‹ Saint-Pierre de RomeChapitre 27 sur 106 · NICOLAS V ET JULKS II · texte numérisé non relu

NICOLAS V ET JULKS II

Le 6 mars 1447 montait sur le siège de saint Pierre un pape dont la noblesse des sentiments égalait la haute intolligonce. C'était le au'dinal Tiiomas de Sarzano, archevêque de Bologne, ijui prit le nom de Nicolas V. Ilonnne de basse naissance, — ce qui, à cette époque, entraînait d'injurieuses conséquences et rendait diflicile l'accès des dignités, même ecclésiastiques, — il ne dut qu'à son mérite la inaiche en avant qui le conduisit (le I liiiniblc Inii paternel au trône de saint Pierre. Dans cette poitrine df plébéien battait un cœur qui ne le n'd.iit en rini ;uix familles les plus illustres. A peine ('hi p.ipe. il donne. Iibr(! cours à ses généreuses aspirations. Aucnii pdiitile. ini'iiie li's M('(li<-is. ne conriii'iMil. pour la magnificence de Rome, poiu' sa gloire lilti'raire et artistii|ue, des jirojets plus gi'andioses cpie ceux de Nicolas V. Par ses ordres, les hommes les plus iiislinils (le son leinps parcoiiiiii-eiil l'Ilalie. la l'iaiice, rAllemagne. FAngli'leii-e, en qinMe (les (iiivragcs anciens, dcstim's. dans sa pensée, à eiiiicliic la liililiiilli("Mpie valieaiie. Plus de cini| mille volumes latins et grecs, traitant les (piestions les plus diverses, furent recueillis par ses soins. Le rêve de cette grande Ame était de faire de Rome, capitale du monde chn'lien. lui foyer intense de vie inh>llecliielle. Maîtresse des iott^ligences paila loi. elle serait ('gaiement maîtresse par la science : de sou sein, jaillis-

(8(j SAINT-PIERRE DE ROME

sant comme d'une source unique, couleraient sur le monde, dans l'union la plus fraternelle, les deux fleuves de lumière où s abreuveraient tous les esprits.

La grandeur monumentale de Rome ne l'intéressait pas moins. Prince magnifique, il sentait vivement la situation lamentable de l'antique souveraine du monde. Ses ruines l'humiliaient. En 1450, le jubilé universel attira à Rome une multitude infinie de pèlerins. Tout l'univers sembla s'être donné rendez- vous au tombeau de saint Pierre. Il y en avait de toutes les nations, si nombreux que leurs colonnes serrées ressemblaient, dit un chroniqueur, à des envolées d'essaims d'abeilles. Un jour, sur le pont Saint-Ange, la foule des allants et des venants fut si compacte, (juc plus de deux cents personnes périrent étouffées.

Au spectacle d'une telle affluence après les cruelles épreuves du schisme, la joie du pontife fut grande; mais non moins grande fut sa tristesse de voir ces innombrables pèlerins témoins attristés de la ruine de la basilique du prince des Apôtres. Venus de si loin pour vénérer le tombeau du Pécheur, ils ne trouvaient (pi'mi monument aux murs crevassés, branlants, étayés comme une grange qui s'effondre.

Les hommes de génie ont la décision rapide. Émus de pitié par le d('lal)rement de la basilique Vaticane, les pèlerins la comblèrent de leurs offrandes. Nicolas V n'hésita plus. Ces trésors donnés à saint Pierre par l'amour des peuples, il va les employer royalement, il ne s'agit plus de restaurer un monument qui s'écroule, il faut bâtir. La basilifpie de Constantin a fait son œuvre; ses jours sont comptés. Il n'y a plus ipi'à élever à la gloire du Pécheur un temple nouveau, digne de la majesté de son prédécesseur.

L'entreprise était hardie. Conçue par un homme de génie, elle demandait pour son exécution une main de génie. Détruire est chose facile : la hache d'un Barbare y suffit; mais bâtir sur les ruines d'une basili(iue aussi célèbre que celle de Constantin pouvait paraître téméraire aux plus habiles arcliitectes.

Deux hommes cependant, Bernardo Rosellini et Jean-Baptiste Alberti. présentèrent au pontife deux plans de reconstruction en ia]i[ioil avec ses idées de magnificence. Nicolas V choisit celui de Rosellini. Au dire de Manetti', historien contemporain, le nouveau monument, conservant la forme basilicale, était divisé ])ar six ordres de colonnes formant sept nefs, dont celle du milieu plus large que les autres. Seize colonnes portaient la nef transversale; an rcnliT. Tautel papal, un |)cn en aiiièiv cl an-

' Manctti, Vila Nicnlai V. m|pii(1 .Miiralnri . t. Ul. p 11. |i. OO.S.

P 0 K T R A rr DE JULES II (Diitiiil. ) Haphaël.

dessus de l;i Confession. La basilique se ternriinait par une abside au tond de laquelle se trouvait le siège pontifical, élevé de telle sorte que le pape fût aperçu de tous les assistants. Les proportions générales étaient gi"andioses.

La façade, percée de cinq poites, donnait sur un vestibule que précédait une coui- intérieure entourée de portiques; puis le palier extérieur et les degrés. Sur le palier, à chaque extrémité, on élevait doux tours hautes de cent coudées, revêtues de marbre, ornées de colonnes et de statues. Au bas des degrés, sur la place, un groupe de statues colossales repi'ésentant les quatre Kvangélistes, eût servi de base à l'obélisque du Vatican. iKiilaiil à snii sdiniiict la slafui' du Sauveur une croix à la main. Partant de cette [Ahcv, tiois poitiques aboutissaient au château Saint-Ange.

Ce projet i)lut à Nicolas V. Sans tarder, comme impatient de jouir de son œuvre, il lit commencer les travaux.

Derrière la vieille Basili(pie, accolé comme un parasite aux murs de son «abside, s'élevait un petit ('dilice appelé le temple de Probus, bâti par ce sénateur poiu' garder son tombeau. On le démolit. C'est le premier coup (le, pioche porté aux flancs de la basilique Constantinieniie : la brrche est ouverte. Sur cet emplacement I\uselliiii creusa ses l'ondations. Elles étaient à |ieiiie sorties de terre, ([ue Nicolas V mourait.

Il iiioui lit (je clia^iiii. Malgré ses éminentes qualités, ce grand homme ti'onva siii- sa roule un es|irit dévoyé r('vaiif le ii'talilissemeiit de l'antique républi(juc : Ltieiuie l'oi-caro avait juri' île le tuer avec ses cardinaux, le G janvier 1453. La coujinatinii lut di'couvci tr. l'assassin arrêté; mais le pontife avait l'eçu au cœur nue blessure morale ipii inina ses forces. La prise de Coiistanlinn|i|e par les Tnivs, survenue an nmls de mai suivant, lui donna le derniei- con|i : sou corps alTailili ne put siip[)oiter de. si grandes épreuves, il expira le "l'i mais 1455.

Nicolas V est un oublié. Ses successeurs, comme .Iules II et Léon X. eurent le lioiiheiir de trouver autour de leur trône des liommos de génie dont ils s'appr(tprièrent la gloire en utilisant leur <dncours. Leurs noms paraissent ])lus lumineux dans lliistoire, parce (pi'ils i-ellètent les rayons étincejaiits (le cette pK'iade (pli s'appi'lle Bramante. Haphaël, Michel-Ange, et tant daiili (•> ipii illiisti(''rent leurs règnes. Mais, après tout, ces pontifes ont reçu pins ipiils n'ont (Ioiiik'-, el leiii' gloire, si grande soit-elle, est suitoiit une gloire d'enipi nul. Nicolas V, au contraire, est grand par luimême. Esprit (ri'lite. le premier humaniste, il (tuvre leiv de la Ueiiaissance et conduit sou siècle, (l'est lui (pii donne le con|i d'aile, (pii presse les pas de ses coiiteiu|iorains. Saint pa|)e. il sut (H)nciliei' les goiils de l'artiste. la magnilicence i\u roi. ri'clectisme du littérateur, avec les devoii-s

de son caractère sacré : ni Jules II ni Léon X ne peuvent marcher de pair avec lui. Il est regrettable que, dans cette Basilique dont il rêva la reconstruction, il n'y ait aucun monument qui rappelle la hardiesse de son entreprise et console sa mémoire de la tristesse de l'insuccès.

