LA « PIETA ;. DE MICHEL-ANGE
C'est la plus jeune d'âge des images de la Vierge et l'unique statue la représentant dans la basilique Vaticane. A Rome, il y a peu de statues en vénération, la dévotion se porte plutôt aux saintes images. Celle-ci est d'origine française et fut faite pour la France.
Sous le puulilicat d'Alexandre VI, le roi très chrétien Louis XII avait à Rome, comme ambassadeur, le cardinal Jean Villiers de la (iroslaye, abbé de Saint-Denis. C'était un homiiie aimant les arts et désireux de laisser dans la ville des papes un souvenir immortel de sa présence. A cette époijue, vers l'an iW."), un jeune homme, Florentin de naissance, déjà célèbre dans sa patrie, vini à Rniiu', eu ipiète de fortune. Michel- Ange avait vingt-quatre ans. Le cardinal de la (Iroslaye lui commanda une Piela, c'est-à-dire luie Vierge au pied de I,i croix, recevant sur ses genoux le corps inanimé de son divin Fils. Il y avait alors en France une ardente dévotion aux douleurs de la sainte Viei-ge, et son image se répan-
' s. Joaun. Glirys. Ilomil. xxxil in Ep. ad Hom. (>i>p. IX, (). 757; l'aiis, 1731.
dait dans toutes les églises. La Bourgogne, en particulier, en a consei-vé de nombreux souvenirs. Du premier coup, Michel -Ange donna sa mesure. Tel, au sortir du nid, d'un coup d'aile, l'aigle s'élance aux plus sublimes hauteurs.
On ne peut regarder sans admiration ce groupe, dont le sens artistique profondément chrétien se révèle dans tous les détails.
Est -il un corps nu, sans vie, plus douloureusement abandonné, affaissé, que ce corps du Christ, où la plus minutieuse anatomie montre le jeu des veines et des muscles? Il est bien mort. Sa mère le porte sur ses genoux et le soutient sous l'aisselle. Les jambes ploient, raidies par la mort; le bras droit tombe et s'arrête, accroché dans les plis de la robe de la Vierge; et cependant ce cadavre de marbre a un aspect lumineux : la tête, renversée en arrière, a conservé l'expression d'une douceur infinie; les yeux sont fermés, mais on dirait que, sous la paupière abaissée, ils veillent dans une mystérieuse attente. Qui donc a reproché à Michel -Ange d'avoir donné à la Mère du Sauveur une trop grande jeunesse? Non, l'artiste ne s'est pas trompé, cette jeunesse, très réelle, a été voulue, parce qu'elle répond à une idée foncièrement chrétienne.
Marie n'est pas une mère comme les autres mères. Vierge sans tache, elle resté, même dans sa maternité, au-dessus de toutes les infirmités humaines; elle est la Mèrr comme elle est la Vierge : sa jeunesse est éternelle. Ce n'est pas dans le temps que Michel -Ange a saisi cette merveilleuse figure, il l'a rendue telle qu'elle est éternellement, en dehors et au-dessus du temps. Cette statue n'est pas im portrait, c'est un archétype. Aussi sa douleur n'est pas bruyante : cette bouche ne crie point, ces yeux ne pleurent plus, c'est Timmobilité dans la souffrance.
Malgré les critiques que la jalousie suscita autour de cette œuvre qui révélait un puissant génie, la Pieta eut le succès d'admiration qu'elle méritait. Le cardinal de la Groslaye, fier et heureux, la fit placer dans la chapelle du roi de France, dite de Sainte-Pétronille. Elle était donc propriété française par son origine et par le lieu qu'elle occupait. Un jour que Michel -Ange vint la voir, il trouva devant elle un groupe de pèlerins lombards qui la regardaient avec étonnement; ils se demandaient qui en était l'auteur. L'un d'eux, plus patriote que connaisseur, répondit : « C'est notre Gobbo de Milan. » Michel-Ange ne dit mot; mais, la nuit suivante, il grava son nom le long d'une bandelette (jui passe sur le corsage de la Vierge...
