I,E CULTE *S
Sous le pontificat d'Étienno II, successeur de Zacharie, la papauté, forcée par la dévotion des peuples, afGrme de plus en plus son autorité. Quand Astolphe, suivant la tradition do Luitprand, veut s'emparer de l'exarchat de Ravenne, c'est au nom de saint Pierre qu'Etienne parle et réclame les villes usurpées. 11 envoie à l'envahisseur ambassade sur ambassade, présents sur présents, pour qu'il épargne et lui rende son troupeau '.
Rien ne touche le Lomli.iid : ni prières, ui présents, ni menaces. Apprenant qu'Etienne se dispose à venir à Pavic lui réclamer les possessions de saint Pierre, Astolphe lui envoie une ambassade pnur lui persuader de rebrousser chemin, et lui signifiei- de ne [)as avoir l'audace d'alTronter sa présence. Etienne ne se laisse pas intimider, continue sa route, et arrive à Pavie. Il ne prétend pas que les peuples de Te.xarchat appartiennent au pontife romain, non. C'est à saint Pierre qu'ils se sont donnés; c'est saint Pierre qu'ils ont choisi conmie maître et défenseur: à ce titre, ils font partie de son troupeau. Astolphe reste insensible, et le pape, irrité, coiilimie sa roule au lieu de retourner à Rduie. \ l'exemple de ses prédécesseurs, c'est aux Francs qu'il va demander secours. Il n'envoie point d'ambassade. lni-mènK( veut s'aliomliei- avec le mi de France, et le piier de défendiv le \>\r\\ (Uî saint Pierre. Ce mi de Fiance était Pépin.
Quand on apprit que le Vicaire de Jésus-Christ avait mis le pied sur la terre de Fi"uice, ce fut une joie inexprimable, l'our la première fois, depuis le baptême de Clovis, le pontife romain visitait sa lille aînée.
Pépin députa son fils Charles, avec une nombreuse escorte des grands de son royaume, à la rencontre d'Ktienne. Lui-même, la reine Rerihe, ses enfants et toute sa cour, s'avancèrent à trois milles de distance. En abordant le pape, le roi descendit de cheval, se prosterna en grande hunulité, et reçut la lu'uédiction pontificale. Cet accueil était de bon augure. Pépin écouta les réclamations du pontife, promit de lui faire justice et (lé<lara la guerre aux Lombards. F.crasés par l(^s Francs, ces ennemis de l'Eglise durent s'humilier dexant Umu- vain(|iiem' et lui remettre les villes injustement f)Ccupées. Devenu mailic de cette poition de l'Italie par droit île (•on(piêle, l'é'piu en donna la possession complète à l'évêque de Home. Au fond, ce ij'étail qu'une icstitulion; car, si les pontifes romains n'avaient pas officiellement autorité sur ces peuples, ils en exerçaient réellement, depuis de longues années, t<ius les droits et toutes It^s charges.
A peine les Francs eureid-ils repassé les Alpes, qu'Astolpbe. inité' de
' Lib. jioiitif. I, |), 441. Kilil. Uiiclu'Hnc.
sa défaite, fit. tomber sa colère sur l'Église de Rome. Etienne écrivit alors à Pépin une lettre admirable pour l'engager à maintenir les possessions données à saint Pierre. Le pontife se dérobe derrière la majesté de l'Apôtre; ce n'est pas lui, Etienne, qui écrit, c'est Pierre lui-même, assiégé dans sa ville, insulté dans son tombeau : « Voyez les larmes de la sainte Église, s'écrie le pontife, et reprenez en main la cause du bienheureux Pierre. A ce prince des Apôtres vous avez fait une promesse de donation, que votre signature rend inviolable. Le chirographum que Pierre tient de vous, il le conserve : un jour il le produira devant le Juge souverain des vivants et des morts, qui viendra aux lueurs de l'incendie final demander à chacun compte de ses serments accomplis ou violés '. » Pépin répondit une seconde fois à l'appel du vicaire de Jésus-Christ, écrasa de nouveau Astolphe, qui, forcé de désarmer, rendit à l'évêque de Rome les territoires usurpés. Rien ne put ébranler la résolution de Pépin, que la cour de Ryzance essaya de corrompre : « Aucune raison, répondit-il, ne sera capable de me faire enlever ces provinces au pouvoir du bienheureux Pierre, à la juridiction de l'Église romaine et du pontife assis sur le Siège apostolique. Je l'affirme par serment, si je me suis exposé tant de fois aux hasards des batailles, dans cette lutte contre Astolphe, ce n'est point par des considérations humaines, mais uniquement par amour envers le bienheureux Pierre, et pour obtenir le pardon de mes péchés. Tous les trésors du monde ne me feront point retirer au prince des Apôtres ce que je lui ai oifert*. »
Cette réponse de Pépin est catégorique : s"il donne au pontife romain la possession de l'exarchat de Ravenne, de la Pentapole et autres villes, il le fait uniquement par dévotion à saint Pierre. Fondé par la dévotion des peuples au tombeau de saint Pierre, le pouvoir temporel est confirmé, établi, légalisé pai" la dévotion royale à ce même tombeau. C'est net. De plus. Pépin voulut quil y eût un signe public de cette donation. Fulrad, le vénérable abbé de Saint-Denis, chargé de prendre possession, au nom du roi et du pa])o, des villes reconquises, en porta les clefs à Rome et les déposa solennellement, avec le diplôme officiel de donation, sur le tombeau de saint Pierre. Aucune autorité humaine n'a une origine aussi désintéressée, aussi noble, aussi spontanée de la part des peuples, heureux de se soustraire au sceptre despotique de Byzance et des Barbares, pour vivre en paix sous la houlette de saint Pierre.
