers le sud-ouest. On reconnut bientôt sur la droite le cap Salmoné et la côte orientale de Crète. Cette île, jetée comme mie longue digue dans cette partie de la Méditerranée , y barre l'aquilon et ménage des eaux paisibles au midi de ses hautes montagnes; mais, à l'est, la houle demeurait violente : aussi le pilote eut-il grand'peine à approcher. Il y réussit toutefois , et, contournant l'île , vint jeter l'ancre dans une baie couverte par deux îlots ^ Une langue de terre, s'avançant dans les eaux de ce golfe, les partage en deux havres : d'où son nom : Kali-Limenes^, les Bons-Ports. Sur la pointe qui ferme à l'est ce refuge s'élevait la petite ville de Lassea.
espérer qu'ils feraient place, comme d'ordinaire, aux vents du sud (Pline, id.), à i'aide desquels on eût gagné promptement l'Italie.
1 Megalo-Nisi et Saint-Paul,
^ KotXol Xi{iévec. Cette baie a été retrouvée par les voyageurs qui ont étudié la côte sud de l'Ile ; elle porte encore le nom de KalO" Limniones. A deux heures de là, vers l'est, sur une pointe qui s'avance en mer, quelques ruines, appelées Lasea par les paysans, marquent l'emplacement de la ville à laquelle les Actes donnent le nom de Lasxa (Cod. Vaticanus), Lasaia, Alassa (God. Alexandrinus), Thalassa (Vulgate). Voir Alford , The greek Testament^ t. If, Prolbgomena, Excursus i. — Spratt, Travels and researches in Cretey t. II, p. 1«7. — Findlay, Mediterranean Directory, p. 66.
Le séjour fut assez long à ce mouillage, car on y attendit le bon vent, qui ne vint point. Déjà le jeûne du « grand Pardon^ », célébré à Téquinoxe d'automne, était passé. Au delà de ce temps, à partir d*octobre surtout, les Anciens estimaient la navigation périlleuse'. Force allait être d'hiverner dans Tîle; mais le pouvait-on en sécurité à Bons-Ports, que rien ne défendait de Test et du sud? Beaucoup inclinaient à s'embarquer de nouveau ; l'apôtre était -d'un avis contraire : « Mes amis, dit-il, je prévois que la navigation va devenir très fâcheuse, et pleine de péril, non seulement pour le vaisseau et son chargement, mais aussi pour vos vies. » On ne l'écouta pas ; le capitaine et l'armateur^ opinaient à repartir. Julîus, les tenant plus experts que l'apôtre aux choses maritimes, se rangea à leur avis. On résolut donc de pousser plus à l'ouest et de gagner Phœnix'*, port bien connu des marins d'Alexandrie, car c'est le seul sur la côte . méridionale de Crète, où Ton puisse hiverner en sécurité *. Fermé au sud par une île, il n'a d'ouverture qu'au nord-est et au sud-est * ; les navires, dans les plus mauvaises mers,
1 Le yom kippour célébré le 10 de Tisri (fin de septembre). Lev., XTI, 29; xxui, 27. — Pbilon, Vit, Mos., u, 657.
8 Végèce, De Re Milit,, y, 9. — Pline, Hist. nat, n, 47. — César, De Bell Gai., iv, 36; y, 23.
3 NauxXy)po; (d fiecmdxK); toO tcXoCov, Hesychius), désigne le chargeur, l'armateur (pii accompagnait souvent son navire, ou peut-être seulement le subrécargue qui le représentait pour surveiller et vendre la cargaison.
* Aujourd'hui Loutro. Voir Spratt , Travels, t. II , p. 247 et suiv. — Smith, Voyage and Shipwreck, p. 61.
* Spratt, Instructions sur Vile de Crète, p. 44.
« « Phœnix, port de Crète, regardant selon le vent du sud-ouest
y roulent sans fatigue. Vingt-quatre heures environ suffisaient ponr atteindre ce nouveau mouillage; on n'attendit plus qu'un temps propice.
