CHAPITRE II
Mattaincourt, village d'environ un millier d'âmes, voisin de Mirecourt, sur les bords du Madon, est aujourd'hui célèbre dans l'histoire ecclésiastique. Tout y parle de Pierre Fourier : l'élégante église gothique, à flèche élancée, dont la nef abrite sa tombe; la chambre haute où il habitait et dont l'alcôve a été transformée en sanctuaire; la petite île qui garde sa statue de bronze assise sur un bloc de rocailles, et où chaque année on allume la hure traditionnelle en son honneur; la chapelle bâtie au delà, sur une éminence où il aimait à venir s'asseoir et contempler en priant le champ de son travail quotidien, et, plus que tout cela, le culte empressé qui entoure ses reliques et protège sa mémoire. Les pèlerins sont venus et viennent encore en grand nombre baiser la pierre commémorative de son ancienne sépulture; ils ont couvert d'ex-voto significatifs les murs de la chapelle où il repose.
Il y ajuste trois cents ans, lorsque Fourier fit son entrée h lAIattain court, c'était déjà .un bourg prospère par son industrie et son commerce. Ses habitants, comme aujourd'hui ceux de certains villages des Hautes- Vosges, se livraient au travail sédentaire, à la fabrication des draps et des dentelles autant qu'à la culture des champs. Ils entretenaient des relations d'affaires au loin, avec la France, les Pays-Bas, Genève et l'Italie. Mattaincourt n'était pas, comme le disaient en ce temps de foi ardente les catholiques lorrains, un foyer de calvinisme; ses notables n'avaient point expressément cédé à la propagande secrète de leurs correspondants hérétiques; néanmoins, dominés par le souci constant de leurs intérêts matériels, ils étaient devenus très négligents en fait de pratiques religieuses et leur église, sinon aux jours de grandes fêtes, ne recevait plus qu'un nombre restreint de fidèles.
Ce bénéfice, à la collation des chanoines de la collégiale voisine d'Hausson ville, était donc médiocre et impliquait en outre la desserte du hameau voisin d'Hymont. Toutefois le titulaire, y jouissant des droits de basse et de moyenne justice, était assuré d'exercer, d'une façon ou d'une autre, une certaine influence sur ses ouailles, et il pouvait espérer en tout cas une existence tranquille, à condition de se contenter d'un maigre revenu et de laisser autour de lui chacun vivre à sa guise.
En même temps que cette cure, deux autres,
celles de Saint-Martin à Pont-a-Mousson et de Nomeny, furent offertes au jeune chanoine de Chaumouzey. A Saint-Martin, son champ d'apprentissage de la vie paroissiale, il pouvait retrouver autour de lui ses maîtres, ses amis, ses souvenirs de l'Université; à Nomeny, il avait en perspective une riche prébende et le voisinage d'une partie de sa famille : « Choisissez l'une ou l'autre, lui aurait dit son cousin le Jésuite, si vous désirez les honneurs et les commodités de la vie présente ; mais si vous voulez agir et souffrir pour le salut des âmes, c'est à Mattaincourt qu'il faut aller. » Ici encore, il est permis de le croire, la pensée de ne s'éloigner ni de son abbaye ni de sa ville natale entra pour quelque chose dans ses préférences. D'autre part, un notable de Mattaincourt, interprète lui-même de bon nombre d'habitants, lui fit parvenir le vœu, fondé sur sa bonne réputation, qu'on avait de le voir à la tête de la paroisse. Il se décida à planter sa tente sur cette terre négligée, avec la ferme résolution de ne pas s'y endormir et de ranimer l'esprit chrétien au fond des âmes confiées à sa garde , à toutes les heures, dans toutes les circonstances de la vie.
Le 28 mai 1097, il reçut des chanoines d'Haussonville la collation de son bénéfice et il en prit possession le i" juin, trois cents ans presque jour pour jour avant sa canonisation. Dès la première fête qui suivit son arrivée (c'était le jour de la Fête- Dieu), son attitude recueillie, son visage rayonnant de ferveur à l'autel et à la procession, le ton simple
et pathétique de son sermon pi-évinreut en sa faveur. Personne n'osa mettre en doute la sincérité de sa piété ni ses promesses de dévouement aux âmes et, quand on l'eut vu à l'œuvre, cet étranger devint vite un père, le « Saint Père ».
