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CHAPITRE PREMIER

Trois siècles à peine nous séparent du pieux personnage auquel le Saint-Siège a, en 1898, décerné les suprêmes honneurs de la canonisation. Plus que jamais, on peut répéter de Pierre Fourier ce que Bourdaloue disait de François de Sales : « C'est ici un saint de nos jours... dont les exemples encore vivants ont je ne sais quoi de vif qui nous anime et nous touche ».

Pourtant sa figure, telle qu'elle nous a été transmise par ses premiers historiens, n'a rien de moderne. A le considérer des yeux de l'esprit, il nous semble par certains côtés fort en arrière du dixseptième siècle dans la perspective de l'histoire. Bon nombre de traits de sa vie font songer à saint Bernard, à saint François d'Assise, aux fondateurs ou réformateurs d'ordres religieux qui ont illustré

le moyen âge. .\insl lont voulu ses disciples, qui recherchaient pour lui plutôt la gloire du bienheureux que la réputation devant le monde.

Parmi eux, le Père Bedel a donné le ton à toute une famille de biographes. Il a imprimé son livre, dédié « à la Rovne mère de Jésus », cinq ans après la mort de son maître spirituel, en i645. Dans la première partie, il relève d'après ses souvenirs personnels et les récits de témoins oculaires les épisodes principaux de la vie de Fourier; dans la seconde, qualifiant chacun de ses chapitres par une vertu, il s'ingénie à montrer en Fourier le modèle de toutes. C'est un historiographe qui couronne son souverain, un moine qui exalte le fondateur de sa congrégation avec une partialité naïve, faite de tendresse et d'admiration ; il rede^■ient enfant en pensant à lui. Assurément il est sincère, informé de première main sur certains points, et de plus il manie avec une aisance instinctive cette langue naïve et savoureuse de la première moitié du dix-septième siècle dont le charme ne saurait être ni défini ni nié. D'autre part, il a tu ou atténué volontairement certains faits et n'a point osé par prudence, sonlivTC étant imprimé à Paris, dire tout ce qu'il savait. L'humble écrivain sentait suspendue sur lui cette main des censeurs français si prompte depuis à supprimer dans les écrits du Prémontré Hugo ou du Bénédictin Calmet tout ce qui semblait favorable à l'indépendance lorraine et aux « droits du roy ». Enfin il n'a recouru qu'in-

cidemment, comme par hasard, aux documents authentiques, essentiels, je veux dire à la correspondance et aux écrits divers de Fourier. Il s'est laissé envelopper et étourdir par les bruits de la tradition populaire qui montaient confusément autour de lui. Parmi les traits qu'il a recueillis pêle-mêle, la plupart sont extraordinaires, quelques-uns touchants, d'autres bizarres ou puérils. Il s'est même attaché à faire ressortir ceux qu'il ne croyait pas de nature à être imités de tous et qui aujourd'hui étonnent le lecteur mondain plus qu'ils ne l'édifient. Il a reg-ardé, non vers le dehors, vers la société politique et séculière, mais vers le cloître et le jardin fermé où il avait vu fleurir, dans une ombre volontaire, les vertus monastiques de son modèle. Son livre est un mémoire en vue d'une enquête canonique, et non une étude historique complète.

On pourrait en dire à peu près autant de ses confrères et émules le Père Piart, le Père Priant, le Père d'Hangest (i), qui travaillaient plutôt pour les congrégations romaines que pour le public et ont dessiné avec amour une image de dévotion au-

(i) L'ouvrage de Piart est resté manuscrit (Bibliothèque de Nancy). Cehii de d'Hangest a été publié en partie sous ce titre : Vesprit du B. P. Fourier, 1767, 2 vol. (Le second volume contient un choix des lettres du saint.) Priant n'a fait que rééditer Bedel, en le retouchant. A citer encore les Fies écrites, d'après Bedel, par la Bénédictine Bouette de Blémur (1678), le chanoine Gallet (de Besançon) (1730).