La mort de ce pontife arrêta les travaux. Sept papes, de 1455 à 1503, se succèdent sur la chaire de saint Pierre sans songer à les continuer, soit qu'ils fussent épouvantés par la grandeur de l'entreprise ou terrifiés par la crainte presque superstitieuse qui empêchait de toucher au tombeau de saint Pierre. La mort de Nicolas V, arrivée peu après le commencement des démolitions, n'était pas pour les rassurer. Ces pontifes décorent tant bien que mal la vieille Basilique, car il n'était plus possible d'y faire de sérieuses restaurations. Vains efforts pour « réparer des ans l'irréparable outrage » ! Sous ce placage partiel de marbres neufs et de dorure étincelante, les murs antiques, fanés, croulants sous eux-mêmes, avaient l'aspect de ces têtes vénérables qui, voulant garder le dehors d'une immortelle jeunesse, dissimulent mal sous le fard et les fleurs des rides impitoyables et des cheveux blanchis. Calixte III fait un orgue, Pie II élève un autel à saint André, Paul II à saint Marc; Sixte IV construit la chapelle du chœur. Innocent VIII celle de la Sainte-Lance; Alexandre VI termine la loggia d'où le pape donnait la bénédiction au peuple, à droite de la basilique, sur le palier supérieur, en avant du quadriportique.

Pour assumer la responsabilité de la démolition de la basilique Constantinienne et entreprendre une nouvelle construction, il fallait un homme de génie comme Nicolas V ou d'audace cohuik' .Iules IL Jules II est le véritable fondateur de la basilique actuelle de Saint- Pierre. Génois d'origine, comme Nicolas V, il appartenait à la famille Délia Rovere. Neveu de Sixte IV, il fut appelé par lui à tous les honneurs ecclésiastiques : évêquc, cardinal, archiprêti'e de Saint- Jean-de-Latran, grand pénitencier, légat à Avignon, trois fois légat auprès de Louis XI, il connut toutes les gloires sans en repousser aucune, même la gloire suprême du souverain pontificat, qui lui fut dévolue à la mort de Pie III, le 31 octobre 1503. Il avait soixante ans. Roi plus que pontife, hautain et violent de caractère, il avait une main plus apte à tenir l'épée qu'à donner des bénédictions. Après la prise de Bologne par ses troupes et son entrée triomphale par la célèbre brèche, il ordonna à Michel- Ange de lui faire une statue colossale en bronze, devant perpétuer aux yeux des Bolonais le souvenir de sa victoire et l'humiliation de leur défaite. Le sculpteur fit un projet où le pnntife, — amère dérision, — était représenté ilonnant de la rnain dioile sa bénédiction et tenant de la gauche un livre : « Un livre! sex-

LA UASILlyLE VATICANE 189

clama Jules II. mais je ne suis pas un littérateur! C'est une épée qu'il faut y mettre ' ! »

Bénir d'une main, combattre de l'autre, c'est tout Jules II...

Sans être littérateur, comme il l'avouait lui-même, ce pontife professait pour les sciences et les arts un culte ardent et imi)érieux. Il protégeait les artistes et les comblait de faveurs, leur ouvrait largement sa boui-se, mais à condition d'en recevoir des chefs-d'œuvre et, plus encore, une obéissance absolue. Il les commandait en capitaine, convaincu qu'il était aussi facile de créer une œuvre d'art que de gagner des batailles. II les bénissait rarement.

La vieille Basilique chancelante sur ses bases dut déplaire à un homme de cette trempe. Du reste, à force d'atermoiements, le temps achevait son œuvre de destruction; il fallait, pour éviter un désastre, ou l'abandonner ou la reconstruire. Jules II n'était pas homme à reculei- devant l'obstacle. Ses instincts guerriers ne l'empêchaient pas d'avoir une glande dévotion poui- le prince des Apôtres, et peut-être aussi le désir d'immortaliser son nom par une œuvre gigantesque caressa-t-il discrètement son amour-propre de grand seigneur. Penser et vouloir, pour Jules II, était tout un. Sans plus tarder, il entretint les cardinaux de son projet. L'opposition fut violente. Où trouver les ressources nécessaires à une telle entreprise? Le pape n'avait pas à sa disposition, comme Constantin, les revenus de l'empire romain; ses guerres successives, ses démêlés politiques, avaient ruiné en partie le trésor pontifical, indisposé et refroidi les nations catholiques : leur bourse se fermait d'elle-mêiiie. En outre, (pi'allaient devenir les vénérables reliques de l'ancienne Basilique, ces souvenirs d'un long et glorieux passé tant aimés des pèlerins? N'allait- il pas, en faisant du nouveau, tarir la foi des peuples et les éloigner de Rome, dont ils étaient la grande ressource? Ces réflexions, qui ne man- (piaient pas de valeur, s'ébruitèrent au dehors, tombèrent dans le public, et là, comme parmi les cardinaux, il y eut division. Contrarié, Jules II suspendit, sans y renoncer, l'exécution de son projet. Son hésitation dura peu, dissipée qu'elle fut par une autre pensée, ^ tant les idées grandioses se pressaient dans la tête do ce vieillard! Connue plusieurs de ses prédécesseuis, il songea à se construire un tombeau; mais Jides II désiiait un tombeau qui surpassât par sa magnificence et ses proportions tous ceux qui se pressaient dans la basiliipie de Saint-Pierre.

La Providence, (pii lit quchpiefois de nos vanités, le servit à souhait.

' Ii'i'|M'c lut mise, niiii.s ci'llr sl;iliii' ii'i'ul |i;is iiii lii'iireux soil. I.cs aiiiit-cs fninciiis'cs ayant (•liasse les liim|)rs (nMililiialfs el pris lliilogiii', lu puuplc brisa la stalui' tie Juli'S II, cl de ses débris (it un canon appclo ironii|ui'incnl yii/ic.

100 SAINT-IMERKE DE Ud.ME

Il y avait alors à Florence un artiste jeune encore, — trente ans d'âge seulement, — mais déjà célèbre par les chefs-d'œuvre sortis de ses mains. Rome le connaissait. A vingt-cinq ans, il avait sculpté pour la basilique Vaticane, sur les ordres du cardinal Jean de la Groslaye de Villiers, abbé de Saint-Denis, une Pieta dont la merveilleuse beauté, la sérénité dans la douleur, la pureté d'une éternelle jeunesse, avaient excité l'enthousiasme des Romains. Jules II allait trouver dans Michel-Ange un génie plus grand que ses propres conceptions et un caractère qui seul saurait le faire plier : cherchant un serviteur, il trouvait un maître.

Appelé par le pontife, Michel -Ange vint à Rome'. 11 fit un projet de tombeau dont Condivi, son élève, a publié l'exacte description-.

