LIVRE SIXIÈME
tous gens dignes de foi ; et c'est de leurs dépositions, confirmées par serment, qu'on a tiré ce qu'on a vu de plus remarquable dans le cours de cette histoire ; aussi bien que les miracles opérés depuis, et dont nous allons rapporter les principaux avec toute la brièveté que nous permettra une matière si étendue.
Miracles vérifiés et attestés par serment. ONA Isabelle de Bétancour était tourmentée d'une
fluxion sur les yeux, si opiniâtre et si fâcheuse, que quelque envie qu'elle eût de voir le corps du P. Claver, la nuit même qu'il était exposé dans l'église, elle n'osait sortir pour y aller, dans la crainte d'irriter son mal. Sa mère et sa sœur la pressèrent si fortement de venir aux funérailles du saint homme, qu'elle ne put résister à leurs instances: elle se rendit à l'église, elle se mit à genoux auprès du corps, et après lui avoir baisé la main, elle l'appliqua sur ses yeux. Dans l'instant même la fluxion disparut et ne revint plus. Au temps même des obsèques du P. Claver, Barthélemi Sanchez était malade à l'hôpital de Saint-Sébastien, où la violence de la fièvre l'avait jeté dans une espèce de frénésie qui avait fait désespérer de sa vie. Son frère, qui l'avait quitte, comme il était prêt à rendre l'âme, pour assister à l'enterrement du saint homme, surpris de le retrouver encore vivant contre toute espérance, lui présenta une petite branche de romarin qu'il avait prise sur la bière : « Mon frère, lui dit-il en la lui donnant, prenez cette branche, elle a servi au saint P. Claver, recommandez-vous à lui, il peut vous guérir en un moment. » A ces mots, le malade ouvre les yeux, prend le rameau et le porte aussitôt à sa bouche. <"< Que faites-vous, lui cria son frère, prenez garde de le manger, il pourrait vous faire mal. — Non, non, répondit le moribond, c'est une chose qui vient d'un saint, elle ne peut me nuire. » En disant ces paroles, il en mangea une partie et fut guéri. Tout ce qu'il put se rappeler dans les interrogations qu'on lui fit à ce sujet, c'est qu'il avait trouvé ce romarin fort doux et fort agréable au goût ; qu'il s'endormit à l'instant d'un sommeil paisible, pendant lequel il lui semblait revivre ; qu'au bout d'une heure il se sentit parfaitement guéri ; qu'il mangea de très bon appétit, dormit tranquillement toute la nuit, et
retourna le lendemain chez lui plein de santé. Comme, en l'année 1659, on Ie pressait de venir lui-même déposer ce fait, il s'en excusa d'abord sur une grosse tumeur, accompagnée de grandes douleurs de reins, qui l'empêchait de marcher: mais un moment après, s'étant reproché de refuser cette marque de sa reconnaissance envers son bienfaiteur, il se détermina à aller à l'église des jésuites,où l'on recevait alors les dépositions.Avant même que d'y arriverai se sentit délivré de toutes ses douleurs ; il approcha ensuite du tombeau du P. Claver pour lui rendre grâce de cette nouvelle faveur; et depuis, à mesure qu'il faisait sa déposition, il sentit sa tumeur diminuer. Il attesta le tout avec serment, en ajoutant qu'il était bien assuré que par l'intercession du saint homme il n'éprouverait jamais de pareilles douleurs.
D. Vincent de Villalobos, premier commissaire de Carthagène, élevait chez lui un neveu de sa femme, appelé Dominique de Bétancour. Cet enfant, âgé de huit à neuf ans, tomba malade d'une fièvre chaude si dangereuse, qu'il fut condamné par tous les médecins. D. Vincent eut recours au P. Claver, pour qui il avait une singulière dévotion : prosterné devant son tombeau il lui adressa une fervente prière, et demanda ensuite au sacristain l'étole du serviteur de Dieu. De retour à la maison et rempli de confiance, il appliqua l'étole sur l'enfant, et dans l'instant, il lui prit une sueur si abondante et si heureuse que, peu d'heures après, les médecins le jugèrent guéri. Au bout de quelque temps, il fallut faire changer de linge au malade, et on oublia de lui remettre l'étole : alors la sueur recommença avec plus d'abondance que jamais, mais si froide et si mauvaise, que l'enfant tomba dans une défaillance accompagnée de symptômes si fâcheux, qu'on désespéra de sa vie. On s'aperçut de l'oubli, sa tante lui remit elle-même l'étole au cou, et s'étant retirée dans une chambre voisine pour donner un libre cours à ses larmes : <f Saint P. Claver, s'écria-t-elle en soupirant, puisque vous avez commencé, achevez votre ouvrage, afin que tout le monde impute cette guérison à vos mérites. » A peine eutelle prononcé ces paroles que la sueur s'arrêta, la fièvre cessa tout à coup, et le petit de Bétancour se leva de son lit, aussi sain et aussi robuste que s'il n'eût jamais été malade. Les médecins qui étaient présents attribuèrent une pareille guérison à un miracle ; et depuis, un d'entre eux affirma le fait avec serment.