I.K r.L'f.ïK
répandu. Appuyée, soutenue à sa base par les corps meurtris des martyrs du Christ, elle peut défier les puissances de l'enfer.
A la paix de Constantin, ce ne sont plus seulement les héros qui accourent au tombeau de saint Pierre, l'univers chrétien s'ébranle. Contenu par la main de fer des persécuteurs, l'amour du Pêcheur éclate, au |»reniier signal de liberté; il déborde comme un fleuve dont los flots s'irritent
IVinipuratrice Ibuodora. Mosaïqtx- thi vr siècl*'. (Ègliso Saint-Vital, à Kavcnnc. f
contre ses digues et les crèvent. Les luules sont si pressées, qu'il faut élaigir les escaliers des catacombes, étayer les voûtes.
Clirysostome est fr.i|)pé de ce mouvement qui emporte le monde au tombeau de Pierre : " Poiiples. soldats, consuls, empereurs, courent en pèlerinage, s'écrie-t-il, au tombeau du Pécheur... Celui qui se revêt de pourpre s'incline devant ce sépulcre et le li.iisc |iieusement. Il dépose ses insignes impériaux, cl. Iniiiililciiiciit m'Iu. il piie avec ferveur les saints Apôtres d'inteicédcr \i'niy lui .luprcs de Dieu'. »
Ah! c'est un ('li;iiii.i(' s|»ectacle. Tour à tour, cin|icreurs et Biu-baies s'inclinciil (Icv.ml le luhilic,iii de Pierre. Il domine ton!, ((t le vieil empire roiii.iin i|in s(Htinilic. d h-- ImrtU's siiuvages qui eu s;ipoul les bases.
' Ihimil. .\.\\i itti Coriiilli. tt. ii. .>. 0|.|i. w. |i. O'JJ; l'.irisii:>. 17:W.
Théodoric vient y faire hommage de son triomphe, et BéHsaire, vainqueur à son tour, s'agenouille devant lui. Alaric ravage la campagne romaine , livre Rome au pillage; mais le Barbare s'arrête plein de respect devant la basilique de Pierre : ses vases sacrés sont épargnés, ses vierges sauvées du déshonneur, le peuple réfugié dans ses nefs arraché au massacre. Aux fidèles ce tombeau inspire l'amour, aux mécréants la terreur. Même à distance il impose le respect. L'altière impératrice Théodora envoie à Rome son secrétaire Antimius, pour s'emparer du pape Vigile, coupable de défendre l'honneur et la foi de l'Église : « Saisis-toi de Vigile, lui dit-elle, n'importe dans quel lieu, fût-il dans la basilique de Latran; mais s'il se réfugie près du tombeau de saint Pierre, laisse -le en paix. »
C'est l'époque de l'apparition des Itinéraires, — ces documents si précieux pour l'histoire des premiers siècles, — et surtout l'époque de la fondation des hospices à l'usage des pèlerins.
Les papes commencent; à eux la primeur de la charité. Ces pèlerins, accourus de toutes les parties du monde à travers mille difficultés, arrivaient souvent malades, toujours épuisés de fatigue, car le voyage se faisait à pied. Beaucoup restaient sans secours, logeant à la belle étoile, dénués des soins les plus urgents. La vertu chrétienne de rhospitalité ne pouvait tarder à se manifester. Autour de la basilique Vaticane, dès le ve siècle, les papes créent des monastères pour la desservir; mais chaque monastère a un hospice, où les pèlerins sont hébergés. Aucune distinction de nationalité ni de caste : riches et pauvres y sont admis pour l'amour du Christ et du bienheureux Pierre. Et l'on vit les plus illustres pontifes, comme Grégoire le Grand, les servir de leurs mains, leur laver et baiser les pieds. Un jour, il fut bien étonné, le saint pape. Les pèlerins entouraient la table, et lui, bon et charitable père, allait de l'un à l'autre pour les ser\ir. Soudain il s'arrête devant l'un d'eux, assis comme les autres, plus pauvre que les autres, mais dont la figure s'illumine d'une radieuse beauté. Grégoire et le pèlerin se regardent, se reconnaissent, sans s'être jamais vus: c'était le Seigneur Jésus lui-même, qui encourageait par sa douce présence la charité de son serviteur.
Aussi les pontifes romains ont-ils mérité largement ce titre glorieux que leur donne Ennodius de Pavie : Pater orbalorum et peregrinoriim '. C'était une tradition de l'Église romaine, un legs du bienheureux Pierre. Dès le pontificat de Soter (168-176), Denis de Corinthe lui rend ce précieux témoignage : « Vous comblez de bienfaits les fidèles qui vont à Rome. Coutume traditionnelle de votre Église, conservée depuis sa fondation et
' Ennod. Ticin. Epistol. xxxii.
que votre bienheureux évêque Soter continue et accroît '. » Cinq siècles plus tard, le saint pape Martin I, traîné comme un misérable à Constantinople pour la défense de la foi, pouvait fièrement répondre au juge qui accusait son prédécesseur, Théodore, d'avoir refusé l'hospitalité à un évêque : « Vous ne connaissez pas l'Église romaine; le plus obscur pèlerin y trouve l'hospitalité. Le bienheureux Pierre n*.' renvoie jamais les mains vides ceux qui viennent le visiter; à tous il donne le vin le plus pur, le pain le plus blanc-. »
Ce que font les monastères fondés par les papes, tous les monastères de Rome et du monde chrétien le font également. Quand le pèlerin part, vînt- il (lu fond de la Perse, il sait qu'il trouvera sur sa route un toit pour l'abriter, des frères pour le secourir. Il s'en va vraiment à la garde de Dieu; car Dieu, comme le père le plus tendre, lui prépare en tout lieu sa subsistance. Son bagage est léger, son cœur joyeux. Des amis, il en a partout : ceux du ciel, les saints, dont il baisera les reli(jues le long du chemin; ceux de la terre, les moines, qui lui baiseront les pieds.