Le mausolée de Jules II devait être isolé, les deux faces les plus grandes étant, par rap[)ort aux plus petites, dans la proportion de dixhuit à douze. Sui- chaque face, quatre ligures d'esclaves debout, enchaînées; entre ces ligines, des statues de victoires ayant à leiu-s pieds des prisonniers terrassés, — soii\cniis, disent les nus, des provinces pontifificales reconquises par les aimes de Jules II; symboles, disent les autres, des arts libéraux ilcvcnus prisonniers de la mort avec ce pontife. Quoi qu'il en soit, cette même ordonnance régnait sur les (piatre faces du monument. Au-dessus d'une élégante corniche, couronnement de cette décoration. Michel-Ange plaçait quatre statues colossales, dont faisait partie le fameux Moïse. Au milieu de ces statues, sous leur garde, reposait le sarcophage, soutenu par deux anges, l'un pleurant la mort du pontife, l'autre acclamant son entrée dans le ciel. Dans son ensemble, ce mausolée compoitait plus de quarante statues de marbre, sans compter les nombreux bas -reliefs en bronze rappelant les événements les plus mémorables du pontificat de Jules IL

Ce projet gigantesque répondait trop bien aux désirs de Jules II [lour ne pas être accueilli avec enthousiasme. L'impatient pontife eût voulu le voir en place sur l'heure. Mais précisément la question était de lui trouvei' une place. Michel-Ange eut beau chercher dans la vieille Rasilique déjà encombrée de tombeaux et d'autels, nulle part il ne découvrit un espace suffisant pour loger son grandio.se monument. Seule Fabside ébauchée par Nicolas V. derrière la basilicpie, lui i)arut capable de le contenir sans le déprécier; mais, k's murs n'étant qu'à trois coudées audessus de terre, il fallait bâtir. L'artiste en référa à Jules II.

« Combien te faul-il. lui demanda le pontife, pour mener tout à bonne (in?

' Viisuii, Vite lie' jiitlori, t. 11. — (iotti, Vila di Michelanyclo, 1, [>. 38. -Condivi, Vita di Miclwlaïujclo.

luiiitie.iii >!• Juk» Il .1 Saillit- I Vue -au\- Lii'iu.

LA BASHJQUK VATICANE l'.l3

— Cent mille écus.

— Je t'en donne deux cent mille, s'il le faut; mais fais vite. » Michel-Ange partit pour Carrare, afin d'y choisir lui-même les blocs

de marbre dont il avait besoin. Pendant son absence, deux célèbres architectes, Julien de San Gallo et Bramante, s'occupèrent de l'abside de Nicolas V. Il leur parut que pour placer honorablement le mausolée du pontife, ce n'était pas seulement cette abside qu'il fallait construire, mais la basilique entière. Bramante surtout, dont les visées ambitieuses se trouvaient contrariées par le génie de Michel-Ange, avait le plus ardent désir d'immortaliser son nom par une œuvre hors de pair.

Connaissant les désirs secrets de Jules II, il lui fut facile de le convaincre de la nécessité de reconstruire la basilique Vaticane. La gloire de son pontificat, l'honneur dû au prince des Apôtres, la grandeur même de l'entreprise qui avait fait reculer ses prédécesseurs, tout le pressait de se mettre à l'œuvre. Son tombeau, au lieu d'être relégué dans une chapelle en dehors de la basilique quoique communiquant avec elle, occuperait la première place, la place d'honneur au fond de l'abside*. Il n'en fallait pas tant pour décider Jules II. Toutes les considérations plus ou moins mystiques des cardinaux furent oubliées, leurs munaures étouffés. Il ne parait pas que Michel-Ange ait été consulté. Absent de Rome, tout entier à ses marbres de Carrare, il n'eut point à donner son avis. Jules II, — ce qui est étrange, — ne pensa pas à lui j)Our rebâtir Saint-Pierre. Toutes ses faveurs allaient à Bramante. Cet architecte était un homme très habile dans son art, et dont le li.nil im'iite éclatait à tous les yeux. Très apprécié d'abord à la cour des ducs de Milan, reçu à Rome avec le même empressement par Alexandre VI. après la conquête du Milanais par Louis .\II. Bramante avait déjà terminé d'importants travaux, entre autres le temple ravissant de Saint- Pierre m Montorio et le fameux escalier à double ram|)e du Vatican. De plus, il possédait aux yeux de Jules II une (pialité éminentc : c'était un artiste pressé, le contraire de Michel-Ange, (pie les prières, les menaces di' limpatient pontife n'éniuuvaient jamais, dùt-il le laisser battre du pied au bas de ses échafaudnges sans daigner lui répondre, sans donner un coup de jiinceau de plus. Cette précipitation valut à Braiiianle d'èlrr iir/'léré à Sau (ialln : il l'ut nonuiié architecte de Saint-Pi(!rre.

Quel était son plan? (Juesliou 1res orageuse, jusiiu'eii ces dernii-rs tem|»s, entre les historiens de la Basilique. Les uns prétendaient que le projet de Bramante comportait une croix latine, les autres une croix

' l'aiiviiiiiis , iIhiis Sun iii.s. i/c lichiia mit. )nf)»oruli. et de iirœstiiiit. biif. >'. l'ciri, lil>. \ll, c. I, signiilo ci's insimiiilidiis iiilùresséfs de Urarriiinto.

194 SAlNÏ-PlEliKi: m: liuMK

iiiecqiie, chitciiue avec coupole centrale. Malgré lautorlté des premiers, qui se aonmient Boiianni', d'Agincourt -, (Juatreinèie de Quiucy '. il est certain que le vrai ]»nijet de Bramante avait une croix grecque, et à l'autorité de ces historiens nous opposons d'abord l'autorité de Michel- Ange lui-même, contemporain et riv.il de Bramante. Celui-ci était mort depuis longteuqos quand Michel-Ange, déjà vieux, témoin attristé des changements malheureux fju'Antonio San Gallo, alors architecte de Saint-Pierre, introduisait dans le projet primitif, écrivait à Bai'tolomeo Ammanati : « Bramante a posé la pi'emière pierre de Saint -Pierre, min pleine de désordre, mais claire, nette, lumineuse et belle, connue on peut le voir encore aujourd'hui. De Sdite (jiie quiconque s'éloigne ilu projet de Bramante, comme le fait San Gallo, s'éloigne de la véiilé\ »

Michel-Ange n'était pias homme à donner une telle approbation au plan d'un rival dont il avait eu à subir les injustices pour s'en éloigner quelque temps après. Nous pourrions déjà conclure de ces quelques lignes rjue la croix grecque adojitée par Michel-Ange, devenu à son tour architecte de Saint-Pierre, était celle de Bramante. Le grand artiste nous donne lui-même cette conclusion. Nous en avons iioiu' ti'moin Georges Vasari, son ami et son correspondant le plus intime. Parlant de ses travaux à Saint-Pierre, il affirme (jue Michel-Ange avait coutume de lui dire qu'il s'était fait l'exécuteur du filan de Bramante''. Du reste, les dessins et plans de Bramante, retrouvés il y a quelipies années parmi les innond)rables feuilles, ■ — neuf mille, à ce qu'il paraît. — qui forment la collection des Ufli/.i, à Florence, ne laissent [ilus aucun doute à ce sujet '"'.

Deux suitdut (IdUiii'Ul en détail les idées de Bramanti! : une croix grecque avec ((MqKijc centrale et (piali'e peliles coiipnlcs latéiales. Les bras de la croix se terminent en demi-cercle, formant abside. Dans l'un des projets, de vastes portiques entourent les bras de la croix. Si l'on en juge par la médaille commémorative gravée par Garadosso en souvenir de la fondation de la Basilique, le premier plan, avec ses sacristies placées aux (piatre angles externes, ses chapelles et ses clochers, lut acceptée par Jules II et reste le véi-itable projet de Bramante. Certes, les dimensions énormes (pfil donnait aux quatre bras de la croix, la liauteiu- et le diaiuétr(> immense de la coupoli' ci'utrale, révèlent luic puissance de génie

' Templi Valic. historia.

- Histoire de l'Art par les montiments.

■■' Vie des architectes célèbres.

^ Vasari, le Vite dei piu eccellenti pittori. t. VU, p. 137; Fiienze, IS'JO. — Gutti , I, |>. 41.

