LA RUINE DE LA BASILIQUE CONSTANTINIENNE
Le tombeau de saint Pierre eut ses jours de larmes.
Dans les premières pages de cette étude, nous avons conteniph- son rayonnement à travers le monde, deitnis Ihumble oratoire d'Anaelet, appelant à lui, comme à la dérobée, les hommages furtifs de ses enfants, jusqu'à la basilique impériale dilatant l'immensité de ses nefs, étalant la profusion de ses trésors, développant la splendeur de son culte pour fOtor l'univers entier, prosterné sur le seuil sacré du sépulcre du prince des Apôtres.
C'est l'œuvre de la foi qui bâtit au Pécheur une basilitiue incomparable, qui l'enrichit de ses offrandes, qui l'entoure de sa vénération, qui la décore d'augustes privilèges. Mais la foi a ses ombres; nul tombeau nr fut vénéré comme le tombeau de saint Pierre, nul tombeau ne fut plus profané. Des princes le comblent de présents, des princes le livrent au jiillagu, des princes montent à genoux les degrés de sa basilique; des princes, — quelquefois les mêmes, — rompoitent d'assaut; des princes rebâtissent ses murs, des princes y mettent \c feu; toiu- à tour, raniour et la liaiiic passent devant lui pnur lli'cliir le gonmi on lui jctri- une insulte.
Ces profanations, trop souvent renouvelées, aidées par le temps. — cet impitoyable démolisseur. — aboutirent à la iiiinc totale de la basilique Constantinienne. Ce chapitre en suivra pas ;\ pas la lamentable histoii-e. et préparera l'œuvre de la Renaissance: avant de renaître il faut mourir.
Il en est des nK)nument.s (diniiie des individus; le mal qui les miiu' et
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les conduit au tombeau a souvent ses origines dans les influences plus ou moins pernicieuses du milieu qui les entoure. Aussi, pour avoir une idée complète des causes de la ruine de la basilique Constantinienne, nous devons d'abord jeter un coup d'œil rapide sur l'état général de Rome. Les malheurs successifs de la Ville éternelle pendant le moyen âge nous donneront la clef des malheurs de la basilique de Saint-Pierre. Rome et Saint- Pierre ne font qu'un dans la joie comme dans les larmes.
Lorsque l'empire romain échut à Constantin, Rome était la capitale de l'univers, autant par la splendeur, la richesse et le nombre de ses monuments, que par le prestige de son nom et la gloire de ses légions. Ses palais, ses temples, ses basiliques, ses thermes, ses portiques, ses tombeaux même, décorés des marbres les plus précieux, des statues les plus artistiques, en faisaient une cité de rois. Toutes les richesses du monde affluaient dans ses murs; les provinces soumises envoyaient leurs impôts; les légions victorieuses, les dépouilles des villes conquises. Elle était la Ville, l'unique, à laquelle toutes les autres villes devaient le tribut. La Grèce elle-même ne trouva pas grâce à ses yeux : elle dut déverser sur elle le trop-plein de ses chefs-d'œuvre. En flânant sous les portiques de ses forums et de ses thermes, le Romain jouissait d'un seul coup d'œil des merveilles d'Athènes, de l'Afrique et de l'Asie.
La retraite de Constantin sur le Bosphore fut le signal de la déchéance de Rome. Il semble que le Dieu des chrétiens, voulant étabUr dans ses murs le chef de son Église, ail iV'pudié et condamné à imul. roiiune une œuvre iininiie, les monuments du paganisme. Il n'en restera pas pierre sur pierre. Avec l'empereur, le torrent de richesses, grossi par les affluents de toutes les provinces, change brusquement de route et court sur Byzance, puis sur Ravenne, puis sur Milan, qui deviennent tour à tour des résidences impériales.
L'abandon commence la ruine de Rome, les invasions vont l'achever.
Du fond de sa grotte de Bethléhem, le vieux Jérôme s'était écrié : « L'empire romain s'écroule! » Et pour lui. comme pour tous ses contemporains, la chute de l'empire romain c'était la chute du monde. Sur toutes les frontières de l'empire, les Barbares se tenaient en arrêt. Dieu les lâche, comme une meute affamée, sur la proie que sa colère leur livre. Mais, pour eux, l'empire se résume dans une ville : Rome. Au fond de leurs forêts ils ont entendu son nom; le nom de l'empereur, peu leur importe! L'empereur n'est qu'un homme vêtu de pourpre, qu'un coup de poignard jette à bas de son trône; mais Rome, aux yeux des Barbares, c'est la ville gorgée de richesses, la ville dominatrice d'où renaît sans cesse la puissance impériale, d'où partent les légions qui les écrasent, les
LA BASILIQUE VAÏICANE
proconsuls (|iii les dt-poiiillciit. Attoindro Romo. — ce nom, ils l'ont bien retenu, — la piller, la détruire, venger dans son sanji le sang de leurs pères, c'est le rr-ve de tous les envahisseurs. Rome détruite, il n"y avait plus d'empiri'; le monde romain disparaissait, la terre était à eux. Pour tuer la bête fauve, il fallait d'abord bouleverser sa tanière.