Bien plus tard, alors qu'il avait volontairement fait place dans son temps et dans sa pensée à d'autres occupations, il écrivait (3i janvier i63o) : « Si vous saviez ce que c'est d'être curé, c'est-àdire pasteur de peuples, père, mère, capitaine, guide, garde, sentinelle, médecin, avocat, procureur, entremetteur, nourricier, exemple, miroir, tout à tous... Vous ne pourrez jamais savoir, lui fait dire Bedel, comme un curé aime ses paroissiens, si ne l'êtes vous-même; toutes les comparaisons qu'on allègue d'une mère envers son enfant, d'une poule pour ses petits, n'expliquent pas assez, et tous les livres qui en parlent n'en disent pas la moitié... »
Dans son presbytère, à l'abri des regards, Pierre Fourier continua à vivre en religieux, sans cesser d'être jour et nuit au service de tous. Il ne faut pas espérer, répétait-il, grand service d'un homme qui veut toujours trouver son dîner prêt à la même heure et pour sa couche un matelas dessous et une couverture dessus. Pour lui, il se passait de feu tout l'hiver et ne mangeait d'ordinaire qu'après le coucher du soleil. Il dormait sur un banc, avec un in-folio pour oreiller et son manteau pour couverture. Sa nuit la plus longue était de trois heures el
quelquefois il se contentait de s'assoupir, vaincu par la fatiffue. clans sa chaise d'osier. Acette lutte contre le repos il donnait une excuse plus spirituelle que sérieuse : Le sommeil est une sorte de mort, pourquoi rechercher volontiers, la mort? Et il remplissait sa nuit selon le précepte de V Imitation : Ecris, lis, prie. Il préparait des sermons, travaillait à un traité intitulé la Pratique des cuî'ès, développement des prescriptions du Concile de Trente qu'il ne trouva jamais le temps d'achever. Il vaquait à sa correspondance qui devint avec les années toujours de plus en plus étendue. Chez lui le travail sédentaire était encore de l'action. Le jour, son unique récréation était de gravir une petite colline voisine du village et, là, sous un grand arbre qui lui a survécu deux cents ans, de méditer et de prier, les veux sur son fief spirituel.
Les seuls visiteurs auxquels il accordât volontiers une part de son temps étaient les pauvres. Il leur distribuait du pain bis deux fois la semaine et du pain blanc le dimanche : je ne parle pas des secours en argent et en nature aux isolés, aux passants qui ne frappaient jamais inutilement à sa porte. Ln de ses paroissiens était chargé de répartir et de distribuer selon les besoins les plus pressants tout le revenu net de son bénéfice. Quant au casuel, il n'existait qu'à l'état d'aumône acceptée du riche et aussitôt rendue au pauvre. Ce renoncement public, assaisonné d'austérités secrètes, était une puissance qui finit par mettre à ses
pieds toutes les résistances, par lui concilier tous les cœurs.
A l'église, il lui fallait attirer, puis instruire de nouveau ses paroissiens dans la pratique de leurs devoirs. Suivant une tradition alors rajeunie par ses maîtres de Pont-à-Mousson, il s'appliqua à rendre le lieu d'assemblée religieuse agréable aux veux, à enrichir les autels, à accroître la pompe des cérémonies par la richesse des ornements, par la beauté des chants et de la musique. La curiosité et l'attrait du spectacle devaient ramener peu à peu les indifférents au désir d'entendre la parole de Dieu, à l'habitude de la retenir et de la mettre en pratique. Il officiait dans un édifice récent, d'une pauvre architecture et dont le mobilier ne valait guère mieux que la piété des fidèles. Les inventaires postérieurs à lui attestent qu'il sut l'enrichir de divers objets dont quelques-uns étaient de véritables œuvres d'art, comme la masse du bedeau qu'on y conserve encore. Lui-même était ce qui attirait davantage, à l'autel où il visait à être, jusque par l'expression de ses traits et de sa voix, l'édification constante d'autrui, dans la chaire, où il parlait d'abondance, avec une simplicité et une onction persuasives. 11 lui arriva souvent de faire appel à des prédicateurs venus du dehors, notamment à des Pères de la Compagnie de Jésus, mais il demeurait l'orateur préféré de son peuple, car, disaient ses naïfs auditeurs, au moins celui-là fait tout ce qu'il recommande et beaucoup plus encore.