La Providence ménageait à la race de Pépin une récompense digne des services qu'elle venait de rendre à son Église. La première béné-
' Cod. Carol. n. 7, Epist. Stepli. ii ad Pipp. - Lib. ponlif. I, p. 4.5.'i. Ed. Duchesno.
diction du pontife romain tombe sur la tête d'un enfant, Charles, âgé de douze ans; elle sera féconde et fera de lui Charlemagne, le restaurateur de l'empire d'Occident, le défenseur de l'Église. Chose digne de remarque: si Dieu châtie terriblement ceux qui s'attaquent au pouvoir temporel de
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son Vicaire, — l'histoiro en fait foi, — il récompense au conluple ceux ([ui le (N'Icndcnt. L;i race de IVpiii ne croîtra pas on nctiubriMiso posléritt''. parce tprclli- a un vice ladical d'origine qui arrt'fo la lM'n(''dirtion de Dieu : Charles Martel, son fondateur, était un (ils illégilinic. « Non crescas! 'i\\ ne croîtras pas, disait Jacob mourant à Huben, son lils aîné; tu ne Cloîtras pas, parce (pic tu t'es répandu. » C'rst la iumhi" qui menace toute posléi'ilé snuill(''i' dans sa suiiciic p.n- riiilV.iclidU de l.i lui <lu
mariage; mais le service rendu au Vicaire de Jésus-Christ par Pépin, le premier descendant de Charles Martel, s'il ne détourne pas le châtiment, l'atténue et le compense, en donnant à sa race un fils dont la gloire rayonnera jusqu'à la fin des temps sur le monde et sur l'Église. Nul nom n'efîace la gloire de Charlemagne.
Ce que la dévotion du père a établi, la dévotion du lils va le confirmer à jamais. Pierre trouve en Charlemagne un champion sans égal : son épée lui appartient. C'en est fait du Lombard ambitieux qui lùde autour du troupeau de l'Apôtre pour le dévorer, les dents du loup vont se briser à la Durandal. Trois fois, les Lombards cherchent à reprendre ce qu'Astolphe n'a cédé que par la force; trois fois, Charlemagne passe les Alpes et anéantit leur armée. La révolte est dirigée par Didier, successeur d'Astolphe; Charlemagne l'assiège dans Pavie, le dépouille de ses États, et, aux applaudissements de ses leudes, reçoit des mains de l'archevêque de Milan la couronne de fer des rois lombards. Mais le héros chrétien n'a pas combattu pour se glorifier lui-même; fils dévoué de l'Église, il veut, pendant les solennités pascales, réjouir le cœur du pontife romain. Il se rend à Rome avec ses guerriers, monte à genoux les degrés de la basilique Vaticane, où l'attend le pape Adrien I. Tous deux entrent dans la Basilique, tous deux se prosternent devant le tombeau de saint Pierre; puis Charlemagne dépose sur le tombeau le diplôme de donation qui renouvelle et augmente l'autorité temporelle du pape, le signe luimême, le fait signer à ses leudes, et en met un exemplaire dans l'Évangéliaire que les fidèles baisaient en vénérant le corps de saint Pierre. La formule est identique à celle de Pépin : « Ces provinces, villes, bourgs, châteaux, territoires, nous les donnons, par toi, ô bienheureux Pierre, en droit et pouvoir, à ton Vicaire, notre Père spirituel. »
Gomme on a pu le voir par cette rapide étude, le pouvoir temporel des papes est essentiellement un pouvoir sacré, remis entre leurs mains débiles par le culte des peuples et des rois pour le tombeau du prince des Apôtres; y toucher, c'est violer l'ordre de la Providence, commettre un crime de lèse-majesté vis-à-vis de saint Pierre, qui en est le véritable détenteur d'après les intentions expresses des donateurs, et assumer sur sa tête, fùt-elle royale, la responsabilité d'un l'orfiif.