lant qu'un portrait authentique. Ils ont cependant préparé , par certaines parties de leurs travaux , l'œuvre de critique historique et de patience toute bénédictine accomplie de nos jours par le Père Rogie. Ce religieux, qui est comme eux un fils spirituel de Fourier, s'est imposé une double lâche. II a d'abord rassemblé, en dix gros volumes , autographiés à petit nombre, tous les écrits du saint, ses lettres, qui constituent la source par excellence de sa biographie, puis ses constitutions et règles religieuses, et enfin ses opuscules de circonstance, sermons, méditations, exercices spirituels. Il a ensuite publié, d'après ces documents et les dépositions contenues dans les^cta beatificationis, un tableau chronologique de la vie de Fourier en trois volumes, où il rectifie chemin faisant bon nombre d'erreurs, de faits ou de dates, commises par ses prédécesseurs

Déjà avant lui, Edouard de Bazelaire (1846), l'abbé Chapia (i85o), MM. de Besancenet (1864) et de Lambel (1868), la vicomtesse de Flavigny (i8j3), dans des études d'ensemble, l'abbé Deblave dans des dissertations substantielles sur des points spéciaux, avaient fait ressortir la place importante que Pierre Fourier, par le seul ascendant de s;i vertu, avait tenue au milieu de son pays et de son temps. Aujourd'hui le curé de Mattaincourt se montre, non plus seulement comme au frontispice illustré du livre de Bedel, h genoux sur des nuages avec une colombe planant sur sa tète, et

présentant à Dieu le Père, à Jésus-Christ et à la Sainte Vierge le double groupe des religieuses de Notre-Dame et des Chanoines de Notre-Sauveur agenouillés; il apparaît aussi sous son côté humain et social, au milieu de ces chrétiens de toute condition qui ont bénéficié de son zèle apostolique, de son expérience consommée, de sa générosité inépuisable. Certaines parties de sa vie publique resteront toujours obscures, car sa correspondance, telle qu'on la possède, ne témoigne que pour la seconde partie de sa carrière et a trait presque exclusivement à ses fondations religieuses. Néanmoins, de l'ensemble des renseignements épars dans ses lettres ou transmis par ses contemporains il résulte qu'il a été, au service de la Lorraine et de ses ducs, un fidèle sujet et citoyen, comme Jeanne de Domremy avait été la bonne Lorraine au service de la France. C'est au bénéfice de la cité terrestre où il habitait que ce disciple de saint Augustin a travaillé pour la cité de Dieu, et il a souffert jusqu'à la mort de leurs communes épreuves.

Assurément la sainteté, quand elle a pris forme humaine, est par elle-même une puissance que tout homme sincère, la rencontrant sur son chemin, reconnaîtra sans résister et dont la trace lumineuse ne se perdra plus jamais pour lui. S'ensuit-il qu'il faille souscrire à la définition étroite, tant soit peu janséniste, acceptée par nos pères, à savoir que les saints sont avant tout des hommes sino-uliers.

n'ayant été tels que parce qu'ils n'ont pas ressemblé aux autres hommes (i)? Les considérer ainsi, sans cesse suspendus entre le monde où s'agite le commun des créatures et celui qui les attend toutes, ce n'est pas les connaître. Fourier lui-même nous dira mieux leur véritable caractère, les qualifiant bien de passants sur cette terre, mais ajoutant qu'il « est bon de les regarder quand ils passent pour reconnaître comment, au travers des misères humaines , ils se sont fait un passage a la gloire qui ne périt point ». C'était affirmer qu'un saint n'a de raison d'être, au point de vue humain, que par les exemples qu'il laisse, car, au point de vue chrétien, qu'importe ce titre, dans la bouche des hommes, à celui qui jouit de la gloire céleste et de la félicité éternelle? Pierre Fourier a ce mérite incontestable d'avoir conquis son empire sur ses contemporains, il y a trois siècles, par des qualités et des vertus dont notre âge peut lui demander utilement la leçon; ce sont, entre autres, l'espritde sacrifice, le dévouement désintéressé à la jeunesse, la fidélité généreuse à la patrie. Sous cette triple auréole il nous apparaîtrait encore, quand même il ne figurerait pas dans les catalogues officiels de l'Eglise romaine, comme l'émule des grands saints primitifs, de ceux que la voix populaire a proclamés tels et qui demeurent par leur vie, leurs œuvres, leur influence, les modèles de tous.

(i) Massillon^ Sermon sur le petit nombre des élus.

