LIVRE PREMIER
Quelque reproche qu'on lui puisse faire, qu'il se taise, et qu'il accepte tout pour Dieu, pourvu que cène soit rien, ou contre Dieu, ou contre l'obéissance. C'est là savoir se vaincre comme il faut soi-même. »
Tel est le fruit que le jeune Gaver sut tirer des entretiens de son saint maître ; mais on en jugera mieux encore par les vertus héroïques que nous lui verrons pratiquer toute sa vie. « Ah ! mon cher Alphonse, lui disait-il quelquefois dans ses transports d'amour et' de ferveur, que faut-il faire pour aimer de tout mon cœur JÉSUS-CHRIST, mon Sauveur et mon Dieu ? Apprenez-le moi, vous qu'il instruit à son école. Je sens bien qu'il m'inspire le désir d'être tout à lui, mais je ne sais comment m'y prendre. »
Lie F. Rodriguez voit la gloire préparée au P. Claver.
CE ne fut pas là le seul avantage que lui procurèrent son séjour à Majorque et sa liaison intime avec le F. Alphonse. Les pères les plus passionnés n'aiment pas leurs enfants avec plus de tendresse que ce grand serviteur de Dieu n'en avait pour son fils spirituel : il ne cessait point de le recommander à Jésus-Christ et de solliciter pour lui les grâces les plus singulières, les dons les plus précieux. Dieu, touché de sa charité et de ses prières, voulut donner au saint vieillard la consolation de savoir que ces vœux étaient exaucés. Un jour qu'il priait avec une ferveur extraordinaire, il tomba tout à coup clans un de ces ravissements qui chez lui étaient assez fréquents, et il fut élevé en esprit jusqu'au séjour des bienheureux. Là, son ange lui découvrit les trônes brillants et majestueux dont parle l'apôtre saint Jean dans son Apocalypse. Il en vit un qui lui parut plus éclatant que tous les autres ; et, remarquant qu'il était vide, il demanda pour qui il était préparé? « Cest pour ton disciple Claver, lui répondit l'ange: c'est la récompense de ses vertus, et du grand nombre d'âmes qu'il doit gagner à Dieu dans les Indes de l'Occident-. » Aussitôt la vision disparut. On ne peut exprimer la joie qu'il sentit au fond de son cœur, quand il fut revenu à lui; mais il ne voulut rien découvrir à Claver de tout ce qui lui avait été révélé et il se contenta de le communiquer à son confesseur, de qui on le sut depuis.
Le P.Joseph d'Urbina étant depuis à Carthagène.a protesté
mille fois qu'il ne doutait aucunement de la vérité de ce que Dieu avait fait connaître au F. Alphonse, puisque ayant, pour ainsi dire, suivi pas à pas le P. Claver dans toute sa conduite, il y avait toujours remarqué une perfection digne de la plus éclatante couronne.
Si Alphonse eût suivi les premiers mouvements de son coeur, il eût imité saint Antoine de Padoue, qui, ayant appris par révélation qu'un certain homme obtiendrait la couronne du martyre, saintement jaloux d'un si grand bonheur, le chercha partout, pour lui donner dès lors des témoignages publics de sa vénération ; mais si le secret qu'il devait garder l'empêcha de satisfaire en cela sa piété, du moins rien n'égala le respect qu'il conserva depuis, au fond de son cœur, pour un homme qui devait envoyer tant d'âmes au ciel. Un jour, l'ayant aperçu de loin qui revenait au collège avec un de ses compagnons : «Voyez-vous, dit-il à un Père qui était auprès de lui, ces deux jeunes religieux qui viennent ? Ils iront aux Indes où ils feront de grands fruits pour le salut des âmes. » L'événement qui vérifia la prophétie sert en même temps à vérifier la révélation dont avait été favorisé le F. Alphonse, au sujet du P. Claver, qui n'avait encore eu jusque-là aucune idée du ministère auquel la Providence le destinait, et qui attendait en paix les ordres de ses supérieurs.
Le Père Claver soutient son acte public de philosophie.
IL était à la fin de ses études de philosophie ; et, comme il s'y était extrêmement distingué, on le chargea de soutenir un acte public. Il obéit, malgré tout ce qu'il en devait coûter à son humilité ; et ayant fait paraître autant de capacité que de modestie, il remporta de cet exercice une égale réputation de doctrine et de vertu. Peu sensible à des applaudissements qu'il avait mérités, quelque application qu'il apportât par obéissance aux sciences humaines, son inclination le portait toujours à la doctrine céleste qu'il puisait à l'école de F. Alphonse, et il y faisait de merveilleux progrès. On eût dit que les grâces sensibles dont Dieu favorise quelquefois ses serviteurs se communiquaient del'un à l'autre. Comme il sortait un jour avec un compagnon d'une grande vertu, le saint vieillard qui, faisait l'office de portier, les