‹ Saint Pothin et ses compagnons martyrs: origines de l'église de LyonChapitre 22 sur 33 · CHAPITRE YII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YII

La tête da bienheureux Pothin est mise à prix. — Le vénérable pontife est découvert et traîné aux pieds du président. — Son attitude devant le tribunal. — Déchaînement de fa multitude contre lui. — Il est jeté presque mourant en prison.— Accueil qu'il y reçoit de la part des confesseurs. — Cellule où il est enfermé. — Il expire deux jours après son incarcération. — Prison de TAntiquailie. — Pourquoi les apostats ne furent pas mis en liberté par le président. — Desseins du Seigneur à leur égard. — Leur portrait tracé en opposition avec celui des martyrs.

Une visite à laquelle les confesseurs de Lugdunum a Hachaient le plus grand prix, était celle du bienheureux Pothin. En temps de persécution, visiter les prisons des saints, veiller à ce que leur foi ne vînt à défaillir, constituait un des premiers devoirs de l'évoque (1). Ce devoir répondait trop bien aux plus chers sentiments de Pothin, à rentraînement de son cœur, pour qu'il fût tenté de le décliner. L'allégresse était grande dans les cachots, lorsque, à la faveur de la nuit, à force d'or et d'argent, le vénérable vieillard pouvait y pénétrer.

Malheureusement un double obstacle semble avoir empêché

(1) Episl. Pii papn; ad Juslum viennensem.

le ponlife de Lugdanum de se rendre dans les prisons aussi fréquemment que Taurait désiré sa charité. L'épuisement de ses forces d'une part, de l'autre le danger d'être reconnu, une difficulté et un péril, ne lui permettaient pas de multiplier ses visites. Il ne laissait pas pour cela d'être en rapport habituel avec les martyrs; il communiquait avec eux au moyen des diacres, minisires de sa charité, échos vivants de ses pensées et de ses sentiments.

Ces rapports par intermédiaires, si précieux qu'ils fussent, ne pouvaient équivaloir, ni pour les martyrs, ni pour leur évoque, aux visites que ce dernier aurait faites lui-même dans les prisons. Cette privation mutuelle, commandée surtout par les intérêts de la communauté chrétienne, devait bientôt cesser. Le Seigneur allait opérer, entre le pasteur et ses ouailles enfermées sous les verrous, un rapprochement aussi désiré de Pothin qu'il devait être utile aux confesseurs et aux apostats eux-mêmes.

Les perquisitions exercées jusque là n'avaient pas donné tous les résultats qu'on s'en était promis. Malgré l'exactitude des recherches, le bienheureux Pothin avait échappé aux limiers du président. Or, dans la pensée de ce mjigistrat, c'était gagner peu que de saisir de simples fidèles et de les livrer à la mort. Tant que les chrétiens conserveraient leur chef, ils auraient le moyen de réparer leurs pertes, de combler les vides faits dans leurs rang^. Pour exterminer cette race maudite, pour en finir avec elle, il fallait de toute nécessité la décapiter, lui enlever celui que les sectateurs du Christ vénéraient comme leur père. Des ordres furent donnés en conséquence. La tête de Pothin fut mise à prixj et tous les agents de la force publique furent lancés à la recherche du pontife. Avertis de ces mesures, les fidèles, de leur côté, ne déployèrent ni moins d'ardeur ni moins de zèle, pour cacher leur

évêque, pour le soustraire au danger. Objet de cette double ac- • tivité agissant en sens contraires, le bienheureux Pothin demeurait calme et tranquille, comme si sa personne eût été étrangère aux mesures prises contre lui. A l'exemple de Polycarpe, son maître, il abandonnait tout à la divine Providence, résolu d'attendre, sans la devancer, Theure marquée par les desseins du ciel. Cette heure ne pouvait tarder à sonner. Enveloppé dans un cercle dont le rayon se rétrécissait tous les jours, Tévéque de Lugdunum ne pouvait échapper longtemps aux poursuites des soldats ou à la délation des traîtres.