Au milieu des luttes politiques et religieuses du seizième siècle, l'Eglise catholique proposa un double but à l'action de ses prêtres et de ses fidèles : la résistance aux ennemis de l'ordre social chrétien tel que le moyen âge l'avait constitué, la réforme des mœurs et de la discipline ecclésiastiques selon l'esprit et les décrets du concile général de Trente. Elle avait perdu tout le nord de l'Europe, et le centre lui était vivement disputé par les luthériens et les huguenots. Demeurée très forte dans le sud, en Italie, où siégeait le Pontife romain, en Espagne où résidait le principal successeur de Charles-Quint, elle trouva en outre des appuis solides parmi ces petites nations encore indépendantes répandues le long des Alpes, du Jura, des Vosges et de ces fleuves, tributaires de la mer du Nord, qui séparaient les Allemagnes du royaume de France. Sur cette ligne de défense, la Lorrainereliait les Pays-Cas espagnols à la Comté, aux Cantons suisses catholiques, aux domaines de la maison de Savoie.

Entre la Meuse et les Vosges vivait alors un peuple héritier, sur son territoire restreint, des traditions de l'Austrasie et de la Lotharingie, très fier de son indépendance lentement conquise sur les empereurs germaniques et consacrée par la défaite et la mort, sous les murs de Nancy, du dernier « grand-duc d'Occident ». 11 se montrait non moins ferme, en face des novateurs saxons ou genevois, dans les croyances prêchées à ses pères par saint Mansuv, saint Epvre, saint Sigisbert, saint Arnulfe, et solide-

ment enracinées autour de ses évêchés, INIetz, Toul et Verdun, de ses abbayes d'Augustins, de Bénédictins et de Prémontrés, de ses sanctuaires populaires, Saint-Nicolas de Port, Notre-Dame de Bon Secours, Notre-Dame de Sion. Ce fut dans l'Europe entière, avouent les écrivains calvinistes, le pays « où Dieu avait le moins répandu ses grâces spirituelles » et, à un moment opportun, il devint un boulevard h deux faces, contrôles luthériens allemands, contre les huguenots et les politiques français. Godefroy de Bouillon avait porté le titre de duc de Basse-Lorraine; l'esprit qui avait animé et conduit en Terre Sainte le premier et le plus illustre des croisés devait inspirer encore au dix-septième siècle deux de ses compatriotes, Mercœur et le duc Charles V, les derniers héros de la chrétienté sur le Danube. Au siècle précédent, ce même esprit arma sur place le prince et ses sujets contre les partisans du « pur Evangile »; le duc Antoine arrêta et écrasa les Rustauds d'Alsace au pied des Vosges et plus tard ses cadets, les Guises, devinrent en France les tuteurs des derniers Valois et les héros delà Sainte Ligue. Il y eut un prétendant lorrain, comme il v avait un prétendant espagnol et un prétendant piémontais, au trône de saint Louis.

L'ère des guerres, dites de religion, terminée, la Lorraine prit également une part importante à l'œuvre de la contre-ré formation catholique. Toutes les œuvres de la charité chrétienne y eurent,

FOURIER ET SES BIOGRAPHES. — JEUNESSE. g

dans les nouvelles congrégations de femmes, leur développement particulier, avec les Filles de Notre- Dame vouées à l'enseignement, les Filles de Saint- Charles émules des Filles de la Charité françaises, les religieuses du Refuge sous Elisabeth de Ranfaing, les Bénédictines du Saint-Sacrement dues a Catherine de Bar; mais nul ne personnifia pluscomplètement le génie propre et la foi traditionnelle de cette petite nation pendant les quarante premières années du dix-septième siècle que le « Saint Père » de Mattaincourt, ainsi que l'appellent ses compatriotes. L'inscription dont on a gratifié, cent ans après lui, le grand Bénédictin Dom Calmet ; Patria Lotharus, religione christianus, qualifie exactement son esprit et sa vie.

Pierre Fourier naquit dans le diocèse de Toul, à Mirecourt, chef-lieu du bailliage de la Vosge, le 3o novembre i565. Son aïeul était un riche paysan des environs ; son père, laissant à un frère aîné les terres de la famille, vint s'établir à la ville, s'y adonna au commerce et y devint un personnage notable. Pierre était le premier-né de quatre enfants. Comme les rois sont rois dès le berceau, dit son vieil historien, il était déjà sage et saint dans les menus passe-temps de son enfance. On le destinait à l'Eglise, et il correspondit aux vœux de ses parents par sa piété précoce et expansive. Dans la maison paternelle il jouait au prêtre ou au prédicateur comme d'autres jouent au soldat, et sa voca-

lion, cultivée avec soin, s'aflermit lorsqu'à l'âge de treize ans (octobre i^jg) il alla achever ses études à Pont-a-!Mousson.