Avec saint Benoit, le glorieux patriarche des moines d'Occident, l'hospitalité devient une loi, un précepte obligatoire. Ce grand homme ne fait aucune distinction : voyageur, pèlerin, chrétien, païen, sauf pour le baiser de paix, qu'il n'accorde qu'à ceux qui veulent prier avec lui. A cette époque, le baiser de paix avait la haute signification d'une même foi. Ecoutez : « Tous les pèlerins qui viendront au monastère seront accueillis comme le Christ lui-même; car c'est lui (jui un jour nous dira : « J'ai été pèlerin, et vous m'avez reçu. » On fera honneur à tous, et surtout à ceux qui nous seront unis par les liens d'une même foi. Aussitôt que l'arrivée d'un pèlerin sera connue, le prieur ou quelqu'un des frères ira à sa rencontre plein de charité. Ils prieront d'abord ensemble, pour s'unii" dans la paix. Si le pèlerin refuse de prier, on ne lui donnera pas le baiser de paix... A l'arrivée et au départ des pèlerins, les fièrcs vénéreront en eux Jésus-Christ lui-même en se prosternant devant eux... On leur lira d'abord la parole de Dieu pour les édifier, puis mi Irin- di muera tous les soins possibles'. » Par ces queNpies lignes, Beiidil IhikIc la charité universelle dans 1(! iiioiidr ilu('lirii; il l'ait ilr la terre, couverte de ses monastères, un iiniiii'iisc Imspice où tous, amis et ennciiiis, croyants et incroyants, confondus dans un inêinc aiiiuin'. rci;oiveiii au iiuni du Clu'isl les mêmes secours.
La sollicitude des pap<'s et i\t'< rlir.'ticns u'atlciid pas ipu- le pèlerin
' Eiiseb. Ilisl. Kccl. IV-XXIII.
' Passio sancii Marliiii. (Minni'. l'alrol , I. I.XXW'II i
' Régula sancti lieueil. c. i.iti.
soit arrivé au terme de son voyage; elle va au-devant de lui, elle le surprend au débarquement. A peine a-t-il mis le pied sur la terre sainte de l'Église romaine, qu'il se sent chez lui. Dès l'an 398, Pammachius, l'ami de saint Jérôme, fonde un hospice à Porto, afin qu'en descendant de vaisseau les pèlerins d'outre- mer trouvent immédiatement un asile pour les recevoir, des soins pour les réconforter. Plus tard, le saint roi de Hongrie, Etienne, mû par une même charité, bâtit également un hospice pour les pèlerins à Ravenne; de sorte que sur les deux rivages de l'Italie les pèlerins avaient la certitude d'être secourus. Ces précautions n'étaient pas exagérées, car les fatigues de la traversée, les craintes et les poursuites des pirates, les périls des tempêtes, devaient avoir de dangereuses conséquences pour la santé des intrépides voyageurs. Rien ne les arrêtait, rien ne les épouvantait. Avant de partir, ils mettaient leurs affaires en ordre, faisaient leur testament, comme des gens qui ne sont pas sûrs du retour; mais, pas d'inquiétude, mourir en pèlerinage était réputé une mort de prédestiné. Combien, comme Offa, roi des Anglo-Saxons, épris d'amour pour le tombeau du Pêcheur, laissaient tout : patrie, famille, richesse, pour mourir à Rome! Le repos suprême leur semblait plus doux dans les entrailles de cette terre sanctifiée par le sang des martyrs, et ils espéraient obtenir de Dieu, par le voisinage des cendres de Pierre, une plus indulgente miséricorde.
Avec le temps, les hospices se multiplient et changent d'aspect. Démembré par les Rarbares, l'empire romain a perdu son unité; dans ses flancs des nations nouvelles se constituent, différentes de race, de langue, d'intérêts, mais heureusement reliées entre elles par la communauté des croyances. C'est la diversité dans l'unité. Les nouveaux hospices en portent le cachet : une même foi les fonde, la race les divise. Chaque nation a le sien, où le pèlerin trouve le patron de son pays, la langue de son pays, le prêtre de son pays. Il est catholique et national à la fois. Francs, Teutons, Anglo- Saxons, Ibères, s'agenouillent ensemble devant le tombeau de Pierre, une môme prière sur les lèvres, un même amour au cœur; mais quand ils se relèvent, la nation les reprend, la race les sépare : le Franc va chez les Francs, le Teuton chez les Teutons, chacun à l'hospice qui lui appartient. Rome chrétienne, comme la vieille République, domine et contient le monde sans l'absorber. Elle conquiert et ne détruit pas. A tous les peuples soumis elle donne la forme romaine, le droit de cité, tout en respectant leurs coutumes, leurs mœurs, leurs lois. Dans ses murs, le pèlerin jouit en même temps des bienfaits de la patrie de son âme, qui est l'Église catholique, et des bienfaits de la patrie de son corps, qui est la race dont il est sorti. Les deux s'unissent à Rome pour l'étreindre et l'aimer.
Le premier hospice national, par ordre de fondation, est celui des Anglo-Saxons, datant de l'an 725, ayant pour père et bienfaiteur le roi Ina, véritable amoureux du Pêcheur. Rentré dans ses États de Wessex. il ordonne que toute famille payera chaque année un denier pour l'entretien de cet hospice, en Ihonneur du bienheureux Pierre. Ce Baibare fonde ainsi la féconde institution du denier de Saint-Pierre. Aujuurdhui encore, quoique détourné de son but primitif, l'hospice fondé par Ina. enrichi par ses successeurs, e.viste encore près le pont Saint-Ange, à la pointe du Borgo. sur les bords du ïibre: c'est l'hospice de San Spirito in Sassia. On voit que le roi saxon avait tenu, par cette situation même, à le mettre le plus près po.ssible du tombeau de saint Pierre. Après les Anglo-Saxons, toutes les nations catholiques, même les plus minuscules républiques, ou de simples villes libres, multiplient ces fondations charitables, dont nous donnons en note ' la liste à peu près complète.
' Saint- P^sprit in Sassia, fondé par le roi Ina, 72.T, pour les Anglo-Saxons.
Sainte -Agathe- des -Goths, à la Subiirra, église et hospice du V siècle.
Saint-Sauveur in ossibtis, schola Francorum , fondé par Charlcnia^rne pour les Francs.
Saint-Tlioiiias-des-Anglais, antique église nationale anglaise, dédiée plus tard à .saint Thomas (le (iintorbéry.
Saint-.\iiiljroiso-des-Loiiibards, au Vatican, près la Basilique.
Saint-Julien-dcs-Flamands, fondé par Grégoire II, viii'-' siècle, en souvenir et reconnaissance de la conversion de cette nation et dédié à saint Julien le Pauvre.
Saint-Jacques-des-Arméniens, près la Basilique, en avant du portii|iie. Fondatiun de date inconnue. L'an 1220, y logea le patriarche arménien Jeni VIII avec sa suite.