Pour se mettre à Tabri, le bienheureux Pothin semble être demeuré dans la région du delta, région où il avait fixé le centre de son Eglise. Cette zone lui offrait plus de facilité que les autres pour se dérober aux perquisitions. Entre les deux rivières, il se trouvait placé loin des regards de l'autorité, dont les agents étaient concentrés sur la colline du couchant. Ensuite la population riveraine du Rhône et de la Saône se composait en grande partie de marchands, d'ouvriers, de gens plus mêlés aux affaires du commerce qu'aux choses de la religion. Deux circonstances signalées par la Lettre des martyrs semblent confirmer cette conjecture, indiquer que Tévêque de Lugdunum fut arrêté dans la plaine, et non sur la hauteur. Dans le trajet qu'il dut faire pour se rendre, de la retraite où il fut saisi, au forum de Trajan, le bienheureux Pothin nous est représenté d'abord « traîné » par les soldats, ensuite « porté » par eux au pied du tribunal. Ces deux circonstances s'expliquent très-bien par la fatigue résultant pour le saint vieillard delà longueur du chemin, et aussi par la raideur de la pente à gravir pour arriver au forum.

A la fin, il fut découvert dans sa retraite par les soldats du président. A en juger par le mouvement qu'elle produisit dans la cité, cette découverte prit les proportions d'un événe-

ment. La nouvelle qui s'en répandit bientôt dans tous les quartiers de Lugdunuro, y provoqua les transports d'une joie féroce. Fidèle à son rôle ordinaire, la multitude impatiente accourut de toute part ; elle se précipita en tumulte vers le lieu où le pontife avait été saisi. Averti le premier, le président devait à- sa dignité de ne pas sortir de son palais, mais d'attendre le chef des chrétiens, de le recevoir au pied de son tribunal. Quant aux duumvirs, ils avaient toute raison d'intervenir; chargés de la police de la cité, il entrait dans leurs fonctions de se transporter sur les lieux pour présider à Tarreslation, pour modérer au besoin Teffervescence des masses. Puis, en pareille circonstance, ils n'étaient peut-être pas fâchés de faire preuve de zèle, de se ménager ainsi les bonnes grâces du gouverneur et la faveur du peuple.

Un attroupement considérable s'était formé autour du lieu où le bienheureux Pothin avait été découvert. A l'arrivée des duumvirs, le saint évoque eut à subir un interrogatoire sommaire, à l'effet seulement de constater son identité. Cette formalité remplie, il fut acheminé avec une certaine pompe vers le forum de Trajan. Les magistrats municipaux s'avançaient d'un air triomphant. Fiers de leur capture, les soldats conduisaient Pothin, ou plutôt ils le traînaient à grand'peine. La multitude enveloppait le cortège oflftciel de ses flots pressés, remplissant l'air de malédictions et de cris, faisant pleuvoir l'insulte et l'outrage sur le vieillard enchaîné, comme s'il eût été le Christ en personne. Par un trait de touchante ressemblance avec le Sauveur, l'évéque de Lugdunum, courbé sous le poids des années et des fatigues, gravissait, comme un autre Calvaire, la colline couronnée par le forum. Tel était l'épuisement de ses forces, que, parvenu au sommet de la hauteur, les soldats, qui l'avaient péniblement traîné jusque là, purent le porter aux pieds dn président^

\A PERSÉCUTION. 29o

Da haut de son tribunal, le gouverneur laissant tomber un regard insultant sur le chef des chrétiens, lui fit subir Pinterrogatoire en lui posant les questions accoutumées. Pontife de TEglise de Lugdunum, le bienheureux Pothin sut se maintenir à toute la hauteur de la dignité épiscopale ; par la fermeté de son attitude et la fierté de son langage, il se montra supérieur à la majesté des faisceaux romains, à toute la puissance du président de la Lugdunaise. Dans un corps épuisé, sa grande âme n'avait rien perdu de son énergie première. Intrépide témoin, il rendit un illustre témoignage à cette foi qu'il avait apportée de TOrient à la cité de Plancus, qu'il avait plantée avec tant de sueurs et de fatigues sur les bords du Rhône et de la Saône. Semblable au céleste Agriculteur, tout son désir était de verser son sang pour arroser la divine semence, pour lui faire porter cent pour un. Admirable vieillard, il s'élève dans les hauteurs du sacrifice, malgré les défaillances réunies de l'âge et des fatigues ; son âme altérée de souffrances n'attend plus pour s'envoler d'un corps épuisé, que d'avoir rendu le grand témoignage au Christ. Cette soif du martyre, cette flamme qui dévore intérieurement Tévéque de Lugdunum, se reflète au dehors sur sa physionomie, l'entoure à nos yeux d'une brillante auréole.