La brise se mit enûn à souffler du midi; les marins levèrent Fancre en hâte et cinglèrent toutes voiles dehors, la chaloupe à la traîne, tant ils avaient confiance I On venait de doubler le cap Matala, quand toute coup un ouragan d*est, soudain en ces régions , VEuraqui- Ion*, s'abattit du mont Ida sur les flots. Le vaisseau, surpris -en pleine voilure par ce tourbillon, ne put tenir contre le vent ^ ; il fut emporté à la dérive et se trouva, après une course effrayante de vingt-deux milles, près d'une petite île nommée Glauda '. On parvint à la ranger d'assez près pour ne plus se trouver en mer démontée, et on en profita pour retirer la chaloupe à bord. Traînée sous les vagues, à demi-submergré, elle fut remontée à grand' peine. Le navire lui-
et le vent du nord-ouest. » Act., xxvii , 12. Saint Luc, décriyant la situation de ce port, sur le rapport des marins qui l'accompagnaient, parle leur langage, a La terre approche », disent-ils communément, bien qu*en réalité ce soit leur vaisseau qui approche des^côtes. De même ici, l'ayant de leur navire étant tourné au nord-ouest et au sud-ouest pour entrer dans ce port, ih marquent que Phœnix regarde dans le sens de ces vents, par conséquent que le mouillage n'est ouvert qu'aux vents de nord-est et de sud-est. Smith, Voyage^ p. 49. et suiv. — Spratt, Travels, t. Il, p. 247-254.
1 Ce coup de vent venait de l'est-nord-est. Voir Smith, p. 59 et suiv. — Spratt, Crète, t. II, p. 11 et suiv.
3 'AvT096aX(jLetv T(p àvé(Ji(j>. Allusion aux yeux fréquemment sculptés et peints aux deux côtés de la proue.
' Les Grecs lui donnent le nom de Gaudonesi^ les Italiens celui de Gozzo. Cette petite Ile est à l'ouest du cap Matala et à vingt milles de Sphakia.
même avait beaucoup fatigué, car Teflort de la tempête se concentrait alors sur un mât unique et une énorme voile qui dépassait la largeur du vaisseau. Les soubresauts de la carène ainsi gréée étaient incessants sur les courtes vagues de la Méditerranée. On s'aperçut bientôt que la membrure disjointe laissait passage à Teau ^ En pareille occurrence, les marins recouraient au ceintrage, opération laborieuse par un si gros temps. Des câbles passés sous la quille, remontant au long des flancs , puis raidis par un treuil, servirent à resserrer les grosses œuvres et à maintenir les bordages ^.
Mais, plus menaçantes encore que ces voies d^eau, apparaissaient les Syrtes d'Afrique, où Ton courait en fuyant sous le vent du nord-est. Les sables mouvants de ces golfes étaient l'épouvante des Anciens ', et à juste titre, car des courants irrésistibles, d'effroyables ras de marée rendaient presque certaine la perte de ceux qui s'y jetaient. On fit tout pour éviter cette route périlleuse. La voile amenée, ou emportée peutêtre, les agrès delà mâture, qui donnaient prise au vent.
1 Le tourbillon (àvE(jioc tuçcovixoc) qui avait saisi le navire fatigue à l'excès la carène : « Prœcipua navigantium pestis, non antennas modo, verura ipsa navigia contorta frangens. » Pline, Hist. nat., u, 49.
2 *rTcoî;w(jLaTa. Vitruve , x, 15, 6. — Thucydide, i, 29. — Platon , Rep,, X, 616. Ce procédé, peu usité de nos jours, n'est cependant pas complètement hors d'usage. Voir Conybeare and Howson , The Life and Epistles of saint Paul, t. II, p. 404-405. — Smith, Voyage, p. 60.
3 Salluste, Jugurtha, Lxxvni. — Procope, De jEdif., VI, in, 8. — Silius Italiens, Punica, m, 320. — Josèphe, Belljud., II, xvi, 4. Voir lissot, Exploration scientifique de la Tunisie^ t. I, p. 225-
furent eux-mêmes abaissés, et Ton s'abandonna à la mer. La nuit suivante et le lendemain, la tempête continua : on jeta la cargaison par-dessus bord, en gardant seulement le blé comme suprême ressource. Le troisième jour, il fallut encore alléger la coque et sacrifier les plus lourds agrès ; tous les bras s'unirent pour précipiter dans les flots les longues vergues du mât. Le navire, ainsi soulagé, risquait moins de couler à fond; mais sa situation était aggravée. A la réserve des gouvernails ^ et du beaupré, ce n'était plus qu'une épave au hasard des vagues et des vents sur l'immense espace qui s'étend entre la Crète, l'Afrique, la Grèce et l'Italie, et qui formait proprement l'Adriatique des Anciens 2. On y fut ballotté durant plusieurs jours, les plus afireux du voyage, sans savoir où l'on était, où l'on allait; car le soleil et les étoiles, seuls guides aux marins d'alors 3, ne parurent pas un
i On aTait alors, pour gouvernail , deux pagaies placées à l'arrière du vaisseau. Il suffit d'oayrir quelqu'un dés ouvrages ou se trouvent des figures de navires anciens (Peintures d'Herculanum, des Catacombes, Virgile du Vatican) pour voir ces rames à large pale sortir des deux c6tés de la poupe. Voir Jal^ Glossaire nautique, aux mots Barca duorum thimonorum, Gouvernail. — Martin et Cahier, Mélanges d^archéologie, m, pi. I. — Graser, De Veterum Tê navaliy tab. iv et v. — De Rossi, Roma Sotterranea, t. II, tov. XIV; XV; XVI; XLIX, 26.