Saint-Jacques-iles-Kspagnols, I259, fondé par don Kiirico, lils du roi de Casiille Alphonse III, sur la place Navone. Saint Ignace logea dans cet hospice.
Sainte-Brigitte-des-Suédois, XlV siècle, fondé dans la maison même qu'habitait cette sainte.
Sainte-Marie-de-Monserrat, église nationale actuelle des Espagnols, bâtie par les .\ragonnais et les Catalans sur les ruines d'une église dédiée à saint Nicolas, près de laquelle les .\ragonnais avaient un hospice dès 1391.
Saint-Ives-des-Bretons, très ancienne église dont Calisle III fit don à la nation bretonne avec l'hospice qui lui était annexé.
Sainte-Calherine-des-Siennois, 152(5. — Saint-Stanislas-des-Polonais. Kglise bâtie sur les ruines du cirque Flaminien. Elle s'appelait autrefois Saint -Sauveur m Palco. Ce titre nous rappelle la licence du moyen Age, car Palco était un des noms propres, s'ils peuvent être propres, des mauvais lieux. Il y en avait à c('ité de l'église, et nos pères n'hésitèrent p.is à la désigner par ce voisinage.
Saint-Louis-des-Français. 1, 'église actuelle dali' de Sixte \'. Elle succède à une petite église également dédiée à saint Louis, située près Saint-André rfe/Zd Vtille, A laquelle était annexe un hospice pour les Français. Hllle fut bâtie aux frais de Catherine de Médicis et consacrée seulement le 9 octobre 1859.
Sainte-Marie di-U'Animti ou des Allemands. Fonilation sous Eugène IV par Jean de Pietro et sa femme, tous deux Flamands.
Saint -Etienne -lies -Hongrois ou le Mineur. Fondation de saint Etienne de Hongrie.
Saint-.\ndré-des-Ecossais. Fondation de Grégoire XIII, qui enleva aux Kcoss;iis leur première église nationale, Saint- André clellc Fruité, et bi\tit celle-ci, avec un collège pour les étudiants do cette nation.
Saint -Nicolas -des -Lorrains, églis<' bâtie près le Circus agoimlis, donnée à cette nation on l(i2l.
Saint- Antoine-des- Portugais. Forulation en Hiù du cardinal M.irtine/ de Chaves.
Saint- Athanase-des-Grecs. Fondation en 1.577, par Grégoire Xlll. avec collège pour les Grecs unis.
Cependant nous ne pouvons pas passer sous silence la bienfaisante institution de Charlemagne. Ce grand homme, pèlerin lui-même au tombeau de saint Pierre, fut touclié du délaissement dans lequel se trouvaient parfois les pèlerins Francs, malgré la vigilance et la charité des pontifes romains. Laissés à eux-mêmes dans une ville inconnue, au milieu des merveilles de l'art et de la piété, ils perdaient le temps si précieux de leur séjour sans savoir où diriger leurs pas et leurs prières. Charlemagne, avec son esprit organisateur, résolut d'y remédier. Près de la Basilique, au midi, il bâtit une église, qu'il dédia au Sauveur, et y adjoignit un hospice assez grand pour loger trois clercs, douze prêtres et des pèlerins. Ces prêtres, choisis dans toutes les provinces du royaume de France, étaient chargés d'accueillir les pèlerins, de leur procurer les secours nécessaires, (^t de plus, par une innovation originale, de les guider dans leurs visites à la Basilique et aux sanctuaires les plus vénérés. Ce sont les guidones, les cieeroni de l'époque. Ils étudient l'histoire profane et sacrée de Rome, connaissent ses monuments, ses églises, ses catacombes, ses traditions, et sous leur direction les pèlerins savent ce qu'ils voient, ce qu'ils vénèrent, ce fju'ils admirent. Rien n'était plus utile. Les services de ces guides officiels furent si appréciés, qu'une porte de la Basilique leur fut réservée et prit leur noiu : poiia Guidoyxum. Leur établissement, connu sous le nom de schola Francorum, reçut de Charlemagne de riches propriétés situées dans les ]:)rovinces d'où les prêtres-guides étaient tirés. Avant de mourir, le grand empereur en fit don à la basilique Vaticane, à charge pour elle de nourrir trente pèlerins pauvres le jour de la fête du Sauveur, — l'Ascension, — et de fournir fhuile des lainpos ([ui devaient brûler dans l'église pendant cette solennité ' .
Saint-Claude-des-Bourguignons. Fondation au xvii'' siècle. Hospice annexé.
Saint-Jean-des-Florentins. Fondation de Léon X sur les plans de Jacopo Sansovino.
Saint-.Tean-des-Génois. Fondation d'un riche Génois, Marco Cicala, 1481.
Saint-Jéi ùuie-des-Esclavons, i'»50. Hôpital fondé pour les chrétiens d'illyrie et d'Esclavonie fuyant l'invasion musulmane, sous Nicolas V.
Saints-Jean-et-Pétrone-des-Bolonais, -1575. Fondation très antique sous le titre de Saint- Thomas ilella Catena, donnée par Grégoire XHI aux Bolonais.
Saint-Elienne-des-Abyssins ou le Majeur. Fondation de Léon le Grand donnée jijus tai-d à des religieux d'.\liyssinie. De la |)remière église il ne reste que l'abside et l'arc trioinplial. Un tableau représente la sainte Trinité avec un dominicain d'Abyssinie à genoux.
' Pour cébd)rer cette fête, le chapitre de Saint -Pierre devait chanter dans l'église du Sauveur les premières Vêpres, puis immédiatement après, les Vêpres et les Matines des morts. Ces prières pour les morts furent établies à cause du cimetière attenant à l'hospice où on ensevelissait les |)èlerins défunts. Ce qui fit donner aussi à l'église le nom de Saint-Sauveur in ossibus. Les prêtres Francs de Saint-Sauveur devaient, l'office terminé, offrir une collation aux chanoines : vin, pain, pommes, nèfles, châtaignes et noix. Le menu est obligatoire. De leur côté, les chanoines, en hommes bien élevés, les invitaient à un rinfresco. Ces usages durèrent jusqu'à Nicolas 111, (|ui les abolit en 123.'^. Après bien des vicissitudes, la fondation de Charlemagne, ruinée par les nombreux sièges que subit la basilique Vaticane, devint un terrain vague au milieu du(|uel s'élevait
Si les Anglo-Saxons furent les premiers à fonder à Rome un hospice national, c'est que, les premiers également, ils organisèrent des pèlerinages nationaux au tombeau de saint Pierre. Fils d'une race aventureuse resserrée sur son île par une mer implacable, l'Anglo-Saxon déborde sur tous les continents. Rien ne Farrôte. Dans ses veines coule le sang des pirates ses ancêtres, hardis écumeurs de mer dont les frêles esquifs, glissant sur les vagues, portaient sur toutes les côtes la désolation et la mort. Le monde est à lui. L'Anglais de nos jours, aussi intrépide et plus arrogant que ses pères, continue les traditions nationales. Comme eux, il quitte son lie; comme eux, il parcourt l'univers : s'il ne fait plus de pèlerinage, nous ne répondons pas qu'il ne fasse plus métier de pirate. Espérons, pour la bonne renonnnée des pèlerins de Saint-Pierre, qu'ils étaient plus aimables que leurs descendants.