■• Vasari, t. VIT, p. 137.

" Cf. Geymuller, dessins B et D.

Moïap, ili' Mirlii'l-Ang"'. (t'^ilisc Saint - l'li'n-i' - iiiix - I .irn!>. )

1,A BASILIQUE VATICANE lO'

extraordinaire et expliqiifiit les applaiidissernenls enthousiastes qui saluèrent cette gi'andiose conception.

On dit rpie le monument de Bramante eût occu|jij une surface de vingt-quatre mille mèties carrés, un tiers de plus que celui de Miciiel- Ange. qui n'en mesurait que quatorze mille cinq cenls. Mais dans ce rhiffre il faut compter toutes les constructions extérieures, les sacristies, les chapelles, les clochers, les portiques, ce (pii (limimie considérablement les proportions réelles de la Basilique même. Et. même ainsi réduite, cette surface n'est- elle pas quelque peu exagérée? Bramante conduisit assez loin la construction du transept occidental et du transept méridional. Le premier était voûté avant sa mort, les murs du second i)resque terminés à la hauteur de la corniche. Tous deux avaient donc leur largeur définitive. Comment prêter à Bramante l'idée de leur donner ce prolongement immense qu'exigeraient les dimensions citées plus haut? Il nous semble qu'il n'y aurait plus aucune proportion entre la largeur des transepts et leur longueur. Et cela est si vrai, que Carlo Maderno, voulant prolonger la nef centrale pour faire sa croix latine, sentit la nécessité de la flanquer de petites nefs latérales très mesquines en ellesmêmes, mais qui donnent lillusion de l'harmonie des proportions. Que Blâmante ait voulu faire une basilique imiui'nse. jilus grande que celh' de Michel-Ange, nous le croyons, et Va sari ' lui-même l'insinue; mais nous ne pensons pas que les calculs faits sur ses plans soient exactement adéquats à sou projet-, tel. du iiidiiis. ipril eu a commencé l'exécution.

On se mit à l'œuvre. Avant de bâtir, il r.illail iirirnire. il ne s'agissait plus, comme au d('liiil de Nicolas V, d'abattre un tenqilc accolé à la vieille basilique; <-'('sl la basilique elle-même que la i>ioche des déiui)li:^seurs allait attatpicr. Ce fut un vérilable saccagemciil. Pressé comiiie il l'était. Bramante oublia toute mesure. Ou comiuença |»ai' l'abside el l;i ikT transversale. Rien ne lui respecté : statues, luosaïipies. mausolées, autels, tniidièreiil jivec les vieux umus dans l;i coiiliisioii d'un |iil(>v,dile .leli.u'iiemenl. Avec ces vi'ii(''rables reliipies, tout un |iassi'' |i!eiii de gloire disparaissait pour toujours. Si Braiiiaiile avait mis moins de précipitation et plus de discernement dans son œuvre de destruction, il eût sauvé de la ruine les œuvres d'art entassées par nos pères autour du loiubeau de saint Pierre, et (pie font amèrement regretter les rares vestiges (pii en restent, aujouririnn ensevelis dans les souterrains de la Basilique. Celle inutile dévastation inel ;iu tioul de Bramante une éternelle l.iclie de vaii-

' Vite ilci pitlori. 11. |>. :W; RoloRii;!, \M1 .

• Cf. l'jislor, Ilisliiirv dc.t l'a/ies ilrimis lu fui ilu moyen <l;/f, I. VI, |>. \'M ., ril. fi-inçnisc

dalisme'. Du reste, Saint-Pierre lui ménageait devant la postérité une sévère leçon. De lui, des travaux exécutés avec cet enfièvrement. il ne reste presque rien qui n'ait été retouché; tout dut être repris en sousœuvre, même les fondations des piliers de la coupole II eut cependant la précaution de protéger la Confession même de saint Pierre. C'était à la fois une nécessité de culte et un api)el à la charité publique. Il fallait éviter à tout prix, pour avoir des ressources, d'entraver le pèlerinage des fidèles au tombeau de l'Apôtre. Aussi, pendant ({ue la pioche faisait son œuvre, on entoura d'un mur la Confession, l'autel papal et une partie de l'abside. De cette manière, la piété et le culte avaient toute liberté.

Les démolitions étant terminées, Bramante pria Jules II de poser luimême la première pierre du nouvel éditice. La joie du pontife fut grande. Malgré les soucis et les embarras guerriers que lui occasionnait sa i)olitique, à la veille de commencer la canqiagne contre les Bolonais, il voulut donner à cette cérémonie la jikis éclatante solennité. On désigna pour la fête le 18 avril 1506, samedi de la fête de Pâques. Ce jour-là, le pape, entouré de tous ses cardinaux, se rendit à l.i ll;isili(|iic, où le cardinal François Soderini célébi'a la iiicssc à l";iiil('l papal; puis .Iules II béni! la pierre angulaire sur laquelle (''lait gravée riiiscri]itinii suivante, œuvre de Doirnnique Chiarelli : J^dem Principis Apostolorum et vetustale et situ s<jiiii1- Icntcm a fundainentis restituit Jiilius II. Ligur. Pontif. Max. ann. MDVL

Cette pierre était en marbre blanc. On présenta ensuite au pape un vase en terre cuite, où il mit deux médailles en argent et deux en or d'une valeur de trente écus. D'un côté, ces médailles portaient l'effigie du pontife, avec ces mots en exergue : Julius, Ligur. secundtis, Pont. Max. anno sui Pont. III. MDVI. Sur le revers était gravé le [ilan de la nouvelle basilique, avec cette épigra[)lie : Iiixlnm-idin BasiUae Aposlohiriini l'ciri et P((iili pei' Juliuni II. Pont. Max. et. an bas, Vaticaninn.

Après ces céi-émonies, on se rendit en procession à la tranchée correspondant au pilier de sainte Véronique. Malgré la diflicullé et la crainte d'un éboulement, lanl la loule se pressait siu' le bord de l'excavation, Jules, en chape et mitre en tête, descendit au tond du trou et intima à deux cardinaux, à un cérémoniaire et à daMlres peisonnages, l'ordre d'y descendre avec lui. Ils étaient si peu rassurés, qu'il dut faire reculei' les assistants. On chanta à la liàte les prières lituii^iques et les litanies

' (îilles de Viterbc raconte mèmi' les nombreuses déiiiaiehes laites par Bramante prés de Jules II pour, lui arracher Ja permission de clian:jer le plan général do la Basilique. 11 voulait mettre la façade au midi, en t'aee l'obélisque qui s'y trouvait encore, et n'hésitait pas à proposer au pape de transférer à une autre place le corps de saint Pierre. Iules II se montra inflexible. Cf. L. Pastor, t. VI, pp. 448 et 449; éd. française

- Purchardi, DUiriuin, t. III. pp. 422 et ss.; éd. Thuasnc.

des Saints, après quoi Jnlrs IT toucha de ses mains la jiierre. et les maçons la rt'çoiivriiciit de (■liaiix. Du tond de la tranchée, tant son enthousiasme débordait, il entonna le .S'(7 nomen Dontini benedidinn et donna sa bénédiction.

La première pierre est posée, non pas à plal. mais de champ, appuyée contre un mur.

Le 27 août suivant, Jules H. à la télé de vinyil-cnKi cardinaux et de ciiKj c(;nts hommes d'armes, parlait en guerre contre Bologne.

E; ^H y ^Hv ^^r^

ij

^^KU^tfi^./J^^^^^^B i

nJ^

^^^K^^ ^^^^mH^^^i

ItraliKtntu , par itapliucl. Uélail de l'AV-o/f ti'.l//iL*H(*i', Dans le gruupc, Uramante t>st lu pentuiiiiagu baissé , un cnmpas à la iiiaiii.

