‹ Saint Pothin et ses compagnons martyrs: origines de l'église de LyonChapitre 13 sur 33 · I, XIV · texte numérisé non relu

I, XIV

(2) Quoi valtis ex his circamsianlibus et in christianoram sanguinem hianiibus, ex ipsis eiiam vobis justissimis et severissimis in nos prsesidibus apud conscientiaspalsem^qQinatossibi liberos enecent? Siquidem et de génère necis differl, alique crudelias in aqua spiritum extorquetis, aut frigori, et fami, et canibns exponitis. (Tertul., Apolog.)

Que si le nouveau-né avait trouvé grâce aux yeux de son père, il était élevé de terre; il était admis à vivre, et cela par concession paternelle. La suite de son existence répondait à ces commencements. Courte sous un joug dur et sévère, n^'ayant aucune initiative dans les affaires de la famille, le fils devait vivre dans une soumission entière, absolue; autrement il pouvait être déshérité par son père.

Tel était le sort fait à la mère et à l'enfant par la loi des Douze Tables, cette loi si vantée, qui avait organisé la famille romaine.

Pour les esclaves, c'était un vil troupeau, des êtres bien au dessous de la femme et des enfants. Parias de la société ancienne, ils étaient rangés dans la catégorie des animaux domestiques. Placés sous les pieds de la famille, foulés par le père, la mère et les enfants, les esclaves étaient destinés à les servir dans leurs besoins, leurs plaisirs, leurs caprices; à les dispenser du travail, de la peine, de la sueur déshonorante. A ce vil rebut de Tespèce humaine, le mépris, les dédains, les fouets, les entraves, le gibet. Avec eux, était-il besoin d'user de ménagements? Ces êtres que Ton vendait comme bêtes de somme, que Ton entassait, la nuit, dans des souterrains comme un troupeau dans une étable, dont les unions n'étaient pas plus reconnues par la loi que les conjonctions des animaux, ces êtres vils et méprisables pouvaient-ils être de même nature, de même espèce, de même sang que leurs maîtres ? Avec le grave Aristote (1) et le divin Platon (2), ne fallait-il pas voir en eux une espèce inférieure, des hommes mis par la nature au dessous des autres hommes? Conformément à cette belle théorie, dont tout rhonneur revient aux philosophes et à la religion qui les

(1) Arïsioiey Polit.,]. I.

(2) Platon, De leg., ]. VI.

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inspirait, l'esclave ne relevait guère que du bon plaisir, ou mieux encore de Pintérél de son maitre, lequel pouvait toujours répéter, en manière de considérant, ce vers si connu de Juvénal :

Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas (1).

Ainsi, au seuil des maisons de Lugdunum, le bienheureux Pothin rencontrait un maître, un juge, une sorte de prêtre, une autorité dont le pouvoir exorbitant et sacrilège était condamné par la religion du Christ.

Il est vrai, la tyrannie de ce régime, fondée sur la loi des Douze Tables, avait été tempérée par le progrès du temps et radoucissement des mœurs. La nature méconnue, violée dans ses meilleurs sentiments, avait réclamé contre les rigueurs de ce code barbare, contre les droits excessifs qu'il conférait au chef de famille. Ces réclamations, bien qu'elles n'eussent pas reçu satisfaction complète, n'avaient pas laissé d'être entendues. Grâce à une jurisprudence qui s'accuse de plus en plus à partir de l'époque impériale, les textes qui fondent l'autorité paternelle, sans être rapportés, reçoivent des interprétations plus bénignes. L'autorité du père n'est pas contestée en principe , mais elle est modérée dans la rigueur de ses applications, mais elle cesse d'absorber tous les droits, de s'armer de la hache pour frapper la tète d'un enfant. Toutefois, ces modifications, si précieuses qu'elles fussent, n'avaient pu réformer l'esprit de la famille romaine au point de ramener le père et l'époux à son rôle naturel, à faire remonter l'épouse et les enfants à leur place légitime.