Sans secours ni lumière d'aucune agence, le recrutement des pèlerins se faisait dans le courant de l'été. Rien avant, au coin du feu, on discutait les chances du voyage. Au loin, au delà dos brumes de la Rretagne, au delà des mers, au delà des montagnes, l'imagination rêvait une basilique étincelante d'or... Si quelqu'un de la famille avait eu le bonheur de presser de ses lèvres le tombeau du Pêcheur, on écoutait pour la centième fois, dans un ravissement toujours nouveau, ses récits enthousiastes. Ceux qui restaient comblaient le voyageur de prières et de sup|)liques, et d'un regard jaloux le suivaient au départ.
On partait ordinairement en automne. Nous trouvons, dans la Vie de saint Boniface, un type achevé de ces périlleux voyages •. Simple moine, il quitte son beau monastère malgré les larmes de ses frères. A Londres, il trouve une nombreuse compagnie de pèlerins, attirés comme lui par l'amour du bienheureux Pierre. On fait connaissance, on s'encourage mutuellement, on prie, on s'embanpie. Les vaisseaux sont fragiles. Ce sont des barques revêtues de peaux cousues ensemble. Il y avait toute une flottille. Et l'on vogue, le cœur joyeux, au chaut des psaumes. Voici les côtes de France, on atterrit à l'embouchure de la Candie, sur les confins de la Morinii', .in |Mirl de Quentawic (Étaples). Toutes les barques n'arrivent pas cnscniMi'; elles sont semées sur li's flots, au gré du vent. Les pèlerins s'atteiideiil, campent dans la plaine, autour tiu village. Cependant il f.iiil se hâter, car on doil passer les Alpes avant
l't'glistî à nioitir dclaliiiV. Sons le iiontilii'.il ili' s:iinl Pio V, ollc disparut ciiliiTi-nicnt |)oiir faire place au palai.s di' l'Inquisilion , ijui se Innivc liàli sur Ir (•itiioti<''ri' des pèlerins français, allemands et suisses. Les [guides avaieiil ai rnnli' à ces (leu\ dernières nations \f privilège d'y enterrer leurs morts.
' l'/((( xancti lionif. < Mipne. l'atrol.. t. I.XXXIX, p. 598 et se(|.i
l'hiver, et les étapes seront nombreuses. On va par groupes, de sanctuaire en sanctuaire, de monastère en monastère. Comment passer devant les reliques des saints sans leur donner un baiser de vénération? Souvent la troupe se grossit en route. La vue des pèlerins, leurs discours, attisent les désirs. A son troisième voyage à Rome, Boniface, parti de la Germanie avec quelques disciples, se trouve à la tète d'une armée de Francs, de Bavarois, de Saxons, recueillis sur le chemin et confondus dans un même amour. Et l'on marche toujours, plein d'ardeur, « à travers les embûches de la Bourgogne, les périls de l'Italie, les fraudes de Pavie, la perfidie de Sutri. » Pays mal notés, comme on le voit, dans le carnet des pèlerins. C'est un Irlandais, saint Furcy, qui leur donne ces gracieuses épithètes'. Le Lombard surtout était mal famé, et, sur la route, les pieux voyageurs suppliaient les saints de leur faire éviter ou de leur rendre favorable ce féroce Barbare.
Ce n'est pas sans raison que les pèlerins imploraient la protection des saints. Si aujourd'hui, avec toutes les commodités des inventions modernes, un voyage à Rome est encore une grosse affaire, que penser de l'intrépidité de ces voyageurs? Des dangers, il y en avait partout : dangers de la mer, dangers des lieux déserts, dangers des forêts et des montagnes, où les brigands, et les gens de guerre qui leur ressemblaient à s'y méprendre, guettaient les convois de pèlerins pour les dévaliser. Même les plus pauvres étaient soupçonnés d'emporter quelques écus dans leur besace au bienheureux Pierre. S'ils échappaient aux voleurs, ils avaient à subir les intempéries des saisons, à vaincre les difficultés des routes et des fleuves. Les ponts étaient rares, et souvent une rivière débordée, un torrent grossi par les pluies ou la fonte des neiges, les exposaient à tous les périls ou entravaient leur voyage. Saint Dominique sauve un jour la vie à des pèlerins anglais emportés à la dérive, et d'un signe de croix les amène au rivage. Plus tard, un ûo ses fils, grand voyageur et grand pèlerin, le Portugais Gonzalve d'Amaranthe, continue l'œuvre des Frères Pontifes. Curé de la paroisse de Saint- Pelage, il demande la bénédiction de son évêque, laisse un vicaire pour garder son troupeau, prend un bourdon et s'en va devant lui, de pèlerinage en pèlerinage. Pendant quatorze ans, il visite les lieux saints de Jérusalem, de Rome, du monde chrétien. Rentré dans sa paroisse, il est reçu à coups de bâton par son vicaire, qui a dissipé les revenus de l'église et craint un châtiment. Gonzalve se retire dans un lieu solitaire, et, sur l'ordre de la sainte Vierge, prend l'habit de saint Dominique. Mais, dans le silence du cloître, il est hanté par les souvenirs
' Holl , .Tamiar., If, p. 50.
de ses périlleux voyages. A ses pieds, le Tage roule ses eaux, impétueuses. L'homme de Dieu a un éclair de génie. Il se fait architecte. A sa voix d'innombrables ouvriers accourent, taillent des pierres, et, sous sa miraculeuse direction, bâtissent un pont gigantesque au passage le plus difficile. Les pèlerins, ses frères, lui en sauront gré.