Le catéchisme, avec les accessoires dont il l'entoura, lui parut le complément nécessaire des enseignements de la chaire. Ici encore il emprunta aux Jésuites, les régulateurs de la dévotion catholique en face des puritains de toute nuance, leurs procédés de persuasion, et l'instruction religieuse se traduisit aux oreilles des jeunes gens et même des parents par de véritables représentations. Cette innovation du théâtre dressé entre la chaire et l'autel scandaliserait aujourd'hui; elle réussissait alors. Les leçons de religion aboutissaient à des dialogues déclamés sur une estrade par des adolescents, transformés, sous les yeux et a Tintention de leurs parents, en catéchistes et en acteurs. Tel de ces dialogues, œuvre de Fourier, qui nous a été conservé, met en scène la Pénitence, la Contrition et sa sœur Confession. C'est la moralité du moyen âge devenant une sorte de sermon enfantin à plusieurs voix pour l'instruction du peuple chrétien. Souvent, après ces dissertations dialoguées sur quelque point de foi ou de morale, l'auteur, c'est-à-dire le curé, intervenait et de sa parole pénétrante formulait le sens du dénouement, c'est-àdire l'exhortation pressante aux auditeurs de tout âge d'avoir à rompre avec le vice de l'indifférence et à observer les commandements de Dieu.
Il leur donnait également, devant le calice et le crucifix, l'occasion d'exercer leur charité envers leurs frères. Il faisait disposer, lors des enterrements, une grande table dans le sanctuaire; chacun
des assistants v déposait une offrande en nature, pain, vin ou viande, qui était distribuée aux pauvres à la porte de l'église; il désigna même Tautel de la Vierge pour recevoir en permanence de semblables dons à semblable destination, et il y déposa le premier un gros pain blanc, afin de donner l'exemple. Il fit aussi établir la coutume de répartir entre les indigents les restes des repas de mariage. Une fois, le jour de îa fête patronale, se rappelant que les habitants avaient coutume de faire, chacun chez soi, bonne chère : Il faut, leur dit-il, ne pas oublier Jésus-Christ à vos banquets ; et, au sortir de la messe, il les conduisit sur le cimetière voisin, où il avait réuni d'avance tous les pauvres : Voilà, ajouta-t-il en montrant ceux-ci à ceux-là, le Jésus-Christ dont je vous avais parlé, menez-le à la fête et traitez-le selon ses mérites; et chaque maître de maison dut en faire asseoir un ou plusieurs fraternellement à sa table.
Son action s'exerça aussi, au moins dans les premiers temps, en dehors de l'église et du presbytère. Il s'était fait une loi de ne point prendre I part aux festins que se donnaient entre eux les notables, sauf, lorsqu'il était convié, à venir dire le Benedicite et à se retirer ensuite, ayant pavé son écot en quelques paroles d'affection et d'édification. En revanche, il était empressé auprès de ceux qu'il pouvait assister et soulager dans leurs misères personnelles ou domestiques. Chez les malades, il faisait porter, écrit Bedel, le lit de pa-
rade qui ornait sa chambre, les couchait dedans et le leur laissait jusqu'à ce qu'ils fussent retournés en entière convalescence ; ce qu'il pratiqua si bien que son lit y demeura, la couverture étant restée chez l'un, les draps chez un autre et le lit chez quelqu'un qui n'en avait pas.