Ce n'est pas tout encore. Un chef de famille ayant de la fortune ou une grande position, exerçait un genre d'influence qui

(i) Saeir, VI, vers. 219.

pouvait servir ou contrarier Taction du christianisme. Au citoyen opulent de Lugdunum se rattachaient, par les liens de la clientèle, des affranchis, des misérables, gens empressés à venir dès le matin saluer leur patron, à lui faire cortège dans les rues, à lui former une petite cour dont les serviles flatteries ne reculaient devant aucune bassesse. De maigres sportules jetées à leur avidité, quelques services rendus dans l'occasion, Tin- tervention du patron en faveur de ses clients devant les tribunaux, il n'en fallait pas davantage pour attacher à un homme riche une foule de prolétaires habitués à vivre sous sa dépendance, à se modeler sur lui, à ne pas ménager leur admiration à ses moindres actes, leurs applaudissements à ses paroles, fussent-elles des sottises colossales ou de monstrueuses turpitudes. Ces rapports d'un nouveau genre, en diminuant la liberté des clients, les courbait à une sujétion qui n'excluait pas plus la religion qu'autre chose ; leur servilisme était disposé à faire bon marché de toute croyance, pourvu qu'à ce prix, à leurs yeux fort médiocre, ils parvinssent à gagner les bonnes grâces de leur patron.

Suivant les habitudes grecques et romaines, à Lugdunum, le chef de famille, il est vrai, menait une vie fort répandue au dehors, une existence qui ne s'écoulait guère à l'ombre du foyer domestique Mais, en son absence, des esclaves de confiance veillaient à la porte et dans l'intérieur de la maison, avaient les oreilles et les yeux ouverts du côté de la rue et du côté du gynécée, afin de rendre un compte exact à leur maître * de tout ce qui s'était passé loin de ses regards.

On le voit, il n'était pas facile au bienheureux Pothin de se ménager un accès dans des maisons si bien closes, dans des familles si jalousement fermées; de délier le faisceau serré par le despotisme paternel; d'amener la mère, les enfants ouïes esclaves à quitter le culte des dieux lares, à déserter les autels

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de Rome et d'Auguste. Comment aborder ces familles païennes? A qui s'adresser en premier lieu? Au chef de famille? Il est Yrai, le père gagné, sa conversion pouvait déterminer celle de la mère, des enfants, des esclaves et des clients ; mais le père semblait plus éloigné du royaume de Dieu que les autres membres de la famille. Effectivement, renoncer aux idoles équivalait pour lui à une sorte d'abdication, à l'abandon d'une position qui flattait son orgueil, d'une autorité dont il se montrait jaloux à l'excès. Or, échouer contre un chef de famille, c'était se fermer la porte de sa maison, c'était se rendre plus difficile l'accès auprès des siens, ou bien condamner aux tracasseries et aux sévices d'une persécution domestique ceux d'entre eux qui auraient le courage d'obéir à Dieu plutôt qu'à un homme.

A l'inverse de son époux, la femme, loin d'avoir des sacrifices à faire comme épouse et comme mère, avait tout à gagner, sous ce double rapport, en embrassant la religion du Christ.

En effet, sans détruire ce que le contrat légal renfermait d'utile, le christianisme élevait le mariage à la hauteur d'un sacrement; il lui donnait pour type l'union de Jésus-Christ avec son Eglise^ le rappelait à l'unité et à l'indissolubilité primitives. Contractée devant les saints autels , l'alliance de l'homme et de la femme y recevait un caractère religieux, une consécration solennelle. Ces liens, formés par la religion, étaient noués dans le domaine intérieur de la conscience; l'Eglise y apposait un sceau que la mort seule pouvait briser. Grâce à ce sacrement et aux conséquences qui en étaient déduites par l'enseignement chrétien, la femme, relevée de son infériorité, allait s'asseoir dans la famille à son rang légitime. Compagne de son époux, elle prenait place à ses côtés, au dessus de ses enfants, en un lieu également favorable à la tendresse de l'épouse et à l'autorité de la mère. Associés ensemble

pour porter le fardeau de la vie, pour donner des membres nouveaux à la famille et à TElat, à TEglise des enfants spirituels, et par TEglise des saints au ciel, les deux conjoints étaient appelés à mettre en commun leurs joies et leurs peines, à n'être qu'un cœur et qu'une âme comme ils ne formaient qu'un seul corps. Ce que l'épouse gagnait à cette réhabilitation, à cette transfiguration du mariage par la vertu du sacrement, elle était en position de le sentir, de l'apprécier mieux que personne. Pourvu donc que tout sentiment d'honneur n'eût pas péri dans elle, que la flétrissure du désordre ne l'eût pas pénétrée jusqu'à la moelle des os, elle devait être attirée vers une doctrine soucieuse à ce point de son bonheur et de sa dignité. Autant il en faut dire à proportion de ces affranchies, de ces femmes de condition libre que le célibat systématique d'un grand nombre d'hommes exposait à devenir la proie d'un libertinage effréné. Mais si l'épouse ne venait au devant de la vérité, comment la faire parvenir à ses oreilles? Là se trouvait la di£9culté.