La Pieta demeura dans la chapelle royale de Pétronille jusqu'à sa démolition. Sous Paul V, elle passa dans la sacristie; sous Urbain VIII, dans le chœur des chanoines, et finalement, sous Benoît XIV, en 1749,
Li: i;i;i,TE mi
dans la chapollc du Crucifix, la première à droite en entrant dans la Basilique, où elle est encore aujounllini '.
iiii;i,l(i(.i;Ai'iJiK
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' I );ins cette inètiK^ cli^ipellc se trouve, à droite, une colonne en niiirhre entourée d'une grille. On prétend qu'elle vient du temple de Jérusalem et que Notre -Seigneur s'est appuyé contre elle, d'où la vertu miraculeuse qui lui est attribuée.
A gauche, on voit le sarcopliagi^ de Prolius, ancien préfet du prétoire, homme consulaire, mort en 335. Ce sarcophage servit longtemps de cuve baptismale dans fa basilique Constantinierme.
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LA STATUK DK SAINT PIERRE
L'opinion générale, parmi les historiens de la basilique Vaticane, attribue à la célèbre statue en bronze du prince des Apôtres, vénérée pendant de longs siècles à l'égal de son tombeau, une origine Léonienne. A les entendre, au retour de sa rencontre avec Attila, Léon le Grand, voulant témoigner à saint Pierre toute sa reconnaissance pour la miraculeuse intervention qui avait arrêté la marche du Fléau de Dieu et sauvé Rome de la destruction, jeta à la fonte la statue de Jupiter Capitolin et fit avec ce bronze la statue de saint Pierre. Malheureusement, rien dans riiistoire n'appuie cette tradition, aucun document n'est à sa base. Elle passe à travers les siècles, d'historien à historien, sous forme affirmative, sans soulever de discussion.
De nos jours cependant, des barrières assez solides lui ont été opposées. Entre autres, un éminent piélat, depuis cardinal liartolini, a pensé qu'il serait bon de secouer cette poussière séculaire, et a proposé une opiïiioii (|ui a \>n\\v rWr le cliaiiiic iriinc nouveauté, d'une séduisante originalité, à dél'aiil peut-i'Ire d'une force décisive dans ses conclusions. Nous allons la mettre dans sou meilleur jnur, ddiuier à .ses arguiiieiils toute leur valeur probante;, .sauf à réserver notre opinion personnelle.
Toute o[)init)n <|ui se respecte connnence d'abord pai- démolir ses adversaires. Aussi les coups de Ix'licr ne sont pas ménagés à la légende Léoniemie.
Puisque riiistoire doctmii'iilaiiv ne dil i ien sui' luilyme de la statue
de saint Pierre, on doit laisser la parole à la statue elle-même. Comme toute œuvre d'art, elle doit se rendre témoignage. Car la statue de saint Pierre est une œuvre d'art. Elle est de grand style. Il y a dans la pose du personnage, dans son geste bénissant, dans la draperie du vêtement, surtout dans l'expression presque hautaine de la physionomie, un caractère de noblesse qui révêle la main d'un véritable artiste. Tout en conservant soigneusement le type traditionnel de l'apôtre, bien connu des Romains, il lui a donné ce grand air hiératique qui sied admirablement à celui qui demeure l'immuable pierre fondamentale de l'Église de Jésus- Christ. Comment attribuer une œuvre d'art de ce mérite au temps de Léon le Grand? A cette époque, en plein ye siècle, au milieu des invasions barbares sans cesse renaissantes, les arts étaient tombés dans la décadence la plus pitoyable. Ni peintres, ni sculpteurs, ni architectes, n'ont laissé d'eux le moindre souvenir glorieux. Sous l'effroyable poussée de l'ouragan qui passait sur le monde romain, brisant tous les chefs-d'œuvre antiques, les artistes avaient disparu sans jeter sur d'autres épaules un pan de leur manteau. Le feu sacré était éteint. C'était l'époque des œuvres riches, non des œuvres d'art. On regardait non la forme et l'élégance de l'œuvre, mais son poids en inétal précieux, comme en font foi les dons offerts par Léon le Grand lui-même à la basilique Vaticane.