Miiliel-All^e ('hlit-il |ili''Sclil ."i 1,1 |inse de |;i [Meln ièlr pjerie du IllollUllielll i|lie son gt'llie ijeN.iil (li'cl- '.' \u||. || |i;i| | il |;i miil | ili'Ci'di'Ilte . JudiglH' de 1,1 (MlHlllile dr .llljrs II ;'l Soll ('^ind. l'einhllll i|l|i' HllUn.IllIe di 'l I loi i-^,1 il

la vieille li,isilii|iie , M icln '1 - A lige , coihiim' iimis r.ixoiis dil . (■jieicli.ii! à ( '.aii'.ire les iiiiiiiiies iii'ressaires an IomiIiimii de .lui. -s II. I\ii liiiil mois ton! lui pu"! cl li;iiispoil('' ;'( lîoiiie. I ,e> hloes de inailire ('■l.iieui si iioiii- Iirelix el -i ('iioiiiies. ipi'il- eoii vi;iie|il une grande partie de la plaee Siiinl-I'ieiir. l/.iiliste coumii-inja son li;i\;iil. Le pape l'.ivjiit iiislalli' près du llloll.islèle de S.lillle-C.illierilie. à >^,ine|ir de l.l Kasiliipie. H ,'liiuait à le voir tra\aillei l'oin en |(.iiii à -dH .ii>e, il ijl jeli r une p;isserelle eu liois au-dessus de 1,1 pilier ;ill,iiil dr sou Jialais à lalelier. Ces disposi-

200 SAlNT-riERRE DE ROME

tions si favorables durèrent peu. Jules II prêta une oreille trop complaisante aux insinuations jalouses de Bramante, qui voyait de mauvais œil la gloire de son rival et redoutait sa critique.

Tant que le projet du tombeau de Jules II servit son ambition, on poussant ce pontife à entreprendre la reconstruction totale de la Basilique, Bramante en fut le plus ardent promoteur; mais dès qu'il eut atteint son but, dès que la démolition du vieux monument ne permit plus à son maître un retour en arrière, cet artiste, dont le caractère n'était pas à la hauteur du génie, leva le masque et fit à Michel -Ange une guerre acharnée, d'autant plus dangereuse qu'elle restait plus sournoise. C'était une guerre d'escarmouches. Bramante allait sans cesse répétant aux oreilles du pape qu'un vieillard ne devait pas s'occuper ainsi de sa sépulture, qu'une telle sollicitude portait malheur.

Peu à peu ces insinuations eurent plein succès. Jules II, superstitieux malgré sa bravoure, comme beaucoup de ses compatriotes, se montra plus froid vis-à-vis de Michel -Ange. Ses visites à l'atelier devinrent rares, bientôt la passerelle fut inutile. C'était lui faire comprendre que le tombeau ne plaisait plus, espérant que de lui-même, sans un ordre que l'on hésitait à donner, le grand homme suspendrait son travail. Il n'en fut rien. Michel-Ange, que ces intrigues de palais inquiétaient peu, car il les méprisait de haut, laissa dire Bramante, laissa boudei- Jules II et continua son œuvre. Un éclat devenait inévitable.

Un jour, comme il était convenu avec le pape, il se présenta au palais pour tduchei- l'argent qui lui était dû. Il ne fut pas reçu, le pape, lui diton, étant fort occupé des affaires de Bologne. L'artiste, en grand seigneur ({u'ij était, paya de sa poche les ouvriers, mais ne se tint pas pour battu. Dînant le samedi saint, comme il le raconte lui-même', avec le maître des cérémonies pontificales, il fut tout étonn» d'apprendre que le pape était décidé à ne plus dépenser un baiocco pour son tombeau. Quelques heures après, Michel-Ange demanda une audience à Jules IL On lui répondit de passer le lundi. Michel-Ange fut patient; il retourna au palais le lundi de Pâques, le mardi, le mercredi et le jeudi, toujours sans résultat. Le vendredi soir, froissé de cette attitude, il voulut forcer la consigne: le camérier refusa de l'introduire.

« Tu ne sais donc pas à qui In fermes la porte? lui dit un évêque qui se trouvait là d'occasion.

— Je ne le sais que trop, reprit le valet; mais je dois obéir à mon maître.

' Lettres de Michel-.^ng-e à Julien San fiallo. Arcliiv. Buonarotti, cité par (iotti, t. I, p. 4.3.

— Eh hi<'n, répond Tartiste, va dire à ton maître que lorsqu'il me cherchera, il ne me trouvera plu?. »

Et la imil suivante, quand on terminait les préparatifs de la pose de la première pierre de la basilique nouvelle, Michel-Ange quittait Rome, laissant à ses deux serviteurs l'ordre de vendre aux juifs son modeste mobilier et de venir le rejoin*lie à Florence.

Une lettre de Michel -Ange (iatér du 2 mai 1506 laisse soupçonner un autre motif tellement grave de ce départ subit, qu'on hésite à le croire. Il écrit : u Ce ne fut pas la seule raison de mon dépail, il y en a une autre que je ne veux pas écrire; il suffit de dire (pic si j'étais resté à Rome, mon tombeau à moi aurait i)u être fait avant celui du ])ape'. »

Certes, cette accusation ne tombe pas sur Jules II. Mais sur quelle tête? Qui pouvait avoir la pensée d'attenter à la vie de Michel -Ange? La tache est trop infamante pour qu'on puisse désigner un nom que Michel- Ange s'est abstenu de prononcer.

Rramante dut être content de la fuite de son riva! et jiut jouir à son aise lie la gloire qui rejaillissait siii' lui an soir de la pose de la première pien-e. Il n'avait plus rien à ciaimlre : ni la critique de Miehel-Ange, ni la ili'faveui', ni snitniil le manque de fonds pour son œiivic : tout l'nr ]i(jiitifical affluait vers lui.

.iules II était loin d'être aussi satisfait. A peine eut-il apinis la fuite de Michel -Ange, qu'il comprit l'iniinense perte qu'il venait de faire. C'était dans la matinée de la grande fête. Malgré toute sa joie, tout l'entrain qu'il mit dans la «'érémonie, il était préoccupé; quelqu'un lui inanquail. 11 dé[iêe|ia coup snr coup cinq conniers à la ponrsnite du fniiilif. avec ordre de le ramener. Il n'en reçnl ipie ces coui'Ies lignes :

« Jamais je ne relourneiai ù Rome; mes bons et loyaux seivices ne méritaient pas un tel changement d'attitude, et surtout que je fusse chassé de la présence de Votre Sainletf' coiiune un im|>osteui'. »

Jnles II nï'tail pas lialiitm'' à des léponses de ce genre. Il trouvait entin devant lui (piehjnim pour lui dire : Je ne veux pas! Il n'en fui que plus aident dans sa poiirsuiti-. Sachant l"arti>te à l-'Ioicncc. il envoie trois brefs à la Seignemie, ordonnant de le Ini laniiiier de gré ou de force, avec assurance, d'ailleuis. (pi'il iece\ r.iii le meilleur accueil. Michel- Ange fut inflexible :

" Tu as traitf' le [)ape, lui dit le gonfalonier SodtMini, couune un roi de France n'auiait pas osé le l'aire; c'est assez, il faut paitir. car nous n'avons pas envie d'entrer en guerre avec lui.

' Arcli. Huonarroti. citr iiar (îotli , I, |i. Vi. ' Oondivi , p. '20.