A l'exemple de Jésus-Christ et des apôtres, pour le bienheureux Pothin et ses auxiliaires, le mieux était d'attaquer la société païenne par en bas, de s'adresser d'abord aux pauvres et aux petits de Lugdunum. Nulle part l'Evangile ne devait trouver plus d'écho, plus de sympathie, que parmi les déshérités de ce monde, parmi les esclaves, les ouvriers, les gens de peine et de labeur. Par une compensation providentielle, l'iniquité de leur condition prédisposait ces hommes à bien accueillir les envoyés de Jésus-Christ; à tous les points de vue, l'Evangile leur était une bonne nouvelle.

Ces esclaves exclus de la famille humaine, mis hors l'humanité par une philosophie superbe et une société sans entrailles, le christianisme leur tendait la main pour les relever de leur abjection ; il les appelait à la liberté de l'esprit, gage pour l'avenir <le la liberté civile ; à. la filiation divine, à une sainte

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égalité dans le Christ. Fidèle écho de saint Paul, le bienheureux Pothin disait aux esclaves de Lugdunum : t Votre Père céleste est un (i). > Et encore : c Dans le Christ il n'y a plus de Juif ni de Grec, de circoncis ni d'incirconcis, d'esclave ni de libre, d'homme ou de femme ; mais tous sont un, et le Christ est en tous (2). » Ainsi les titres de leur céleste origine, confisqués par Torgueil des philosophes, étaient rendus aux esclaves. A la lumière de cette précieuse révélation, ils sentaient qu'ils étaient hommes aussi bien que les ingénus, qu'ils avaient une âme de création divine, qu'ils étaient appelés à d'immortelles destinées. Enfin ils pouvaient relever la tôte, et, avec tout l'enthousiasme d'une récente découverte, saluer leur Père céleste. Enfin ils pouvaient prendre possession de cette conscience que de tristes préjugés voulaient réduire à un pur instinct, démêler le sens de cette voix intime, incomprise jusque là de leur ignorance, ou bien étouffée par la grossièreté de leurs penchants.

En le relevant à ses propres yeux, la parole chrétienne préparait l'esclave à une vie nouvelle, à laquelle il serait enfanté par la maternité spirituelle de l'Eglise. Pour lui spectacle inouï, langage attendrissant, une société religieuse lui tendait les bras avec amour, lui faisait entendre une voix amie, lui parlait de ce Dieu qui l'avait créé, de son Fils Jésus-Christ, mort pour le salut de tous sans exception, expiré sur la croix, instrument destiné au supplice des esclaves. Et ce magnifique enseignement, il en éprouvait la réalisation sublime dés que par le sacrement de l'initiation il était admis dans la famille chrétienne. De ce jour, lui, l'esclave, il était salué du beau nom de frère, il échangeait avec les fidèles le baiser fraternel ; il s'agenouillait au pied du môme autel avec l'homme libre, le citoyen

(1) Malth., xni, 9.

(2) Ad Galat., x, 28.

de naissance sénatoriale; il commaniait avec eux au corps du Sauveur, s'asseyait à leurs côtés à la table des agapes chrétiennes. A Lugdunum, plus d'un esclave dut donner son nom à une religion si bienfaisante. Les jours de la persécution venus, l'esclave Blandine devait se signaler dans l'arène sanglante, briller du plus vif éclat parmi les martyrs de Lugdunum, s'élever au premier rang dans l'admiration et les hommages des fidèles. Au dessus de l'esclave, venait l'ouvrier de naissance libre, ou bien arrivé à la liberté par la voie de l'affranchissement. Le christianisme se recommandait à l'ouvrier par sa doctrine sur le travail ; la religion du Christ devait être bienvenue auprès du prolétaire, de tout homme obligé de demander à ses bras sa nourriture de chaque jour. Dans la société païenne, en effet, le travail était flétri par l'opinion publique ; il était réputé indigne de l'ingénu, du citoyen, et partant renvoyé aux esclaves et aux hommes de peu. L'oisiveté constituait une sorte de privilège en faveur de la naissance et de la fortune ; le travail, avec ses sueurs et ses fatigues, demeurait le lot de l'esclavage et de la pauvreté. Aussi la trace qu'il laissait sur les membres de l'artisan était-elle regardée comme un flétrissant stigmate, la tunique courte de l'ouvrier comme une marque déshonorante. A rencontre de ces fausses idées, le christianisme rendait au travail son caractère véritable; il prêchait sa valeur, sa dignité; il le lavait de la flétrissure que les théories sociales du paganisme lui avaient imprimée, et par là il relevait les classes ouvrières de leur injuste abaissement. Ravivant les souvenirs oubliés de notre origine, il représentait le travail comme une conséquence de la chute originelle, comme un châtiment imposé à tous les enfants d'Adam. Bien plus, il le recommandait comme un moyen d'expiation personnelle, comme une source de mérite pour le chrétien qui l'embrasse avec l'humilité du repentir et le courage de la résignation.

