LIVRE PREMIER
Instructions de Rodriguez à Claver.
« 1 TN religieux qui veut avancer dans la vertu doit s'ap- \^J pliquer à se bien connaître ; en se connaissant, on se méprise; en ne se connaissant pas, on s'enfle, on s'enorgueillit. Il doit parler peu avec les hommes, et beaucoup avec Dieu. S'il parle, qu'il dise toujours du bien des autres, et, autant qu'il sera possible, du mal de soi. Il doit être, comme Melchisédech, sans père, sans mère, sans parents ; parce qu'il les doit regarder comme s'il ne les avait plus, Dieu seul lui devant tenir lieu de tout le reste... Que dans tous les hommes il regarde Dieu, les honorant tous comme ses images : mais qu'il le prie surtout pour ceux qui l'ont offensé, et qu'il leur fasse plus de bien qu'il n'en a reçu de mal... Qu'au commencement de ses actions, il les dirige toutes au plus grand service et à la plus grande gloire de Dieu ; qu'au milieu, il les unisse à celles de JÉSUS-CHRIST, pour les rendre plus dignes de la souveraine majesté; et qu'à la fin, il les lui offre pour le bien spirituel de son âme et de son prochain... Qu'il ait toujours Dieu présent au fond de son cœur ; que là il se fasse une espèce de retraite, où il lui demande sans cesse la grâce de ne le point offenser ; et qu'il ne fasse, ni ne dise rien, sans l'avoir consulté... Que jamais il ne sorte de sa chambre sans une bonne raison, et sans en avoir demandé à Notre-Seigneur la permission, avec la grâce de ne rien faire qui lui déplaise : qu'au retour, il examine s'il y revient tel qu'il en était sorti... Qu'il n'use de ses sens que pour les choses nécessaires, ou qui sont du service de Dieu : qu'il ne regarde point les choses curieuses, et qu'il n'écoute jamais les nouvelles inutiles qui partagent le cœur..'.. Que jamais il ne parle ni de la nourriture, ni du vêtement, ni de ce qui peut regarder son logement ; qu'il ne mange que ce qui est absolument nécessaire pour vivre, sans jamais toucher à ce qui serait trop délicat: en un mot, qu'il se comporte en tout comme un homme mort au monde et qui ne vit plus que pour Dieu.... Qu'il regarde les louanges comme des outrages, en se rappelant le peu qu'il est aux yeux de Dieu; qu'il aime les mépris, en vue de ceux que Jksis-Ciirtst a essuyés pour lui; et que dans les affronts il s'humilie, en pensant qu'il en mérite beaucoup plus encore pour ses péchés.... Qu'il médite
souvent les dernières fins de l'homme, et la mort en particulier : que par là il s'anime à travailler et à souffrir, en considérant que bientôt il n'aura plus de temps pour méditer.... Que dans ses méditations il s'attache aux vertus propres de son état ; qu'à chacune de ces vertus, il se représente attentivement les plus grandes difficultés qui peuvent se rencontrer pour l'acquérir, et qu'il ne cesse point jusqu'à ce qu'il se soit déterminé à les surmonter toutes courageusement pour Dieu.... Qu'il se rappelle souvent en détail la passion de Notre-Seigneur, et tout ce qu'il a souffert pour lui ; qu'il lui en rende sans cesse les plus vives actions de grâces ; qu'il lui demande une partie de sa croix, et qu'il la porte avec joie pour son amour.... Qu'il fuie soigneusement toutes les occasions où il est déjà tombé et où il y aurait quelque danger de tomber.... Qu'il détache son cœur de toutes les créatures pour le donner tout à Dieu seul, et que, pour augmenter en lui le feu de l'amour divin, il en fasse plusieurs actes par jour.... Qu'il ait une dévotion tendre à la sainte Vierge, la servant et l'aimant de tout son cœur ; que plusieurs fois dans la journée il visite quelqu'une de ses images; qu'il récite exactement le chapelet et le petit office ; qu'il ne perde aucune occasion de lui marquer son zèle par quelque petit service ; mais surtout qu'il médite bien ses vertus, et qu'il s'applique à les imiter.... Qu'il honore les images des saints, comme s'ils étaient eux-mêmes présents: qu'il se rappelle les vertus qui les ont distingués, la brièveté de leurs travaux et la durée de leur récompense.... Qu'il veille beaucoup et dorme peu : tout le temps qu'on donne au sommeil est un retranchement de la vie et des mérites.... Qu'il étudie avec soin tout ce qu'il lui est nécessaire desavoir, en évitant toute étude curieuse et superflue.... Qu'enfin il cherche Dieu en tout et partout, il le trouvera toujours à ses côtés. »
On voit que ces courtes instructions renferment tout ce qu'il y a de plus sublime dans l'Évangile, toute la vie du chrétien et du religieux le plus parfait: par là on peut juger de la sainteté d'un maître qui, à l'exemple de JÉSUS CHRIST, n'enseignait que ce qu'il pratiquait lui-même depuis longtemps. Une semence aussi sainte répandue dans le cœur d'un disciple aussi fervent, produisait chaque jour au centuple. Jamais le P. Gaver ne se départit de ces salutaires maximes : celles qu'on trouva longtemps après dans un manuscrit, confié par lui à un religieux qui lui avait servi de compagnon,