Celle petite ville du Barrois, voisine de Nancy, la capitale politique du pays, située à vingt lieues de Mirecourt, partagée entre les diocèses de Metz et de Toul, allait être pour toute la région le foyer de la vie reliirieuse et intellectuelle. Le duc Charles III et son oncle le cardinal de Lorraine, légat du Saint- Siè^e dans les Trois-Évêchés, venaient d'v fonder (i5j2}, pour la défense de la tradition catholique contre le protestantisme, une Université où, plus favorisée qu'en France, la Compagnie de Jésus était maîtresse souveraine de l'enseignement et des grades. Cet établissement, flanqué d'un collège placé sous la même direction, fut à ses débuts très prospère. On y compta un moment près de cent professeurs et de deux mille élèves. L'Ecossais Barclay et le Toulousain Grégoire y enseignaientle droit; d'autres, Lorrains ou étrangers, la médecine, lesJésuites se réservant la théologie et les arts (rhétorique, philosophie, etc.). Les princes de la maison ducale venaient s'y instruire à côté de jeunes gens appartenant aux contrées les plus éloignées de la chrétienté. Cette foule bigarrée n'offrait pas exclusivement à la catholicité des exemples de vertu et de paix. Entre Jésuites et juristes des conflits parfois futiles, qui témoignaient de l'antagonisme éternel entre l'esprit ecclésiastique et l'esprit laïque, perpétuaient l'agitation dans le corps enseignant; et, sur

les mœurs de la jeunesse scolaire, le P. Abram, dans son Histoire de V Université, a laissé des détails qui ne sont rien moins qu'édifiants. L'unité de la foi, planant sur les défaillances individuelles, couvrait ou faisait oublier ces misères.

Tel était le milieu où Fourier, pour l'éducation de son esprit et de son âme, passa en deux fois treize années.

De iS^g à i585, logé dans la maison d'un bourgeois, il étudia, selon les programmes des Jésuites, d'abord les lettres anciennes, puis la philosophie. Le P. Sirmond, un des futurs maîtres de l'érudition religieuse et française au dix-septième siècle, fut un de ses professeurs. Le jeune Lorrain vécut alors, par son travail intellectuel, sous les lois de cette seconde Renaissance qui prétendait, selon l'esprit de la contre-réformation catholique, corriger la première, se refusait à adorer les anciens, mais continuait à les aimer. Cicéron lui devint familier, à tel point qu'il l'a invoqué un jour, en compagnie de la déesse Gérés, pour justifier, par une citation inattendue des Verrines, la clôture absolue de ses religieuses. Dans telle ou telle de ses lettres ou de ses œuvres spirituelles, on relève, à côté de passages empruntés aux Pères de l'Église, des citations ou des réminiscences des prosateurs et des poètes de l'antiquité profane. Il étudiale grec à fond, jusqu'à arriver aie parler comme sa langue naturelle.

Il prit même goût aux minuties et aux puérilités de la nouvelle scolastique littéraire et pénétra les

secrets de la métrique des anciens. Nous n'avons plus, il est vrai, les « belles épigrammes » trouvées dans ses papiers après sa mort, en d'autres termes les compliments ingénieux qu'il lui arriva de versifier en l'honneur de tel ou tel prélat dont il voulait concilier les bonnes grâces à ses entreprises. Toutefois il est resté de lui, sous la forme d'un vers iambique, une énigme latine que le P. Sirmond fit afficher dans les classes et qui demeura célèbre parmi les rhétoriciens de l'époque, car elle reproduisait les mêmes mots, qu'on l'épelât de droite à gauche ou de gauche à droite, ou de la lettre qui en formait le centre à chacune des deux extrémités. Lui-même qualifiait plus tard ce jeu d'esprit avec un dédain qui n'excluait pas une certaine complaisance pour ce souvenir de jeunesse, car il aimait ces tours de force et on lui attribue l'ingénieuse anagramme de son nom [Petriis Foiaùe?' — Pro Jesu fertur). En philosophie, il s'attacha docilement au maître traditionnel Aristote, au point de pouvoir encore, quarante ans plus tard, exposer imperturbablement et sans les avoir revus, les principes de sa logique, de sa phvsique et de sa métaphvsique. Tout ce qui était offert à sa curiosité juvénile relevait, dans sa gloire passagère, la nation lorraine, fille et servante de l'Eglise catholique. S'il entendit bien parler de la France, ce ne fut pas de celle qui attendait Henri IV, mais de celle qui avait reçu du Ciel les Guises dans le présent et Jeanne d'Arc dans le passé. Sans doute il vit représenter (i58o) cer-