3 Ovide, Fast., iv, 501 ; Trist,, I, xi, 4. — Josèphe, Vita, 3. — Pausanias, v, 25, I; viii, 54, 2. ^Procope, De Bell. Vand., i, 14. Ptolémée appelle la mer Adriatique actuelle golfe Adriatique (Geogr.y vn, 5, 3 et 10; viii, 7, 2; 8, 2; i, 15, 3) et donne pour limites à la mer de ce nom la Sicile, le Péloponèse, la Crète (vni, 9, 2; m, 15, 3; 17, 1; vm, 12, 2.
3 Les Anciens, n'ayant point de boussole, ne pouvaient se guider
instant. « L'ouragan ne relâchant rien de sa fureur, dit S. Luc, nous perdîmes tout espoir. »
L'apôtre seul demeurait calme au milieu de cette tourmente, se ûant en Dieu qui mène les flots et assuré par lui de ne point périr. Mais il ne pouvait rester insensible au spectacle des passagers saisis d'une telle angoisse qu'ils ne prenaient môme plus de nourriture; il se leva donc au milieu d'eux : « Amis, dit-il, vous auriez mieux fait de m'écouter et de ne point partir de Crète ; vous vous seriez épargné bien de la peine et une grande perte. Je vous exhorte néanmoins à avoir bon courage, car personne ne périra, et il n'y aura que le vaisseau de perdu. Cette nuit môme , un ange de Dieu, à qui je suis et que je sers, m'est apparu : Paul, m'a-t-il dit, ne crains point; il faut que tu comparaisses devant César, et voici que Dieu t'a donné tous ceux qui naviguent avec toi. Ayez donc bon courage, mes amis; je crois Dieu, et ce qui m'a été dit arrivera; assurément nous serons jetés sur quelque île. »
Ce n'étaient point là de vaines promesses. Quatorze jours après le départ de Crète, les matelots crurent entendre des brisants pendant la nuit. Ayant sondé, ils trouvèrent vingt brasses; un peu plus loin quinze : c'était la terre. Dans la crainte de donner au milieu d'écueils, ils jetèrent de la poupe ^ quatre ancres qui,
en pleine mer qu'à l'aide du soleil et des étoiles : les Grecs se réglaient sur la Grande Ourse , les Sidoniens sur la Petite.
1 Les vaisseaux, on le sait, mouillent toujours de l'ayant; dans certains cas cependant, pour faciliter les manœuvres ou l'attaque , l'ancre est jetée de l'arrière. Nelson en usa ainsi devant Copenhague,
par bonheur, mordirent solidement : le navire s'arrêta; les larges pales qui servaient de gouvernail, inutiles en ce moment, furent relevées des deuK côtés et assujetties avec des courroies. Tous attendaient impatiemment le lever du jour, quand on remarqua que les matelots s'assemblaient pour mettre la barque à flot. Ils craignaient, dirent -ils aux passagers, de voir les ancres d'arrière chasser, et allaient en fixer d'autres en avant; mais leur dessein était de se sauver, laissant le navire en perdition. Paul avait apprécié durant la tourmente l'audacieuse industrie de ces hommes ^ et sentait qu'après Dieu le vaisseau leur devait son salut. Comprenant que c'en était fait des passagers si les gens du métier les abandonnaient, il s'approcha du centurion : « Si ceux-ci , dit-il , ne demeurent pas sur le vaisseau , vous ne pouvez vous sauver. » A l'instant, les soldats tirèrent leurs épées, et, coupant les amarres de la chaloupe , la firent tomber.
