‹ Saint Pierre Claver, ap^otre des n`egresChapitre 1 sur 108 · Saint Pierre Claver, ap^otre des n`egres · texte numérisé non relu

Saint Pierre Claver, ap^otre des n`egres

jARMI le grand nombre de vies d'hommes illustres qui se sont distingués par leur piété, il n'en est peut-être point où il y ait plus de quoi intéresser, de quoi étonner même la pieuse curiosité d'un lecteur chrétien, que dans celle que nous présentons au public.

On y verra un homme distingué par la noblesse de sa naissance, par la pénétration de son esprit, et par la supériorité de ses talents, oublier tout ce qu'il est, et renoncer à tout ce qu'il peut être, pour aller s'ensevelir sans retour dans l'obscurité d'une terre étrangère, se consacrer sans ménagement au service des esclaves les plus méprisables, pendant près de quarante ans avec un courage plus qu'humain, dans une région dont le climat seul avait de quoi effrayer la plus austère mortification. On y retrouvera, ce qu'on a le plus admiré dans le grand Apôtre des Indes et du Japon, à la réserve de la variété de ses courses évangéliques et de la rapidité de ses conquêtes; événements qui donnent plus d'éclat, sans donner par eux-mêmes plus de mérite. Des deux côtés c'est le même zèle, le même courage, le même amour pour Dieu, la même soif du salut des âmes rachetées de son sang, la même ardeur pour les croix, le même don de miracles et de prophéties, et, en quelque sorte, les mêmes succès dans la conversion de peuples nombreux, de tout état, de toute secte et de toute religion. Enfin, la vie du Père Claver présente en même temps le défenseur le plus ardent et le plus intrépide de la foi de JÉSUS-CHRIST, le restaurateur le plus zélé et le plus infatigable de la piété chrétienne, le père le plus généreux et le plus tendre de tous les malheureux, le modèle le plus parfait des pénitents, des religieux et des apôtres; et, pour tout dire en un seul mot, la merveille des Indes occidentales au dernier siècle, comme dans le précédent saint François-Xavier avait été la merveille des Indes orientales.

11 paraîtra sans doute surprenant que la mémoire d'un si grand homme ait été si longtemps comme ensevelie dans un coin éloigné de la terre. A la réserve du royaume où il

SAIXT PIERRE CLAVEh I

avait pris naissance, il était presque inconnu à tout le reste de l'Europe; mais !e Seigneur, dont la providence sur ses Saints est toujours admirable, a voulu enfin, pour la manifestation de sa propre gloire, s'intéresser à celle de son serviteur. Il n'a pas permis que le souvenir de tant de sublimes vertus et de travaux héroïques se perdit dans le monde chrétien : l'éclat s'en est répandu de l'Amérique en Espagne, et de l'Espagne en Italie, jusqu'au pied du trône du vicaire de Jésus-Christ, et nous avons appris qu'à Rome, on a commencé à travailler au procès de la canonisation d'un apôtre digne au moins de l'admiration des fidèles, jusqu'à ce qu'on le propose authentiquement à leur vénération (I). C'est ce qui m'a engagé à le faire connaître à ceux pour qui la véritable sainteté a des attraits.

Malgré toute ma bonne volonté, il m'eût été impossible d'y réussir, si je n'avais été prévenu dans ce dessein par un jésuite espagnol, zélé pour la gloire d'un .homme qui était son confrère, qui vivait encore de son temps et dont il ne pouvait ignorer les grandes actions, vu le soin qu'ont les jésuites d'envoyer à leurs supérieurs le détail exact de tout ce qui se passe chez eux d'extraordinaire. En 1657, c'est-àdire trois ans après la mort du P. Claver, le P. Joseph Fernandez avait déjà fait imprimer à Madrid une vie espagnole du saint missionnaire; mais, comme elle avait été composée avant les procès-verbaux qui se firent depuis, elle n'était fondée que sur le bruit public, sur les écrits du P. Claver, et sur le témoignage des religieux qui avaient été les admirateurs de ses vertus : elle n'avait donc ni l'étendue, ni l'autorité nécessaire pour bien faire connaître le serviteur de Dieu.