Arrivé à cet endroit de la Lettre, le rédacteur esquisse le portrait de ce pontife ; il nous le représente couronné de la triple majesté des cheveux blancs, de l'épiscopat et de l'héroïsme chrétien. Un seul trait lui suffît pour n^us faire lire dans le cœur de Pothin, pour peindre au vif ce grand caractère. Mais aussi quel bonheur, quelle énergie dans ce trait unique !

c Cependant, disent les martyrs, le bienheureux Pothin, à qui avait été confié le gouvernement épiscopal de l'Eglise de Lugdunum, était traîné au tribunal du^ présfdent. Vieillard

plus que nonagénaire, il était d'une faiblesse, d'une débilité telle, qu'il respirait à peine. Mais la vigueur de son âme et son désir du martyre soutenaient sa faiblesse. Epuisé par l'âge et les infirmités, il retenait son âme dans son corps, afin de ménager par sa mort un glorieux triomphe au Christ. II fut porté par les soldats au pied du tribunal, où il rendit un illustre témoignage à notre foi. Dans le trajet, il était accompagné des magistrats de la cité et d'une foule immense hurlant toutes sortes d'outrages contre lui, comme s'il eût été le Christ en personne. »

Nous ne connaissons pas le détail de l'interrogatoire subi par le bienheureux Pothin, soit que la série des questions et des réponses n'ait pas été recueillie par les greffiers, soit qu'Eusèbe n'ait pas cru devoir lïnsérer dans son Histoire ecclésiastique. Une seule parole du glorieux pontife nous a été conservée ; elle est assez caractéristique pour nous tenir lieu de toutes les autres. Ce mot suffit à lui seul pour nous représenter l'intrépide vieillard redressant sa taille courbée par l'âge, opposant à son juge un courage qui pouvait servir d'exemple à tous. Le président lui dit : t Quel est le Dieu des chrétiens? » Le ton de voix du magistrat, son air, ses sentiments trop connus, indiquaient suffisamment le sentiment qui dictait ses paroles. A l'ironie blasphématoire de cette demande, le pontife opposa cette réponse à la fois si noble et si ferme : « Si vous en êtes digne, vous le connaîtrez. » Cette réponse provocjua une explosion de fureur de la part du peuple, un tumulte indescriptible dans le forum. Insensible à tout ce qu'il y avait de sublime dans les paroles, dans l'attitude et les traits du majestueux vieillard, la populace se jeta furieuse sur lui, comme si elle eût été chargée d'office de venger les dieux outragés, le président offensé. Pour le bienheureux Pothin, en butte à la fureur de tous, il demeurait le front calme et serein, le regard au ciel, pardon-

nant lui aussi à ses ennemis, parce qu'ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient.

f Le président, dit la Lettre, lui ayant demandé quel était le Dieu des chrétiens, Pothin répondit : « Si vous en êtes digne, t vous le connaîtrez. » Alors il fut brutalement arraché du tribunal, et fut en butte à toutes sortes de mauvais traitements. Ceux qui Tenvironnaient, sans égard pour son âge, le frappaient à coups de pied, à coups de poing, tandis que les plus éloignés lançaient contre lui tout ce qui leur tombait sous la main. Au regard de tous, c'eût été un crime, une impiété, de lui épargner des outrages qu'ils estimaient propres à venger les dieux. Enfin, respirant à peine, il fut jeté dans un cachot où il expira deux jours après. »

Arraché presque sans vie aux mains de la populace, le bienheureux Pothin fut enfermé dans la prison où se trouvaient déjà Epagaihus, Sanctus, Maturus, Attale, Blundine, Bibliade et les autres confesseurs. Par sa réclusion, le pasteur se voyait réuni à ses ouailles les plus chères. Pontife de Lugdunum, après avoir présidé la réunion des fidèles dans l'oratoire chrétien, il devait aussi présider, dans les prisons, l'assemblée des martyrs; il devait marcher à leur tôte, les guider dans la voie royale du témoignage.