A travers toutes ces péripéties, nos voyageurs ont cependant franchi les Alpes, passé heureusement la Lonibardie, foulé la campagne romaine : Rome! Voici Rome! Ils entrent; leurs pas se pressent, se hâtent vers le tombeau du Pêcheur. Un regard, un baiser, et toute la fatigue de la route est oubliée.
Saint Pierre les accueillait toujours avec amour, mais les gardiens n'avaient pas la même égalité d'humeur: témoin le saint évèque Véranus. Il part pour Rome, monté sur une pauvre haridelle. Arrivé sur les bords du Tibre, à quarante milles de Rome, il met pied à terre en grande dévotion, et continue Immblement sa route. Or c'était un homme très simple et très amoureux de saint Pierre. Il court à la Basilique, se précipite vers la Confession, l'objet de tous ses vœux... Elle était fermée, car il n'y avait point pour lors de grand pèlerinage. Le saint homme salue honnêtement le custode du tombeau, le suppliant de lui ouvrir la porte. Ses vêtements usés, son attitude, sa parole, rien n'amionçait un grand personnage. Le custode le regarde de travers et reste insensible. Véranus avait oublié la clef d'or qui ouvre toutes les portes. Et, plein de larmes, il se prosterne devant l'impitoyable grille, priant avec ferveur, la couvrant de baisers. Soudain les serrures tombent à terre brisées, la porte s'ouvre à deux battants. Pierre lui-même s'était levé de sa tombe pour introduire son dévot serviteur.
Malgré la vigilance des papes, les Romains abusaient parfois dé la foi naïve des pèlerins. Ces Barbares à l'âme droite croyaient volonlieins tout ce (]u'on leur racontait. Ils s'en allaient de sanctuaire en sanctuaire, de catacomhc en catacombe, écoutant avidement, sans discussion, sans contrôle, les récits plus ou moins merveilleux, fabuleux même, qu'on leur faisait. Un doute leur eût [laru un i)lasphème. Et ils baisaient avec amour, les yeux fermés, toutes les reliques iju'on leur présentait. A lire les catalogues de ces reliques dans ([uelque vieux manuscrit, il y a lieu d'être légèrement in(juiet sur l'authenticité de toutes. Quelques-unes même, surtout celles postérieures aux croisades, supprimées depuis |>ar uidre supérieur, font rêver. Nous ne serions pas surpris (pie l'institution des gvidones par Charlemagne fût une protestation discrète et habile contre la supercherie de certains Romains. Ame loyale avant tout, l'impérial prltTiii (lui l'tic iroissé dans son homiêteté par des procédés
peu conformes à la droiture évangélique et injurieux à la gloire des saints.
Si les pèlerins s'étaient contentés de croire à toutes ces reliques et de les baiser sur place, le mal n'eût pas été grand; mais ils avaient une autre ambition. Comment aller à Rome, le lieu saint par excellence, et ne rien rapporter, pas même un souvenir! Quand ils voyaient devant leurs yeux éblouis les trésors pieux de l'Église romaine, ces ossements sacrés qui encombraient les catacombes et les basiliques, l'image de l'église du pays natal ou du monastère se ravivait dans leur cœur; et ils rêvaient pour elle un autel enrichi d'or et d'argent, au-dessus duquel, étincelant de mille luiriières, reposerait un corps saint..., et les foules accourant, et les miracles volant de bouche en bouche. Ah ! comme le monastère serait glorieux! La tentation était grande. Les Soissonnais, pour ne parler que d'eux, y succombèrent.
L'an 826, Rodoin, moine de l'abbaye de Saint-Médard \ envoyé par l'empereur Louis le Pieux, fait son pèlerinage au tombeau de saint Pierre. Il a grand amour de son abbaye, et ce bon saint Médard, occupé sans doute en d'autres lieux, semble la négliger. L'église abbatiale est triste, ses autels délaissés, ses nefs vides. La foule n'y vient plus comme aux anciens jours. Rodoin s'abouche à Rome avec les gardiens du tombeau de saint Pierre. G'étail un habile homme, connaissant les faiblesses du cœur. Rourse en main, il demande le corps de saint Grégoire et celui de saint Sébastien. Marché conclu. La nuit, dans le grand silence de la Rasili(iue, les gardiens livrent au moine franc les corps sacrés. Rodoin les dépose tous deux sur l'autel de saint Pierre, — sans doute pour leur donner une plus-value, — et furtivement, à la hâte, comme un voleur, il part pour Boissons, non sans avoir juré sur ces saintes reliques de ne jamais révéler la manière dont le vol s'était accompli.
Et les bons légendaires rapportent que, de Rome à Soissons, sur toute la route, les arbres s'inchnaient, les fleurs jonchaient la terre... C'était bien honnête de leur part; mais, franchement, il n'y avait pas de quoi. Les gardiens du tombeau de saint Pierre s'étaient moqués de Rodoin, avaient empoché son argent, et lui avaient donné quelques ossements sans valeur. Malgré toutes les chroniques de l'abbaye de Saint-Médard, nous devons dire que les corps de saint Grégoire et de saint Sébastien n'ont jamais quitté Rome : ils reposent, l'un à Saint-Pierre, et l'autre dans sa propre basilique, à la voie Appienne.
Rodoin n'est pas le seul à avoir été trompé; il le fut en grand, que de
' Cancellieri, de Secretariis, I, p. 680.
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pèlerins le furent en détail! Les juifs surtout les guettaient au passage, et faisaient en secret le commerce des fausses reliques. C'était de bon rapport.
Après un hiver passé dans les joies et les ravissements de la foi , on songeait au retour. Les parents et les amis des pèlerins n'étaient pas sans inquiétudes. Les nouvelles étaient rares, le retour des voyageurs ardemment désiré. On quittait Rome, en avril, à l'aurore de la belle saison, après les solennités de Pâques, quand la route des Apennins et des Alpes devenait moins dangereuse. Le Lombard ou le Bourguignon était moins à craindre; car si le bagage du pèlerin, au retour, se trouvait plus lourd, sa bourse était plus légère. Et qu'importaient aux gens de guerre ou aux brigands les ciiapelets, les sachets de reliques, les cierges bénits, les linges sacrés, ces mille souvenirs qui allaient réjouir le cœur d'une vieille mère et porter bonheur à toute une famille? L'arrivée était un triomphe. L'ombre de Pierre semblait couvrir le pieux voyageur. Ceux qui le voyaient, qui entendaient de sa bouche les récits émouvants de son séjour à Rome, ceux surtout qui recevaient quelque hrandeum ou quelque goutte d'huile dérobée aux lampes qui brûlaient devant le tombeau du Pêcheur, jouissaient de toutes ses joies, et, par le cœur et le désir, se transportaient eux-mêmes dans les sanctuaires dont on leur racontait tant de merveilles.
