LIVRE SECOND. JJ
par le sang de Jésus-Christ, il retourne vers le malade, s'avance à genoux, baise dévotement toutes ses plaies, en appliquant la langue sur les plus rebutantes ; puis non content de l'avoir confessé, il reste encore très longtemps avec lui pour le consoler. Ceux qui l'avaient suivi se retirèrent aussitôt, saisis d'étonnement et de respect. Pour lui, après avoir ainsi pleinement satisfait à la charité, il sortit d'un air aussi grave et aussi tranquille que s'il ne lui fût rien arrivé d'extraordinaire.
Augustin Ugarta, qui fut d'abord inquisiteur à Carthagène, puis évêque de Quito, eut un jour la même curiosité. Sachant que le P. Claver était venu confesser un nègre attaqué d'un mal contagieux, il se mit en lieu de l'examiner attentivement ; et ayant aperçu tout ce qu'on lui avait dit à ce sujet, il se retira sans pouvoir proférer une parole. Il ne se lassait point depuis de publier ces prodiges de charité et de mortification, qu'il n'aurait jamais pu croire, s'il ne les avait vus de ses propres yeux.
Traits singuliers de sa charité dans leurs maladies épidémiques.
C^ETTE pratique de baiser et de lécher même les ulcères ^ les plus infects était si familière au saint missionnaire, que D. François de Cavaillero, consul de Carthagène, qui eut souvent occasion de voir et d'admirer ses actions héroïques, sachant qu'on faisait des informations juridiques sur sa vie et ses vertus, vint de lui-même trouver le Recteur du collège. Parmi plusieurs traits dont il avait été témoin, il en rapporta un qui s'était passé à son occasion. En 1628, ce capitaine arriva au port de Carthagène avec quelques vaisseaux chargés de nègres : la petite vérole s'étant mise parmi eux d'une manière si furieuse que tous furent en danger de mort, il demanda s'il y avait dans la ville quelque confesseur qui entendît leur langue; on lui parla aussitôt du zèle et de la charité du P. Claver. Avant que de le faire avertir, il fit parfumer avec des aromates et désherbes odoriférantes les endroits où on avait renfermé les plus malades. Le P. Claver les trouva étendus sur quelques misérables planches ; après les avoir salués d'un air plein de tendresse, il se mit à genoux devant eux, les embrassa tous l'un après l'autre, baisa leurs plaies,
yS VIE DE SAINT PIERRE CLAVER.
et les ayant gagnés par ses manières aimables, il entendit leur confession, après laquelle il leur distribua quelques petits rafraîchissements. Le capitaine fut si frappé de ce spectacle, qu'il regarda depuis le P. Claver comme un saint rempli de l'esprit de Dieu.
Il fallait bien en effet que Dieu le soutînt d'une façon particulière, car tout ce qu'on lui voyait faire alors surpassait les forces de la nature. On en jugera parles deux traits suivants. Ayant été appelé pour une troupe de nègres de Biafara, malades d'une violente dyssenterie, il pria une négresse libre de la même nation, nommée Magdeleine de Mendoza, de venir avec lui pour lui servir d'interprète. Dès qu'il fut arrivé, il commença parles lever de dessus la terre où ils étaient couchés : le premier qu'il prit entre ses bras le couvrit d'une ordure si infecte que la négresse, ne pouvant en soutenir ni l'odeur, ni la vue, se retira aussitôt. Le Père, resté seul et désolé de ne pouvoir plus se faire entendre à ces malheureux : « Magdeleine, s'écria-t-il, revenez, au nom de Dieu ; ce sont nos frères, ce sont des hommes rachetés par le sang de J ÉSUS- Christ. » A ces mots elle revint un peu confuse de sa fuite précipitée; après les avoir embrassés, après avoir essuyé et baisé leurs plaies, le saint homme les instruisit et les disposa à recevoir le baptême.
Dans une autre occasion, étant allé en hâte confesser un nègre de Tolofo, enflé jusqu'à la gorge, tout couvert d'ulcères et déjà sans parole et sans sentiment, il fut bientôt abandonné de son compagnon et de son interprète, qui ne purent soutenir l'air empoisonné qu'on y respirait. Plein de courage et de confiance en Dieu, le Père approche du malade,lui met son crucifix sur la bouche et sur le cœur, et après avoir été quelque temps en prières, il l'appelle à haute voix. Aussitôt ses deux compagnons reviennent ; et, tout surpris de ne plus respirer qu'un .air doux et frais dans ce même lieu dont l'odeur les avait écartés, ils trouvent le malade revenu à lui et en état de se confesser. Le Père resta quelque temps pour lui inspirer des sentiments conformes à la situation où il se trouvait ; et après lui avoir donné l'extrême-onction, il laissa son interprète auprès de lui pour l'assister, en l'assurant qu'il mourrait bientôt : ce qui arriva.
C'était principalement dans les maladies épidémiques et contagieuses que le saint empressement de ce zélé missionnaire offrait un spectacle digne de l'admiration des hommes