‹ Saint Pothin et ses compagnons martyrs: origines de l'église de LyonChapitre 12 sur 33 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Débuts de la prédicatioD à Lagdanum. — Facilités et obstacles rencontrés past Pothin et ses auxiliaires. — Trois langues parlées à Lugdunam. — Constitution de la famille romaine; difficulté d'y faire pénétrer la vérité. — Droits du père et de l'époux. — Situation de l'épouse et des enfants. — Les esclaves, les clients, les ouvriers. — Les déshérités de ce monde offrent plus de prise que les autres à l'action du christianisme. — Le travail et la pauvreté réhabilités par la religion du Christ. — Agents de propagande chrétienne à Lugdunum. — Le don des miracles y favorise la propagation de l'Evangile. — Eglise de Saint-Jean sur la montagne.

Eriger un autel au vrai Dieu sur les bords de la Saône, y poser le culte du divin Crucifié en face du culte rendu aux divinités romaines, c^était faire un grand pas, obtenir un grand résultat. Toutefois, cette installation première marquait seulement Touverture, le début de la mission chrétienne à Lugdunum. Ces préliminaires terminés, il fallait prêcher la vérité, la faire pénétrer jusqu'au fond des cœurs; il fallait attirer au Christ, détacher de leurs erreurs funestes, les adorateurs des faux dieux. Or, sur ce terrain, des obstacles de plus d'une sorte allaient surgir, devant les disciples de Polycarpe, de l'organisation môme de cette société qu'ils allaient disputer au paganisme. Pour nous rendre un compte exact des labeurs du bien-

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heureux Pothin, pour apprécier les succès qui couronnèrent ses efforts, il nous faut examiner de plus près les éléments sur lesquels il devait agir, passer en revue les instruments et les moyens d'action dont il pouvait disposer d'une part, et de Tautre les obstacles, les difficultés qui se dressaient devant lui.

Les deux langues parlées à Lugdunum dispensaient Pothin et ses auxiliaires de Tétude ingrate à laquelle sont condamnés les missionnaires qui, de nos jours, vont porter PEvangile sur des plages lointaines. Maîtres du grec, leur langue maternelle ; familiers avec le latin, qu'ils avaient appris par l'étude et l'usage, les premiers apôtres de Lugdunum pouvaient, dés leur arrivée, se mettre en communication de pensées avec les habitants de la ville et sa population flottante.

Par un privilège dont il était redevable à sa -richesse, à son harmonie, et surtout à ses trésors littéraires, l'idiome des Hellènes n'avait point subi les effets de la conquête romaine. Sans rien perdre, en Orient, de sa popularité comme idiome parlé, il conservait partout une suprématie incontestée dans le domaine delà philosophie, des sciences et des arts. Par déférence pour le génie de la Grèce et ses immortels ouvrages, les Romains ne lui disputèrent pas sa belle langue, ils lui permirent de conserver ce précieux élément de sa nationalité. Bien plus, ils poussèrent la condescendance, ou plutôt le bon goût, jusqu'à parler eux-mêmes le grec et l'admettre dans les rapports ordinaires de la vie. La langue grecque avait été si bien adoptée par les Romains, que Claude pouvait dire à un Barbare qui s'exprimait en latin et en grec : t Tu parles nos deux langues (1). » Les conversations, les correspondances, les ouvrages de longue haleine, étaient émaillés d'expressions grec-

(i) Soet., in Claudio.

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qaeSj «le vers, de passages empruntés aux auteurs de la Grèce; témoin les Lettres de Gicéron, les Epigmmmes de Martial » les Césars de Suétone* La langue d'Homérej en grande faveur à Rome^ y était parlée par les femmes eiles-mômes (1). Dans tout TEmpirOj elle était écrite avec pureté, avec distinction, par tout ce qui se piquait de grande culture et d'éducation soignée. Des écrivains l'employaient de préférence à la langue latine; ainsi Claude se servait du grec pour composer ses Mémoires (t)j Marc -Auréle pour écrire ses Pensées*

Dans les viHes grecques de la Narbonnaise, le grec dominait comme langue indigène; elle y était usuelle comme à Smyrne ou à Phocée. A ce point de vuej comme à tous les autres, Marseille pouvait passer pour FAthènes des Gaules, De la cité phocéenne et de ses colonies, la langue grecque avait remonté le Rhône. A Lugdunum^ cette langue était parlée à Tégai du latin ; elle était popularisée dans cette ville par les marchands j les grammairiens^ les sophistes, les esclaves, venus d'Orient ou des villes grecques assises sur les rivages mèdilerranéens (4).

Inférieur au grec comme langue littéraire, le latin reprenait ses avantages sur le terrain de Tadministration et des affaires politiques. Dans ce double domaine, sa jalousie ne reconnaissait pas d^égal; il dominait les autres idiomes, vaincus avec les peuples qui les parlaient. Propagé dans toutes les provinces j à la suite des armées romaines, il avait été partout établi, imposé comme langue oJïicieile, Dans cette sphère réservée^ le latin seul était admis à rexctusion des autres idiomes, même du grec> le plus favorisé de tous. Le droit, la justice, radministration,

(1) }uv.,Sat ,ViAm

(2) SaeL, ihldtiEu.

