LIVRE SIXIÈME
La fille de D. Sébastien de Torrez, filleule de Dona Inès de Miranda, à la suite d'une saignée mal faite, souffrit d'une grosse tumeur au bras. Les médecins et les chirurgiens désespérèrent de sa guérison ; parce que dans ces pays chauds on ne connaît guère de remède à de pareils accidents. Sa marraine, qui avait déjà éprouvé la vertu des mérites du P. Claver, la fit portera son tombeau où elle voulut l'accompagner. La petite fille entra dans l'église, en jetant de grands cris. Le sacristain la ^plaça aussitôt sur un banc élevé près du tombeau, afin qu'elle eût plus de facilité d'étendre la main : mais voyant qu'elle refusait de le faire, parce que la douleur l'empêchait d'étendre le bras et qu'elle croyait qu'on voulait le lui couper, il le prit lui-même, et l'ayant appliqué sur le haut du tombeau, il l'enveloppa d'une étolc du P. Gaver. A l'instant même la tumeur parut beaucoup moins grosse et moins enflammée. Le lendemain, la petite fille revint ; et en cinq jours, elle se trouva si parfaitement guérie, que le docteur Barthélemi de Torrez protesta q'une pareille cure n'avait pu se faire sans miracle.
Il y avait chez Dona Talabera un esclave qui, depuis six ans, n'avait aucun usage de ses pieds. Elle le fit porter au iombeau du serviteur de Dieu ; et dès la première fois, il se trouva en état de marcher à l'aide d'un bâton. La maîtresse, craignant qu'une guérison si subite d'un mal si invétéré ne fût pas durable, employa quelques autres remèdes pour achever de le guérir, et lui fit faire des fomentations avec du vin et des herbes aromatiques ; mais elle eut bientôt sujet de se repentir d'une charité si peu éclairée. En fort peu de temps, les jambes et les pieds de son esclave furent couverts d'ulcères douloureux, accompagnés d'un dégoût universel qui le réduisit peu à peu à l'extrémité. La dame ayant reconnu sa faute, le fit porter une seconde fois à l'église et demanda au saint homme pardon de son peu de confiance. Quand le malade fut retourné à la maison, on ne le reconnaissait plus : il parut sain et robuste, il mangea avec beaucoup d'appétit, et, sans aucun autre remède, il guérit totalement en peu de jours.
Une fille de Simon d'Anaja, nommée Thérèse, était devenue tout à fait aveugle d'une humeur maligne qui lui était tombée sur les yeux : il s'y était même formé dans les deux cavités une excroissance de chair qui couvrait les deux prunelles. Toute la famille désespérait de sa guérison : mais que
SAINT P1ERKE CLAVEK. • 14
ne peut une grande tendresse animée d'une grande confiance? Une des parentes de l'enfant, désolée de la voir en un état si déplorable, la prit entre ses bras, et, en lui présentant quelques cierges qu'elle venait d'acheter : « Ma fille, » lui dit-elle, « voilà des cierges que vous porterez vous-même au tombeau du P. Claver, quand il vous aura guérie ; nous verrons si sa charité sera insensible à votre affliction.» A ces mots, la petite fille ouvrit les yeux, et les tourna de tous côtés avec tant de vivacité, qu'ils parurent brillants comme deux flambeaux. Le bruit de cette merveille s'étant bientôt répandu dans toute la ville, il n'y eut point d'infirme qui n'eût recours au serviteur de Dieu pour obtenir la guérison de ses maux.
D. Garcie de Zerpa, régidor de Carthagène, déposa qu'il avait vu une infinité de guérisons miraculeuses opérées par la' seule application d'une croix que le Père Claver avait donnée à Léonore de Zerpa, sa sœur. Le prêtre D. Juan de Zerpa, son frère, vint déposer la même chose, en ajoutant que le jour même de sa déposition, une dame, à qui sa belle-sœur avait prêté la croix, venait de la lui renvoyer, en la remerciant d'avoir été délivrée par elle des grandes douleurs qu'elle sentait aux bras et aux jambes. Il protesta encore que lui-même, dans la même année, il avait été guéri par le même moyen d'une goutte violente dont il était tourmenté. Le F. Nicolas Gonzalez, ce religieux si attaché à son bon père pendant sa vie et depuis si zélé pour sa gloire après sa mort, déposa à son tour qu'on lui avait si souvent demandé des étoles qui avaient servi au saint homme, et qu'elles avaient opéré tant de guérisons merveilleuses, que, malgré toute son attention, il n'avait pu bien marquer le nombre de ceux qui étaient venus le remercier, après en avoir éprouvé la vertu salutaire.
Mais un prodige plus singulier encore, et plus incontestable que tous ceux qu'on vient de rapporter, c'est l'état même où se trouva le corps de ce grand serviteur de Dieu, à la translation qui en fut faite, deux ans et demi après sa mort.
Le provincial des jésuites voulant le placer plus honorablement, fit préparer une nouvelle châsse, et tailler dans le mur delà même chapelle un enfoncement proportionné, qu'il fit fermer d'une porte de fer armée de fortes serrures. Le premier jour de mars 1657, on abattit la maçonnerie du tombeau, et on trouva le bois de la bière, la toile, les passementeries, les serrures mêmes toutes gâtées par l'extrême humidité de l'emplacement. Mais quand on eut découvert la