taine tragédie latine, œuvre du P. Fronton du Duc, où sa compatriote des bords de la Meuse était exaltée dans sa mission divine et protectrice du royaume très chrétien.

Cet esprit, mûri de bonne heure, habita de bonne heure aussi le corps d'un ascète. Le jeune Fourier avait, dit Bedel, une taille richement haute et puissante à proportion, le nez un peu aquilin, les yeux bien taillés et un visage également parsemé de lis et de roses. Il était donc beau comme l'avait été saint Bernard, comme l'était François de Sales, son condisciple de Padoue. A leur exemple, plus ferme que Joseph dans l'Ecriture, il écarta, sans même lui laisser un pan de son manteau, l'éternelle tentatrice qui le guettait au passage Bien plus, il introduisit dans sa vie scolaire les habitudes de la vie monastique, usant, pour dompter son tempérament de feu, de la discipline et du cilice, s'imposant des privations de sommeil et de nourriture, à tel point que son père, averti par les Jésuites de ses macérations, fit exprès et inutilement le voyage de Pont-à-Mousson pour le reprendre à cet égard.

Sa passion pour les pénitences corporelles ne fera que croître avec les années; elle s'exaltera sous la menace ou le poids des épreuves infligées par la mystérieuse Providence à ceux qu'elle aime. Ses fils spirituels se croiront obligés de lui donner un curateur chargé de tempérer sa ferveur meurtrière contre lui-même. Un judicieux écrivain de nos

jours a pu écrire que a sous certains aspects, par exemple l'austérité et l'humilité, notre siècle, qui n'est pas saint, nel'acceptera jamais volontiers (i) ». Cela est vrai; certaines mortifications de sa vieillesse répugnent avec raison à notre délicatesse et, à supposer même que les faits relatifs h ces vertus dont parlent les témoins de sa vie soient tous authentiques, il faut en oublier le détail pour voir dans l'ensemble l'expression d'un sentiment unique et tout-puissant en lui : le désir de s'anéantir jusqu'à la mort exclusivement et ne laisser survivre de soi que le strict nécessaire au service de Dieu et du prochain. En ces temps-là, les défenseurs militants du catholicisme mettaient à châtier leurs corps, à renouveler les pratiques chères aux siècles précédents la même ardeur que les protestants à discuter sur les textes, à prêcher la loi sans les œuvres. Tous les directeurs de conscience d'alors, même ceux réputés les plus indulgents, recommandent sous sa forme violente, sanglante, la pénitence, non seulement aux personnes consacrées à Dieu, mais aux gens du monde.

Depuis, on a vu tel religieux du dix-neuvième siècle, un Lacordaire par exemple, réformateur d'ordre et instituteur de la jeunesse comme Fourier, qui, dans le secret du cloître divulgué par un de ses disciples (le P.Chocarne), a poussé jusqu'à la

(i) L'abbé Déblaye, Examen... de l'Histoire du B. P. Fourier par Barthélémy de Bcaurcgard.

« folie de la croix » ses austérités volontaires, étonnantes même pour ses fervents admirateurs. De nos jours, on a proclamé, en dehors du christianisme, la religion de la souffrance humaine; mais ses adeptes n'en connaissent qu'une face, celle qui représente la pitié pour les malheurs physiques d'autrui. Les chrétiens d'autrefois savaient la pratiquer tout entière, car ils étaient persuadés de la solidarité cachée qui unit les douleurs d'un Dieu sauveur et celles de la créature déchue et, dans la somme de souffrances qui pèse sur l'humanité ils prenaient spontanément et généreusement plus que leur part, afin de diminuer celle de leurs frères.