(3) Dans an ordre supériflar, la langue grecque) il rail i Hkdti i't iHrtdiiît ut^-

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la conduite des armées, tout devait parler latin, sous peine de condamnation, et quelquefois de déchéance, pour les agents infidèles à la langue de Rome (1).

En Occident, le latin n'était pas resté confiné dans les régions administratives; la politique du pouvoir aidant, il n'avait pas tardé à descendre jusqu'aux indigènes, à se faire adopter par plusieurs pour les usages ordinaires de la vie. Rome, en effet, n'avait aucun ménagement à garder avec des idiomes barbares que ne recommandait aucune œuvre littéraire, suspects même à ses yeux, en proportion de l'énergie des peuples qui les parlaient, de l'attachement de ces peuples à leur ancienne nationalité. Sans qu'il fût besoin de les proscrire, ces langues indigènes ne pouvaient, dans les grands centres administratifs, lutter avec celle des vainqueurs. Une langue qui avait à son service, comme moyens de propagation, et sa suprématie officielle, et le contact habituel des indigènes avec une population parlant latin, et les mille influences d'une civilisa-

core des services qui la recommandaient au respect du chrétien. Pliée par les Septante à l'expression des vérités religieuses, elle partageait avec l'hébreu l'honneur d'être une langue scripturaire, d'avoir été employée par plusieurs écrivains inspirés. Elle avait encore l'avantage d'être adoptée comme langue liturgique par les Eglises d'Orient.

Sous le rapport liturgiqqe, la langue latine ne devait rien avoir à envier à la langue grecque. L'Eglise romaine, en adoptant le latin pour sa langue officielle, lui donnerait le gage d'une impérissable durée. Son immense diffusion d'une part, et de Vautre son caractère positif comme le génie des Romains, vaudraient à cet idiome l'honneur du choix qui devait en faire la langue de VEglise. La fermeté du latin , sa précision, sa netteté, sa gravité, toutes ces qualités le rendaient merveilleusement propre à exprimer l'austérité de la morale chrétienne, à fixer le dogme dans des symboles dont la clarté frappât les yeux qui voudraient voir, à tracer avec autant de simplicité que de rigueur les lois canoniques et les règles disciplinaires, à formuler des prières faites pour l'esprit et le cœur, non pour l'imagination ; enfin à exprimer la vérité dans la multiplicité de ses manifestations par la parole.

(i) Suet , in Claudio.

tion qui louchait à tout et s'exprimait en latin, cette langue ne pouvait manquer de devenir prépondérante dans les grandes cités.

Le latin et le grec étaient donc parlés à Lugdunum ; Tune et Tautre langue y servait d'instrument au commerce ordinaire de la vie et à Tactivité littéraire.

Quant à Tidiome celtique, deux siècles écoulés à peine depuis la conquête des Gaules n'avaient pu suffire à le faire disparaître de la ville, encore moins des bourgs habités par les Ségusiaves. Cette langue, tenace et forte comme les peuples qui la parlaient, devait dominer au ii« siècle dans les campagnes. Sur les deux collines de Lugdunum et dans la région d« delta, elle était parlée encore par les Ségusiaves fixés en ces lieux, et par les Gaulois des autres peuplades, que des affaires publiques ou privées amenaient dans la métropole de la Lugdunaise. A l'appui de cette conclusion, nous pouvons invoquer un passage de saint Irénée. Dans la préface de son grand ouvrage contre les hérésies, ce saint docteur demande grâce pour son styte : il ne veut point qu'on y cherche un art incompatible avec son séjour parmi les Celtes, avec l'étude de leur idiome barbare, à laquelle il s'adonne (i).

Ainsi, entre les premiers apôtres de Lugdunum et les Ségusiaves étrangers au latin et au grec, les'rapports suivis étaient à la condition quePothin ou quelques uns de ses auxiliaires arriveraient à entendre et à parler le celtique. A en juger par les noms des premiers martyrs lyonnais, dont aucun ne présente une physionomie celtique, le bienheureux Pothin se sera d'abord adressé, comme tout semblait l'y inviter, aux habitants qui comprenaient le grec ou le latin. Ne pouvant agir sur tous

(t) Non autem exq^uiies a nobis qui apud Celtas commoramur, et in barharam sermonem plerumque vacamus, oralionis arlem. (Iren., Contra hœreses^

prologus )

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les points à la fois, il aura ajourné à plus tard la conversion des indigènes ignorant les deux langues classiques.