A la scène brutale qui' venait de se passer en plein forum, en succéda, dans les cachots, une autre d'un genre tout différeat, contre-partie de la première. A son entrée dans la prison, le bienheureux Pothin fut l'objet d'une ovation touchante. Dès qu'il parut sur le seuil, un frémissement de respect et d'émotion s'éleva de tous les coins du noir caveau. Pour la première fois, les enchaînés du Christ regrettèrent de n'avoir pas la liberté de leurs mouvements ; ils auraient voulu briser leurs liens et leurs entraves, afin de pouvoir se prosterner aux

pieds de leur père, baiser ses mains et ses fers. Ses vétemeaU souillés, mis en lambeaux par la multitude, lui composaient, aux yeux des confesseurs, une parure magnifique. Sur Pintrépide vieillard, portant les stigmates du Christ, ils arrêtaient des regards où Tattendrissement se mêlait à une vive admiration. Jamais leur évêque ne leur était apparu si grand ni si beau.

Sans doute, ils ne pouvaient se défendre d'une pénible impression à la vue du triste état où la barbarie du peuple avait réduit leur pontife et leur père; d'autre part, ils comprenaient mieux que personne la perte que l'Eglise de Lugdunum allait faire dans la personne de son auguste fondateur. Toutefois, ces impressions étaient balancées par un sentiment d'un ordre plus élevé. Les aspirations du bienheureux Polhin pour le martyre, n'étaient un mystère pour aucun des prisonniers. Or, leurs grandes âmes, sympathisant avec celle du saint vieillard, ne pouvaient être insensibles à la joie que ce dernier éprouvait de s'immoler pour le Christ, de lui rendre aux yeux de tous le témoignage par excellence.

Autre pensée qui s'agitait dans l'esprit des martyrs : le Seigneur ayant permis l'arrestation de leur évoque, ils pourraient jouir d'abord du bienfait de sa présence, recueillir ses dernières paroles; puis, l'heure venue de la lutte dernière, il leur serait donné peut-être de marcher à la mort à la suite de ce généreux chef, de prendre avec lui leur essor vers les demeures éternelles.

La haute dignité de Pothin dans l'Eglise de Lugdunum lui valut de la part des persécuteurs une sorte de distinction dans les cachots. Dérision et raffinement de cruauté tout à la fois, le pontife, au lieu d'être confondu avec les autres prisonniers, eut un siège à part, une place réservée. Une excavation était pratiquée dans une des parois de la prison ; logette basse, étroite, dont Texiguïté condamnait h une position gênante, incommode, où

le prisonnier ne pouvait se tenir ni assis ni debout. C'est dans cette cellule, sorte de loculus ou de tombeau, que le bienheureux Potbin fut enfermé sous grilles et verrous. Dans Pétat de faiblesse où se trouvait réduit le saint vieillard, c'était le condamner à mort à bref délai. Il ne tarda pas, en effet, à prendre les devants sur ses compagnons de captivité ; il leur ouvrit la voie comme il sied à un chef, il les précéda de quelques jours seulement dans la patrie céleste. Sa vie, dépensée en détail pendant les longues années de son apostolat, ne tenait plus qu'à un fil. Deux jours suffirent pour consommer son sacrifice. Il expira dans sa cellule, au milieu des martyrs enchaînés, lesquels Tentouraient à distance, formaient à son agonie, à sa mort précieuse, une assistance incomparable.

Dans cet instant solennel, tout entiers à l'admiration, ces généreux enfants songeaient moins à déplorer le trépas de leur père qu'à célébrer sa victoire. Ici les gémissements et les larmes eussent élé déplacés. En face de ce corps expiré, vénérable relique, dépouille longtemps habitée par une âme si sainte, ils ne trouvaient dans leurs cœurs, que les joies de l'espérance, sur leurs lèvres que les hymnes du triomphe.

La Lettre des Eglises de Vienne et de Lugdunum dit positivement que le bienheureux Pothin expira dans la prison; il ne fut donc pas égorgé, comme il a plu à quelques uns de le dire.

C'est ici le lieu de décrire l'affreux souterrain où mourut le premier évèque de Lugdunum, où furent incarcérés les premiers martyrs de cette ville. Ce cachot, trésor religieux de l'Antiquaille, est le plus précieux monument que l'âge des martyrs ait légué à l'Eglise de Lyon. Nous allons y descendre, le flambeau de la tradition à la main, le visiter en pieux pèlerin et en observateur curieux. Cette visite évoquera dans notre mémoire de précieux souvenirs; elle nous donnera, par la pensée, le fortifiant spectacle que les chrétiens, contemporains de

300 LivRK deuxièmk:.

Blandine et de Polhia, venaient demander à ce lieu sombre et lugubre. Ces murailles, autrefois témoins de Thèroïsme de nos pères dans la foi, parlent un langage que nous, leurs enfants, sommes faits pour comprendre. Dans ce noir souterrain. Pâme respire je ne sais quel air vivifiant qui Tanime, lui donne force et courage pour les combats non sanglants de la vie.

