LIVRE SECOND
et des anges. La plupart des autres ministres n'osaient approcher: les plus courageux, après quelques efforts, tombaient à la renverse ; lui seul restait inébranlable ; et comme on n'avait de confiance qu'en lui, il se trouvait chargé de tout le travail. Son exemple inspirait quelquefois du courage aux plus délicats : « Voyez, disait un jour à ce sujet une mère vertueuse à sa fille, voyez ce saint homme qui baise des plaies que nous n'osons pas seulement regarder ; n'est-il pas honteux que nous ne rendions pas du moins quelques services à nos frères ? » Les mouchoirs qu'on lui fournissait à la maison étaient moins pour son usage que pour celui de ses pauvres nègres ; mais c'était surtout son manteau qu'il employait le plus communément aux exercices de sa charité ; il s'en servait pour couvrir les malades, pour les faire asseoir plus commodément, pour essuyer leurs ulcères ; et ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que, loin de contracter par là aucune mauvaise odeur, il s'en exhalait au contraire une douce et agréable.
Il semble même que Dieu lui eût attaché une vertu particulière, en conséquence du saint usage qu'en faisait le charitable missionnaire. Pendant la petite vérole qui désola Carthagène en 1633, une esclave de Dona Marie de Maza se trouva attaquée de ce mal d'une manière si horrible, qu'elle n'avait plus la figure humaine et qu'on fut obligé de la confiner dans un réduit étroit et obscur, où elle pouvait à peine respirer. Le P. Claver, la voyant à l'extrémité, s'approcha d'elle et lui dit, en lui présentant le crucifix : « Prenez courage, ma fille, voici votre JÉSUS qui vient vous guérir. » A ces mots, la connaissance lui revint : et ayant reconnu son bon Père, elle se confessa avec beaucoup de piété. Comme elle se plaignait, et de la violence de son mal, et de la dureté de son lit, le Père ordonna à son interprète de la mettre à terre sur son manteau ; et lui ayant fait préparer un lit plus commode, il la laissa presque entièrement guérie.
Il secourut par le même moyen un nègre de D. François de Cavaillerojuge de la ville.L'ayant trouvé dans l'état le plus affreux et près de rendre l'âme, il le fit porter au milieu du jardin pour y respirer un air plus sain ; il s'occupa ensuite à nettoyer lui-même ses plaies et à lui faire quelques petits remèdes ; mais comme le malade ne revenait point à lui, il lui fit enfin de son manteau une espèce de tente, au-dessous de laquelle il répandit quelques parfums,et le pauvre nègre fut bientôt en état de connaître et de remercier son bienfaiteur.
So VIE DE SAINT PIERRE CLAVER.
On eût dit que rien ne lui était impossible, dès qu'il s'agissait de ses chers esclaves. Une grande troupe de nègres s'étant assemblée autour d'un puits pour tirer de l'eau, il survint tout à coup un orage furieux et le tonnerre tomba au milieu d'eux avec un grand fracas. La roue où la corde était attachée fut mise en pièces, et celui qui tirait le sceau fut précipité dans le puits, tandis que tous ses compagnons tombaient parterre évanouis. On accourut de toutes parts pour secourir ces malheureux, et on appela un habile médecin; mais quoi qu'on pût faire, il ne fut jamais possible d'obtenir d'eux le moindre signe de vie. Cependant on retira le nègre du puits, et, en'le voyant, on le jugea mort aussi bien que tous les autres. Au milieu de cet embarras le P. Claver arriva, sans qu'on pût savoir par qui, ni comment il avait été instruit de l'accident. A ce spectacle si triste ses entrailles s'émurent, il laissa couler des larmes et leva les yeux au ciel pour demander au Père des miséricordes la vie de ses chers enfants. Enfin, ayant tiré son manteau, il couvrit tous les nègres l'un après l'autre. A cet attouchement salutaire, l'esprit de vie parut rentrer dans ces corps, à peu près aussi insensibles que les ossements mystérieux que vit le prophète Ezéchiel. Tous au même instant commencèrent à remuer, à se lever, à marcher, aussi sains et aussi vigoureux que s'il ne leur fût rien arrivé d'extraordinaire.
Il ne faut pas s'étonner qu'une charité si généreuse et si tendre lui gagnât la confiance de ces misérables esclaves. L'amour dont il était pénétré à leur égard se glissait jusque dans leurs cœurs : ils l'écoutaient comme leur maître, ils lui obéissaient comme à leur père, ils le regardaient comme un ange descendu du ciel en leur faveur, et ils entraient sans peine dans tous les sentiments qu'il leur suggérait.
Douleur qu'il ressent à la mort de ses nègres ou à leur départ de Carthagène.
CETTE charité étonnante du saint missionnaire pour les nègres ne connaissait point de bornes. Il ne les abandonnait pas même après la mort : il les pleurait comme ses fils, il cherchait des aumônes pour les'faire enterrer honorablement, il disait la messe pour eux, il allait voir leurs parents, et, poulies consoler plus efficacement de leur affliction, il mêlait ses larmes aux leurs.