S'exprimer en latin et en grec était un premier avantage pour les missionnaires de Lugdunum ; appartenir à la race hellénique leur en ménageait un autre. L'exemple de Rome, en effet, avait mis partout à la mode, avec la langue et la littérature de la Grèce, ses grammairiens, ses philosophes, ses artistes, jusqu'à ses esclaves. A l'enfant qui venait de naître, la noble matrone donnait de préférence une nourrice grecque. Sorti du maillot, l'enfant passait des bras de la nourrice aux mains de maîtres grecs. Â son tour, le citoyen opulent se passait la coûteuse fantaisie d'acheter à beaux deniers des esclaves grecs, capables de lui servir de secrétaires, de médecins, destinés à charmer ses loisirs par la musique ou la poésie. A Lugdunum donc, Pothin et ses auxiliaires durent rencontrer des Hellènes autre part que dans les rangs des marchands asiatiques. Cette faveur pour tout ce qui venait de la GrècO) ils pouvaient la faire tourner au profit de leur mission auprès des citoyens de race latine. D'autre part, un accès plus facile leur était ouvert auprès des habitants de Lugdunum, libres ou esclaves, de race hellénique comme^eux. Car enfin la fusion n'avait pu être si complète entre les peuples divers qui composaient l'Empire romain, que nulle trace du sentiment national ne fût restée au fond des cœurs, qu'un Hellène ne se sentit attiré vers un Hellène sur les bords du Rhône et de la Saône, comme un Gaulois vers un autre Gaulois sur les bords du Tibre ou de l'Oronte. Mais ces avantages, résultant de h communauté de langue et de race, étaient amoindris, annulés même, dans la plupart des cas, par l'organisation de la société chez les Romains.

Par sa constitution légale, la famille romaine ne donnait pas facile ouverture à la propagande chrétienne. Image en petit de

la ci lé, eJle avait sod régime, son admimslration spéciale, sdn

cul Le ilciniestique, son autorité suprême. La ^maison du citoyen avait quelgue chose du pafais, du tribunal, du temple; la prison môme ne lui faisait pas défaut. Gardien du loyer domestique, prêtre des dieux lares j arbitre souverain de tout ce qui touchait aui intérêts de la famille, ayaat droit de vie et de mort sur ses esclaves j sur ses enfants eux-mêmeSj le chef de famille régnait sous son toit, i! tenait de la loi une autorité à peu prés absolue sur tous les siens.

En lui Tépouse voyait un maître plutôt qu'un époux. Unie à son mari sans être son égale^ elle prenait rang dans la famille parmi ses propres enfants, avec lesquels la loi la confondait dans la plupart de ses dispositions. Fondé sur Tomnipotence du chef de famille, et non sur la réciprocité des devoirs, le mariai^e romain plaçait la femme aux pieds de son mari, à une Irop grande distance de son cceur^ sur le môme niveau que les (ils et les filles. Or^ cette intériorité avait un double inconvé* nient : d'abord, elle froissait profondément les sentiments de Tépouse ; ensuite, elle annulait Tautoritéde la mère, confondue avec ses enfants devant leur maîïre commun. De quelque manière qu'elle entrât dans la famille de son époux, la femme ne s^appartenait pas à elle-même, elle relevait d'nn autre. Elle se mariait tout en restant sous puissance paternelle, ou bien elle était aclietèe par son mari, suivant la crudité du langage consacré par le droit (in manum coetuptio). Dans le premier cas, elle demeurait sous Tautorité du père, qui ne s^était pas dessaisi; dans le second^ elle passait sous la puissance de son mari 5 qui l'avait acquiî^e. Celait là une union d'une révoltante inégalité, où tous les droits élaierU mis d'un côté, et tous les devoirs de Fautre. Et pour comble, ce mariage n'avait aucune garantie de stabilité, eùhîl élè contracté avec des formes religieuses et solermelles (confarrmfio). Fragile comme le cœur

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d'un païen et d'une païenne, celte union était à la merci de leurs passions; elle était exposée à être brisée par le divorce, dont le bénéfice pouvait être invoqué par les deux conjoints.

Le droit du père de famille pesait d'un poids plus écrasant encore sur les enfants que sur réponse. Le père était effacé par le maître; son autorité légale étouffait trop souvent en lui le sentiment paternel. En voici des preuves :

Après sa naissance, le nouveau-né était apporté à son père, déposé à ses pieds comme devant un tribunal. Inspection faite de rinnocente créature , sur le simple grief d'une difformité physique, ou pour des causes moins avouables encore, l'enfant était rejeté, condamné à mourir (1). Des esclaves, exécuteurs de la terrible sentence, attendaient les ombres de la nuit pour l'exposer au coin de quelque rue, ou le noyer dans les eaux (2).

A Lugdunum, comme à Rome, combien d'enfants périrent de la sorte ! combien furent exposés dans les carrefours de la ville, jetés au courant du Rhône ou de la Saône! Le bienheureux Pothin et les fidèles de son Eglise durent recueillir plusieurs de ces tendres victimes, les réchauffer dans les bras de leur charité, les appeler à la double vie de l'âme et du corps. C'est ainsi qu'ils préludaient, dès les premiers jours du chrislianisme, à cette Œuvre admirable de la Sainte-Enfance, que la même barbarie et les mômes besoins devaient faire organiser plus tard en faveur des petits enfants du Céleste Empire.

(i) Liberos, si débiles monsirosique edili sunt, mergimus. (Seneca, De ira,

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