« Marche! marche! criait une voix mystérieuse à Alaric, et va saccager Rome! » A la tète de deux cent mille hommes, Alaric passe les Alpes, traverse la Haute-Italie comme un ouragan, emporte Rome d'assaut et la livre an pillage pi'ndant huit joui-s. Ce fut une destrurfidii. Palais et villas.
Invasion des Sarrasins. {Stanze de Rupliaël au Valican.)
teuiples et |ii]|ii(|iics ruivut ;ili;illiis ou incendiés. Ils ni' se relèveront jtliis. C'est (•niiiiiii' l.i première couche, les assises lundamentales d'un iimude MMiivc.iu. Sur ces iiiines, d'autres ruines vont sacciiiiiiiier. au point (pic le sol même de Rome iiaïenne sera enseveli sous les décuuibrcs, que les valh'-es sépaiant les sc[)t collines seront en |)artie comblées, et que sur les ni(iMniiieii(s (■iï<mdrés, enfouis sous tei're, d'auires monuments s'élèveniiii cniivrant d'un éternel oubli le souvenir même de toutes les splendeurs passées.
Un touchant épisode signala le |iillage de Rome par les Barbares d'Alaric. Les basiliques chrétiennes, enrichies j)ar Constantin et ses successeurs, ne pouvaient échap|)er à la rapacité des vainqueurs. Un soldai arien ])('ni'lra dans W sacrnriiim de Siiint-Pierre; une simple femme, consacrée à Dieu, gaidait les vases sacrés. Leur numlne, leui- richesse excita
la convoitise du Barbare. Il voulut les emporter de force. Courageuse jusqu'à l'héroïsme, l'humble vierge chrétienne lui résista. « Ce sont, lui dit-elle, les vases sacrés de l'apôtre Pierre. » Qu'importait à ce pillard le tombeau de saint Pierre! Il fit main basse sur les objets les plus précieux et s'enfuit. Mais la gardienne du trésor apostolique s'en fut trouver Alaric, protesta contre ce vol sacrilège, et ses larmes et ses supplications l'émurent à ce point, qu'il fit reporter les vases sacrés en grande pompe, et défendit de saccager la basilique Vaticane.
Quarante-cinq ans après (445), Genséric et ses Vandales, plus impitoyables qu'Attila, résistent aux supplications de Léon le Grand: quatorze jours et quatorze nuits ils saccagent la Ville éternelle : la voûte en bronze doré du Capitule est enlevée; les dépouilles du temple de Jérusalem, rapportées par Titus, sont chargées sur leurs vaisseaux, avec les statues des dieux et les trésors des temples. Trois basiliques seules obtiennent grâce : Saint-Pierre, Saint-Paul-hors-les-Murs et le Latran. C'était peu, et c'était beaucoup.
Aussi, quand Grégoire le Grand monta sur le siège de saint Pierre. (590), la vue des ruines qui l'entoure le remplit d'horreur. Il écrit : « Nos yeux ne voient partout que des sujets de deuil ; nous n'entendons que des gémissements. Les villes sont détruites, les forteresses rasées, les campagnes ravagées; la terre est une solitude. Rome, autrefois la maîtresse du monde, en quel état est-elle tombée? Accablée de douleurs, abandonnée par ses citoyens, insultée par ses ennemis, couverte de ruines! Où est le sénat? Où est le peuple? Les édifices mêmes s'écroulent, les murailles tombent... A peine a-t-elle conservé le souvenir de sa splendeur passée. »
Et ce n'était que le commencement de la ruine, les premières gouttes du calice que devait boire cette Babylone qui s'était enivrée du sang des martyrs.
Après Alaric et ses Wisigotlis, Genséric et ses Vandales, et tant d'autres Barbares qui piétinèrent avec rage le sol sacré de Rome, arrivent les Lombards et les Sarrasins, qui tour à tour, non contents de saccager la ville, assiègent la basilique même de Saint-Pierre. Située en dehors des murs, sans défense, la liasilique Vaticane était le point de mire des premières attaques. Sa splendeur, ses richesses, excitaient toutes les convoitises. Les Sarrasins (840) la pillèrent de fond en comble. Ils emportèrent tout, même l'autel en argent élevé par Constantin dans la Confession, même les colonnes de porphyre qui soutenaient le cïborium de l'autel papal. Bien plus, les premiers, et les seuls de tous les Barbares, ils essayèrent de pénétrer dans la chambre sépulcrale où reposait le sarcophage de saint Pierre, espérant sans doute y trouver des trésors cachés. La plaque de marbre
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placée au-dessus de la voûte fut brisée. Heureusement leurs efforts furent inutiles : la Providence veillait sur les restes du Pêcheur, et ne permit pas qu'ils fussent profanés. Les débris de cette plaque de marbre, encore visibles aujourd'hui à qui regarde par le soupirail qui communique avec la chambre sépulcrale de l'Apôtre, restent comme les témoins lugubres de cette journée de larmes.