En cette même année, 1657, les informations juridiques commencèrent à ce sujet, par l'ordre des grands-vicaires et du chapitre de Carthagène (le siège étant alors vacant), à la requête du gouverneur, des magistrats et des jésuites : elles continuèrent jusqu'en 1660; et c'est sur ces pièces authentiques, sur une infinité de dépositions faites avec serment par des personnes dont on n'a pu soupçonner ni les lumières, ni la sincérité, que le même jésuite espagnol composa une nouvelle vie,qui fut imprimée à Saragosse, en i666.C'est un ample recueil de mémoires, semés de digressions, interrompus par des réflexions mystiques, ou des déclamations trop oratoires,

1. Le Père Fleuriau publia la Vie du Père Claver, vers le milieu du XVIIIe siècle.

PRÉFAŒ. 3

et arrangés avec peu de méthode, plutôt qu'une histoire écrite avec ordre ; mais comme elle contient un grand nombre de faits très détaillés, faute d'autres mémoires, j'avais été obligé de m'y conformer dans tout ce que je rapporte ici des vertus et des miracles de l'Apôtre des Indes occidentales; et je l'avais fait d'autant plus volontiers que le tout se trouvait appuyé sur des autorités qu'on ne pouvait contester sans témérité.

Depuis, comme j'étais sur le point de finir cet ouvrage, il m'est tombé entre les mains une vie du P. Claver, écrite en italien, par le P. Joseph de Lara, jésuite, chargé de poursuivre la canonisation du vénérable serviteur de Dieu, et imprimée à Rome, en 1748. Elle est presque entièrement conforme, pour les faits et les miracles, à celle du jésuite espagnol; mais elle a l'avantage d'être tirée des procès juridiques dressés à Rome pour la canonisation de l'apôtre de Carthagène; et par là elle acquiert un nouveau degré de certitude et d'authenticité qui manque à l'autre. Cette vie m'a mis en état de contenter les lecteurs les plus soupçonneux et je n'ai presque rien inséré dans celle que je donne au public qui ne soit tiré de celle-là. — Quoique dans plusieurs endroits je n'aie guère pu avoir d'autre mérite que celui de traducteur, il a fallu d'ailleurs retrancher tant de choses inutiles, débrouiller tant de circonstances mal digérées et rétablir dans un nouvel ordre tant de faits déplacés, que les deux ouvrages sont tout différents. Les faits et les miracles ne s'inventent point; et, puisque je nepouvais avoirquecesdeux auteurs pourguides,il n'est pas étonnant qu'en cela j'ai dit les mêmes choses qu'eux : il suffit qu'elles soient dites dans un autre tour, un autre goût et un autre arrangement qui m'ont paru plus naturels.

Je n'ai garde cependant de prétendre que cet ouvrage soit exempt de tous les défauts qu'on pourrait reprocher aux deux autres : j'y en reconnais même beaucoup, et je conviens que dans plusieurs endroits il pourra paraître ennuyeux à ceux qui cherchent moins à s'instruire et à s'édifier, qu'à s'amuser; mais j'ai cru que l'utilité et l'approbation d'un certain nombre de lecteurs me dédommageraient assez de la censure des autres. J'ajouterai que, si on fait attention au genre d'histoire que j'avais à écrire, on excusera plus aisément des défautsqu'il m'était comme impossible d'éviter;dumoins on conviendra qu'il était très difficile d'y soutenir l'intérêt comme dans la plupart des vies d'hommes illustres. Les événements

singuliers, les courses fréquentes et les voyages multipliés les tempêtes et les naufrages souvent, essuyés, les persécutions des hommes et des démons soutenues avec constance, les ordres religieux établis ou réformés, que sais-je ? les négociations intéressantes heureusement terminées, les emplois importants dignement remplis, les changements éclatants de situation, de lieu, ou de circonstance : tout cela a de quoi réveiller l'esprit, et frapper l'imagination qui se plaît naturellement à cette diversité d'objets ; mais tout cela n'a pu trouver place ici. C'est un saint, il est vrai, et un grand saint, mais qui, dès sa tendre jeunesse prévenu par la grâce, n'a point eu d'obstacle remarquable à surmonter pour suivre sa vocation. C'est un illustre missionnaire, mais qui traverse les mers une seule fois, qui ne sort point d'une même contrée où il est confiné par l'obéissance pour toute sa vie, qui entreprend toujours les mêmes projets, qui reprend continuellement les mêmes travaux, et qui donne sans cesse le spectacle des mêmes vertus. Ses actions sont héroïques, ses miracles éclatants et par là capables d'intéresser : mais ce sont toujours les mêmes, tout s'opère toujours dans le même lieu, et presque à l'égard des mêmes personnes. Le moyen de ne pas fatiguer à la longue un lecteur qui ne cherche partout que du nouveau ? Disons encore que, dans tout le cours d'une vie aussi longue, ce qui se fit hier se fait aujourd'hui, et se fera encore demain; de sorte que, pour ne pas écrire un journal insipide, on a été obligé de grouper les faits du même genre, qui ne sont arrivés que dans des temps assez éloignés : arrangement qui donne nécessairement à la narration un certain air de monotonie.