Il ne lui suffisait pas de réchauffer le zèle des âmes attiédies: il alla chercher dans leurs maisons ceux qui s'obstinaient à ne pas prendre régulièrement le chemin de l'église. Il réunissait sous un prétexte trois ou quatre ménages et, dans des conversations sur leurs intérêts temporels, il glissait avec adresse ce qu'il voulait leur insinuer sur leurs intérêts spirituels. Il y avait des récalcitrants, des incorrigibles du jeu et du cabaret; s'apercevait-il de leur absence aux offices, il quittait aussitôt, s'il le pouvait, l'église a fin de les poursuivre et de les surprendre. A sa vue, disent les contemporains, on fuvait, laissant sur la table les dés et les cartes, ainsi que les enjeux; il renversait les pots et les verres, envoyait son clerc jeter les cartes à la rivière, et distribuait l'argent à ses amis préférés, les pauvres. Il lui arriva, comme juge, de frapper les cabaretiers et leur clientèle d'amendes qu'il consacrait au soulao^ement des indigents et à l'embellissement des autels.
Son troupeau, discipliné un linslant comme le furent plus tard les néophytes des Jésuites dans les réductions du Paraguay et du Canada, fut divisé en quatre groupes, les parfaits, les proftants, les
commençants, la bande perdue. Les meilleurs formaient le noyau de congréo-ations ou confréries instituées sous l'invocation du Rosaire, de Marie Immaculée, de saint Sébastien.
Au temporel comme au spirituel, le curé jouissait d'une autorité à peu près souveraine. Chaque année, après la Fête-Dieu, les habitants, réunis à l'issue de la messe devant l'église, choisissaient le marguilHer, le maître d'école et les assesseurs du curé en sa qualité de représentant de la justice locale. Le grand électeur, à vrai dire, était Fourier, qui devait approuver les nominations faites, mais qui auparavant les avait dictées par voie d'indications expresses aux membres de l'assemblée. Une seule fois, il négligea d'intervenir dans les choix, et les candidats élus au hasard du scrutin furent tels que la paix de la paroisse demeura longtemps troublée.
D une façon rigoureusement légale, le curé de Mattaincourt exerçait sur ses ouailles les pouvoirs de seigneur justicier. Devant la maison de cure, entre ses deux assesseurs, il interrogeait des accusés, écoutait des plaidoiries, prononçait des sentences, infligeait des peines. Il se montrait alors l'homme du droit strict, sauf, lorsqu'il était descendu de son tribunal, à tempérer l'exécution de la loi par l'exercice de la charité. Quelqu'un s'enquérant comment il traiterait un prêteur ayant exigé le taux, autorisé alors par l'usage, de 7 ^ : « Au tribunal de la justice, je ne lui dirais mot; au tri-
bunal de la pénitence, je lui demanderais si c'est pour les chrétiens ou pour les Turcs qu'il a été dit : Prêtez sans usure »
Arbitre de la paix publique, Fourier excellait à réconcilier les époux, les parents, les voisins divisés. Il eut éjjalement à concilier les intérêts de sa paroisse avec ceux de sa ville natale. Les gens de Mirecourt s'avisèrent d'interdire h ceux de Mattaineourt d'acheter du blé sur le marché, tant qu'euxmêmes ne se seraient pas pourvus et n'auraient pas abattu un panonceau ou drapeau arboré au milieu de la place dès le matin. Fourier, après avoir épuisé avec eux tous les moyens de persuasion, miten mouvement ses amis, en appela au duc de Lorraine, se rendit a Xancy et, après deux ans de peines et de démarches, finit par faire consacrer en haut lieu et mettre à exécution la transaction qu'il avait d'abord inutilement proposée, c'est-à-dire la limitation à une demi-heure, lors de l'ouverture du marché, de la prohibition imposée aux acheteurs du dehors.