Au départ des Sarrasins, la basilique de Saint-Pierre offrait le spectacle de la désolation. Ils voguaient vers l'Afrique, dit la légende, gorgés de butin, poussés par un bon vent, chantant leur victoire. Tout à coup une petite barque, montée par deux rameurs, apparaît près d'eu.\. « D'où vient donc, dirent ces inconnus, que vous êtes si joyeux'.' — Nous avons pillé les basiliques romaines de Pierre et de Paul, répondirent les pirates, et nous revenons chargés de richesses. Vous, qui ôtes-vous? — Nous sommes ceux à qui sont dédiées les basiliques que vous avez saccagées. » Et ils disparurent. Aussitôt le ciel se voila de nuages, le tonnerre éclata, et la mer, soulevée par une effroyable tempête, engloutit les vainqueurs et leurs trésors.
Sous le coup de ces invasions successives, la ville de Rome avait pei'du sa splendeur; elle ne la retrouvera plus. La meute déchainée sur elle par la Providence lui a fait des blessures telles, (jue, malgré leurs efforts, les papes ne pourront jamais les guérir. Rome païenne est condamn('e à garder sur ses tlancs les stigmates humiliants de .sa suprême défaite, comme ces malfaiteurs battus de verges, couverts de plaies, que l'on attache au pilori... Elle sera, pour tout l'univers et pendant tous les siècles, une ville de ruines. Rome chrétienne bâtira de superbes basiliques, mais elle les bâtira sur des ruines et avec des ruines. Autour de ses temples se dresseront, menaçant toujours dans leur majesté séculaire, les murs effondrés, pantelants, de ce <{ui fut le Capitole, les palais des Césars, les thermes de Garacalla, de Dioclétien, de Titus, les dix foiums ornés de basiliciues, de colonnes, de portiques, de statues; de ce ({ui fut surtout le Colisée, ce monstre de pierre aux cent gueules, dont la voracité dévora tant de victimes; aujourd'hui encore, solitaire, éventré, criblé de blessures béantes : (el un de ces gladiateurs dont il entendu le dei nier râle, terrassé, broyé sous le genou de son adversaire, levait encore contre lui son bras impuissant.
Ce que les Barbares ont commencé dans la guerre, ils vont l'achever dans la paix. Rome con(piise leur appartient; ils s'installent dans ses palais déserts : ce n'est point pour en relever la splendeur. Que leur importent les œuvres d'art, les villas luxueuses et les statues de marlii-e? Ce (|uils veulent, c'est jouir de l'autorité absolue, stms contrôle, et satisfaire leurs
instincts les plus dépravés. Dominer et jouir, tel est le résumé de cette époque de transition si justement appelée l'âge de fer, qui va du ixe au xiie siècle. Quelques papes, tirés de ces familles à demi barbares, ayant le même sang dans leurs veines, conserveront sous la tiare les mêmes convoitises et les mêmes habitudes.
On détruisait pour bâtir, on détruisait pour détruire. Les monuments de la vieille Rome deviennent des carrières. Les guerres perpétuelles de famille à famille, de maison à maison, nécessitent ces déprédations; elles font de Rome une ville de bastions. La maison est une forteresse; sa beauté architecturale, sa commodité, passent en seconde ligne. Avant tout, il faut se défendre. Chacun a sa tour, cette tour carrée, massive, dont quelques-unes dominent encore d'un air maussade certaines rues étroites des vieux quartiers de Rome. Il y en avait un si grand nombre, qu'au xn>^ siècle le sénateur Rrancaleone en lit abattre d'un roui) ^''-'^^^ quarante. Ces tours, ces bastions, ces forteresses se logeaient partout; pour les bâtir on pillait les ruines des antiques monuments ou on les asseyait dessus, sans égard pour aucun souvenir. Cet état de siège perpétuel, long de ijLiatre siècles, succédant à cinq siècles d'invasions, explique pourquoi, à rencontre des autres villes d'Italie, Rome n'offre aux visiteurs aucun monument datant de cette sombre période : des ruines, rien que des ruines !