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Et puis, comme le travail avait été honoré dans Tatelier de Nazareth! En maniant les instraments du charpentier, Jésus avait ennobli le travail ; en se faisant ouvrier, il avait réhabilité les classes laborieuses, il les avait vengées de Pinjoste mépris que les classes supérieures laissaient tomber sur elles. Une leçon si salutaire ne devait pas être perdue pour l'humanité ; elle faisait partie de la bonne nouvelle, elle entrait comme point important dans la doctrine que le bienheureux Pothin venait annoncer à Lugdunum. Cet enseignement devait sourire à Touvrier; Phomme de peine devait être incliné à saluer comme libératrice une religion qui le réconciliait avec sa condition, changeait en honneurs les affronts auxquels il était exposé, lui apprenait à exploiter ses labeurs et ses fatigues en vae des récompenses éternelles.

Autre avantage qui résultait de la position de tous les déshérités du siècle : les pauvres, les artisans, qu'ils fassent membres d'une corporation d'ouvriers ou bien qu'ils fussent libres de tout engagement, étaient plus facilement abordables que les membres des hautes classes de la société. Ce motif, joint à tous les autres, dut engager Pothin et ses auxiliaires à s'adresser d'abord aux hommes de peu, aux petits de ce monde.

Cependant rien ne favorisait la mission de l'évéque de Lugdunum comme l'appui qu'il trouvait dans les marchands chrétiens de cette ville. Ces marchands, qui constituaient le noyau de l'Eglise naissante, prirent une part très-active à ses développements et à ses progrés. La ferveur de leur zèle, leurs relations commerciales les rendaient très-ptopres à seconder l'action du bienheureux Pothin, à devenir, sous sa direction, d'utiles auxiliaires de la propagande chrétienne. Sans éveiller l'ombre d'un soupçon, ces négociants grecs pouvaient sonder le terrain, étudier l'esprit des écoles et des corporations ouvrières, les dispositions des familles et des particuliers ; en un

mot, préparer les voies à la prédication évangélique. Outre ce rôle d'éclaireurs, ceux que la fermeté de leur croyance et la culture de leur esprit rendaient propres à ce ministère, étaient autorisés à faire de la prédication intime et familière. Bientôt leur maison devenait pour le christianisme un centre secondaire, dont le rayon s'étendait plus ou moins loin, s'élevait plus ou moins haut, suivant leur position de naissance ou de fortune dans la société.

Sans sortir de son domaine, un chef de famille devenu chrétien trouvait autour de lui un assez beau champ ouvert à son zèle. Son influence atteignait immédiatement tous ceux qui lui étaient unis par les liens du sang, et de plus, les esclaves, les clients, tous les ouvriers dont il occupait les bras. Ainsi, toute conversion, quand elle avait été menée à bonne fin, couronnée par le saint baptême, déterminait autant d'actions inférieures, ayant chacune leur sphère propre et leur genre de persuasion. Un esclave gagné à Jésus-Christ, par exemple, ne pouvait garder pour lui seul le trésor qui lui avait été confié. Pressé par la charité, cette vertu qui constitue la force d'expansion, du christianisme, il devenait, à son tour, missionnaire auprès de ses compagnons d'esclavage; il leur parlait de celte société religieuse où le maître n'est pas distingué de l'esclave, où tous les deux sont appelés également à la liberté des enfants de Dieu. L'ouvrier devenu néophyte se faisait, lui aussi, messager de la bonne nouvelle. Cet homme portant l'humble tunique, au visage noirci, aux mains calleuses, répandait parmi la population des ateliers une doctrine amie de l'artisan, qui rendait au travail son caractère véritable, aux travailleurs leur ioiportance religieuse et sociale. De son côté, la femme, cet être si faible, à qui la loi était si dure, qui ne trouvait pas plus de garanties pour l'honneur de son sexe dans le culte des dieux que dans les mœurs dépravées qui en dérivaient, la femme