Les appels de ses jugements étaient portés au chef-lieu du bailliage. Pour les rendre inutiles et
éviter en même temps à ses justiciables les lenteurs et les frais de la procédure, Fourier eût voulu organiser une juridiction toute d'opinion, semblable à celle de certain avocat qu'il avait vu dans son enfance, sous les halles de Mirecourt, expédiant plus d'affaires en un jour que les tribunaux ordinaires en un an. Il imae^ina donc une association
LA CURE DE MATTALN'COURT. 3b
(nous dirions un syndicat), composée de notables du pays et de juristes proprement dits, destinée à terminer sur place, à l'amiable, en dernier ressort, les procès pendants, et aussi à aider de ses subsides ceux qui persistaient à s'adresser aux juges légaux. Les malheurs publics ne lui permirent pas de rédiger les statuts de cette association et de la mettre en vigueur. Nous le voyons toutefois en i63o, assisté du marquis de Livron et du baron de Romain, réconciliant au gré des deux parties les paysans de deux hameaux voisins, acharnés depuis de longs mois à se disputer à grands frais un coin de pré. Il avait pressenti, par le seul empire de ses sentiments de charité chrétienne, le système bienfaisant de l'assistance judiciaire et la puissance moderne de l'arbitrage.
Sur un autre terrain il fut vraiment un réformateur social, dans le sens des démocrates catholiques de nos jours, car il voulut soulager non seulement les pauvres par état, mais les pauvres par occasion, les industriels et les commerçants de sa paroisse, réduits souvent à emprunter à gros intérêts, afin de s'acquitter à temps ou d'acheter à propos. « Il avait, écrit Cedel, particulièrement pitié des marchands et drapiers qui, par malheur de métier ou quelque rencontre de voleurs, étaient tombés de l'abondance en disette; et... il s'avisa, pour les remettre sus, de faire une bourse qu'il appela bourse Saint-Epvre, dans laquelle il mettait les donations et legs pieux dont la disposition était re-
mise à sa volonté, les amendes et autres épaves-, et lorsque quelqu'un était en arrière et qu'il constait manifestement de sa disgrâce, on tirait de là quelques cent francs pour lui donner moyen de retourner au trafic, à la condition de les rendre, s'il devenait plus riche, sinon c'était pour lui : ce qui réussit avec tant de bonheur que de cet argent on a fait un fonds, le rapport duquel est encore affecté au soulagement de semblables personnes.»
Les INIontsde Piété, d'invention récente en Italie, n'existaient encore ni en France ni en Lorraine, et on ne songeait même pas à ce qu'on nomme de nos jours banques de crédit rural et mutuel. Il n'en est que plus curieux de voir ouverte entre les mains d'un curé prévoyant, au profit de ses paroissiens, une caisse où l'on puise sans donner de gages, sans payer d'intérêts : œuvre qui repose tout entière sur l'autorité de celui qui la dirige et sur la confiance qu'il a su inspirer autour de lui.
Sous la main d'un curé modèle, Mattaincourt parait avoir été quelque temps une paroisse modèle, une sorte de couvent en plein air. Les longs offices, la fréquentation assidue des sacrements étaient devenus la loi et la pratique communes. Toutefois la ferveur générale ne se soutint pas autant que le zèle de celui qui l'avait rétablie. En 1618, le curé signale avec douleur « les pauvretés, les fâcheries, les dangers, les misères » qui renaissent autour de lui. La bande perdue s'agita de nouveau, et c'étaient bien des réfractaires au non-
vel ordre de choses que ces possédés signalés par Fourier lui-même au nombre de quatre-vingt-cinq en 1625 : « Les uns grondent comme des pourceaux, les autres aboient comme des chiens... Ce sont presque toutes jeunes filles et quelques femmes; je n'y connais qu'un homme et un garçon ou deux. Quand ils se retrouvent en l'église durant l'office, ils mènent le plus étrange bruit, que Tonne peut entendre ni chant, ni sermon, ni autre voix que les leurs... »
Les sorciers, les maléficiés, les coupables de ce crimes secrets «, selon le langage de la jurisprudence du temps, pullulaient alors en Lorraine. Contre eux le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir civil sévirent à l'envi, le premier multipliant les exorcismes et anathématisant , en vue de la détruire, la puissance occulte qui accablait ces malheureuses victimes, le second supprimant du même coup, par le dernier supplice, le mal et le malade. Neuf cents personnesprévenuesdesortilèges, de commerce nocturne avec le malin esprit, périrent en quinze ans, ainsi que l'a déclaré le principal auteur de leur mort, le procureur général Nicolas Remy, et parmi elles, dans la seule année i63o, douze à Mattaincourt (i).