Or une œuvre d'art n'est jamais solitaire. Tout génie créateur a une généalogie et une descendance. Il est maître ou disciple, soit qu'il précède et conduise le mouvement artistique, soit que, prenant une place plus tardive au banquet, il reçoive la coupe des mains de ses aînés et la passe lui-même, souvent remplie d'un vin plus généreux, à de plus jeunes convives. S'il est le premier, comme Giotto, les tâtonnements et les gaucheries des talents médiocres le mettent sur la voie, préparent l'éclosion de sa pensée, le poussent par leurs défauts mêmes qui blessent l'instinct divin qu'il sent tressaillir en son âme, à la recherche du beau. Mais à peine a-t-il ébauché sur la toile ou sur le marbre l'idéal rêvé, qu'il devient chef d'école. Il n'est plus seul. Toutes les âmes amies de l'art se groupent autour de lui, contemplent son œuvre, étudient sa manière, souvent môme dépassent le modèle, pour fonder à leur tour une nouvelle famille. Tels, aux premiers jours, à travers les grands espaces célestes, emportés par leur impétueuse rotation, les soleils semèrent sur leur route ces milliers d'étincelles qui, se détachant du globe flamboyant, formèrent de nouveaux foyers de lumière.
C'est ainsi que toute œuvre d'art a un air de famille qui la distingue, lui donne un nom, lui assigne une date de naissance, souvent même une patrie. Dire que la statue de saint Pierre a été fondue sous Léon le Grand ,
c'est dire qu'il y eut à celte époque d'universelle décadence un artiste unique, sans père ni mère, sans généalogie, sans famille, astre errant traçant son sillon lumineux au milieu des ténèbres de la nuit, comme ces étoiles rapides dans leur course, qui brillent, passent et se perdent sans retour. La légende Léonienne étant écartée, le terrain déblayé, il faut, d'après cette opinion, ou remonter ou descendre. Descendre le cours des siècles après Léon le Grand, pour trouver une époque à laquelle cette œuvre d'art puisse être attribuée, nous conduirait beaucoup trop loin et ferait dépasser le but. Impossible, en effet, pour la même raison, de la placer avant le xiw siècle. Or, comme nous le verrons plus loin, documents en mains, la statue de saint Pierre existait au vue siècle et même antérieurement. Force nous est donc de remonter à une époque plus ancienne que Léon le Grand. Elle n'a pu naître ni au ve siècle ni dans les deux siècles suivants, pendant lesquels le génie artistifjue s'enténôbre de plus en plus; et comme, d'autre part, le fait de son existence au vue siècle est certain, nous devons conclure en toute rigueur qu'elle est plus âgée que Léon le Grand, et chercher son acte de naissance dans des temps plus primitifs.
Nous arrivons ainsi à l'expo.sé de l'opinion du cardinal Bartolini.
Cet air de famille qui permet de groujier les œuvres d'art l'autorise à dater la statue de saint Pierre du règne de Philippe, le premier empereur chrétien, en plein me siècle. En effet, en 1550, dans YAgro verano, aux portes de Rome, près la basilique de Saint-Laurent-hors-les-Murs, on découviit une statue tellement semblable à celle de saint Pierre, qu'elle est, à n'en pas douter, sa sœur jumelle. C'est la statue de saint Hippolyte'. Même pose, même attitude, même aspect, sauf les attiibuts personnels et le type nécessairement distincts. Comme Pierre, Hîppolyte est assis sur une chaire, vêtu de la toge aiitlipie, drapée avec une sobie simplicité; le bras gauche s'appuie sur un livre l'eriiié; la main droite, repliée sur la poitrine, semble attirer les baisers des fidèles. La pose des pieds est identique dans les di'ux statues, le iiird ilmil en avant, celui de gauche rentrant sons la tunique Saut' 1rs .illiiiiuts, ces statues. Tune en bronze, raulre eu marbre, onl luie ressemblance complète : l'air de famille ne peut être plus précis, plus caractéristiipie. Ce sont deux sœui-s, le même sang coule dans leurs veines, le môme espi'it les a (-(ineues, la même main les a formées. L'histoire de la statue de saint IIi|)p(ilyte va donc nous irvc'ler lliistoire de la statue de saint Pierre.