admise dans la société chrétienne, pouvait-elle s'en taire complètement auprès de $es confidentes, dans les conversations intimes et les épanchements de Tamitié? La matrone, à qui les portes des gynécées étaient ouvertes, pouvait-elle n'y pas porter quelques rayons de cette lumière qui avait brillé à ses yeux, ne pas murmurer à Toreille de ses amies quelque chose d'une religion si favorable à la pureté de la jeune vierge , à la dignité de l'épouse , à l'autorité de la mère?

Plus élevée était la position d'un chrétien, plus grande était son influence, et plus il devenait un instrument utile à la propagation de TEvangile. Voilà pourquoi, tout en commençant par les simples et les ignorants, le christianisme n'attachait pas une médiocre importance à la conquête d'un orateur habile, d'un grammairien en renom, d'un médecin, d'un magistrat, d'un syndic de corporation. Gagner un de ces personnages, c'était mettre au service de la vérité l'influence attachée au savoir, à la réputation, au pouvoir, à la fortune et aux bienfaits. Pour ne parler que de la médecine, puisque cet art est représenté par saint Alexandre dans la liste des premiers martyrs de Lyon, quel avantage un médecin ne pouvait-il pas tirer de sa profession pour faire connaître le vrai Dieu? Grâce à luf, la vérité pouvait pénétrer partout; pas de porte qui lui fût fermée, pas de seuil qu'elle ne pût franchir. Avec le passeport de son art, le médecin chrétien pouvait avoir libre accès dans les maisons païennes. Tout en donnant des soins au corps, rien ne l'empêchait de songer au salut des âmes. En bien des circonstances, il pouvait verser l'eau du baptême sur la tôle des petits enfants moribonds ; les maladies et leurs conséquences extrêmes lui fournissaient une occasion naturelle d'amener sur le tapis les questions religieuses; il pouvait se prévaloir des graves pensées évoquées par la mort d'un client, pour éclairer les obscurités tfe te tombe aux yeux des parents et des amis du dé-

1(10 LIVKK PBEHtElll.

îmiU parler 'i une famille en deui! tles destinées falureâ de rhomme, A n'en pas douter^ c^est à (\noï s^employait le médecin Atexandre^ ce martyr à qui les Actes rendent ce glorienx témoignage i t C'était un médecin connu de tous pour son ar* dent amour de Dieu et riatrépiditéde son zèle -^ prêcher h vérité, car il avait reçu du ciel communicalion de resprit apo^ tolique (1). »

Favorisée par ces influence* diversesj la bonne doctrine èUil mise en circulation sur \m deux collines et dans la pre^u^le formée parle Rhône et la Saône; elle pénétrait, elle slnfiltrait surtout dans les couches inférieures de la société, où elle trouvait plus d'ouvertui^. De la sorte il s'opérait à Lugdunumj au profit de PEvangjle, un travail latent, aouterrain^ qui minait insensiblement la société païenne. De ses yeux d'èvôque et d© soû cœur de père, le bienheureux Pothin suivait attentivement ce mouvement de propagande: il lui donnait Fim pulsion de son sole, la direction de ses conseils.

Cette prédication intime, faite tout bas à roreille, ou dans des cercles restreints, préparait les voîe^ à la prédication publique, à celle qui devait retentir sur les toîlSj suivant la parole du Sauveur, Il appartenait à Pothin et à ses prêtres de produire TEvangile au grand jour, de lui donner cette publicité éclatante qui compte parmi les droits imprescriptibles de la vérité, L'évéque de Lugdunum et ses auxiliaires se faisaient entendre dans les ateliers, après les heures de travail ; sur les bords du Rhône et de la Saône, parmi les bateliers faisant cercle autour d^eux; dans les rues et les places publiques, aux désoeuvrés s'attroupant autour des missionnaires; dans les salles où poêles et orateurs venaient mendier les applaudissements pour leurs vers creux ou leurs déclamations puériles; dans tous les

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lieux OÙ ils pouvaient trouver des gens disposés à les écouter.