Impitoyable envers lui-même, Fourier sut toujours, en face des autres, faire preuve de modération, d'indulgence, de courtoisie. A côté de l'hommage rendu aux principes, il n'oubliait jamais le compte à tenir des circonstances. Telle était la politique du temps, au moins la politique triomphante avec notre Henri IV; telle aussi la religion représentée par des apôtres comme François de Sales, qui recommande d'agir « petit à petit, lentement, comme font les anges », et, comme Fourier, qui répète : « Doucement, doucement, doucement », et a pris pour devise ce mot de saint Ambroise : Ne nuire à personne, être utile à tous.

A cette charité s'unissait à l'occasion, ainsi que chez saint François d'Assise, une tendresse débordante et naïve pour les êtres inférieurs de la création. « Il avait tant pitié des pauvres oisillons cap-

tifs que, s'ils étaient ou surpris dans leurs nids ou tombés par quelque accident entre les mains d'un religieux ou domestique, il les faisait mettre en liberté sans leur faire aucun tort et, lorsqu'en hiver la terre, comme une rude marâtre, les menaçait de famine, couvrant de neige leurs petites provisions, il les secourait par une grande bonté, leur faisant tous les jours jeter quelques grains, et prenant garde depuis sa fenêtre si on s'en acquittait et s'ils avaient leur prébende. Etant malade, il ne voulait pas qu'on chassât les mouches de sa chambre. Son garçon lui faisant fête d'un lièvre, qu'il avait pris avec un chien de la maison champêtre où il était pour lors, il le chassa lui-même de sa chambre, tout fâché d'une telle cruauté. Voyant une souris entre les pattes du chat, sa douceur en était blessée, et il courait pour lui sauver la vie (i) ».

S'il l'eût voulu, l'écolier de Pont-à-Mousson eût facilement trouvé des appuis pour s'avancer dans le monde. Sa famille, par suite de circonstances inattendues, prenait rang à la cour de Nancv. Son père, devenu veuf en i582, se remaria bientôt après avec ^Michelle Guérin, jadis nourrice d'une fille du duc Charles III; cette princesse, devenue grande-duchesse de Toscane, confia à l'ancien marchand de Mirecourt l'administration de

(i) Bedel. Ce passage témoigne pour une époque postérieure à la jeunesse du saint, mais le trait de caractère qu'il révèle a dû être toujours plus ou moins marqué.

ses biens en Lorraine, et lui fit conférer en 1591 des lettres d'anoblissement. Pierre Fourier ne se prévalut point alors et ne devait jamais se prévaloir dans son intérêt personnel d'une noblesse dont il était l'héritier légal ni des faveurs accordées aux siens. Néanmoins cette élévation de sa famille devait plus lard, jointe au prestige de ses éminentes vertus, faciliter ses entreprises et accroître son influence en Lorraine.

Dès l'enfance il avait été attiré vers la vie ecclésiastique ; jeune homme, il aspira à la vie religieuse proprement dite. Le mouvement de réforme en pleine activité dans l'Eglise catholique, succédant au mouvement de la Renaissance qui avait tendu h la perfection esthétique, exaltait, chez les peuples demeurés fidèles au Saint-Siège, le sentiment de la perfection évangélique tel que l'avaient connu les premiers temps du moyen âge; de là le rajeunissement des congrégations et la fréquence des vocations monastiques. L'élève des Jésuites, entraîné dans cette voie par sa ferveur précoce, trouva pour guide un de ses parents devenu un de ses maîtres, le P. Jean Fourier. Ce religieux, son cousin germain, était une des lumières de l'Université; il avait vécu en France et en Italie, et il devait bien mériter des lettres comme de la religion en décidant saint François de Sales a. ipuhlierV Introduction à la çie décote. Rien ne permet d'affirmer, tout fait supposer que Pierre fut sollicité vivement et habilement, comme l'étaient les élèves de choix, d'entrer au noviciat de

la Compagnie. Lui-même ne s'est jamais expliqué à ce sujet, mais il s'est demandé un jour, du ton d'un homme qui avait passé par de semblables épreuves, comment deux de ses meilleurs disciples avaient pu échapper aux mains de ses anciens maîtres (i).