Gravissons ensemble la montée Saint-Barthélemy, et pénétrons dans l'Antiquaille par la porte de service. Le seuil passé, nous arrivons de plain-pied dans un préau assez spacieux, autour duquel règne une simple galerie. La prison s'étend précisément au-dessous de cette cour. Descendons les marches d'un escalier en pierre donnant sur une autre cour en contre-bas de la première, et nous pénétrons dans le cachot vénéré par une porte moderne. Au dessus de cette porte, nous lisons, sur un cadre de bois (1) appliqué à la muraille, l'inscription suivante :

€ L'Eglise de Lyon, par une tradition constante, a toujours € vénéré ce caveau comme la prison où saint Polhin, son pret mier évèque, fut enfermé avec quarante-huit chrétiens, et « où il couronna son martyre. »

Tandis qu'à la surface du sol tout a été bouleversé par Inaction du temps et la main des hommes, la prison des martyrs, ensevelie sous terre, a échappé à ces bouleversements. Toutefois, les modifications qu'a subies ce souterrain ne permettent pas de déterminer la forme qu'il affectait au temps de la domination romaine. Des portions de murs construits à différentes époques, un revêtement de maçonnerie appliqué à la voûte, ces travaux ont altéré les ligues primitives de la prison, réduitxl'un quart ou d'un tiers son étendue. Dans l'état actuel,

(l) Poui l<j dii-8 ea pistant, ce cadro cU peu digne de la sainteté de ce lieu.

le cachot principal, de forme peu régulière, esl un noir souterrain, avec voûtes et murailles formées par un béton tréscompacte. Il mesure seulement six mètres de long sur cinq de large, et trois de hauteur à son centre. La voûte surbaissée retombe suivant une courbe irrégulière jusqu'au sol, sur lequel elle repose de trois côtés. Vers son milieu, elle est soutenue par une colonne aux assises de pierre. Suivant la tradition, sainte Blandine aurait été attachée à cette colonne; un treillis de fer la protège aujourd'hui contre les mains indiscrètes des visiteurs. Autour de ce pilier pendaient autrefois de la voûte plusieurs anneaux de fer destinés à retenir les prisonniers. Un seul de ces anneaux se voit encore aujourd'hui, tous les autres ont malheureusement disparu (1). A droite en entrant, s'ouvre, en forme de niche, l'excavation où fut enfermé le bienheureux Pothin. A l'extérieur, cette niche est décorée d'un encadrement en pierre d'assez mauvais goût. Œuvre de construction moderne, cette décoration se compose de deux pilastres couronnés d'une frise et d'une corniche, la corniche assez saillante pour supporter vases et chandeliers. La frise porte une inscription qui rappelle la date du martyre de saint Pothin.

Dans un angle de la prison, s'élève un modeste autel. Chaque année, le jour de saint Pothin, et pendant toute l'octave qui suit la fête, la crypte, tendue de draperies blanches et rouges, ornée de guirlandes et de verts feuillages, s'ouvre à la piété des fidèles. Une foule nombreuse gravit la colline, visite le cachot cher à l'Eglise de Lyon. Elle accompht ce pieux pèlerinage afin de retremper sa foi sous ces voûtes où le souvenir des martyrs

(i) Relation manuscrite de la fondation du deuxième monastère de la Visitation Mainte-Marie y d VAntiquailley par sœur Jeanne-Marie Botton, 4695, d'après les tmseignements de sœur Louise-Gasparde de Saint-Paul^ Vune des fondatrices. (Manuscrit conservé au couvent de la Visitation de Lyon. )

302 LIVHK DEUXIÈMK.

est encore vivant. De leur côté, grand nombre de prêtres sont heureux de célébrer les saints mystères dans Tobscur caveau, tout près de la cellule où le bienheureux Pothin rendit sa belle âme au Seigneur (1).