Pierre Fourier partageait sur les sorciers la croyance générale de ses contemporains. On le voit
(i) Voir, dans la revue Les Annales de l'Est (an. 1891), l'article Une e'pidéinie de sorcellerie en Lorraine aux seizième et dix-septième siècles, par le D'' Foukdier.
assister,- dans l'église des Jésuites de Nancy, à une scène qu'on dirait empruntée à quelque chronique du moven âge, à l'exorcisme solennel d'Elisabeth de Ranfaing, la future fondatrice du Refuge; même c'est lui que la possédée distingue parmi ses adversaires et qu'elle apostrophe de ces paroles étranges : «Nel'avais-je pas bien dit que tu étais un hypocrite? O le beau saint que voilà! Tu es maintenant dans une chaire de tapisserie, je t'en prépare une bien autre en enfer! » Le saint répliqua à demi-voix, en deuxmots: ((Vraiment, j'ai mérité cela» et,ditBedel, incontinent le démon se tut et la possédée tomba comme morte sur le pavé. Un peu plus tard, le curé de Mattaincourt était encore présent à l'exécution d'André Desbordes, un courtisan, victime notoire de la rancune du duc Charles IV, mis à mort sous prétexte de sorcellerie.
Dans sa paroisse, il fut le témoin attristé, impuissant, de semblables rigueurs. Il esta remarquer qu'il s'abstint de pratiquer personnellement les exorcismes d'usage, de peurde s'aliéner les familles de ceux qu'on affirmait être en proie aux puissances infernales; il se fit suppléer par des ecclésiastiques venus du dehors. A plus forte raison se garda- t-il de contrarier l'action du pouvoir séculier; il se fût gravement compromis sans résultat, car en 1682 un de ses confrères, soupçonné d'avoir voulu soustraire des sorciers au bûcher, fut puni de mort comme eux. Fourier était absent, lorsqu'on découvrit chez un marchand de Mattaincourt deux contrats
LA CURE DE xMATTALXCOURT. 39
signés par lui le même jour et datés, l'un de Genève, l'autre de Besançon. Les juges ne parurent pas se douter que les Bisontins ayant adopté la réforme grégorienne et les Genevois étant restés fidèles à l'ancien calendrier, la supputation du temps différait entre les deux villes comme de nos jours entre la France et la Russie, et ils infligèrent au malheureux la peine capitale. Malgré son extrême réserve, Fourier était porté à croire plus d'une accusation mal fondée. « A peine y a-t-il rien suffisamment prouvé », écrit-il d'un de ses paroissiens détenu à Lunéville, résumant d'un mot l'argumentation qui devait, dans le cours de ce siècle, triompher sous la plume du Jésuite allemand Spée et du magistrat comtois Augustin Nicolas. C'est pitié, extrême pitié, va-t-il répétant et demandant partout des prières contre le mystérieux fléau qui désole sa paroisse et sa patrie.