La basilique de Saint-Pierre subit le contre-coup des invasions des Barbares et des révolutions intestines qui saccagèrent la Ville éternelle. Bâtie à la hâte, avec les matériaux les plus disparates; ayant deux de ses nefs appuyées sur les londalions du cirque de Néron, dont la puissance n'était i)as proportionnée avec le poids de ses murs; laissée à ses propres forces pendant les invasions des Barbares, ébranlée même par leurs machines de guerre durant les sièges qu'elle eut à soutenir, elle exigeait, quand Grégoire le Grand monta sur la cliaire de saint Pierre, d'urgentes et sérieuses réparations. Grégoire le Grand est le premier restaui-atcnr connu; avant lui, à part quelques tuiles portant le nom de Théodoric, avec cette curieuse inscription : Rognante domino noslro Theodorico , FrJi.r lîoma, aucun témoignage de réparation n'est parvenu jusqu'à nous. Il eût été difficile aux papes, au milieu des calamités qui ruinaient l'Italie, de trouver les secours nécessaires à la restauration de la i)asili(pie Vaticane. Au temps de Grégoire, une paix relative lui permit de mettre la main à l'œuvre. Deux lettres de ce pontife témoignent de sa sollicitude. Le toit de la Basilique menaçait de s'écrouler; vingt poutres étaient nécessaires. Grégoire envoie dans les Abruzzes le sous-diacre Sabinus, avec mission de faiic abattie des arbres et de les transporter à Home
LA li.VSILlnUi: VATICANE
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par voie (l(! mer. Ce travail important et (liriicultiieiix demandait proteclioii il secours. Les forêts où Sabinus devait piendre ses jioutres dépendaient du duc de Bénévent, Arogus; Gi'égoire lui écrit pour implorer son assistcuice. Voici sa lettre :
« Grégoire au duc Arogus.
« Comme nous avons confiance en Votre Gloire comme en notre propre Mis. lions iriii'siloiis pas à vous laiic une demande, certain i[ue vous ne
Ruines du furiiin romain.
vdiidic/. pas lions coiilrister, siirlont pinir une afTairr duiit voire àme |ii'iil liivi- pinjii. Les églises des liicnlifuiciix Pierre et Paul ayaul licsoiu ili' (|iii'li|iii's puiilii's, nous avons (Ininu' conniiission à noii'e sous-diacre Sahinns d'en pn'piiici' dinis les .Miruzzes. cl de Ir^ li;iiis|iiii Iit pivs de la, nirr dans un pnil r.ivni-alijc. Coinnu' <'e tr.iv.iil cnIlic du sccoiiis. ikuis vous prions lie (■niiiiuaiidcr à vos inlendants. dans ces n'gions, de mettre à sa dispdsilidii les lioininrs cl les iKeiil's donl il a ln'soin pour ce Iransporl. .\v('c volic aide, il lui sera plus iacilc de remplir sa mission. Eu ivlonrdc \(ilie ol)ligeance, nous vous promeltons. rd-uvre terminée, une «•om]ieiis;irniii ipii ne soil pas au-d»>ssous de volic nu'i ilc. car nous savons recomiailiv cl i-i'cunipcnscr l;i linniic volduli' ipic l'nii iinns i.'iuoigne '... »
' Eiunt. s. (,■)•.;/. lil'. XU, wi. (Mifiif, l'iUfol., t. L.X.Wn. |i. 1-231.)
On le voit, le saint pontife ne demande rien pour rien; le duc de Bénévent, que je soupçonne d'après cette lettre d'avoir été quelque peu intéressé, peut offrir ses ouvriers et ses bœufs, il sera payé de ses services. Mais à cette époque les courriers n'étaient pas sûrs; Grégoire confie sa lettre à Maurentius, maître de la milice, afin qu'il la fasse parvenir à Arogus par une personne honorable [urhana persona).
Il faut croire qu'il n'avait pas une confiance illimitée dans le dévouement du duc de Bénévent, que les poutres de la basilique de Saint-Pierre intéressaient sans doute médiocrement, car il écrit pour la même cause à un ex- préfet, du nom de Grégoire, qui avait des fermes dans les Abruzzes, et à l'évèque Etienne, les pressant tous deux, par leur amour pour le bienheureux Pierre, de fournir au sous-diacre Sabinus les hommes et les bœufs nécessaires à son expédition '.
Le toit de la basilique Vaticane fait le tourment des papes. Vingt ans après la mort de Grégoire le Grand (625), Honorius I s'occupe à nouveau de le restaurer. Croyant en assurer la durée, il demande à l'empereur Héraclius l'autorisation d'employer à cette œuvre les tuiles en bronze doré qui couvraient le temple de Romulus au forum romain. C'était exciter la convoitise de tous les pillards et même des ouvriers qui par la suite travaillèrent à la Basilique. Toutes ces tuiles précieuses disparurent sans être remplacées à temps, et, sous le pontificat de Sergius I (687), à la stupéfaction des pèlerins, au grand détriment des richesses entassées autour du tombeau de saint Pierre, il pleuvait dans la première Basilique du monde !