Ilippolyte, (juil lie faut pas confundie avec son hnnionyme lomain,
' Kllt^ se trouve aujdiii'iriiiii :iii riiusi'c de L:itr;iii.
martyr également, vivait dans le me siècle. Arabe de naissance, disciple d'Origène, sous lequel il avait étudié les lettres sacrées, il passa en Occident, où, bien accueilli par l'évêque de Rome, il occupa le siège suburbicaire de Porto, à l'embouchure du Tibre. C'était un homme de Dieu, d'une intelligence supérieure. Ses ouvrages, très estimés dans l'antiquité,
statue tic ^lit riclic.
perdus aujourd'hui pour la plupart, en ont l'ait un Père de l'Église. L'évêque Hippolyte, écrit saint Jérôme, traduisant Eusèbe de Césarée, a laissé un comput ecclésiastique sur la Pâque, commençant à la première année d'Alexandre Sévère et comprenant un cycle de dix-neuf ans, des commentaires sur les livres de l'Écriture et des traités particuliers sur Saûl et la pythonisse, FÂntéchrist, la résurrection, l'hérésie des marcionites, la Pâque, toutes les hérésies, et enfin une homélie sur le Christ
sauveur, prononcée dans l'assemblée des fidèles, en présence d'Origène, comme il résulte de ses propres paroles'.
On le voit, le saint évêque s'est occupé activement, et avec honneur, de toutes les questions religieuses qui s'agitaient dans le sein de l'Église et souvent menaçaient son existence. C'était un militant.
siiiiui! (k' siiiiil llip|i>il\i>'. I MusiT (If l.iitniii.1
Or, pendant (|iril administrait fKglisc de i'oilo, l't'iiijiiro, par une surcession d'événemciils et de crimes, échut à l'hilippc. dimme Hippolyte, Philippe était Arabe de naissance. Il est hoi-s de doute qu'il fut chrétien. Eusébe de Césarée', Jean Chrysostome', la Chronique d'Alexandrie^
• s. Ilypron. r/c Viris ill. c. r.vi. ' llist. Eccl. VI, xxxiv.
■ Dr S. flahi/ln roiit. .lui. i l'utrol. ijrcc. i..) ' Chrou. Alex. Èi\. UW't, \<. (ktO.
j;68 SAINT-PIERRE DE ROME
l'affirment, en rapportant un épisode célèbre. A peine couronné, Philippe, quittant l'Orient, se dirigea vers Rome. C'était l'époqae des fêtes pascales pour les chrétiens. A Antioche, il s'arrêta. L'évêque, saint Babylas, célébrait avec les fidèles la nuit de la Résurrection, lorsque Philippe se présenta devant l'assemblée pour participer à ses prières, comme chrétien. Il oubliait que pour usurper l'empire il venait de tuer dans son berceau le fils de Gordien, son maitre. Babylas ne l'oublia point. Nullement ébloui par la pensée de voir enfin sur le trône des Césars un empereur chrétien, l'évêque ne vit qu'un assassin. R se leva et lui refusa l'entrée réservée aux fidèles. L'empereur dut confesser publiquement son crime et attendre l'absolution avec la foule des pénitents. Ce fait est certain.
Quand Eusèbe, cinquante ans après, le relatait dans son Histoire, les vieillards pouvaient se le rappeler. Chrysostome, un siècle seulement après l'événement, né à Antioche, familiarisé dès l'enfance avec les traditions de cette Église, montrait à son peuple', en un mouvement oratoire d'une rare éloquence, Babylas, son prédécesseur, appuyant la main sur la poitrine de l'empereur et « le chassant de l'église sans plus de trouble qu'un pasteur qui chasse une brebis malade de sa bergerie' ». Saint Jérôme, de son côté, affirme le christianisme de Philippe comme une chose qu'on ne discute pas; il dit simplement- : « Le premier des empereurs chrétiens fut l'Arabe Philippe. » S'il n'eut pas l'énergie de foi nécessaire pour conformer sa conduite publique à ses croyances privées, Philippe sut cependant donner à son gouvernement un tempérament assez distinct de ceux de ses prédécesseurs pour qu'il ne passât point inaperçu. Les chrétiens jouirent d'une pleine liberté. Le pape Fabien obtint sans difficulté l'autorisation d'aller chercher, et de transporter solennellement à Rome, les restes de son prédécesseur saint Pontien, mort exilé en Sardaigne. Des lois sévères réprimèrent l'outrageante immoralité qui dépeuplait Rome; aux fêtes niilli'iiaires de sa fondation, malgré les sacrifices païens et les jeux publics, les combats de gladiateurs furent interdits. On sent une influence évangélique, qui, sans commander en souveraine, est à tout le moins une conseillère discrète.
