LES PRIVILÈGES DU T03IBEÀU DE SALNT PIERRE
AUTOUR DU PAPK
La basilique de Saint-Pierre a, vis-à-vis de la personne du pape, deux privilèges : elle le couronne et elle l'enterre. Comme évoque de Rome, le pape a pour cathédrale la basilique de Saint-Jean-de-Latran; mais, comme pontife et pasteur universel, il est lié au tombeau ilf s;iiiit Pierre: c'est là qu'il prend les clefs, là qu'il les laisse.
L'élection d'un pape est assez conq)li((uée. Tant qu'elle se faisait par tout le clergé et le peuple, on se dis[)utait bien un peu, même trop, puisqu'on dut supprimer le peuple, puis la plus grande partie des clercs, — «pii n'était pas la moins turbulente, — mais il y avait de l'entrain, de joyeuses surprises, des batailles en règle; cela se passait au grand jour, dans le plein air d'une belle basilique. Il y eut tant d'abus, tant de violences, tant d'oppressions, que l'Église, jalouse avant tout de sa liberté, non seulement restreignit le nombre des électeurs, mais de plus les força, par les règlements les plus sévères, les plus durs même, à faire l'élection au plus vite, à l'abri de toute influence extérieure.
On choisit le palais qui doit donner asile aux cardinaux; on les conduit en grande pompe; mais une fois entrés, toutes les portes, toutes les issues sont fermées. L'installation est des plus rudimenlaires, la nourriture commune et parcimonieuse : du pain, ilu vin, do l'eau, un potage,
un seul plat de viande, dœufs ou de poisson. Le conclave nest qu un lieu de campement, d'où le confortable est banni. On veut par toutes ces incommodités activer l'élection. Pas trop de disputes, pas d'entêtement; il faut s'entendre au plus tôt, sous peine de rester prisonniers. Petits moyens, dira-t-on; nous en convenons, mais la nature humaine y est très sensible : les papes qui ont réglé ces constitutions la connaissaient bien. Et, de fait, depuis qu'on les emploie, l'Église n'est plus attristée et scandalisée par ces conclaves interminables qui nuisaient à son gouvernement.
Il y a les actes avant le scrutin, les sept actes pendant le scrutin, et les sept actes après le scrutin. Passons le tout, et arrivons à l'acceptation du nouvel élu. Les bulletins de vote étant brûlés, le nom proclamé, tous les pavillons des trônes cardinalices s'abaissent; seul, celui de l'élu reste déployé. Le doyen du sacré collège s'approche et lui demande à haute voix s'il accepte son élection canonique au souverain pontificat. Si Félu accepte, c'est fait, il est pape; s'il refuse, tout est à recommencer. 11 est libre dans son refus. On peut employer les prières et même les larmes pour le décider, jamais la force ou la menace. On a vu des saints se dérober à la tiare; mais en général, quand le Saint-Esprit la donne, on la reçoit, et l'on fait bien, surtout quand elle n'a été ni désirée ni recherchée.
Si l'élu donne son consentement, il déclare également le nom qu'il choisit'. Un notaire public en prend acte devant le sacré collège. Alors les deux premiers cardinaux-diacres le conduisent derrière l'autel, où il revêt les habits pontificaux : soutane blanche, ceinture de soie blanche à glands d'or, le rochet, la mosette de soie rouge, la calotte blanche et les souliei's ornés d'une croix. Ainsi vêtu, l'étole pastorale au cou, le pape va s'asseoir sur un trône devant l'autel. Les cardinaux, doyen en tête, se prosternent tour à tour devant lui. hii baisunt le pied, puis la main, et le pontife donne à chacun le baiser de paix. Le camerlingue lui passe au doigt l'anneau du Pêcheur, que le pape confie au maître de cérémonies pour y faire graver son nom. C'est l'anneau officiel qui sert à l'authenticité de certains actes pontificaux. On le brise à la mort du pape.
Pendant ce temps, les cloisons qui murent les portes sont renversées; le premier cardinal-diacre, précédé de la croix, se rend à la loggia qui donne sur la place Saint-Pierre, si l'élection a lieu au Vatican. La foule anxieuse, qui a vu la fumée du dernier scrutin, accourt à sa vue, il dit : « Je vous annonce une grande joie. Nous avons un pontife, l'Eminentissime cardinal N... , qui a pris tel nom. » Et alors les trompettes sonnent,
' L'usage de ce cliangemeiit lU- nom remonte à Jean .\ll (Octavien, fil.s d'Albéric de Tusculuni), 955.