L'ascendant de Paul ne fut pas moins puissant sur les passagers. Allant de l'un à l'autre, il les ranimait non seulement par des paroles de foi , mais par les conseils d'une prudence toute pratique. Son principal souci était de leur faire prendre quelque nourriture : « Voici quatorze jours , disait-il, que vous êtes à jeun, dans l'attente, sans avoir rien mangé. Je vous en conjure , prenez de la nourriture , cela est nécessaire pour vous pouvoir sauver. Pas un cheveu ne tombera de la
et il se plut, après le combat, à rappeler que le matin même il avait lu le vingt -septième chapitre des Actes. Voir Conybeare and Uowson, The Life and Epistles of saint Paul, t. II, p. 4, 6.
tète d'aucun de vous^ » Lui-même, donnant l'exemple, prit du pain, et, ayant rendu grâces à Dieu devant tous, il le rompit et commença à manger. De tous côtés on Fimita, car le courage renaissait au spectacle d'une foi si assurée. Quand tous se furent réconfortés, on jeta à la mer le reste du blé et des provisions : à tout prix il fallait alléger le navire pour l'échouage.
Le jour se leva enfin, et la terre apparut à travers les rafales et la pluie ^. Personne ne la reconnut' ; mais entre les rochers qui la bordaient les matelots aperçurent une baie, offrant au fond une plage de sable* : ils résolurent d'y échouer. Manœuvrant d'ensemble, ils coupèrent les câbles des ancres, lâchèrent en même temps les attaches des gouvernails, et, ayant mis au vent la voile de misaine', ils cinglèrent vers la grève. Mais le navire n*alla point jusque-là : dès le
1 Luc, XXI, 18.
« Act., xxTn, 2.
s a On s'est étonné sans raison que des marins n'aient pas reconnu les côtes de Malte. Comme la route d'Alexandrie à Pouzzoles passait par le détroit de Messine , ils pouvaient avoir fait une douzaine de fois, et plus, la trayersée sans avoir même tu cette fie. » Breusing, Nautik, p. 190-191.
* La baie de Saint-Paul, Cala di San Paolo, au nord-est de l'Ile. Lavalette, vrai port de Malte, et un des plus beaux de la Méditerranée, est situé, à quelque distance de là, au sud-est. Les vaisseaux y trouvaient alors, comme maintenant, un refuge assuré dans les mauvais temps.
^ M. Smilh a mis hors de doute que le mot apTéficov signifie la mâture de beaupré, la voile de misaine. Voir la dissertation sur les navires des Anciens mise en appendice dans Tàe Voyage and Shipwreck of saint Paul, p. 163-162.
milieu de la baie , il donna sur un banc entouré des deux côtés d'eaux profondes ^ La proue s'y étant enfoncée demeura immobile , tandis que l'arrière , battu par la vague , se disloquait sous les coups de mer. Il ne restait que de se sauver au plus vite à la nage ou sur quelque épave. Cette extrémité faillit coûter la vie aux prisonniers. Les soldats, craignant qu'ils ne s'échappassent, parlèrent de les tuer; mais le centurion s'y opposa^ parce qu'il voulait conserver Paul. Il ordonna donc à ceux qui savaient nager de se jeter les premiers à l'eau et de gagner la terre pour aider au sauvetage; les autres se mirent sur des planches ou des agrès du vaisseau. Ainsi advint-il que personne ne périt.
1 Ce banc est à un demi-mille aa sud de Tilot de Gzeier qui ferme la baie au nord, a L'emplacement répond exactement à la description de saint Luc. La baie présente à son extrémité, au sudouest, la plage sur laquelle on voulait échouer. Au milieu de la passe se trouve le banc de Saint-Paul, sur lequel échoua le navire. Ce banc est formé de terre glaise. On s'explique facilement que les courants provoqués par les vents d'est , violents dans ces parages, aient produit sur le banc une érosion qui ne peut que s'accroître. De nos jours il est à sept brasses de profondeur. Au temps de Paul on devait y mesurer de deux à trois brasses. C'est un peu à l'est du banc que nous devons chercher l'endroit où l'on mouille par quinze brasses de fond. Le point situé exactement à l'ouest de ce banc est, d'après les habitants, le lieu où les naufragés se sauvèrent à la nage. Cette supposition est absolument conforme aux faits. Le vent d'est, qu'il soit est-nord-est ou nord-est, fait monter les eaux dans la baie. Cette eau ne peut s'échapper que par le canal situé entre l'ile Gzeier et la terre. Un courant orienté vers le nord suit donc la côte et dut porter les naufragés, cramponnés à leurs planches, non à l'extrémité de la baie, mais à l'ouest du banc. » J. Vars, l'Art nautique dans l'antiquité, p. 258-259.