Il devait être une recrue d'autant meilleure, qu'il avait révélé, dès le temps où il commençait ses études philosophiques, une seconde vocation restée en lui toute sa vie inséparable de la première, celle d'éducateur de la jeunesse. Dans la maison qu'il habitait en compagnie d'autres jeunes gens, il devint le répétiteur et le surveillant de plusieurs de ses condisciples appartenant à de nobles familles lorraines. Sa sagesse précoce l'avait sans doute désigné à l'attention des parents et il dirigea les enfants avec une autorité au-dessus de son âge, rabaissant leur amour-propre en leur rappelant que vertu passait noblesse, puis le relevant avec cet autre précepte que mensonge impliquait pis que roture. Ses élèves, paraît-il, essayèrent plus d'une fois de prendre en faute celui qu'on saluait déjà du nom de saint; un d'eux a témoigné qu'ils ne purent jamais y parvenir.

Au lieu d'entrer dans l'ordre enseignant par excellence, Fourier, à l'âge de vingt ans, se choisit un lieu de retraite à l'abbave de Chaumouzev, habitée par les chanoines réguliers de Saint-Augus-

(i) Lettre du ii mai 1620, cile'e par l'abbé 3Î\ktin, clans sa monographie de l'Université' de Pont-à-^Iousson.

tin. Celte con<jréiîatlon faisait remonter ses oriijines aux premiers temps du christianisme; ses membres se disaient filialement issus des clercs groupés autour des successeurs des apôtres et vivant en commun, sous le même toit, tout en exerçant les fonctions pastorales. Leur règle, empruntée à divers passages des œuvres de saint Augustin , les plaçait sous le patronage de ce Père de l'Eglise. Au milieu du moyen âge, la distinction entre le clergé séculier et le clergé régulier s'étant nettement affirmée, les chanoines réguliers, sans être exclus du ministère paroissial, devinrent des membres de la grande famille monastique. Les plus célèbres de leurs groupements furent celui des Prémontrés, formé par saint Norbert dans la région rhénane, et celui de Paris, placé sous le patronage de saint Victor. En Lorraine, huit abbayes de chanoines

réffuliers furent fondées à la fin du onzième et au

commencement du douzième siècle, absolument indépendantes les unes des autres, unies seulement par les liens de la règle commune.

Quatre cents ans après, leurs habitants n'étaient plus réguliers que de nom. Les chanoines de Chaumouzey qui ne desservaient pas de paroisses \ivaient dans leur monastère comme dans une hôtellerie où chacun d'eux était entretenu par une part déterminée de la mense conventuelle. Leurs exercices de piété se bornaient à la récitation plus ou moins machinale de l'office divin; les banales et futiles distractions des oisifs, telles que la chasse

ou le jeu, prenaient le reste de leur vie. Ils recevaient des novices , mais les considéraient moins comme des successeurs à instruire et à former que comme des serviteurs payant d'avance, par leur docilité dans de bas emplois, le privilège de devenir maîtres un jour.

L'entrée du pieux élève des Jésuites dans une semblable communauté n'avait point pour cause son peu de goût pour une Compagnie à laquelle il n'a jamais témoigné que déférence et respect; elle n'impliquait pas non plus les vues qu'on lui a supposées depuis sur la réforme possible, opérée par ses mains, de la congrégation. On a rappelé qu'il avait eu pour condisciples a Pont-à-Mousson Didier de la Cour et Servais de Lairuels, devenus depuis en Lorraine, l'unie réformateur des Bénédictins, l'autre celui des Prémonlrés, et l'on a cru qu'il avait puisé dans leurs entretiens l'idée de travailler de son côté au rajeunissement de la vie monastique autour d'eux; qu'en conséquence, sachant leur part faite d'avance, il s'était attribué la sienne en entrant aux chanoines réguliers. C'est lui supposer des desseins conçus h longue échéance, qui n'entrent pas dans son caractère. On a dit encore qu'il voulut, par sa vie au milieu de confrères indignes de lui, rendre plus pénibles et plus méritoires ses exercices de pénitence. ?s 'est-il pas aussi probable qu'en se retirant à Chaumouzev, c'est-à-dire dans son bailliage, h quatre lieuesdeMirecourt, sous la direction de son compatriote le Père François Paticler,

il satisfit tout simplement son désir de servir Dieu là où Dieu l'avait placé, dans son pays? Cette ambition zélatrice qui ignore les frontières et qui remplissait l'âme des soldats de saint Ignace n'était à aucun degré la sienne. Plus tard les circonstances l'obligèrent à changer de demeure et d'occupations. Il est néanmoins remarquable qu'aujourd'hui il soit presque nécessaire de prendre une carte du vieux duché de Lorraine et de ne pas la quitter des yeux, si l'on veut suivre Fourier dans les étapes de sa vie sacerdotale et monastique et fixer les traces successives de son action sur ses contemporains.