Sans doute que les ouvriers employés successivement à ces diverses réparations n'étaient pas très habiles; car Adrien I, témoin de nouvelles ruines (772), écrit à Charlemagne pour lui demander un architecte. La chose était si urgente, que le pontife presse son arrivée, afin de commencer les travaux aux calendes d'août, a de peur que les pluies dliiver nïnondent la Basilique-. » 11 réclame également au grand empeleur deux mille livres d'étain qu'il avait promises à la Basilique. Sa demande n'obtint pas de résultat, car le Liber ponlificalis attribue à un certain Janvier, majordome du pape, la direction des travaux. Ils ne furent terminés que sous le ponlilicat de Léon IIl.
Pendant que les papes s'occupent avec sollicitude de réparer la basilique de Saint-Pierre, d'autres travaillent à sa luine. Ses pires ennemis ne fuient ni les Barbares ni les Sarrasins, mais bien les empereurs catholiques qui avaient juré d'en prendre la défense. Combien de ces empe-
' Episl. s. Greg. lili. XII, xxii, xxiii. i -Migne, Patrol., t. LXXVII, p. 1231.) - Lib. ponlif. 1, p. 416. Édit. Duchesne.
I,A BA,-II,|IJLK VATICANK
reurs, couronnés par les papes près le tombeau de saint Pierre, se sont rués sur lui comme des bêtes fauves, le regardant à juste titre comme la citadelle de la papaut('. Ne vit -on pas Frédéric Barberousse, l'antagoniste païen, malgré son baptOmc, d'Alexandre III. assiéger Saint- Pierre, diriger contre ses vieux murs toutes les forces de ses machines de guerre et y mettre le feu? L'incendie se propagea rapidement, brûla les portes orientales du ffuadriportiipie. détruisit l'église de Sainte-Marie m Tvrri, située à gauche sur le grand palier, au-dessus des degrés, et ruina
Ruines des themnes de Carueulhi
pour toujours le grand poi-ti(|ue ipii allait de Saint-Pierre au pont Saint- Ange. Les flammes pénétraient déjà dans la Basilitpie même et nienaraient le toit en bois, quand les gardiens et les défouseurs du tombeau de saint Pierre, pour éviter une catastrophe irréjtarable, ouvrirent les pnrics. Barberousse entra insolemment dans la Basilique, et, moins respecliii iix (|ir.\laiic t'I ses Barbares, la li\ra au |iillage. Ce siège en règle lui lUie leriililc ('iirciive pour ranti(pie moiiunicul, conuiu' le coup de grâce. Ses murs, vieux de huit siècles, furent tellement ébranlés, disloqués, (|u"il devint impossible de les préserver de la ruine finale.
A cette épocjue, la basili(pi(> Valicane devait olViii' l'aspect de quelqu'une do ces ('glisps de Boine dont le di'lalii vinml rxii'rirur contraste si (luniuLiil a\i( lis richesses qui les décorent au dedans : mui"s cre-
vassés, toit elïbndré, fenêtres branlantes, pavé verdi par la mousse, et, sous ce manteau de misère qui excite la pitié, de véritables trésors : des colonnes de marbre, des mosaïques, des vases d'or et d'argent, débris d'une antique splendeur, souvenir lointain de jours plus heureux.
Ces empereurs du Saint-Empire, qui furent la plupart les ennemis les plus acharnés de l'Église, traînaient presque toujours à leur suite quelque antipape vendu à leurs projets ambitieux, prêt à toutes les trahisons comme à toutes les infamies, dont ils attendaient la goutte d'huile qui seule consacrait leur pouvoir devant la chrétienté. Pendant que l'empereur triomphait au Vatican, l'antipape s'emparait de la tiare, tandis que le pape légitime errait comme un fugitif de royaume en royaume, cherchant asile et protection. Qu'importait à l'intrus le tombeau de saint Pierre? Maître pour un jovu' de la Basilique, il en prolitait jutur la j)iller. Au ixc siècle, Anastase, l'adversaire de Benoit III, fait jeter au feu les saintes images, dégrader la fresque exécutée au-dessus de la porte d'Argent, sur l'ordre de saint Léon IV, et représentant sa condamnation, et s'empare des statues en or et en argent qui ornaient le dessus de la grille entourant la Confession. De même, au xu" siècle, Anaclet emjiorte dans sa fuite le crucilix en or massif qui était devant la ('.onfession , cl toutes les lampes précieuses que la piété des princes et des pèlerins renouvelait sans cesse, malgré tous les jii liages.