Mais si l'historien en est plus à plaindre, le héros de son histoire n'en est que plus digne d'admiration pour les esprits un peu attentifs. Oui, il y a peut-être plus d'héroïsme à soutenir pendant quarante années l'effrayante uniformité d'une vie aussi crucifiée et aussi pleine de travaux, qu'à passer successivement d'un travail ou d'un emploi à l'autre, quand même chacun d'eux entraînerait les mêmes fatigues. Comme la variété dans les plaisirs les rend plus piquants, la variété dans les peines mêmes les rend plus supportables : c'est l'espèce de consolation que n'a point eue le P. Claver, et l'avantage qui manque à celui qui entreprend d'écrire sa vie. On ne pourra, par exemple, sans étonnement, le voir renouveler mille fois aux pieds des nègres, des malades et des

lépreux le spectacle que quelques saints, et en particulier le grand Xavier, ont donné au monde, je veux dire celui de cette charité et de ce courage plus qu'héroïques qui les ont portés à baiser une fois des plaies affreuses : mais, je le répète, ce sont toujours les mêmes actions. Que si la répétition, quoique nécessaire, en devient fatigante, quarante ans d'une vie illustrée par ces actions et par ces prodiges n'en méritent pas moins d'être présentés aux âmes fidèles qui, dans ces sortes de lectures, cherchent la solide satisfaction et d'admirer les vertus dont on leur parle, et de s'animer elles-mêmes à les pratiquer.

Je suis bien aise de trouver ici l'occasion de rappeler, pour l'honneur de notre religion, que c'est uniquement dans le sein de l'Église catholique, à qui seule il appartient de former les saints, qu'on trouve des hommes pareils ; c'est du sein de l'Église romaine qu'est sortie la lumière de l'Asie et des Indes orientales, François Xavier ; et c'est du sein de la même Église qu'est sortie depuis !a lumière des Indes occidentales et de l'Amérique, P. Gaver. Dans quelque religion que ce puisse être, on trouvera des hommes attachés aux devoirs de leur état, généreux envers les misérables, modestes dans la prospérité, patients dans la disgrâce, réglés dans leurs mœurs et dans leur conduite ; en un mot, bons parents, bons amis, bons citoyens. Il ne faut pour cela que de la raison et du courage, ou même de la vanité et de l'intérêt. Mais où trouvera-t-on,même dans les sectes et les sociétés qui affectent le plus un certain air de probité et de réforme, un homme toujours inviolablement uni à Dieu jusque dans la dissipation des devoirs de son emploi, parce qu'il ne les remplit que pour lui plaire ; un homme pauvre, humble et mortifié jusqu'à trouver sa richesse dans l'indigence, sa gloire dans les humiliations, son plaisir dans les afflictions et dans les croix ; un homme charitable jusqu'à se dépouiller de tout pour enrichir des étrangers ; généreux jusqu'à sacrifier son propre bonheur pour les délivrer de leurs misères ; patient jusqu'à chérir ses peines et ceux qui les lui font souffrir ; détaché de luimême jusqu'à ne s'occuper que de la félicité des autre> hommes, qu'il regarde tous comme ses concitoyens, comme ses frères ? Où trouvera-t-on, dis-je, un tel homme? Où l'at-on jamais trouvé, si ce n'est dans l'Église romaine ?

Enfin, pour obéir au décret de N. S. P. le pape Urbain VIII, je proteste que quand j'ai donné au vénérable P. Gaver le

nom du saint, je ne l'ai fait que dans le sens et selon l'usage établi d'accorder ce titre aux hommes, même encore vivants, qui se distinguent par leurs vertus ; et que je n'ai eu aucune intention de prévenir la décision de l'Église, qui a seule le droit de juger définitivement de la vraie sainteté de ceux qui meurent dans sa communion. Puisse-t-elle nous accorder bientôt la consolation d'honorer publiquement, sur nos autels, un apôtre qui a si longtemps travaillé à sa gloire sur la terre, et que tant de fidèles révèrent déjà au fond de leurs cœurs ! (T)

i. Le vœu du Père Fleuriau est aujourd'hui réalisé : béatifié par Pie IX \c 16 juillet 1850, Pierre Claver a été canonisé par Léon XIII le 15 janvier 1888.

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