La réputation du pieux curé lui donna bientôt des disciples en dehors de son troupeau. Ses confrères se mettaient, plus ou moins exactement, à son école. Les gens de qualité de la région recherchèrent sa direction et ses conseils, entre autres les comtes de Fresnel et de Brionne, l'ingénieur de Galéan, Rémoville, le frère de Bassompierre, alors bailli de la Vosge. Tel parmi eux, dont la conduite privée faisait scandale, accepta de sa bouche des remontrances qu'il n'eût supportées d'aucun autre et rentra dans le devoir; tel autre, huguenot qui était venu s'établir dans le voisinage, après quel-
ques conversations avec lui, revint au catholicisme. Puis l'évêque de Toul, Christophe delà Vallée, l'envoya porter dans les villages de la montagne la parole du missionnaire, celle qui réchaufFe les tièdes et pénètre les indifférents. « Il allait à pied, écrit un de ses compagnons d'apostolat, vêtu d'une grosse robe, un gros bréviaire sous le bras et, quoique pauvre, n'ayant pas de revenu pour nourrir un simple prêtre, il payait les dépenses du voyage qui dura deux mois... Il ne voulait recevoir aucune chose des villageois; il couchait toujours sur la dure, ou sur la terre, ou sur un banc, comme il faisait en sa maison... Il endurait beaucoup sans se plaindre; son contentement était de travailler pour les âmes... »
Fourier fut rarement, ainsi que l'était saint François de Sales, à portée de combattre en face les protestants. En Lorraine, les dissidents ne faisaient réellement figure qu'à Metz, où ils avaient droit de cité sous la protection de l'Edit de Nantes. Les relations que Fourier eut avec eux se réduisent pour nous à un fait anecdotique, qui atteste du moins son intelligente mansuétude à leur endroit. Lors de son passage dans cette ville, un forgeron huguenot avait si bruyamment fait sonner son enclume vis-à-vis l'église où le saint curé disait la messe qu'on lui attribuait une intention malveillante et perfide : « Qu'en savez-vous, dit le Père. Cet homme savait-il luimême si on célébrait le saint sacrifice? »
Cependant, en 16*2 5, il réussit mieux que personne
à rendre efficace l'œuvre de restauration religieuse tentée par l'Église et l'État dans le comté et la principauté de Salm. Ces deux petites enclaves de la Lorraine avaient été, trois quarts de siècle auparavant, façonnées au protestantisme par leurs souverains. Les novateurs, exclusifs là comme ailleurs, ne s'étaient pas contentés du temple qu'on leur avait bâti, ils avaient envahi l'église, mis à mort deux religieux. Le prince de Salm étant revenu au catholicisme et François de Vaudémont, un cadet de Lorraine, étant devenu par mariage héritier du comté, la situation changea. Un édil prohiba l'exercice du calvinisme, bannit les pasteurs et les instituteurs leurs auxiliaires et enjoignit aux habitants de se faire instruire dans la religion de leurs pères. Des Jésuites furent envoyés pour travailler à cette transformation ; ils n'eussent guère réussi s'ils n'eussent appelé Fourier à leur aide. A deux reprises, celui-ci vint faire œuvre d'apôtre à Badonviller, chef-lieu de la principauté; il avait décliné le poste périlleux de curé qu'on lui offrait, mais avait consenti par égard pour François de Vaudémont, un de ses protecteurs, à remplir à titre intérimaire les fonctions curiales. Il s'y tint, en deux séjours, environ trois mois.
Sa tache était délicate, semblable à celle que menèrent à bien, dans de semblables circonstances, saint François de Sales en Chablais et Fénelon en Saintoni^e. Il s'agissait de donner un caractère
libre et spontané h des retours religieux commaridés par le pouvoir civil, d'instruire le bas peuple ignorant, de ramener la classe bourgeoise, très attachée à ses nouvelles croyances, aux croyances de la génération précédente. Il fut d'abord mal accueilli, insulté; une troupe de femmes le poursuivit jusque vers la forêt voisine ; il leur échappa en se cachant derrière un buisson, et là, dit la légende locale, il aurait enfoncé son doigt en terre et, pour se désaltérer, fait jaillir une source qui depuis a porté son nom. Le missionnaire ne se rebuta pas; évitant habilement d'employer la qualification d'hérétiques, il accusa dans ses adversaires les étrangers hostiles à la foi nationale et à la paix publique. Il finit par se faire écouter des parents, catéchisa les enfants, visita les malades et les pauvres et, avant la fin de l'année, la plus grande partie de la population était revenue à l'ancien culte. Les réfractaires gagnèrent Metz ou l'Alsace, et Fourier se retira après avoir mis l'ancien temple sous l'invocation de Notre-Dame. « Je ne voudrais, disait l'évêque de Toul, que cinq prêtres comme lui dans mon diocèse pour en changer la face, un à chaque coin et lui au milieu. »