Cette prison s*élendaH, en manière de vestibule, devant trois autres cachots, plus bas et de moindre dimension. Un seul de ces cachots secondaires subsiste aujourd'hui ; il est placé à gauche de rentrée primitive (2). Ces quatre lieux de réclusion avaient été munis par les Romains de portes solides, grillées en losanges. En 1627, année où les Visitandines prirent possession de l'Antiquaille, elles étaient encore toutes en place. En 1689, celle qui fermait la cellule de saint Pothin existait aussi. Il est vivement à regretter que ces portes aient été enlevées pour servir à d'autres usages ; les souvenirs qui s'y rattachaient auraient dû les protéger, les faire respecter comme de précieuses reliques

La prison ne reçoit un peu d'air et de lumière que par la porte ; point de lucarne, aucun soupirail prenant jour à l'extérieur. La porte fermée, c'est une obscurité sépulcrale ; aussi faut-il s'armer d'un flambeau pour visiter ce souterrain. Sous la domination romaine, l'état de ces lieux ne semble pas avoir été différent. Dans une relation qu'elle écrivit en l'année 1695, une sœur de la Visitation affirme que, sous les Romains comme de son temps, le jour ne pénétrait dans les cachots que par la porte (3). D'après tout ce que nous savons des prisons romaines,

(1) La fêle de saint Pothin est marquée au martyrologe le 2 juin; mais comme plusieurs grandes fêtes de l'année peuvent tomber à cette époque, pour éviter la concurrence, l'Eglise de Lyon célèbre celle de saint Pothin le quatrième dimanche après Pâques.

(2) La porte ancienne de la prison regarde le levant. L'administration de l'Antiquaille en a fait ouvrir une autre du côté opposé. C'est par celte deniière porte que les pèlerins entrent, le jour de saint Pothin et pendant Toctave.

(3) Manuscrit de la Vi*;itation cité plus hauL

celte privation d'air et de lumière n'a riea qui doive étonner (1).

Le palais des Empereurs s'élevait au dessus ou tout auprès de cette prison, qu'il écrasait de sa masse et de son luxe. Les martyrs de Lugdunum étaient enfermés sous ce palais, demeure du président de la Lugdunaise et de ses principaux agents : les victimes sous les pieds de letirs bourreaux. Au dessous du sol, les privations et les souffrances de tout genre ; au dessus, les délices des festins et les folles joies de la débauche. La civilisation romaine se plaisait à ces contrastes; c'était, pour leurs plaisirs, un assaisonnement fort goûté des hommes blasés de cette époque. Souillé par les excès des princes et de leurs lieutenants dans la Lugdunaise, le palais des Empereurs fut purifié par le sang des martyrs. Les souffrances de Pothin et de ses compagnons ne devaient pas demeurer infécondes. Un jour viendrait où la religion persécutée triompherait dans celte demeure d'où étaient sortis des ordres sanglants contre les disciples du Christ.

Ce palais élevé à grands frais par les Romains, embelli par les arts et le luxe, a été complètement effacé du sol. Un réservoir d'eau, un conduit qui faisait communiquer ce réservoir avec les aqueducs, quelques débris exhumés du sol, voilà tout ce qui reste du splendide édifice, ornement de la colline, orgueil de la cité. Et le cachot funèbre où le premier évoque de Lugdunum rendit le dernier soupir, a résisté aux injures du temps et des hommes ; il est toujours là avec ses sombres murailles, avec la puissance des souvenirs qu'il éveille. Grâce à cette conservation, il n'est pas difficile de se représenter saint Pothin dans sa cellule ; Blandine attachée à l'anneau de la colonne ; les autres martyrs liés, enchaînés, les pieds dans les entraves.

(i) Pour la prison de saint Polhin, voir Histoire de VAntiquailley par Achard-Jaraes ; Lyon ancien et moderne; les Grands Souvenirs de V Eglise de Lyon, par D. Meynis.

304 LlNBt: DEUXIÈMK.

Mais reprenons le fil des événements.

Les apostats assistèrent aussi bien que les martyrs à la mort du bienheureux Pothin. Il ne leur avait servi de rien de renoncer à Jésus-Christ. Contre leur attente, cette trahison n'avait point brisé leurs fers. En outre, elle était retombée sur leur tète comme un opprobre et une flétrissure ; car, par le fait de leur apostasie, ils semblaient prendre à leur charge tout ce que les païens avaient inventé de calomnies contre les chrétiens. Regardés comme coupables des crimes les plus horribles, ils étaient retenus en prison comme homicides, incestueux, violateurs des plus saintes lois de la nature.