Avec le temps, le motif principal qui pousse les âmes au tombeau de saint Pierre se modifie. Les premiers pèlerins s'y rendaient par simple dévotion, ad orationem. Peu à peu une autre idée se fait jour. De toutes les paroles dites par le Christ à saint Pierre, une surtout retentit au fond des cœurs : « Je te donnerai les clefs du royaume des cieux : tout ce que tu lieras sur la teiTe sera lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sera délié. » Pierre a la plénitude du pardon; toute puissance lui a été donnée: il ouvre et ferme le ciel. De toutes les parties du monde, les âmes ployant sous le poids de leurs fautes s'imposent pour pénitence les labeurs d'uii pèlerinage au tombeau de Pierre. Aller à ce tombeau crier miséricorde et pitié, s'y faire absoudre de ses crimes, c'est le désir de tous les grands cou[)ables. Et les grands coupables encombraient les routes. Car, à cette époque de transition, de fusion des races latines avec les races barbares, l'ardeur de la foi s'alliait trop souvent à l'ardeur des passions. Les puissants seigneurs surtout, ceux qui prélend-nient puiser dans la noblesse de leur sang le droit d'écraser les faibles, commettaient crime sur crime, atrocité sur atrocité, infamie sur infamie; puis un jour la foi se réveillait, la grâce les touchait, et ces cœurs ravagés, aussi violents dans la réparation (pie dans le crime, n'avaient plus i|iriineamliitiun :
expier leurs forfaits. Ils allaient à saint Pierre; car seul, avec sa plénitude de pardon, il pouvait absoudre de si horribles attentats. C'est le pèlerinage pro redemptione animse.
Ceux qui ne pouvaient pas, à cause de leur âge ou de leur santé, accomplir eux-mêmes ce pèlerinage de rédemption, en chargeaient des amis ou payaient un remplaçant, le Romieu. pèlerin de son métier, qui donnait au plus offrant son temps, ses fatigues, ses pénitences.
Les abus étaient inévitables. Toute chose, aussi sainte soit-elle, pratiquée par un grand nombre, est exposée aux défaillances de la misère humaine. Les pèlerinages ne pouvaient y échapper. Dès le principe même, dans leur plus grand épanouissement, les pèlerins n'étaient pas partout en odeur de sainteté. Nous en avons pour preuve une précieuse lettre de l'abbesse Cangitha à saint Boniface.
L'amour du Pêcheur avait pénétré dans les monastères; derrière les grilles, plus d'une moniale brûlait du désir de se prosterner sur son tombeau. De saintes abbesses issues de sang royal, de simples religieuses versées dans l'étude des Ecritures et des Pères, instruites dans l'art de bien écrire, en avaient donné l'exemple. Mais Cangitha hésite. Sa fille Bugga, religieuse sous son autorité doublement maternelle, la presse vivement. Elle en écrit à Boniftice' : « Beaucoup bhâment son projet; on dit qu'elle est trop 'âgée, que les canons de l'Église s'opposent à de tels voyages, que les religieuses doivent se sanctifier où elles sont, sans franchir la clôture. » La sainte abbesse est troublée dans sa conscience; mais comme elle serait heureuse qu'un mot de Boniface y mît le calme en dissipant ses scru})ules! Elle savait à qui elle s'adressait, et ce n'est pas Boniface, le grand pèlerin, qui la détournera du tombeau de saint Pierre. Il la console, la bénit, et l'autorise à partir.
Les raisons alléguées par les adversaires des pèlerinages n'en étaient pas moins fondées. Des abus, il en existait : abus très graves contre lesquels, dès le principe, l'Église toujours vigilante avait protesté.
On faisait métier de pèlerin. Tout y portait : la paresse, l'hypocrisie, la curiosité, la certitude de trouver en route le vivre et le couvert, de recueillir des aumônes. Métier lucratif, agréable et honoré; car, à première vue, il était assez difficile aux fidèles, aux abbés, aux évêques, de distinguer le bon grain de l'ivraie, le pèlerin du vagabond. De graves désordres, des actes immoraux, le commerce des choses saintes, attirèrent les rigueurs de l'Église. Prendre le bourdon, décorer sa pèlerine d'écaillés d'huîtres, attacher à son chapeau de saintes images, suspendre à son côté
' Migne, Palrol. lut., L.\XX1.\, p. 720.
un trousseau de rosaires, tout cet attirail dévotieux ne suffit plus; chaque pèlerin dut avoir en poche une lettre testimoniale de son évêque ou de son abbé, dûment signée et scellée. Ce sont les litterx foiinatae.
Leur apparition dans l'Église date des temps primitifs. Dès le ne siècle, sous le pontificat de Sixte I, les évéques allant à Rome devaient, au retour, avoir une lettre de communion délivrée par le pape. C'était le signe authentique de la pureté de leur foi. Les lettres de ce pontife, les Constitutions apostoliques en rendent témoignage ^ Lucien lui-même, dans son roman satirique De morte peregrini, qui est une dérision de la religion chrétienne, montre ce pèlerin allant d'églLse en église, muni de lettres de recommandation, — liUerae commendatitix , — aûn de recevoir partout un bon accueil. Tertullicn les cite également : « Tant et de si grandes églises, dit-il, ne sont pourtant qu'une seule et première église, venue des Apôtres, et de laquelle toutes les autres sont issues. De cette façon, toutes sont la jiremière église, toutes sont apostoliques, lorsque toutes ensemble elles gardent l'unité, ont la communion de la paix, la salutation fraternelle et la tessère uniforme de l'hospitalité '. » La tessère, c'est le sceau gravé dont les lettres testimoniales étaient revêtues.
Les catacombes nous ont conservé quelques anneaux primitifs portant l'image du poisson, — lyOj;, — emblème parlant du Sauveur. Il est probable que c'est l'empreinte de la première tessère universellement adoptée. Des documents plus modernes portent la lettre grecque II. initiale de Uerpoc. C'était la lettre du ntdiii' de Rome; mais, au départ, les lettres testimoniales portaient le sceau de l'évèque auquel les pèlerins étaient soumis.