Les Romains eux-mêmes n'étaient pas plus respectueux. Ils faisaient main basse sur tout ce qui ('tait à Icin- ((tnvcnance, sans se soucier des ruines que leur i'a})acité entassait autour d'eux. Tout mur crevassé, fut-ce le mur d'une basili(jue, devenait un bien vacant, luie carrière où tout le monde puisait. Nnus en avons un curieux li'nKHguage dans un document récennnent mis au jour par le professein- Arnu'lliui. C'est une lettre de Grégoire IX aux recteurs de la Fraternité romaine'.
« .\u\ recteurs de la Fratcniiti' inniaine.
« Il s'est introduit dans la ville une coutume pn'somptueuse qui foule aux pieds le lespect dii à Dieu et à la dignité de l'Église. Un cnnploie des ouvriers à faire des excavations dans les murs des églises et des maisons privées pour les besoins personnels de chacun. Alin ([u'une si énorme injure, si elle était tolérée, ne puisse, à la honte île l'épouse du Christ, devenir une loi, nous décrétons, sur l'avis commun de nos frères, que
' La Fraternité romaine ét;iit une association entre les membres ilu clergé, formée cfabord comme collège funéraire et qui, dans la suite, eut de grands privilèges et devint une puissance. Cf. Armellini, Chiese di Jxonui, |i|i. 24 et suiv.
I,A HASIIJyLI-; VATICA.NK
dc.soiuiais tous ceux ijiu auront iiiiu telle téinéiité. aussi bien les maîtres que les ouvriers, encourronl /ywo facto une sentence dexconimunication. (jui sera solennellement publiée contre eux, et aura son plein elFet jusqu'à ce qu'ils aient donné satisfaction... '. »
Ce document est toute une n'vélalioii sui- une des causes principales lie l.i iiiiiic liii.ilc (le la basili<pie de Saint-Piei're. Elle devait olliir à tout venant, avec ses portiques etîbndrés, ses murs délabrés, de riches et iné- |)uisables matéi'iaux. Tant (pic les papes eurent à Rome leur résidence
Hiiiiii's Ui's tlitTiiit's (If OtriK-alhi
ordinaire, la |i('in- ilii cliàliiiiciil |>iil irlciiir les pillai'ds. Mais conibiiMi de l'ois, |i('iiil.'inl le iiiiiyn à^c. soi! pai- les r('volulions intestines, les luttes des familles patriciennes, soil |pai- les démêlés .sans cesse renaissants avec le Sainl-lMn|iiii'. lîoiiic denicnra-l-elh' sans anloi'iti'. Iivr('e à ell(>-même. à la merci du preniii'i' agitateur! Le iv^iie de lanarrlne \a de pair avec le rèfrue de la destruction. Aussi, (piand les papes se retirent à .\vignon. luninirncr fa^ionie île la liasili(pie ('.onstanlinicniif. ('.elle a;;onie sera Icnle; elle durria cenl (•in(pianlc ans. ^iiiicc an\ soins nnilliplii's des papes (pii. voulant ri'panr. allt'nufi' au moins relVet désastreux de leur ('loi^nemcnl. nidlronl jniii i-ii o'iivrc jponr aiiiMcr IViVondrement ^niMc'me. Ce iciiipli'. (''lcV('' pal' la pii'ti' ilii pii'inii'r ciiipcrenr cliii'lii'ii . svmbole
.Vriiiclliiii, CliiCbc lit liuiiut, [t. M.
et souvenir vivant du triomphe du Christ sur le paganisme, où tant de générations de pèlerins étaient venues s'agenouiller, où tant de larmes d'amour et de repentir avaient coulé, où les successeurs de Pierre avaient joui de tant de gloire et supporté tant d'épreuves, semblait à tous une chose sainte, une précieuse relique qu'il fallait à tout prix préserver de la ruine et garder à la vénération des peuples.
Il était trop tard.