R y avait du reste à côté de rempereur, dans son propre palais, une chrétienne fervente, Otacilia Sévéra, sa femme, qui ne faisait point mystère de ses croyances religieuses. Instruite par Origène pendant son séjour en Orient, cette patricienne romaine ne s'éloigna qu'avec peine de la chaire de l'illustre maître. Même à Rome, elle voulut bénéficier de son ensei-
' De S. Bahyla conl. Jul. (Pitlrol. ijrec. i., roi. 529.) '-' De Vii-is m. c. i.iv.
gnement et recevoir ses conseils. Origèrie lui écrivit. Eu.sèbe parle de cette correspondance', Jérôme' et Vincent de Lérins' eurent les lettres entre leurs mains : « Origène, dit ce dernier, parlait à l'empereur avec toute l'autorité du magistère chrétien. » Sévéra devait, en effet, poser à son maître des cas de conscience assez épineux. Serait- il téméraire de penser qu'Origène, sentant toute la faiblesse que Téloignement donne à la parole humaine, adressa lui-même son impériale correspondante
liualti du Jt'Uli>' l'iillippu. \ .MUbUU ilu LMiptlulL',/
à son disciple Hippolyte, qu'il savait évt^que do Porto, à (pielques milles de Rnmo?
Anilie (roriginc cnnuiu' l'hili|i|i(', llippoivlc, p,ir si's iclatiuns doctrinales avec Origène, avait douIil(> cpialité pour cntici- en rapport avec la familln impériale. Il dcviul vite un auii. Sévéra, lourin«Mitée dans sa foi par de noinbreuscs ilirii<ult('s, les soinnit à l'illustre évècpie, i|ui n'iiondil p.ii- nii traité m.ilhruieuscmcnt perdu, mais donl le lilir, gravé sur sa chaire, est une preuve convaineanle de ses rapports avec l'impératrice :
' llisl. lùrl. VI, XXXVI.
'' />(• vi>'is m. i.i\.
'■• c.oDiiiiotiii. Kii. l'i^iUi/c, |i. :ti;t.
Exhortatio ad Severinam. Sévérina pour Sévéra, rien d'étonnant dans ce léger changement; c'est un diminutif familier qui prouve l'intimité des relations de l'évêque avec l'impératrice. Il est vrai que la brièveté de ce titre, qui ne fait aucune allusion à la dignité impériale, pourrait susciter des doutes sur l'identité de la personne ; mais Théodoret a suppléé à ce silence, en insérant dans ses Dialogues un fragment du traité d'Hippolyte à Sévérina. où il la qualifie d'impératrice. Voici ce fragment, qui touche à la résurrection de Notre- Seigneur : « Lettre de saint Hippolyte, évêque et martyr, à une impératrice : Le Christ a voulu être nommé le Premier-né d'entre les morts, le Premier des endormis. Après sa résurrection, pour convaincre ses apôtres, qui doutaient encore de la réalité du prodige, pour leur prouver que celui qu'ils avaient vu mort était bien réellement rentré dans la vie, il appela Thomas et lui dit : « Viens, « touche, et vois qu'un fantôme n'a ni chair ni os comme vous voyez que « j'en ai. " Lors donc que l'apôtre donne au Christ le nom de Premier des endormis, il veut nous apprendre que le Sauveur, en rappelant à la vie cette chair empruntée à notre humanité, communiquait à toute chair le privilège de la résurrection, afin que nous tous, qui avons embrassé la foi, nous puissions avec une ferme espérance attendre le jour de la résurrection bienheureuse ^ » Ce fragmont du traité d'Hippolyte à une impératrice, uni au titre de V Exhortation à Sévérina, ne laisse aucun doute sur la personne à laquelle s'adressait l'évoque. C'est bien Sévéra, l'impératrice, la femme de Philippe. Il dévoile également à nos regards les doutes et les préoccu[)ations intimes de la chrétienne. Ce dogme de la résurrection était, à n'en pas douter, la pierre d'achoppement de l'incrédulité païenne; quoi d'étonnant qu'llippolyte éclaire sur ce sujet, qui est la base du christianisme, la conscience de son auguste disciple?
