LIVRE PREMIER. 2J
arrêta un moment, et en faisant sur eux le signe de la croix : « Songez, leur dit-il, que les trois adorables personnes de la sainte Trinité vous accompagnent. » A ces mots il tomba en extase, privé de l'usage de tous ses sens. Au même instant, le saint jeune homme se sentit à son tour si pénétré d'amour et de tendresse, que ne pouvant presque plus faire un pas, il voulut rentrer dans la maison ; mais, faisant réflexion que les supérieurs l'avaient envoyé, il pria Dieu de modérer un peu l'excès des faveurs sensibles dont il le comblait, pour lui donner le pouvoir d'obéir. Il obtint ce qu'il désirait : mais il lui en resta une si vive impression, qu'à chaque pas il était obligé de faire un nouvel effort pour se soutenir, et que tout le reste du jour il parut comme hors de lui-même, sans avoir le libre usage de ses sens. Si quelques paroles d'Alphonse, échappées même en passant et en présence des autres, faisaient tant d'impression sur l'esprit et sur le cœur de Claver, que ne devait-il point arriver dans leurs entretiens les plus intimes et les plus secrets, ou quand il conversait lui-même seul avec Dieu.
Le F. Rodriguez l'exhorte à passer aux Indes.
CEPENDANT le temps de son séjour à Majorque était près, d'expirer, il allait devoir se séparer de son saint maître; et cette séparation fut peut-être un des plus grands sacrifices de son obéissance. Avant que de le lui ôter, Dieu voulut encore se servir d'un guide si sûr, pour mettre le disciple dans la route où il devait acquérir tant de mérites devant le Seigneur, et rendre tant de services au prochain. Si saint Grégoire le Grand est appelé à juste titre l'apôtre de l'Angleterre, pour y avoir envoyé des ouvriers évangéliques qui y ont établi la foi chrétienne, on peut assurer qu'Alphonse Rodriguez a mérité le nom d'apôtre de Carthagène, pour lui avoir donné Claver. Instruit des desseins du ciel sur sa personne, il alla le trouver peu de temps avant son départ; et voici ce qu'il lui dit, dans un de ces entretiens spirituels où il dévoilait toute son âme. « Mon cher frère, je ne puis assez vous exprimer quelle est la douleur de mon cœur, en voyant que Dieu est ignoré de la plus grande partie de la terre, faute de ministres qui aillent le faire connaître. Que de larmes ne demande pas la vue de tant de peuples qui ne s'égarent
que parce qu'on ne leur présente aucune lumière pour les conduire; qui périssent, non pas tant parce qu'ils veulent se perdre, que parce qu'on ne fait aucun effort pour les sauver! On voit tant d'ouvriers inutiles où il y a peu de moisson; et où la moisson est abondante, il y a si peu d'ouvriers. Combien d'âmes n'enverraient pas au ciel, dans l'Amérique, tant de ministres qui vivent oisifs en Europe? On craint la peine qu'il y aurait a les chercher, et on ne craint pas le péril et le crime qu'il y a à les abandonner. On prise les richesses de ces contrées, et on en méprise les hommes. La charité ne peut-elle donc aller sur ces mers que la cupidité a depuis si longtemps ouvertes? Il arrive dans les ports d'Espagne des flottes entières chargées de leurs trésors; quelle multitude d'âmes n'y pourrait-on pas conduire au port de la félicité éternelle? Pourquoi faut-il que l'amour du monde soit plus ardent pour l'acquisition des uns que ne l'est l'amour de JÉSUS-CHRIST pour la conquête des autres? Tout barbares que paraissent ces hommes, ce sont des diamants, encore bruts à la vérité, mais dont la beauté dédommage assez de la peine qu'il en coûte pour les polir. O saint frère de mon âme! quel vaste champ à votre zèle! Si la gloire de la maison de Dieu vous touche, allez aux Indes gagner tant de milliers d'âmes qui s'y perdent; si vous aimez JÉSUS-CHRIST, allez recueillir son sang répandu sur des nations qui n'en connaissent pas le prix. Travaillez avec lui jusqu'à la mort, pour le salut des hommes, puisque vous êtes de sa compagnie. C'est beaucoup, il est vrai, que d'être disposé" à partir pour les Indes, au premier ordre des supérieurs, mais ce n'est pas assez pour un jésuite; comme c'est là sa première et sa plus noble vocation, il faut qu'il leur marque lui-même son empressement, et qu'il sollicite vivement une pareille fonction. Représentez-leur donc incessamment vos désirs, priez, sollicitez, pressez: les instances réitérées ne sont pas contre l'obéissance, quand on a lieu de croire que le supérieur ne diffère de se rendre que pour mieux éprouver notre constance. ■•
Ces paroles prononcées d'un ton d'apôtre, enflammaient, le cœur de Gaver. La seule pensée de ce grand nombre d'âmes qui se perdaient aux Indes, faute de secours, déchirait la sienne : pour en racheter une seule, il eût donné mille vies. Sûr de la volonté de Dieu, qui lui était notifiée par un si saint homme, il écrivit à son provincial une lettre dictée