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les tambours battent, les bombardes du cliâteau Saint- Ange éclatent, les cloches des cinq cents églises de Rome s'ébranlent; c'est la joie universelle, si délirante dans le petit peuple surtout, qu'au premier coup de bombarde tous les miséreux en loque et en habit, — les deux espèces sont communes à Rome, — se précipitent vers le palais qu'occupait le cardinal élu pape, enfoncent les portes, grimpent par les fenêtres et
Guuruimemcnt de Piv 1\.
mettent loiil .m pillage... On l'ainie tant re bon pape, que cliacun veut avoir un souvenir île lui, fùl-ce son argenterie ou sa batterie de cuisine. Généralenienl, le nouveau pape n'était pas satisfait, et protestait contre cette an'eclion vraiment excessive. Protestation bien iinitile! Il aurait fallu itendre haut et court quelques-uns des pillards; mais les papes ont le cœin- trop indulgent pour recoiuir à des moyens si énergi<|ues. On aimait mieux, avant ilt iiIk r au conclave, melire en sûreté ses objets les [tins préiieux cl laisser le rcsle à la ciuée. Après tout, la tiare valait bien ce petit désagr<'Mienl. Cependant, pour le bon ordre, un délacliement de lrou[)es .se tenait siu la place Saint-Pierre; dès (pie le pape était pro-
clamé, il se rendait au pas de course à son ancien palais. C'était à qui arriveraient les premiers, des pillai'ds ou des soldats. Nous ne répondons pas qu'il n'y ait jamais eu de compromis entre eux : le plus souvent, les soldats gai'daient le palais quand le mal était fait.
Heureusement, tout le monde ne courait pas au pillage, et, quand le pape faisait son entrée dans la basilique de Saint-Pierre, il la trouvait remplie de fidèles et de sujets avides de le voir et de recevoir ses premières bénédictions. Il s'y rendait en grande pompe, précédé des cardinaux et de sa noble cour, porté sur la sedia. A son entrée, les chantres entonnent VEcce sacerdos magnvs. Le pontife adore au passage le saint Sacrement, vénère le tombeau du prince des Apôtres, et va s'asseoir au beau milieu de l'autel papal. On chante le Te Deum; tour à tour, les cai'dinaux AÏennent à l'autel lui baiser le pied et la main.
Nous ne savons pas quel est le sacristain (lui. dans le courant du xve siècle, a imaginé cet usage de faire asseoir le pape sur l'autel même, à l'endroit du sacrifice. Autrefois, c'est dans la chaire même de Piéride que le pape s'asseyait. Successeur du Pasteur suprême, il prenait possession de son autorité principale dans sa propre chaire, en sorte que le peuple le vénérait et l'écoutait comme Pierre lui-même.
Un grand pape, de l'ordre de Saint-Dominique, Benoit XIII, ne voulut pas se soumettre à cette cérémonie. Déjà, à son entrée dans la Basilique, malgré les objurgations du maître des cérémonies, il était descendu de la sedia, et à pied, traversant humblement la foule qui l'acclamait, était allé se prosterner et prier longuement devant la Confession. Ce fut bien pis quand on lui dit de s'asseoir au milieu de l'autel. Il s'y refusa net. Ce ne fut qu'à bout de patience, et pour avoir la paix, qu'il consentit à se placer au coin de l'autel, du côté de l'évangile.
Jusqu'au pontificat de Nicolas I (858-867), le nouveau pape recevait la consécration, s'il n'était pas évoque, ou simplement la bénédiction solennelle. Nicolas I y ajouta les belles cérémonies du couronnement. Ce ne fut pas sans raison.
Ce pontife, le plus grand de ceux qui montèrent sur le siège de saint Pierre, de Grégoire le Grand à Grégoire 'VII, se trouvait en face d'une situation déplorable pour la dignité et l'honneur du Saint-Siège. Le pouvoir temporel, avidement convoité par les princes du dehors, odieusement exploité par les familles patriciennes du dedans, perdait son prestige : la couronne royale, à peine posée sur le front de l'Église, semblait prête à tomber. D'autre part, les pompes augustes dont l'Église entourait la dignité impériale nouvellement créée, la haute autorité qu'elles conféraient à l'empereur, pouvaient, aux yeux des chrétiens plus enclins à
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juger de la valeur des choses par l'éclat extérieur que par leur grandeur réelle souvent cachée, rabaisser le souverain pontificat, amoindrir sa majesté, et, par là même, diminuer le respect et la soumission qui lui sont dus. La suprême dignité du Vicaire du Christ courait le risque de passer au second rang, et d'être effacée par la gloire de la couronne impériale. Ce n'était pas l'ordre. Nicolas, qui sentait le besoin de tenir ferme le gouvernail de l'Église {tour lutter contre les entreprises audacieuses de l'archevêque de Ravenne, pour combattre les prétentions hérésiarques de Photius, pour défendre, par un non possumus invincible, la loi du mariage contre les passions de Lothaire II, crut qu'il était bon de relever, par une cérémonie solennelle, la jirise de possession du souverain pontificat. Kn .se faisant poser publiquement la couronne royale sur la tête, il affirmait du même coup, en face de la chrétienté, sa royauté temporelle et sa suprématie spii-ituelle sur le pouvoir impérial.
Depuis lors, le pape ne commence à dater son élévation au souverain pontificat que du jour de son couronnement. Non pas que le couronnement lui confère quelque pouvoir : il n'est qu'une simple cérémonie, mais réputée si auguste, ({uelle est devenue comme la publication officielle de la dignité pontificale. Avant son couronnement, le pape signe jiinsi : Dutuni su>icepli a nobis Apostolulus offlcii nnno... A{irês le couronnement : Datum Pontificatus nostri anno...