Jean XXII, le second des exilés d'Avignon, témoigne pour le tombeau de saint Pierre la plus active sollicitude. Dix-sept brefs ' de ce pontife ont trait à la restauration de la Basilique. Mais si considérables étaient les travaux, que les ressources ordinaires du trésor pontitical ne sont plus suffisantes. Il faut recourir à la chrétienté. Jean XXII n'hésite pas. Le tombeau de saint Pierre étant le patrimoine commun du monde catholique, le monde catholique ne pouvait se désintéresser de sa périlleuse situation. Le premier, il accoi'de des indulgences à ceux qui viendront au secours de la Basilique. Tous ceux (jui auront confessé leurs fautes seront dispensés, pendant un an. do la pénitence corporelle que le confesseur leur aura infligée, s'ils font une aumône à la Fabrique de Saint-Pierre. Il ordonne en outre au révérendissime Chapitre de placer près de la Confession des cassettes pour recevoir les otfrandes des pèlerins; — ces cassettes étaient fermées de deux clefs, et ouvertes tous les mois devant témoins. Le pontife espérait que les pèlerins, qui affluaient sans cesse au tombeau de saint Pierre, seraient émus de l'état lamentable de la Basilique : la vue de sa misère. la crainte de sa ruine, les porteraient sans doute à être généreux. La basilique du prince des Apôtres en était réduite à étaler ses haillons devant les chrétiens, comme les pauvres qui, à genoux sur ses degrés, exhibaient à tout venant, pour exciter la pitié, l'horreur de leurs infirmités.
Jean XXII donne l'exemple du dévouement; il se dépouille en faveur de la Basilique, pendant deux ans, des revenus que lui rapportent ses vignes. Grâce à ses efforts, il piil pousser activement les travaux de réparation : étayer les murs, boucher les crevasses, l'enouveler une partie de Ja toiture. Son successeur, Benoit XII, continue son œuvre. Avant lui, par manque de ressources, pour parer au plus urgent, les papes s'étaient contentés de restaurer partie par partie le toit de la Basilique, toujours menacé par l'éciirtement des murs. Ces racconnnodages successifs, exécutés sans grande habileté, n'offiaient plus de sécurité; Benoît XII entreprit d'y remédier. A distance, ne pouvant juger de ses yeux l'état ruineux de la
' Cf. Nicolai, de Basilica Valic. D. Pétri, p. U.
vieille construction, ne le connaissant qu'imparfaitement par les rapports de ses commissaires, il crut qu'en renouvelant totalement la toiture il sauverait le reste. L'œuvre était colossale et demandait un architecte habile et des ressources immenses. Le pontife ne désespéra point. A défaut d'un architecte de haut mérite, il trouva dans la personne de Jean Pisci un homme dévoué; pour les ressources, il lit appel à la chrétienté. Malheureusement le dévouement ne remplace pas l'habileté en architecture, pas plus que les appels à la charité, s'ils ne sont pas entendus, ne
Le Coliséc
remplissent la bourse du p.nivrc. Copendaiil, avec les promiei-s secoui^s tirés (lu liV'siii- |iniililical. lies rcvomis de l,i basilique, des oITrandos des
liili'Ics, il (• iiiciK'a les travaux. Par ses ordi'cs, de nombreux ouvriei-s.
répandus dans les foivts des AbiMizzes. abatliirnl «les arbres, scièrent les pouti'i's et les li;n)spiiif("'i'<Mit à l'nmc l.i' loi de Sicile, do qui ces fon^fs di'priidairnl . \iiulut sans duiilc liiri- (|ni'li|Ui' lM'n(''lice de cette cxploilatidii; cai- le |iiintil'i' lui l'ciil uin' Irlliv |»rt'ssaiitc ixnii- le supplier, par l'ainiiiu du liicnlnin iu\ l'ierre. de rcxoiH'rcr de tout inqii'it. Maljiré ses ellorts et son activité, Benoit XII umuiut a\aut davoii- aclicvc'ï son œuvre, lais.sanl ;'» ses successeurs une chai-p' plus |uunlr(|uc crllc (pTil avait reçue lui-nicine.
l)eux leiiiblcs lli-anx paialyscienl leurs eflnils : la peste noire et la fïucnc de ('.(Mit ans. La vieille liasiliipie en subit le cdulre-cmip. Centre <ln
monde catholique, elle ressentait toutes ses blessures, et ses flancs meurtris par les siècles offraient bien Timage. trop i-essemblante, de l'état pitoyable de la chrétienté.
Où trouver des ressources pour soutenir et restaurer Saint -PieiTC, quand la mort moissonnait d'un coup de faux les deux tiers de l'humanité? « On ne croira pas, écrit Pétrarque, qu'il y a eu un temps où l'univers a été presque entièrement dépeuplé; où les maisons sont demeurées sans familles, les villes sans citoyens, les campagnes muettes et couvertes de cadavres. Comment la postérité le croirait -elle? Nous avons peine à le croire nous-mêmes, et cependant nous le voyons de nos yeux. Sortis de nos maisons, nous parcourons la ville. (]ue nous trouvons pleine de morts et de mourants. Nous rentrons chez nous, nous n'y ti'ouvons plus de parents: tout a péri pendant un moment d'absence '. »
Clément VI, témoin d'une si horrible calamité, ne put s'occuper de la basilique Vaticane; toutes ses ressources passèrent entre les mains des malades et des pauvres.