— .l'aimerais mieux aller servir )e Granr] Turc, « répondit l'artiste'. Les choses s'adoucirent cependant, el ipiand, au mois de novembre

suivant. Jules II eut fait son entrée Iriouiphale à Bologne, Michel-Ange, sur de nouvelles instances, se décida à aller le trouver. Le premier accueil fut assez orageux :

« Au lieu de venir à moi, lui dit le t(>rribl(> jiontifo, tu as atti^ndu que je vienne moi -même. »

L'artiste, très calme, répondit qu'il n'avait quitté Rome qu'ajirès qu'il l'eût chassé de sa présence. Jules, assez embarrassé, tardait à riposter, lorsqu'un évoque qui assistait à l'entretien crut bon d'excuser Michel- Ange, en disant :

« Saint-Père, excusez-le, il a péché i)ai- nian([ue d'éducation; du reste, tous les artistes sont ainsi faits.

— L'impoli, c'est toi! lui dit l'irascible vieillard; car tu dis à Michel- Ange ce que je n'aurais jamais osé lui dire moi-même. » Et, levant son bâton, il l'en frappa durement et le mil à la porte.

Toute sa colèi-e tomba sur les épaules de ce pauvi'e évèque ; à peine liil-il sdili. ipril se radoucit rt causa amicalement avec Michel-Ange. Il fut convenu qu'il ivloinnerait à Home (^t r('|ircndiait ses travaux.

Bramante ne lui paidomia pas son retour. Nous sommes tenté de lui en savoir gré, car sa jalousie fut cause que Michel-Ange exécuta, à son corps défendant, les admirables peintures de la chapelle Sixtine. Connaissant le gùmo de .son l'ival dans la sculpture, il ein{iècha par tous les moyens la continuation du loinbcau de Jules II. espérant (pie dans la pi'inlinc Micliel-Ange ne poinrait lutlfiavcr ria[iliaël et serai! humilié. Il lut crucllciui'nt d/'cii. et sa liainc ne lit que s'accroître. Michd-.Vnge, à la vérité, téuKjin alliist('' de la iiianiérc de pi'océder de son adversaire dans la conslruclion de Saint- Picrrr. ur lui nn'uaiicaii point ses critiques. Son honnêt(>lé ne lui peiiiieii.ii! pas de se taire. N'oir un architecte du mérite de l>rauiante détruire sans raison les œuvres d'inl, li's souvenirs précieux, les matériaux même les plus utili-sables de l'iincienne Itasiliipie, soulevait son indignation. Un join-, eu [)résence t\u pape, il ne |iut s'empêcher de lui dii'e eu l'ace :

« (".oiunieut piiuvez-Vdus jejer par leire et briser les lueiveilleuses colonnes de la l)asili(pie. (piaiid il sciait si utile de les garder intactes? Il est facile de mettre une biiipie sur une brique, pour bâtir, mais très difticile de tailler de pareilles colonnes-. »

Avant tout. Bramante voulait faire vite. Grand architecte quand il

I (X Condivi, p. 21. - Gotti, I, p. ■',:>. * Gotti, I, p. 77. — Condivi, j). 28.

LA liASIMQLF. VATICANF.

s'agissait ilc cDiiccMiii- un |il,tii et d'en dessiner les lignes, il ne savait pas l'exécuter dans le détail pour en assurer la solidité. Il pouvait tenir un craynii, non une liucllc La qualité des matériaux i'( le Uni ilu travail lui importaient |i(U. Ses l'oiidalions étaient dérisoires; mais, en revanche, les murs moulaient à vue dœil, au grand plaisir de Jules II, qui était encore ]ilus pressé ipie lui. A peine la première pierre posée, il eût voulu céléhivr ponlilicalement au maitre-autel.

Aussi, en une période de huit ans, — <le l'^Oo à 1513. — la Basilirpie prit lai aspect qui donnait les plus belles espérances : les

.M.rriiiiiiriit ,[i: Sixlu IV i:iMiliriant les restes de Jules II, par Pollajuolo.

quatre |)iliers de l;i eoiqiole étaient élevés, loui-s arcs cintrés, deux transepts |>i'es(|ue terminés. Mais, le là lévrier i')\'A. Jules 11 mourait à soixanli'-dix ans. Son corps l'ut enseveli sous le p.ivé' du clKeui' des chanoines. s;ins lui'nie une ins(ii|iliou, cai' on alleiidail (|ue son mominieul lui hiuiiui'. Il ne le l'ut j.unais. Ses l'esles y demeurèi'ent Jusque sous le pontilie.'il de l'aul \ . Kn ICiOf». les travaux de l,i sacristie nécessitôrenl uu (h'phiicininl. Son cercueil l'ut ouvert, et l'on cou'^tala avec terreur (pi'il avait l'h' proLun'' par les soldais ilu ( ionnt'l.ihli' Les ossements du ponlile turent religieusement recueillis et unis ;"i ceux «le Sixte IV. son oncle, dans le superhe mausolé'e en hroiizi' qui se trouve dans la cha[ielle du Sainl-Sacrenient. ('.\'st là que ce grand liomme repose, sans ([ue l'ien. dans cette |!asili(pie dont il l'st le l'ondateiir. rap|ielle sa mt'inoire. Aiiière (li'risiuu des ( lio-ev Inuuaiiies! Ce poiitile. (pii \oiil.iit un louilieiMi di'p.iss.uit en niagniticeiice tous les lonilieiuix de ses prédécesseui"s,

qui commeiiçn pour le loger la reconstruction de Saint- Pierre, repose dans un tombeau d'emprunt !

Un an après son illustre protecteur, Bramante mourait à son tour, laissant son œuvre inachevée. Il fut inhumé à Saint-Pierre, et aujourd'hui encore, dans les souterrains, on peut lire l'inscription prétentieuse gravée sur sa tombe :

Magnus Alexander magnam ciim conderet url)eni ,

Niliacis oris Dinocratem habiiit.

Sed si Bramantcm tollus antiqua tulisset,

Hic Maccdum régi graliorosset eo.

BIBLIOGRAPHIE

Goorgius I)om, Yila Xicolai V, V. M.: Roiiia>, 1742. Manetti, Vita Nicolai V, ap. Muratori, (. HI.

D. Louis Pastor, Histoire des Papes de/iuiA la fni tlit moyen âge. Vasari, Vile de' pittori; Bologna, 1647.

Gotli, Vila di Michehnyjelu Baonarolti : Fironzp, 1875. Condivi, Vita di Michelangelo; Firenze, 1746.

Bonanni, Numismata Summorum Pontif. TenijiU Vutir. Fahr. iudicaiitia; Romœ,

Serlio, li Cinque libri d'Archilellura : Venezia, 1559.

Séroux d'Agincoiirt, Histoire de l'Art par les monuments.

Qiiatrcmèrc de Quincy, Histoire de la Vie et des ouvrages de Tiapliaël ; Pai'is. 1824.

Conrolii, Vita di Raffaelle.

Dumesnil , Histoire de Jules II; Paris, 1877.

Miintz, Raphaël; Paris. 1886.

Gcyiiiulli'i', Projets primitifs pour la reconstruction de Saint-Pierre.

Pungiieoni, Vita di Bramante.

Paris de Grassi , Diarium ; éd. Frali.

E. Miintz, les Architectes de Saint-Pierre de Rome d'après des documents nouveaux {Gazette des Beaux- Arts, t. XIX, p. 353; t. XX, p. 506 et ss.).

MICHKL-ANGF.

Jules H mourait en laissant à ses successeurs une lourde tâche. La reconstruction de Saint-Pierre n'était pas assez avancée pour ne plus donner d'inquiétude, et l'était trop pour inspirer d'eilicaces regrets. Bon gré malgré, au milieu des décombres amoncelés par Bramante, il fallait marcher. Nul pape ne pouvait songer à laisser le tombeau du prince des Apôtres dans un état si précaire. Le cardinal Jean de Médicis, tils de Laurent le Magnifique, étant devenu pape sous le nom de Léon X, son élection semblait promettre à la Basilique des jours heureux. Ce ne fut qu'imo promesse. Hâtons-nous d'ajouter que la faute n'en revient pas uniquement à Léon X.