Dès les premiers mois qui avaient suivi son entrée en fonctions, Fourier avait cessé de vaquer exclusivement à ses devoirs curiaux; il avait jeté les bases de la Cons-ré^ation enseiijnante de Notre- Dame. Plus tard il fut appelé par son évéque a ré-
générer les chanoines réguliers de la région. Les quarante dernières années de sa vie furent donc occupées à renouveler la vie monastique et à propager l'instruction chrétienne même au delà des frontières lorraines. De iSgS à 1620, il voyagea souvent, depuis il séjourna d'ordinaire loin de Mattaincourt; il s'y laissa même, malgré sa bonne volonté, rappeler une fois d'office par l'administration diocésaine. Toutefois, jusqu'au moment de son exil en Franche-Comté, on le vit reparaître régulièrement dans son presbytère plusieurs fois par an, au temps de Pâques et de Noël, lors de la fête patronale et au moment de l'élection des officiers de justice et de police. Disputé entre son troupeau et ses congrégations, il écrivait aux religieuses qui réclamaient sa venue : « Je me sens obligé de leur obéir (aux Mattaincuriens), leur étant comme curé redevable de mes voyages, de mes veilles, de ma présence, voire de ma vie propre. »
On a pu se demander pourtant, en le voyant durant sa vieillesse entraîné et dominé par d'autres occupations, s'il était mort curé en titre. La question est oiseuse au point de vue historique, car jusqu'à son dernier soupir il fut de cœur et d'âme avec les fidèles de Mattaincourt, comme doit l'être un pasteur légitime, si bien que le nom de ce village est resté attaché au sien et n'en saurait plus être séparé. A peine mort, il fut reconquis par ses paroissiens, rendu par eux en quelque sorte au de-
voir strict de la résidence. Au milieu de leurs descendants, dans sa tombe devenue une châsse, il repose encore.
Son administration spirituelle et temporelle, dans ce coin des Vosges, a été certainement marquée par des traits particuliers nombreux, malheureusement perdus pour nous, ses historiens et ses témoins n'avant guère vu dans sa vie sacerdotale qu'une préparation à sa vie monastique. Luimême dans sa correspondance s'est presque exclusivement occupé de ses frères et sœurs en saint Augustin, et ses paroissiens restent pour nous uue foule anonyme, dépositaire de ses bienfaits et justement reconnaissante envers sa mémoire.
Du moins nous savons que, dans la Lorraine entière, il devint le tvpe modèle du curé, et les prêtres vraiment populaires paraissent s'être formés à son école. Tel était, pour n'en citer qu'un, Galland, curé du bourg voisin de Charmes pendant les vingt années qui ont précédé la Révolution. Galland est, comme Fourier, austère pour lui-même et bienfaisant pour les autres. Il unit l'esprit de conversation à un rare talent pour les affaires ; de sens pratique et d'âme généreuse, il aime la charité sous toutes ses formes. Pendant l'hiver rigoureux de 1770, il procure des aliments aux pauvres dans des salles chauffées à ses frais où ils peuvent travailler toute la journée. Il établit un ouvroir sous la direction de trois sœurs de Saint-Charles se consacrant en outre à la visite des malades, à la préparation des médicaments,
à l'inslruction des petites filles. Tous les ans il préside à une retraite chez lui donnée à un grand nombre d'instituteurs et il sollicite l'érection d'une école normale à Nancy. C'est enfin un patriote de 1789, dont le nom se trouve en tète de toutes les manifestations libérales de l'époque. Il représente le clergé du bailliage de Mirecourt aux Etats généraux, moins bruyant mais plus considéré que son confrère Grégoire et, toujours comme Fourier, il meurt exilé volontaire, ne voyant plus que de loin la Lorraine, du moins fidèle à ses devoirs et à ses serments comme prêtre et comme citoyen (i).
(1) La figure de l'abbë Galland a été mise en lumière par l'abbé Matbieu (depuis archevêque de Toulouse et cardinal), dans son curieux livre L'Ancien régime en Lorraine. Cï., à la fin du volume (Appendice I), la biographie du P. Gaudet, curé et chanoine régulier comme l'avait été Pierre Fourier.