Son successeur. Innocent VI. ne hit pas plus heureux. Une guerre acharnée désolait les deux royaumes les plus dévots au tombeau de saint PieiTe, la France et l'Angleterre. Battus coup sur coup à Ci'écy. où la France perdit (juatre-vingts bannières, onze princes, douze cents chevaliers, trente mille hommes de condition inférieure ; à Calais, qui dut capituler et accepter les exigences hautaines du vain(|ueur: à Poitiers, (pii vit périr la fleur de la noblesse, le roi Jean et son fils Philippe tomber aux mains des Anglais, les Français, épuisés par une lutte sans merci, si pauvres i\\\"\\<- ne pouvaient payer leurs soldats ni ladicter leurs piinces. n'avaient pas d'offrandes à porter au tombeau de saint l'ieiie. Le roi d'Angleterre, de son côti'. malgré ses victoires, n'était pas plus riche. Elles lui coûtèrent cher. La première campagne de 1339 lui avait valu une dette de cent millions de francs, qu'il ne put solder qu'en engageant les joyaux de sa coui'onne et ceux de sa femme. Les peuples, pressurés par les impôts, le clergé par les dîmes, n'avaient plus un(> obole pour Saint-Pierre. La vieille Basilique restait à l'abandon. Pour comble de malheur, la foudre déti-uisit le campanile, et des tremblements de terre successifs achevèrent d'ébranler ses murs. C'était la décrépitude, cette vieillesse sans espérance, qui meurt jour par jour, heure par heure.
Aussi, quand Urbain V monta sur le siège de saint Pierre (1362), les témoins attristés de cette lamentable ruine ne pui-ent retenir un cri de détresse. Pétrarque écrit lettre sur lettre à Urbain V. pour hâter son
' Potrarcli. I Epist. famil. lih. VII.
retour dans la Ville éternelle. Entre autres raisons qu'il développe pour le convaincre, il décrit l'état misérable des éfrlises de Rome : a La reine des nations sera-t-elle toujours veuve? Veuve n'est pas assez dire; entendra-t-elle toujours raconter que son époux demeure chez des étranjjers. enchaîné par d'autres amours, sans qu'elle puisse ni le voir ni le posséder? Lui seul cependant pourrait sunir à elle dans une môme joie et une même gloire. Père miséricordieux, comment pouvez-vous habiter sur les boids du Rhône et reposer sous des toits enrichis d'or, quand la mèi'e de toutes les églises est ouverte à la pluie et aux vents, quand le Latran est par terre '? w
Uriiain céda aux instances du monde catiiDliiiue. Il se rendit à Rome, qu'il trouva dans la désolation. Non seulement la basilique Vaticanc, non seulement le Latran, mais la plupart des églises, abandonnées depuis longtemps, avaient un aspect de délabrement. Les rues étroites et tortueuses étaient encoml)rées de pierres, de décombres et d'éboulis. Les ruines s'amoncelaient sur les ruines. L'œuvre de réparation parut trop lf)urde au pontife. Il vit le désastre, pleura sur la désolation de la nouvelle Jérusalem, et, impuissant à y remédier, il retourna tristement iiiouiir sous le ciel plus riant de la Provence.
Par une mystérieuse disposition de la Providence, i.i mine (inale de la li:isili(|ue Vaticane coïncida avec le déchirement de Innih' i atiinjicjue. Pendant (juarante ans, de l"('lc(tinn d'Urbain VI (1378) à l'élection de M.iiliu V (1417), la chrétienté, divisée par un schisme, ne sachant à qui conlier ses destinées, au pape d'Avignon ou au pape de Rome, n'a plus le loisir de s'intéresser au tombeau de saint Pieire. Qu'importe ce monument, si vénérable soit-il. quand sa chaire spirituelle est en péiil, son autorité première menacée! Toutes les préoccupations, toutes les angoisses, tous les désirs vont à pacifier l'Eglise, à sauver son unité. Les papes qui se dis[)iit(iit la tiaiv. tant ceux de Rome (pie ceux d'Avignon, n'ont (pi'une idée : s'attacher l'obédience des rois et des nations. Toute leur .sollicitude se peid dans les ambassades et les excommunications réciproques. Pendant cette liitle douloureuse la vieille Rasilique achève lentement son agonie, sans que les successeurs de Pierre aient le temps de lui donner un regard de compassion. En vain Martin V, immédiatement après son élection. elTray»' de son état laincnlable. s'elTorce-l-il de icli iiir son (Iciiiirr souille : la basiliiiuc de (lonstaiilin. écra.séc par le poids de ses inillc ans. ii a plus (|irà iiioiuir.
' P.-tniicli. I rpisl. lit) VU.
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BIBLIOTEEQUi; C.SS.R. OTTAWA
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