Loin de nous la pensée d'exagérer Taction des causes favorables à la prédication du bienheureux Potbin, d'attribuer h ces causes des résultats qu'elles étaient impuissantes à produire. Ces moyens, ces agents divers, étaient des instruments extérieurs mis en jeu par la divine Providence, concourant dans une certaine mesure à la mission de Lugdunum. A ce titre, nous avons CPU devoir signaler leur part d'influence. Mais, en définitive, il faut renvoyer à la grâce et à sa puissance décisive rhonnetir des conquêtes particulières comme du succès général. Seul le bras de Dieu était assez fort pour vaincre les formidables difficultés qui s'opposaient à l'œuvre du bienheureux Pothin. Il fallait qu'un poids céleste pesât dans la balance de ces coeurs païens, pour les faire pencher du côté du Christ et de sa religioB. Aussi Dieu, qui mesure toujours les secx)urs accordés à la grandeur de la lutte où les siens se trouvent engagés, intervenait-il par des opérations miraculeuses en faveur des premiers apôtres de Lugdunum, appuyant l'action intérieure de sa grâce par les signes extérieurs de sa puissance. Les prodiges que nous verrons plus tard éclater dans les ^prisons de Lugdunum, noiB permettent de conclure, par induction, que le ciel autorisa la prédication de Pothin par des miracles. Au reste, le passage suivant de saint Irénée en témoigne d^une manière positive :

€ De nos jours, dit ce grand docteur, il est arrivé plus d'une fois qu'uneEglise réunie et demandant à Dieu, avec des joignes et desfpriôres, de ressusciter l'un de nos frères, on vit le cadavre et lemort rendu aux vœux des saints. Et qu'on ne dise pas que ce sont là de vains prestiges ou des opérations démoniaques, car nous «n appellerions^au témoignage des prophètes qui ont prédit que tout cela devait arriver pour démontrer la divinité de Jésus-Christ. C'est au nom du Fils de Dieu que ses

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vrais disciples exercent, chacun selon la grâce qu'il a reçue, le pouvoir de faire des miracles. Les uns délivrent Irès-rôellement les possèdes du démon ; d'autres sont favorises de visions divines, de la prescience de Tavenir et du don de prophétie; d'autres enfin guérissent les malades et leur rendent la santé par l'imposition des mains; ils ressuscitent des morts, et j'ai vécu moi-même de nombreuses années avec quelques-uns de ces ressuscites. Enfin il serait impossible d'énumérer toutes les grâces extraordinaires obtenues dans l'univers entier par les membres de l'Eglise, au nom de Jésus-Christ, crucifié sous Pilate. Ces dons gratuits sont gratuitement exercés; notre Dieu les accorde comme il lui plait, et ses ministres les dispensent sans rétribution aucune (1). »

Ces lignes ont été écrites à Lugdunum par saint Irénée ; il est donc tout naturel d'en faire l'application à l'Eglise de cette ville.

Le nombre toujours croissant des fidèles rendit bientôt insuffisant l'oratoire des bords de la Saône. 11 fallut donc songer à trouver un nouveau point de réunion. Au midi de Lugdunum, sur le prolongement de la colline, non loin d'un lieu con-. sacré aux sépultures romaines, une grotte, ou excavation naturelle, s'ouvrait dans les flancs du rocher. Le bienheureux Pothinfit choix de cette grotte et la convertit en un lieu de prière. Par sa proximité de la ville , ce nouvel oratoire offrait da grands avantages au ministère des diacres et des prêtres, ainsi qu'à la piété des fidèles qui habitaient sur la hauteur. Il n'était pas, il est vrai , sans danger de se réunir dans le voisinage de la ville, à quelques pas d'une voie romaine. Mais d'abord, les chrétiens se trouvaient protégés par le respect dont les païens entouraient les tombeaux ; ensuite, il est permis de croire que,^

(i) Apud Eus. y Hist. eccl.y 1. V, c. vu.

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pour plus de sûreté, la grotte fut prolongée sous terre et convertie en chapelle souterraine. Pothin y fit creuser un pulls, dont les eaux devaient servir à conférer le baptême. La crypte de la montagne fut placée sous le vocable de saint Jean Tévangèliste : TEglise de Lugdnuum voulait par là témoigner de la glorieuse filiation qui, par saint Polycarpe, la rattache au dis* ci pie bien-aimé.

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