L'enseignement du saint évoque, la sainteté de sa vie, ses encouragements, ses conseils, sans doute aussi ses consolations, — car le règne de Philippe eut de nombreuses et amères déceptions, — lui gagnèrent le cœur de l'impératrice. Sévéra le vénérait comme un saint de Dieu, l'aimait comme un père. Selon l'usage ordinaire des Romains, qui manifestaient ainsi leurs sentiments, elle lui éleva une statue à l'intérieur du palais. C'est le docteur, le maître de sa foi, qu'elle a voulu sans cesse avoir sous les yeux : Hippolyte, assis dans sa chaire épiscopale, le livre des Écritures en main. Et, par orgueil légitime de disciple, elle fit graver sur cette chaire les titres des ouvrages de son maître, entre autres son fameux Cycle pascal, et surtout ce traité personnel, cette Exhortation à Sévérina,
' Tlicoil. DIal. III. ^P«7l•o^ grec. xcill,col. 284-285.)
si chère à son cœur. C'est comme la signature de Sévéra elle-même au bas de la statue. Son authenticité est incontestable.
Telle est la genèse de la statue de saint Hippolyte. Voici maintenant celle de sa sœur jumelle, la statue de saint Pierre, toujours d'après la mrme opinion.
Si sa ressemblance avec celle d'IIippolyte lui donne avec certitude le même artiste pour exécuteur, le même enseignement doctrinal lui assigne, avec non moins de certitude, le même maître comme inspirateur.
Hippolyte enseignait à quelques pas de Home, souvent à Rome, dans le palais impérial : n'est-il pas évident qu'il dut instruire Sévéra sur les titres du fondateur de l'Église romaine, sur les prérogatives du premier Vicaire de Jésus-Christ, sur l'unité fondamentale de l'Église basée sur cette pierre, consacrée, scellée par les paroles mêmes du Sauveur? Ce n'est point une simple conjecture. Nous avons un fragment des homélies d'Hippolyte qui nous apprend ce qu'il pensait et enseignait sur saint Pierre : « Par ce saint Esprit, écrit-il, Pierre a prononcé cette bienheureuse parole : « Tu es le Christ, Fils du Dieu vivant. » Par ce même Esprit, la pierre de l'Eglise n élr affermie. Homme, approche donc et régénère-toi dans l'adoption du Fils de Dieu'. » Combien cette prédication sur le prince des Apôtres, faite à deux pas de son tombeau, devait avoir d'influence sur l'esprit et le cœur de Sévéra! Pieric vivait toujours dans l'aU'ection des Romains, ses fds; sa parole restait efficace, son souvenir aimé. Parmi tous les tombeaux des martyrs qui se partageaient la vénération des fidèles, le tombeau de Pierre était aimé, glorifié conmie li' tombeau d'un pi^re. De toutes les parties du iiioudi', à travers mille obstacles, quel(juefoi.s même en s'exposant au martyre, les chrétiens accouraient pour en baiser le seuil. Cette dévotion filiale universelle dut frapper Sévéra et lui inspirer, sous la forte imjjulsion de son maître, l'amour le plus pieux envers saint Pierre. Et de cet amour na<|uit la statue de saint Pierre, comme était née la statue d'Hii>polyte. Le même sentiment .-^e traduisit par le même hommage. De cette manière, dans son palais, Sévéra avait sous les yeux les deux pères di' sa toi, Pierre et Hippolyte. 1/un. son maître bien-aimé, lui montrait l'Evangile, source de la vraie vie; l'autre, la main levée, bénissait sa courageuse fidélité. Du reste, comme la statue d'Hippolyte, celle de saint Pierre portait, dans le principe, une signature qui, si elle ne l'atlrilnie jias sans conteste à Si'vi'i'm, confirme singulièremenl celle opinion.
Sur la chairiî primitive dans laquelle était [»lacée la statue de saint
' Ilomil. in Theoph. c. ix.