Saint Boniface nous en a conservé un type précieux dans la letti-e i|u'i! reçut de son évêque avant son ]iirinii r pèlerinage à Rome'. Elle
' DaiTiis, Iliulnlrc (le l'h'ylisr. Vil, p. 'il.
- Tertull. Dr pr.Tfcript. XX.
' Lettre de Daniel, évêque, i)our recoinniaïuiiT le pèlerin lionifacc, an tiu Sci;fneur 718 :
a Piissimis ac cleinenlissimis rcgibus, ducibus universis, reverenilissimis et dilcctissimis episcopis, rcliifiosis nccnon Abliatibus, presbyteris et spiritiialiluis liliis Cliristi iioiiiine runsignatis, Daniel, Dci ramuidiiiiii rainiiliis.
« Duiii uiiivcr.sis liclrlilms dfvotionr sinccrissinia Dci niantlata siint obsi'rvaiida , qnanliini si( li<)spitalitati.s inuniis (luaiiKiue accepUibili- Dro bunianitatis (iriiciniii viautibiis exliibcic, sauctis Scripturis attcstantibus denionstratur duin et beatus Abraham proptcr bospitalitatis niisericurdiam sanctoruiii angclonini pra'»entiani siiscipi-re meruit et venerando eorum collo(piio perpotiri. Loth iiuoqiu^ pi'i- liujusiiKxli inysteriiirn pictalis de Sodoinoriini flamniis ereptus est. Salvavit eiini bospitalitatis ^fiatia de Hamiiiariiin iiiti'iilii mandatis nrleslibiis ob.si'qiienteiii; ila et vcslia- diieciiuni pio- Mnlct ail saliili'iii iliiiii lioniiii poilitorriii rcligiosiiiii presbytiTUiii Driqiie oinnipoirntis faimiliiiii Winfriiluiu , cliaritatern ei (piain Deus et diligit et pra'ripit, exbibelis. Hecipirnti-s ergo Dei famuliis, eiiiii iriipilis cuju.s iiiaji'stati deserviiuit uinnia ita poilioenti : « Qui vos reeipit, me recipit. » liu^c itaqui' eiiiii cordis devotionc racii-ntes et Dei niandata peragitis. et de divinsi: proiiiissionis oraculo eiiriliiiriiles incivedeni apud l'uin liabidiitis Keiiipiteriian).
V liieiiliiinriii eiiiiiii'iilialii vesliain siipeiria gralia eiislodiat. u
(Mijjue, fatrol lut., t. I.WXIX, p. 187.)
416 SAINT- PI ERRE DE RoME
lui l'ut très utile. A peine arrivé à Rome, après une première visite au tombeau de saint Pierre, Boniface demande audience au souverain pontife, et raconte à Grégoire II toutes les péripéties de son long et périlleux voyage. Le pontife le félicite, l'assure de sa bienveillance; mais cette joie paternelle ne le trouble pas au point de lui faire oublier les règles de l'Église romaine. Il demande au pèlerin s'il a des lettres testimoniales de son évêque. Boniface, qui les tient sous son manteau, les présente cachetées, scellées. Grégoire les reçoit et congédie le pèlerin. Ce n'est qu'après en avoir pris connaissance qu'il rappelle Boniface et l'admet dans son intimité.
Que de précautions pour garder le dépôt précieux de la foi ! Nous qui vivons des luttes et des souffrances de nos pères, au milieu d'un monde qui s'éloigne de la foi, nous oublions trop ce que nous devons à ceux qui ont été les gardiens héroïques des vérités religieuses que nous proclamons.
Le pèlerinage pro redemptione animai devint à son tour une source d'abus. Né d'un sentiment profond de foi et de repentir, destiné à puritier l'âme en l'arrachant à ses mauvaises passions, il se fait leur complice. Tant la nature humaine, un instant écrasée, a le don de tourner au profit de ses intérêts les choses les plus sacrées! Les grands coupables finissent par se persuader qu'un pèlerinage au tombeau de saint Pierre efface tous les crimes et dispense de toutes les vertus. Que leur importe un voyage à pied, une prière à genoux, un aveu de leurs forfaits, si à ce prix ils peuvent satisfaire leurs passions! Oubliant que le pèlerinage au tombeau de saint Pierre ne pouvait expier leurs crimes qu'à la condition d'un sincère repentir et de l'absolution i)ai>ale, ils laissent ce moyen principal, nécessaire, et se contentent, on vrais pharisiens, du voyage matériel. Sans remonter très haut dans l'histoire, ijui ne se rappelle le roi Louis XI, ornant son chaperon de saintes images et faisant des vœux et des offrandes à la bonne Notre-Dame de Cléry, pour obtenir le succès de ses intrigues coupables, quelquefois de ses crimes. L'Église proteste par la voix de ses papes et de ses évoques, en appelle de cette étrange aberration à la sincérité de la vertu chrétienne, et frappe les .coupables de peines canoniques bien autrement pénibles qu'un voyage à Rome. Malgré ses efforts, le mal persiste, s'infiltre dans le s;mg. N'est- il pas descendu jusqu'à nous ?
Est-ce à ces abus scandaleux, ou aux rigueurs de l'Église, que l'on doit attribuer la décadence du pèlerinage au tombeau de saint Pierre, à la fin du me siècle? Cette décadence est manifeste, les chemins de la Basilique ne sont plus foulés comme autrefois. Un souffle impétueux, passant sur
LE CLI.Ti;
le monde cliréticn, l'a poussé au tombf.m <ln Clirist; celui de son Vicaire disparait dans l'ombre. Et, chose remarquable, plus les pas des chrétiens s'éloignent du tombeau de saint Pierre, plus leurs cœurs s'éloignent de la chaire du pape, son successeur. Le xnie si(''cle a comme épuisé la source de la loi, tant il s'en est enivré. A son déclin, semblable à un arbre
ll..nif:i.-r Vm |.r...i^iiii.' \r ],ir r jiilril.-, I l-'n-ipi'- '!'■ i'i..M.. û Siiinl - Jciii - (I.- - Liilr.iii.l
<pii a produit une surabondance de fruits, il setitile et dépérit. Les rois. Philippe le lie! le |)i(Mnier, nonf plus poiu' la chaire de Pierre l'amour et le res|icct de. leurs prédé( e.^seurs. On dirait tpi'uii esprit séparatiste, national, s'em|>are des gouvernements et les dirige: l'esprit catholi<pie est en baisse. On ne le icnir |ias encore; on ne le cond)at pas ouvertement, mais on ;i |u'iii dr sou inlluence, on craint sa suprématie. Le pape est vénéi'é de loin, de tivs loin: \\ n't-st pins le prie (pie l'on consulte, ampiel on obéit; c'esl nn ni.nlic dont on redoute l'autorité. Si l'on ('viti' une
rupture, on le tient à l'écart, et au besoin on se passe de lui. En un mot, l'État a tendance à se laïciser.