Quand ce protecteur des arts, ce prince de la Renaissance, eut lini de célébrer par des fêtes où les rc-miniscences athéniennes s'étalaient peut-être avec trop de complaisance, son élévation au souverain ponlifiait, il songea à continuer l'œuvre de Jules II et ilr Bramante. Il s'agissait de trouver un architecte.

Chose étrange! pas [)liis (|iie .\[\\i-> II, l,('i)ii X m- pense à Michel- Ange. Il y a comme uu voile >ni' les yeux de ces pontifes, comme après eux, sur les yeux dAdrien VI et de Cli-meut VU. Ils cherchent bien loin des architectes de second ordre, sans avoir lair de se douter que le véritable aichitecte de Saint-Pierre est sous liui- main. Ce voile n"était-il pas quelque peu voloulaire |tour Li'oii X el Cli'imnl VII. Ions deux de la maison des Médicis? N'y avait-il paseiilie eux et Miiliel-Anne inie secièle mésintelligence?

200 SAlNT-PIElUiE DK ROME

Léon X, à la véjili'. seinlile utiliser ses talents, uiais loin de Rome, et le fait passer cinq années à diriger l'exploitation dune carrière de marbre pour les tombeaux de sa famille; cinq années perdues, et. quand il s'agit de Michel-Ange, c est une perte irréparable. La politique, là conmie ailleurs. — nous en sommes convaiiicn. — a fait son œuvre de discorde et d'exclusivisme. Si Michel-Ange na pas été choisi comme architecte de Saint- Pierre, c'est elle c[ui est responsable.

Élevé par les Médicis. au palais de Laurent le Magnifique, qui avait eu l'intuition di' son génie, jMieliel-Ange. connue linnuiie |iiiv('', leur savait gré de leurs bienfaits, et ne craignit pas, après leiu- cliiile. de t(''rnoigner d'homme à homme, à Pierre de Médicis, ignominieusement chassé de Florence, une reconnaissante sympathie; mais, coinnie homme public, il ne leur pardonnait pas l'asservissement de sa i)atrie. Michel-Ange avait entendu la grande voix de Savonarole, et, sans être devenu un fervent piagnonf, il avail reeu de ce cœur intrépide une étincelle de l'ardent [lalriolisnie qui le dévorait.

Quiconcpie avait suivi Savonarole, même à dislance, ne pouvait aimer la domination des Médicis. Léon X le savait; CK'nienI \\\ le sut encore mieux plus tard, lorsque, aidé du roi de France, il mil le siège devant Florence. En face de lui. au ])remier poste, nieinlire du gouvernement des Neuf de la défense nationale, Micliel-.\nge ri'p.uait les tortilications. Son génie trouva grâce devant les ^lédieis. (|ui lui pardonnèivut ses agissements politiques, lui conlièrenl d'importants travaux, sans cependant le mettre au premier rang.

En dehors de cette lut'sinielligence, nous ne pouvons coiiqjrendre comment Léon X, qui se servait de Michel- Ange comme architecte à Florence, l'ait oublié à Rome alors (pi'il cherchait, sans le ti-ouver. l'homme capable de diriger la reconstruction de Saint-Pierre.

Au lieu d'un architecte il en prit trois, estimant ipie les talents d'un seul ne pouvaient suffire à une telle entreprise. C'étaient Raphaël, Fra Giocondo et Julien de San (lallo.

Comme peintre, Raphaël n'est pas à présentei' : tnul le mniide connait ses œuvres merveilleuses; commeanhitecte. il ('tait le disciple de Bramante, son comi)atriote. A son lit de mort. Bramante avait suppli('' Léon X de lui donner sa succession, malgré sa jeunesse. Ce pontife l'accorda d'autant plus volontiers, qu'il avait lui-même ])our Raphaël une vive afl'ection. Le bref (pu Inistitue architecte de Sainl-Pieire, daté du 7 août 15L4, est plein de cet attachement nuancé de la plus paternelle sollicitude pour l'avenir de l'artiste. En voici quelques passages :

« Puis(|ue. (lulic fait de la peinture, dit le |)(intil'i.'. dans le(|Ue' tout

le monde .saccor<le à vous déclarer maître, vous possédez, au juiiemt^iit de Bramante, la hh'iih' excellence dans larcliitecture. comme il la al'lirnii' en disant, avant de mourir, (|ue nous pouvions vous conlier I o'uvre de la reconstruclioii du temjilc du piince des Apôtres, — jugement hautement confirnn' p;ir lii|i->iii (pic vniis nous avez présenlt'' pour celte Itasilinue. — Nous. i|iii a\un> je plus vildi^sir de <ip|isliiii|-e ce temple avec la plus graiiiie iiiaLiiiiliceiMc cl je plus rapidement possible, nous vuiis nonnnons siiriiilcii(l,iiil (il' rc ii.ivail avec une solde de trois cents ducats dur par an.

Tiiinhrnii ili' Ltïni) X, par Buccio Bandinelli. (Église de lu Miiu-rve.)

Nous \iiiis c\linilniis de plus à ciilicpit'iii I ii ■ <-c|lc u'iivie en pciis.iiit à vnire jijiiiii' cl à \(ili-c imiii. ;iii\(pic|s \iMis dc\cz donner, dès \otre jeunesse, une hase solide, l'ciisc/. l'i^alcii icnl à ii'pi iiidi c à nos espél'ances, ;'i iioliv p.ilciiM'Ilc |iicii\cil|,iiicc. cl ciiliii ;'i l;i di^nih' i\r ce temple tpii a loiijoiiis r\r le plus ;;raiid cl je plus sailli, et à \olre i|i''\oliuii ciixers le pi iiiciï des Apôtres '. »

Malgré ses esp('rances et le jii^eiiiciit de Braniaiilc. Li'on X Ju^e;! utile, à cause de la jeunesse de Hapliael, — il n'avait ipie lrenle-deu\ ans. — de lui adjoimlie deii\ com|ta^iioiis. i|eii.\ "raves mentors lieaiieiuip plus à^('s (pic lin cl (VliMiivs cil aicliilcciin-e, Fra Gioi-ondo et Julien de San (Lillo

r.olli. \>. l'27.

Fra Giocondo était né à Vérone. Philosophe, théologien, littérateur, architecte, il eut pour disciple Scaliger, et pour ami l'empereur Maximilien d'Autriche. Il entra jeune dans l'ordre de saint Dominique, où il trouva en honnevir la doctrine et les arts. Cet ordre avait déjà donné à l'Église Fra Angelico et Fra Bartholomeo, dont les admirables peintures émerveillaient le monde; Fra Sisto et Fra Ristoro, qui avaient construit à Florence cette église de Sainte-Marie-Nouvelle, que Michel-Ange saluait « belle et gracieuse comme une fiancée ». Fra Giocondo se trouvait donc dans un milieu artistique favorable au développement de son talent d'architecte. Il n'est point un inconnu pour la France. Appelé à Paris par Louis XII, il construisit, entre autres travaux, le pont Notre-Dame. C'était un religieux de très sainte vie, de caractère jovial et de grande affabilité. Il avait près de quatre-vingts ans quand Léon X l'appela comme architecte de Saint- Pierre.

Julien de San Gallo, de son vrai nom Giamberti, était Florentin. Il dut son surnom au couvent qu'il construisit pour les augustins de San Gallo, situé aux portes de Florence. Son père le destinait à la sculpture sur bois; mais la guerre survenue entre le duc de Calabre et Laurent de Médicis en lit un ingénieur. Laurent le chargea de fortifier Florence et de diriger les manœuvres d'artillerie. Depuis lors ses œuvres d'architecture le mirent au premier rang. Il bâtit le couvent de San Gallo. la basilique de Sainte-Marie délie Carceri, à Prato; restaura la voûte de Notre- Dame de Lorette, celle de Sainte-Marie-Majeure à Rome, sous les auspices d'Alexandre VI. i|ui Uii fit exécuter le magnifique plafond à caissons, doré avec le premier or venu d'Amérique. Jules II eut la pensée de le pi'endre pour architecte de Saint-Pierre et lui demanda un projet, comme à Bramante. Celui de Bramante obtint la préférence. San Gallo se crut offensé et déshonoré, il quitta Rome. Léon X, qui l'aimait beaucoup, l'adjoignit à Raphaël et à Fra Giocondo.