PieiTe se trouvait une iiiscriplion qui, à elle seule, est un témoignage convaincant de son antiquité. Ni cette chaire ni cette inscription n'existent depuis de longs siècles; mais, par bonne fortune, INlabillon découvrit l'inscription dans le célèbre manuscrit d'Einsiedeln, datant à tout le moins du vue siècle. Ce qui prouve d'une manière certaine, en dehors de tout système, que la statue de saint Pierre est antérieure au vue siècle. L'inscription était en grec : chose impossible, d'après Bartolini, sous le pontificat de Léon le Grand. On ne peut s'imaginer ce pontife, dont les discours et les lettres ont toute la souplesse des plus belles périodes latines, élevant une statue à saint Pierre et la dédiant en langue grecque. Au ve siècle, on ne parlait plus grec à Rome. Au contraire, en plein me siècle, sous le règne de Philippe et bien avant lui, la langue grecque était à Rome la langue distinguée, à la mode. L'Église elle-même, qui avait vu sur le Siège apostolique de nombreux pontifes d'origine grecque, l'avait adoptée sans effort. Et comme d'autre part Hippolyte, qui n'était pas étranger à l'érection de cette statue, écrivait en grec, tout concourt admirablement à la dater de cette époque et à assigner à sa plume le texte même de l'inscription. Le voici, tel que Mabillon l'a traduit':
DEUM VERBUM INTUEMINI
AURO DIVINITUS SCULl'TAM PETRAM
IN QUA STABILITUS NON CONCUTIOR
Le savant bénédictin la comprend ainsi : « Ce n'est pas moi qu'il faut regarder, mais le Verbe Dieu, cette pierre d'or sculptée de main divine sur laquelle solidement ('tabli je ne tremble pas. »
Ces paroles, au premier abord assez étranges sortant de la bouche de saint Pierre et s'adressant à ceux qui vénéraient sa statue, révèlent, par leur étrangeté même, un milieu paiticulior, celui précisément auquel son origine est attribuée.
Au me siècle, les chrétiens étaient connus, même officiellement, sous le nom d'adorateurs du Verbe : cultores Verbi, adoratores Verbi. Nombre d'édits impériaux, de rescrits en leur faveur ou défaveur, leur donnent ce titre. C'était une expression courante, populaire dans le monde romain, pour les désigner. Elle disparut à peu près avec les persécutions. D'autre part, le terme symbolique de Pierre, appliqué au Christ, était alors un proverbe familier aux fidèles; ils s'en servaient comme d'un mystérieux salut : Petrx insidens spem bonam habeto. Formule de civilité chrétienne conservée par Suidas. De plus, l'inscription semble les mettre en garde
' Vet. AnnaJ. IV, p. 505 et 519.
LE CULTE y73
contre un danger f|ii'elle laisse entrevoir sans le signaler ouvertement. « Ce n'est pas moi qu'il faut regarder, dit la statue, mais le Verbe de Dieu. » A la m("nie époque, Origène écrivait les lignes suivantes, qui nous donnent l'explication positive de cette admonestation : « Le Verbe enseigne qu'il ne faut pas s'attacher aux statues ou aux images, ni mérne aux œuvres de Dieu, mais, passant au-dessus d'elles, s'élever jusqu'au créateur de toutes choses'. » L'expression est identique; c'est le Verbe qui enseigne d'un côté comme de l'autre : Docente Verbo, dans l'écrit d'Origène ; Verbum intuemini, sur la chaire de la statue de saint Pierre. C'est la même pensée, presque la même formule. Il y avait, en effet, un danger sérieux à présenter aux nouveaux chrétiens des statues à vénérer. La terre était encore couverte des statues des dieux; l'encens fumait en leur honneur sur tous les autels; beaucoup de néophytes chrétiens, sortis du paganisme, avaient des habitudes acquises qui les exposaient à offrir leurs adorations à la statue elle-même, sans atteindre par l'esprit et le coeur l'être divin qu'elle représentait. On dirait, — et c'est une preuve favorable, semble-t-il, à cette opinion, — ((ue la statue de saint Pierre, contraire à tous les usages reçus jusqu'alors dans l'Église, ne fut acceptée qu'avec difficulté. 11 y a dans l'inscription comme une i-éserve prudente impost'e par un(3 autorité supérieure. On sent r[ue c'est une nouveauté. L'Église, qui comprend la haute signification des images, leur utilité pour les âmes, et les accueille avec faveur dans les catacombes, semble hésiter devant une statue, par crainte de scandaliser les faibles et de les induire en tentation. Pour éviter tdute équivoque, tout en affirmant sa doctrine sur les saintes images, elle prévient les fidèles, en gravant au bas de la statue du prince des Apôtres : « Ce n'est pas moi qu'il faut regarder, mais le Verbe de Dieu. »
Telle est, d'après Bartolini, la genèse de la statue de saint Pierie. Voici maintenant la suite de son histoire. Pour être complet, nous ne la séparons pas de celle d'Hippolyle.