On sut bientôt que Tlle s'appelait Malte , car les habitants accoururent et se montrèrent pleins d'humanité pour les naufragés. C'était un peuple d'origine punique S étranger aux mœurs de la Grèce et de Rome^, honnête toutefois, et de mœurs hospitalières. A la vue des naufragés grelottant sous la pluie et le froid, ils s'empressèrent d'allumer un grand feu. Paul, oubliant ses propres souffrances, les aidait; il venait de ramasser une poignée d'ajoncs^ et la mettait sur le feu, quand une vipère*, excitée par la chaleur, sortit des sarments et le mordit. Les gens du pays , voyant cette béte pendue à la main de l'étranger, s' entredirent : « Assurément cet homme est un meurtrier, puisque , échappé de la mer, la justice divine ne veuf pas le laisser vivre. » Mais Paul, sans s'émouvoir, secoua la vipère dans le feu. Les Maltais s'attendaient qu'il allait enfler et tomber mort rapidement; mais, après avoir attendu longtemps, voyant enfin qu'il ne lui arrivait rien de mal, ils chanigèrent de sentiment : « C'est un dieul » s'écrièrent-ils.
1 Diodore de Sicile, y, 12. Des antiquités puniques ont ététrou- Tées dans l'île.
3 C'est là le sens primitif du papSapoi (Acf., xxyiii, 1), et rien n'indique que saint Luc le prenne dans l'acception péjoralifc d'hommes grossiers et sauvages.
3 La définition donnée de ^puyavov par Théophraste {Hist. plant, I, 4) convient parfaitement à Tajonc ou genêt épineux qu'on trouye encore aux environs de la baie. Lewin, Thê Life and Epistles of saint Paul, t. II, p. 208.
*■ La vipère a disparu de Malte par suite du défrichement complet de l'île. Il en est de môme dans d'autres régions. Tournefort, Relation d'un voyage dans le Levant, 1. 1, p. 142, 357-358. — Breusing, Nautik, p. 191.
Non loin de la grève, où se réchauffaient les naufragés, se trouvait un domaine appartenant au gouverneur de Malte, nommé Publius. Cet homme, honoré du titre de « premier de l'île ^ », l'administrait sous l'autorité du proconsul de Sicile. Apprenant qu'un centurion et des soldats romains venaient d'être jetés à la côte, il vint à eux, les recueillit et pendant trois jours donna à tous l'hospitalité. « Or, il se trouva que le père de Publius était couché , souffrant beaucoup de la fièvre et de la dysenterie. Paul, étant entré près de lui, pria, lui imposa les mains et le guérit. » Ce miracle attira près de l'apôtre tout ce que l'Ile contenait de malades : il les remit en santé, et sans doute là, comme partout, il annonça la Bonne Nouvelle, s'efforçant d'éclairer et de purifier les âmes. Parvint-il dès ce premier séjour à y éveiller la foi au Christ? Nous en doutons. Ces insulaires gardaient probablement de l'Afrique, leur lieu d'origine, la vie sensuelle et de basses superstitions. Ils se montrèrent reconnaissants envers Paul ; tout le temps de son séjour,
^ Deux inscriptions, l'une grecque, l'autre latine, trouTées dans l'île, à CiUa- Vecchia, donnent lieu ûe croire que c'était là un titre officiel, A. KX.wo;. Kup.npov5Y)vc*iniceu(* PcdjjiaKov icptoTOc* MtXixatttv (Boeckh, Corp. Inscrip. t. III, n»6754). MEL. PRIMUS. (Smith's Voyage andShipwrekt p. 113-114.) Publius était vraisemblablement le chef, le princeps du municipe. Nous trouvons en ^rand nombre dans les inscriptions des titres analogues, tous puicment municipaux : <c pri mus principal is splendidissimae colo- '
ni» ; princeps coloni»; princeps loci; princeps patriœ
su»; princeps municipii Riditarum., » etc. Orelli, 3866, 512.
— Renier, Inscriptions romaines de VAlgérie, 3695, 3844. — Henzen, 5273.
ils lui rendirent, à lui et à ses amis, de grands honneurs, leur fournirent même au départ ce qui était nécessaire pour le voyage*; mais nous ne voyons pas dans les Actes qu'aucun d'eux ait cru et reçu le baptême.