Ces trois hommes éminents avaient le même titre et les mêmes appointements, sans qu'il y eût entre eux aucune subordination. Us réunirent leurs lumières, et d'un commun accord modifièrent le plan de Bramante en changeant la croix grecque en croix latine. Un nouveau projet fut exécuté par Rapliaël, approuvé par Léon X. Ce ne fut qu'un projet. Les deux vieillards, accablés d'âge et d'infirmités, se i^etirèrent rapidement, Julien de San Gallo en 1515, pour mourir deux ans après à Florence, Fra Giocondo en 1518, date où l'on retrouve son nom pour la dernière fois dans les payements de la révérende Fabrique (27 mars).

En réalité, Raphaël resta le sfiil .iirliiicclc de Saint-Pierre, lui-même en fait lui. Peu après sa nomination, il écrivait vu ces termes à son ami

Baldassare Castiglione : « Notre saint-père m'a mis un j^i-antl fardeau sur les épaules en me chargeant de la constiuction de Saint-Pierre. J'espère ne pas succomber. Ce qui me rassure, c'est que le modèle que j'ai fait plaît à Sa Sainteté et a le suffrage de beaucoup d'habiles gens. Mais je porte ma vue plus haut. Je V(judiais trouvei- les belles formes des édilices antiques. Mon vol scra-t-il rcini iriciic? Vitruve me donne sans doute de grandes Inniirri's, mais pas autant qu'il m'en faudrait. » On ne se douterait pas, en lisant ces lignes, que lia[)har| eiit des collaborateurs.S"il lui manquait le glorieux passe- (pii couronnait leuis fronts, il ,iv;iil sin- eux l'avantage lU' la inuicssc. rind.int (|irils se coinliiiiciil d.ins luur auréole de gloire, son soleil inunl.iit à rimiizitu ,i\cc de telles siilemleiirs d'irradiation, (pi'on se deniiindait ce «pie ce sciait son plein midi... Le [ilein midi ne vint pas.

Malgré ses désirs, malgré .ses études de l'aiitlipiil»'. son œuvre à Saintl'ierre est presque nulle. Absorbé par .ses chefs-d'ojuvre des Stanze et des Loges, il ne pouvait doiiiier à l'architecture que de rares instants et des regards distiaits. I)';iiitic part, il ;iv,iit re(;u di' lirainante un monument qui, à peine ébauché, menaçait ruine. Il lalliit. sans tarder, s'occuper exclusivement de reprendre en sous-œuvre tonte la primitive construction, consolider murs et [liliers, travail ingrat et ob.scur (|iii dut l'intéresser médiocrement.

La Basilic^ue, dit-on, lui porta malheur. Un jour (ju'il se trouvait à la Farnesina, il reeul l'ordre de se rendre en toute hâte au Vatican. Il y arriva après une marche rapide et s'arrêta longuement à parlei- de la construction de Saint- Pierre. Pendant ce temps la sueur sécha sur son corps, et une fièvre pernicieuse le saisit. Ouciques jours après, le vendredi saint 6 avril 1520, jour anniversaire de sa naissance, Raphaël mourait à l'âge de trente-sept ans.

Baldassare Peruzzi, Siennois d'origine, lui succéda. La croix latine lui dé[)lut. Léon X, du reste, était elTrayé de l'énorme dépen.se tpie les proportions gigantesques de la Basilitpie allaient exiger. Il voulait une réduction. Peru/zi le servit à souhait. Il lit un pl.m en forme de croix grecque, de ilimensions plus restreintes. Les (piaire branches de sa croix se lerminaieid par quatre absides, avec cette p.n tieiil.n iti' que chacune de ces absides avait une porte s'ouvrant sous un portitiue semi-circulaire. Sainf-Pierre était rapetissé. H'après ce projet, la coupole centrale était llauipiée de tpiatre coupoles plus petites, destinées à en augmenter l'elfet en olfrant aux regards un terme de comparaison. Ce plan, malgré sa modestie, fait ht>nneui- à l'architecte; dans ses grandes lignes, mais dans des proportions plus vastes, il devicndia celui de Michel-Ange.

210 SAiNT-PIEIîRE DE ROME

Sur ces entrefaites. Léon X vint .1 mourir. Il eul |ionr successeur Adrien VI. Son origine allemande, les désordres de la cour lomaine. les cris d'alarme de la chrétienté, les progrès de la Réforme, tout contribua à faire de ce pontife un réactionnaire. Si son règne avait été plus long et ses efforts couronnés de succès, la Renaissance eiit péri, éfoultée dans son berceau. Pendant un an les artistes se reposèrent. Peruzzi avait à peine terminé une de ses absides; peu emouragé, peu payé, il hésitait à poursuivre une œuvre «pii ne i)laisait pas, quand, à la iinirl d'Adrien, un Médicis monta de nouveau sur le Siège apostolique (1523). C'était Clément YII. La Renaissance triomphait. Mais bientôt un autre triomphateur vint ruiner toutes les espérances, que l'exaltation de Clément VII avait fait naitre. En 1527, le connétable de Bourijon, aux ordres de l'empereur Charles-Quint, meitait le siège devant Rome. Tué sous les remparts, il fut cruellement vengé. L;4 vilK'. cniportée d'assaut, lut livrt'e au pillage, et jamais, même sous Genséiic et ses Vandales, il n'y ml plus horribles cruautés, j»lus sacrilèges profanations. Ce lut. pnur les jirtistes, le signal d'une dis])ersion générale. Le pape était |iris(iiuiier daus le château Saint-Ange; ses ressources ne suftisaient même pas à payei- sa rançon, puisipi'il dut vendre les vases sacn's t\c la R,isili([ue. 11 n'y avait plus rien à l'aire. ]ien à peindre, rien à sciiljiler, rien à construire.

Peruzzi fuyait, laissant à des temps plus heureux la continuation de ses travau.x, hirsipi'il lui aiiiva une éti'auge aventui'e. L'architecte de Saint-Piei're av;iit. |i;iiait-ii. ini exti'iii'iir grave et inijxisaiit. Les soldats (lu Ciiiinétable le prirent |iour ini jn'i'lat déguisé, riche proie, pensaienl-ils, car la rançon était en pro})ortiou de la digiiit('. Ils l'ai'rètèrent. Le malheureux eut beau prolester fpi'il était incapable de rien payer, étant peintre et architecte de son métier, personne ne voulut le croire. Fort heureusement, un des chefs de la bande le prit au mot et le mit en demeure de faire la preuve. On le conduisit au camp espagnol devant le cadavre du Connétable : » Si tu es peintre, lui dit-il, fais le portrait de ce brave. » Peruzzi était sauvé. Il prend une toile, des pinceaux, et en quelques touches vigoureuses il reproduit la physionomie du cadavre d'une manière si saisissante, qu'on lui fait grâce de la vie et de la rançon. Plus tard il eut la malchance de se brouiller avec Clément VII en refusant de lui servir d'ingénieur au siège de Florence. Aussi ses travaux à la basilique Vaticane avancèrent lentement. Pauvre, découragé, vieilli, il assista sans grande espérance à l'élection de Paul III. Il faut croire que, malgré son grand âge, son talent incontestable suscitait encore des jalousies, car il mourut empoisonné, dit-on. [Kir des rivaux avides de prendre la direction de Saint-Pierre.

Page 1