XVI
Son obéissance.
PERSUADÉ que la perfection de l'homme consiste à faire la volonté de Dieu, et que le bonheur du religieux est d'être sûr de la faire toujours, s'il le veut, le Père Claver porta l'obéissance propre de son état à un point où il est bien rare et bien difficile d'atteindre. Voici encore ce qu'on a trouvé de lui sur cet article, dans quelques notes écrites de sa main: « Dans la vie religieuse il n'y a point de route plus courte, pour arriver à la perfection, que celle de l'obéissance aux supérieurs: ainsi je m'en rapporte plus à une seule de leurs paroles, qu'à cent révélations particulières. Ouand le supérieur m'ordonnera quelque chose de difficile, j'élèverai mon cœur à Dieu ; je me représenterai que lui-même me le commande ; et sans rien répliquer, je lui obéirai avec la promptitude des anges, en le remerciant de ce qu'il daigne se servir de moi, pour exécuter ses volontés. »
Il agissait conformément à ces grands principes, et le respect qu'il portait à ceux qui avaient autorité sur lui, était pareil à celui qu'il avait pour Dieu même. Ses amis les plus intimes et les plus familiers n'étaient plus pour lui que des objets de vénération, dès qu'ils devenaient ses supérieurs. Il n'envisageait en eux que celui dont ils tenaient la place ; et, comme tout supérieur, quel qu'il pût être, était égal pour lui à cet égard, on peut dire que par là il n'en changeait jamais. Il ne paraissait devant eux que comme le dernier des novices, dans la posture la plus respectueuse, le bonnet à la main, les yeux baissés, l'esprit attentif au moindre signe de leur volonté ; sans que, ni difficultés, ni péril même, fût capable de le faire balancer un moment, dès qu'il l'avait aperçue. Au reste, son obéissance et son respect ne se réduisaient pas à exécuter les ordres de ses supérieurs, tout son cœur leur était ouvert, et il leur faisait un détail exact de ses oraisons, de ses pénitences,
des moindres mouvements de son âme, en les suppliant de le conduire et de le réformer de la manière qu'ils le jugeraient à propos. Lui qui était en cela un si grand maître pour les autres, il ne croyait pas pouvoir rien décider comme il faut pour lui : il avait alors pour maxime que, comme jamais on ne se voit bien soi-même, jamais aussi on ne se juge bien soi-même ; et qu'ainsi on a besoin du jugement, comme des yeux d'autrui.
Pour se mieux assurer de cette parfaite obéissance, les supérieurs voulurent quelquefois la mettre aux plus fortes épreuves. Un jour, après lui avoir fait une très sévère réprimande pour une bagatelle, on lui commanda de demeurer à genoux, jusqu'à ce qu'on lui donnât d'autres ordres. Quoiqu'il fût déjà fort âgé et fort infirme, il y resta près d'une heure, témoignant beaucoup de joie de cette mortification, et déterminé à y rester un jour entier jusqu'à ce qu'on changeât sa pénitence.
Le supérieur, dont on a déjà parlé, lui ayant ordonné de changer absolument de méthode dans l'instruction des nègres, et d'abandonner même certaines pratiques dont il avait jusqu'alors recueilli un très grand fruit, il obéit sur-le-champ, sans rien dire que ces paroles, aussi propres à marquer son humilité que son obéissance : « Il faut que je sois bien misérable de ne pouvoir faire un peu de bien, sans occasionner beaucoup de mal et sans troubler toute la maison; mais c'est le propre d'un ignorant, d'un indiscret et d'un pécheur comme moi. » Une autre fois, étant allé faire mission à Tolu, bourg assez éloigné de Carthagène, où il avait déjà publié les indulgences ordinaires, il reçut une lettre de son recteur qui lui mandait de revenir au collège. Le curé du lieu, les officiers et les soldats, affligés de le perdre, firent tous leurs efforts pour l'arrêter quelques jours, jusqu'à ce qu'ils eussent écrit au recteur ; ils lui représentèrent que la désolation de tout le peuple, la perte de tant d'âmes qui paraissaient bien disposées à profiter de ses travaux, le temps qui était alors extrêmement pluvieux et les mauvais chemins, seraient des excuses suffisantes et des raisons auxquelles son supérieur ne résisterait pas. Mais, quoi qu'on pût lui dire, et quelque douleur qu'il eût lui-même de voir ses travaux inutiles et tant de fruits perdus, il n'écouta rien, il se mit en chemin et se rendit à Carthagène pour le jour marqué. Il semble que Dieu voulut récompenser son obéissance par une protection particulière ;