La statue de saint Pierre resta dans le palais impérial jusqu'à la chute de Philippe. Arrivé à l'empire par le glaive, Philippe succomba par le glaive. Vaincu et tué sous les murs de Vérone en 249, il laissait un fils jeune encore, chrétien comme lui, mais, grAce aux exemples et aux leç<ins de sa mère, plus ferme dans sa foi et plus élevé de c<u'actère. Los prétoriens regorgèrent, et Décius fut maître de l'empire. Qu'adviut-il d'Otacilia Sévéra et de ses deux statues?
Sur la via Portuensis, au sixième mille de Rome, se ti'ouve une Gita-
' Orig. c. V. V, '250.
574 SAlNT-PIElUiE DE ROME
combe creusée dans le terrain occupé autrefois par la communauté des frères Arvales, qui desservaient le temple de la déesse Dia. Elle porte le nom de catacombe de Generosa ad sextum Philippi ou super Philippi. Ce nom singulier a mis en déroute toute l'armée des archéologues anciens et modernes. M. de Rossi lui-même, qui a retrouvé la catacombe, parcouru ses ruines, déchiffré ses épitaphes, reconnu ses martyrs, n'a pu en donner une explication satisfaisante'. Sa proiiosition, — car il n'affirme pas, — reste craintive; on sent que son terrain n'est pas sûr. Or, en étudiant l'histoire comparative de la statue de saint Pierre et de celle de saint Hippolyte, nous avons été frappé de certains détails qui jetteront peut-être une lumière sur l'origine de la catacombe de Generosa ad sextum Philippi, sans nous éloigner de notre sujet.
Trois chefs d'indices, — nous n'osons pas dire trois chefs de preuves, — nous servent de jalons directifs : le terrain occupé par la catacombe , le nom ad sextum Philippi, et une épitaphe au nom d'une Otacilia.
Le terrain touche au temple de la déesse Dia; il faisait partie, sans nul doute, des possessions des frères Arvales, dont le bois sacré entourait le temple. Les frères Arvales étaient un collège de prêtres institué par Romulus pour offrir des sacrifices en faveur des biens de la terre. Sa nourrice leur donna comme insignes une couronne d'épis et des bandelettes de couleur blanche'. Ils étaient douze. L'empereur faisait fonction de souverain pontife. Ils eurent la bonne inspiration de graver sur des tables de marbre les actes principaux, et quelquefois très futiles, de leur ministère. Plusieurs de ces tables ont été retrouvées : ce qui permet de les suivre à travers l'histoire et d'assigner une date certaine à leur extinction. Voici ce qu'écrit à ce sujet M. de Rossi : « Les fragments des tables de marbre sur lesquels sont inscrits les actes du collège des Arvales étaient tous, à l'époque où Marini les livra au public, circonscrits dans la période de temps qui va du commencement de l'empire à Gordien, et se ferme en l'année 238. Marini espérait que la suite de ces tables, encore ignorée, serait un jour mise en lumière. Je fis observer toutefois que le dernier empereur dont on connaisse une base de statue dédiée avec le titre Fratri Arvali est Gordien ; que le dernier écrivain qui fasse mention des frères Arvales est Minutius Félix, contemporain de Gordien; que depuis Gordien aucun magistrat romain n'ajoute le sacerdoce arvalique à rénumération de ses titres. D'une coïncidence si remarquable, je tirais la conclusion suivante : la cessation de tout souvenir des Arvales à l'époque où finit le règne de Gordien ne peut être l'ellet du hasard; elle démontre
' Cf. Homu foUcn-., III, p. (148, et liiiUet. Avch. crist., :iii. ISOli, p. 45. ^ Pliu. Hiat. nutur. XVllI, ii. — Aulu-GcU. Noct. Allie, lib. VI, vu.