On passa trois mois dans l'île , du milieu de novembre à la mi-février. Aux approches de mars, les vaisseaux qui ne faisaient que de courts trajets le long des côtes se risquaient à reprendre la mer. Julius en trouva un dans le port de Malte qui appareillait pour Pauzzoles. C'était un navire d'Alexandrie à l'enseigne de Castor et Pollux^, Contraint d'hiverner dans l'Ile, il avait hâte de porter son chargement à destination. Le centurion y embarqua prisonniers et soldats, et l'on fit voile vers Syracuse , où l'on demeura trois jours, pour quelque trafic apparemment. Le vent n'était point favorable au sortir de cette escale ; on côtoya la Sicile afin de profiter du courant qui longe les rives du détroit de Messine^, et l'on vint toucher à Reggio.
1 Act, XXVIII, 10.
3 L'image des divinités tutélaires du navire était habituellement peinte ou sculptée sur la proue. Virgile, JSneid,, x, 209. —Perse, Satir., VI, 30. Castor et Pollax, les Dioscures, étaient particulièrement honorés par les marins. Horace, I Od., m, 2; xii, 2S.
3 a n existe sur les deux bords opposés du détroit de Messine, mais ne se faisant sentir que dans une zone assez étroite, ne dépassant pas un miUe de largeur, des contre-courants qui portent au nord, lorsque le courant principal qui suit le milieu du canal porte au sud, et vice versât car le courant principal se renverse comme les marées. Les navires s'aident de ces contre-courants lorsque le courant principal leur est contraire, et, à cet effet, se tiennent à petite distance des côtes. Ainsi fit le Castor et Pollux pour atteindre Rhège. » Trêves, une Traversée.
Le lendemain, un bon vent de sud s'étant levé, le détroit fut franchi; deux jours plus tard, le Castor et Pollux abordait, dans la baie de Naples, aux quais de Pouzzoles.
C'était dans ce port, Tun des plus fréquentés d'Italie, que les navires alexandrins^ déchargeaient habituellement le blé d'Egypte : eux seuls avaient droit d'y entrer, leurs voiles de hune déployées*, par juste privilège d'honneur, car ils apportaient le pain de Rome. Les Israélites affluaient sur ce grand marché^, venant d'Alexandrie ou en commerce actif avec l'importante juiverie de cette ville. Du milieu d'eux apparemment était sortie la communauté chrétienne que lapôtre trouva à Pouzzoles*. La joie de cette rencontre fut d'autant plus vive qu'elle était inattendue. Paul, pressé par ces frères de rester quelques jours près d'eux, l'obtint sans peine de Julius, qui l'estimait trop pour lui refuser cette faveur. On passa une semaine entière aux belles rives du golfe.
Ce temps écoulé, on se mit en marche vers Rome. La nouvelle y était venue de Pouzzoles qu'un centurion amenait l'apôtre captif; l'émotion fut grande parmi les chrétiens de la capitale, auxquels Paul, de-
1 Pline, Hist.nat, xxxvi, 14. — Suétone, Augustus, 98.
* Sénèque, Epist, 77.
8 Josèphe, Ant. jud., XVII, xn, 1.
*■ L'existence de cette chrétienté, l'influence des Juifs à Pouzzoles et à Alexandrie et les relations constantes entre ces deux villes appuient la tradition recueillie par Ensèbe {Hist eccles,, u, 24; m, 14, 21) que dès ce temps la Bonne NouTelle était répandue en Egypte. Voir Saint Pierre, chap. xx
puis sa lettre, était mieux connu et plus cher. Julius et sa petite troupe cheminaient sur la voie Appienne quand, à quarante-trois milles de Rome, près d'un bourg de matelots et de cabaretiers, appelé Forum d*Appius\ un groupe de fidèles vint saluer le prisonnier et se mettre à sa suite; dix milles plus loin, au lieu nommé « les Trois-Tavernes », nouvelle députation^. A ces témoignages redoublés de respect et d'affection, la joie éclata sur le visage de l'apôtre et s'épancha en actions de grâces vers Dieu , car se sentir aimé l'exaltait. Entouré de ses frères, appuyé sur eux, il entra dans Rome d'un pas ferme, comme pour un triomphe. On était au mois de mars de l'an 62. Depuis huit ans, Néron gouvernait le monde.
^ « Forum Appt differlum nautis, cauponibus atque malignis. » Horace, I Sat, y, 4. Aujourd'hui San^Donato.
> Cicéron, Âd Attic,, n, 10, 13. D'après les Actes apocryphes de Pierre et de Paul, l'apôtre avait passé la nuit à Aricia, à seize milles de Rome (Acta Pétri et Paulin s. 20).