Le nouveau religieux fit à Chaumouzey un premier séjour de quatre ans environ (i 585- 1389). A la fin de i586, il prononça ses vœux de pauvreté, chasteté, obéissance. Deux ans après, il alla recevoir le sous-diaconat et le diaconat dans l'église métropolitaine de Trêves (le siège de Toul était alors vacant) et, le 25 février i5Sg, il y fut ordonné prêtre. Le 24 juin, jour de la Saint-Jean-Baptiste, il célébra sa première messe.

Une seconde période d'études, de six années, commence alors pour lui à Pont-à-Mousson, celle où il se rendit maître de toutes les difficultés et subtilités du droit civil, du droit canon, de la théologie proprement dite. Plus tard, dit-on, il évitait par humilité de parler de ses succès universitaires et rappelait tout au plus qu'il avait passé au collège, « en quatrième » . On ignore s'il reçutles titres de licencié et de docteur. En revanche, on sait que les séances

publiques où il devait, selon l'usage du temps, argumenter contre ses condisciples, étaient des événements pour la jeunesse studieuse et pour lui des triomphes attestés par le silence attentif et admiratif de ses nombreux auditeurs. La suite de sa vie montre en lui un homme d'affaires aussi versé dans la connaissance des lois que dans celle du cœur humain, de plus un homme d'église nourri de la moelle des Pères, les citant volontiers et de l'abondance du cœur. Jeune, il avait déjà la réputation de savoir par cœur la Somme de saint Thomas. Comme son illustre contemporain l'évêque de Genève, il s'était tracé de bonne heure un règlement de vie ; cette pièce qui semble, dans l'état où elle nous est parvenue, antérieure par certaines parties, postérieure par d'autres à son ordination, contient la liste des auteurs sacrés dont il faisait sa lecture quotidienne. Saint Bernard et Ludolphe le Chartreux y représentent le moyen âge, Clichtoue, Louis de Grenade et Canisius les générations qui ont immédiatement précédé la sienne.

Pendant les derniers temps de son séjour à l'Université lorraine (mai-août iSgS), il fut, grâce à son cousin le jésuite, attaché à titre auxiliaire à la paroisse Saint-Martin-le-Vieux et y fit l'apprentissage du ministère paroissial. Puis on le retrouve les deux années suivantes à Chauraouzey, redevenu, en un sens qui l'honore, un objet de scandale pour les religieux dégénérés qui l'entourent. Il vit

selon la règle; cela suffit à le rendre, par sa seule conduite, le censeur permanent et incommode de ses confrères. Au dehors, des projets de réforme de la congrégation, comme nous le verrons plus loin, sont agités ; Fourier en est regardé, non sans raison, comme un des principaux instigateurs, et on lui prodigue les moqueries, les tracasseries de toute espèce. On va, — tant les mauvaises passions s'exaltent parfois aussi vivement que les bons sentiments dans l'enceinte fermée d'un cloître, — jusqu'à tenter de se débarrasser de lui en l'empoisonnant. Ce procédé avait été employé contre saint Bruno, et nous le voyons au dix-septième siècle renouvelé contre Marie de Beauvilliers, l'abbesse de Montmartre, et en Lorraine même contre Servais de Lairuels. Du moins le prieur François Paticier, qui estimait Fourier à sa valeur, lui rendit justice en l'investissant de deux charges, celle de pitancier ou économe du monastère et celle d'administrateur de la paroisse de Chaumouzey. Fourier trouva ainsi à mettre ses qualités et son zèle au service du prochain jusqu'au moment où il put échapper à l'hostilité de ses confrères en s'isolant dans une cure du voisinage.

A ce moment commence véritablement sa \ie publique. Il avait trente-deux ans.

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