A cette époque (1294-1303), un grand homme, odieusement calomnié, occupait le siège de saint Pierre. C'était Boniface VIII. II eut une idée de génie. L'an 1300 approchait, l'aurore d'un siècle nouveau. De tous côtés le bruit circulait que les papes avaient coutume, à cette occasion, d'accorder une indulgence extraordinaire. On consulte les archives, les
{ Bas -relief représentant la cérémonie d'ouverture de la Porta saitcla . par Math. Rossi. )
bulles, les livres canoniques, rien d'écrit; mais un pèlerin, plus que centenaire, affirma la coutume séculaire, et le peuple romain, dès les premiers jours de l'an 1300, afflua dans la basilique de Saint-Pierre. Boniface se décide à amener le monde entier au tombeau de saint Pierre pour le retremper dans la foi romaine. Par ses ordres, la basilique Vaticane est ornée comme aux plus grandes solennités. La foule s'y précipite. Entouré des cardinaux et de sa noble cour, Boniface monte à l'amlton, et luimême, pontife suprême, en son plein pouvoir de lier et de délier, il annonce urbi et orbi, pour l'an 1300, un jubilé universel. Tout chrétien qui viendi'a se prosterner devant le tonib(>au de saint Pierre, sincèrement
PORTfUIT DU VM'E ALKXANDIlK Vr Fresque dus appaitements borgia, «u Vatican, (détail).
contrit et repentant, aura le pardon de ses fautes et gagnera l'indulgence expiatoire des peines qui leur sont dues.
La voix du pontife, comme In trompette de l'ange des dernières justices, réveilla les morts. C'était rap[)el de Pierre lui-mr-mo à toute la chrétienté : toute la chrétienté y répondit. A notre épuquc d'incrédulité, il est difficile de se faire une idée de l'émotion que produisit la huile du jubilé. Les nations se lèveront comme un seul homme, à ce point que les chroniques contemporaines alfirmont que la plupart des chrétiens qui vivaient alors, même les femmes et les vieillaids, allèrent à Rome. Pendant toute l'année juhilaire, Rome compta, outre ses hahitants, deux cent mille étrangers présents dans ses nmrs. Les routes étaient encombrées. L(; grand seigneur coudoyait le pauvre; Dante arrivait avec (.iiotto. Ce dernier nous a laissé de cet acte universel de foi un précieux s(»uvonir: la fresque qui représente Boniface VIII lisant la huile du jubilé. Klle se trouve dans la basilique de Saint-Jean-de-Latran. Les liomains, bien entendu, n'y perdirent pas, et les dé])enses des pèlerins lurent telles, que les pauvres disparurent '.
La pensée de Boniface VIII eut un succès si populaire, que, pour céder aux instances du monde chrétien, ses successeurs durent multiplier les années jubilaires. Elles furent fixées d'abord tous les ciiiquanli' ans, puis tous les vingt-cinq. Malgré cela, le jubilé resta longteiiqîs ce i|u'il avait été dans l'idée de Boniface VIII, un i.ipiitl du peuple chrétien au tombeau de saint Pierre. Les jubilés de Clément \l, de Nicolas V, firent affluer à Rome des foules innombrables, au jioint que, sous Nicolas V, le pont Saint-Ange, trop ('troil |ioni- la multilmle ipii se |)ressait vers la Basili(pie, vit ses parapets setïondrcr sous lirrésistihle iioussée des pèlerins. Cent soixante-douze se noyèrent dans le Tibre.
Alexandre VI, le premier, fit la cérémonie solennelle tle Icniverture de la Porta sancta. C'est une petite porte nnn'ée située dans une encoignure de la façade des grandes basiliques. Symbole mysli(pie de |,i |pnrte (lu ciel, elle n'i'st ouverte que pendant le grand pardon A\i juhih'. La
' lionil'ace Vlll itait un grand lioniiiic, et le soullU't ili^ Nogaret n'a pu faire oulilicr Its témoignages de son génie. La Providence s'est chargée de venger sa mémoire des calomnies intéressées que riiistoiro a accueillies avec trop d'empressement et sans assez de contrôle. On a écrit i(ue fou de rage, après l'insulte de Nogaret, ce pape était n)(>rt en déeliiranl son liras avec ses dents. C'est une infamie. A peine mort dans le palais du Vatican, l.'!():t, il fut enseveli avec pompe, Charles, roi de Sicile, étant présent, dans la hasiliipie de Saint- Pierre , ;'i l'antel (|u'il avait consacré A saint Honiface IV, entre la porte do Ravenne et celle du Jugement. Il y resta jusqu'à l'an U'fKi. A celte date, le 9 octobre, jour anniversaire de sa mort, on ouvrit son toniheau. Le corps fut trouvé intact dans un état d'intégrité parfaite, sans aucune dcrhirure nu bras. Et cela depuis (rois cents ans. Le fait parut si extraordinaire, qu'il fut jiiriditpiement const^ité et qu'un acte ofliciel en fut dressé par Jacipies lirimaldi, notaire du lévérendissimi' Chapitre. (Cf. Urimaldi, nis., archives de la basilique Vaticiine. — Cancellieri, de Secrclarii» , II, p. 121;}.)
SATNT-PIERHE DE ROME
veille de Noël, Tan 1499, avant les premières vêpres, le pape, tiare en tête, porté sur la sedia, tenant un cierge allumé, se rendit avec toute sa cour sous le portique de la basilique Vaticane. Les chantres entonnèrent le psaume Jiibilate Deo omnis terra; après quoi, le pontife récita Tantienne Aperite mihi portas justitùr. Descendant de la sedia, il frappa la porte trois fois d'un marteau d'argent. Quand les maçons eurent fini de l'ouvrir et d'enlever les décombres, Alexandre VI s'agenouilla sur le seuil, son cierge à la main, ]iria quelques instants, et entra le premier dans la