La cérémonie solennelle du cnuioimement a lieu le dimanche, ou un jour de fête, dans la huitaine après l'élection. La veille, les pauvres se réunissent au Vatican, dans la cour du Belvédère, et l'aumêjnier du pape donne à chacun \\n paolo,mvi\w aux enfants, même à ceux, dit la rubrique, ((ui sont encore dans le vi'utre de leur mère. Touchante et paternelle sollicitude! Le jour du couronnement doit CAvc un jour de joie puurfous. Si le père est heureux, les enfants, sans exception, même les derniers, doivent être heureux avec hu; comme il prévoit que be.iucnup nauionf point d(î pain, il leur donne de 'pioi se réjouir, nii'iui' à l'cnfiMt (pii est encore dans le sein de sa mère, imi- rcllo-ci doit se réjouir pour deux.
Le jour du couronnement, de grand matin, tout s'ébranle et se met en mouvement. Le pont Saint-Ange, les Boigo sont envahis par la foule des prélats et des fidèles, ([ui, les uns acteurs, les autres témoins, vont participer à la fête. Les fidèles entifiit dans la Hasiliquc, les prélat-s au Vatican. Le pape revi'l les ornements les plus somptueux; en chape, mitre en tête, il monli' sur la siulin. « E.vtrit! » dit le niailre des cérémonies, et le dc'lilê' connnence par la salle ducale, la salle ro\ale. lescaiier royal, jus(|u'au porticpie de la Hasiliqui'. Ils y sont tous, marchant
deux à deux : les procureurs généraux des ordres religieux, les camériers du dehors, le fiscal de Rome, les chapelains communs portant quatre tiares et deux mitres, les chapelains secrets, les avocats consistoriaux, les camériers secrets, les caméi'iers d'honneur, les chantres de la Sixtine, les abhréviateurs du Parc-Majeur, les votants de la Signature, les auditeurs de Rote, et avec eux le maître du sacré palais, qui est toujours un dominicain. C'est une évolution de rouge, de violet, de blanc, de noir, un arcen-ciel qui marche, déployant ses splendeurs de toute nuance.
Et le défdé continue : Voici la croix tournée face au pape, les cardinaux, les conservateurs de Rome, les princes assistants au trône, les ambassadeurs, le gouverneur de Rome, et enlin le pape, assis sur la sedia, porté par douze palefreniers, entre les flabclU '. Et après le pape, c'est tout un monde qui suit : archevêques, évêques, protonotaires, abbés mitres, généraux d'ordres : toute l'Église est là avec ses forces les plus vives, ses représentants les plus augustes, précédant et suivant le Vicaire du Christ sur la terre.
La porte centrale de la Rasilique s'ouvre, et le pontife fait son entrée solennelle. Rien de beau comme ce spectacle. Il faut l'avoir vu de ses yeux, avoir entendu les acclamations de soixante-dix mille hommes unis dans \me même vénération, un même enthousiasme, pour s'en rendre compte. Le pape adore un instant le saint Sacrement, et se rend à l'oratoire de saint Grégoire. C'est là iju'il reroit l'obédience des cardinaux, des archevêques, des évêques et des pénitenciers, qui lui baisent la main, le genou ou le pied, chacun selon sa dignité. Puis il dil rollice de Tierce avec l'assistance, et revêt les ornements sacrés.
11 y a toute une prédication muette dans ce seul fait de la visite du pape à l'oratoire de saint Grégoire. Avant d'aller au tombeau de saint Pierre, le nouveau pontife va vénérer le tombeau de celui qui est resté dans le souvenir des peuples et le cœur de l'Église le ty[)e accompli du successeur de Pierre. C'est aux [>ieds de Grégoire, l'humble serviteur des serviteurs de Dieu, qu'il apprend ce que doit (Hre un pape.
' Les lUihelli sont du graïuis i'VciiUiils en phmics de piioii. Leur usage est très ancien dans l'Eglise. 11 est dit dans les Constitutions apostoliques : « Duo diaconi ex utraque parle altaris teneant tlabcllura ex tenuibus menibrancis vel ex pavonuni pennis vel ex vélo, (juibus leniter abigant pra;tervolantes bestiolas ne in pocula incidant. » (CL Donienico Magri, Noiizia de' vocaboU Eccles., p. 243.) Ils servirent donc dans le principe à chasser les mouches. Dans la vie de saint Nicetas il est dit de saint Albanasc : « Sanctus vero Athanasius assisteliat cogitatione et mente tota intentas uiinisterii flabellum tenens. Erat enim diaconus. » {Api(d Siiriiim, die 3 Aprilis.) Ce ministère appartenait au diacre. Au sens mystique, les flabelli signifient la présence et l'action des Séraphins et des Chérubins qui assistent avec crainte et tremblement au divin sacrifice. Dans l'Eglise grecque, les flabelli sont en métal de foi'me ronde, garnis de clochettes, que le diacre agite au Sanctus. Le prieur de Mahe, Icvèque de Troia, en Italie, et l'archevêque de Messine ont le privilège des llabelli.