Quel motif porta le président à ne point relâcher les tombés après leur apostasie, il n'est pas trop malaisé, ce semble, de le démêler. Cette mesure était la suite, le développement du plan par lequel ce magistrat avait fait charger les chrétiens des crimes les plus odieux. En retenant les apostats dans les fers, le gouverneur se donnait Tair de poursuivre autre chose qu'un nom dans les disciples du Christ; il paraissait s'en prendre à des hommes qui, sous le voile d'une religion mystérieuse, cachaient des infamies révoltantes. Ce calcul ne manquait pas d'habileté; il avait pour effet naturel de sauver la Tesponsabilité du juge. En quelque disposition d'esprit que se trouvât alors Maro-Aurèle à l'égard du christianisme, le président était en mesure de légitimer les supplices décernés contre eux. En tout cela, le président se montrait avisé, conséquent avec lui-même.

Les desseins du ciel à l'égard des tombés se révélaient avec autant d'évidence que les calculs du gouverneur. L'élargissement des apostats leur eût fermé peut-être la voie du retour ; du moins il les eût mis dans des conditions moins favorables pour revenir à leur devoir. En permettant que le bénéfice de leur désertion leur fût enlevé , le Seigneur leur ménageait une grande chance de salut. Lui aussi il les retenait sous sa

main, il les plaçait sous les influences les plus propres à les faire rentrer en eux-mêmes. La vue des confesseurs, si heureux, si rayonnants, portant si légèrement leurs fers, cette vue toute seule était de nature à faire la plus vive impression sur les tombés. Ensuite les reproches que le bienheureux Pothin leur adressait d^ne voix mourante, les fraternels encouragements des martyrs, Tinfluence de leurs exemples, Pappel de Dieu appuyant intérieurement Tefifet de ces invitations extérieures, c'étaient autant de moyens mis en œuvre par la divine Providence pour rappeler ces malheureux à leur fidélité première. Comme nous le verrons bientôt, plusieurs se rendirent à Faction combinée de ces différentes grâces ; ils se relevèrent et reprirent parmi les témoins du Christ la place qu'ils avaient lâchement désertée.

Le calcul du président à leur égard nous a valu une belle page dans la Lettre des deux Eglises. Comme les apostats se trouvaient confondus dans les mêmes cachots avec les confesseurs demeurés fidèles, le rédacteur de la Lettre se trouve amené à mettre les uns et les autres en présence, à nous les peindre dans leur mutuelle opposition. De cette comparaison résulte une peinture d'une touche vigoureuse, d'un relief fortement accusé par les contrastes. D'un côté du tableau, les martyrs sont représentés inondés de clartés célestes, le front illuminé d'une sainte joie, une douce majesté dans toute leur personne. En regard, les apostats apparaissent hideux à voir, l'air morne, la contenance embarrassée, la tête courbée sous le poids de la honte et du remords. Et pour compléter l'effet, faire ressortir mieux les couleurs çt les contrastes, au second plan du tableau, voici des païens qui reprochent aux tombés leur faiblesse et leur lâcheté, leur jettent ironiquement à la face les accusations articulées par les esclaves.

« Alors, dit la Lettre, nous vîmes éclater un Irait de Péconomie divine, une marque de la miséricorde infinie de Jésus. Ce fait extraordinaire nous révèle les ressources du Clirist. En efifet, ceux qui dès le principe avaient renié leur foi, avaient été, comme les martyrs, jetés en prison, où ils partageaient avec eux les mêmes souffrances. Il ne leur avait servi de rien d'apostasier. Quant à ceux qui s'étaient déclarés chrétiens, ils avaient été incarcérés comme tels, sans qu'on fit peser aucune autre charge sur eux. Les apostats, au contraire, étaient détenus comme coupables d'homicide et de toutes sortes d'abominations; par suite, ils avaient plus à souffrir que les autres. Les uns étaient soutenus par la grâce du martyre, Tespéfance des biens promis, Tamour qu'ils avaient pour le Christ et le secours de PEspril-Saint. Les autres étaient tourmentés de telle sorte par leur conscience, que, lorsqu'ils étaient produits en puMic, leur air tout seul suffisait à les faire distinguer. Ainsi les martyrs paraissaient joyeux ; leur front respirait un mélange de grâce et de majesté ; les chaînes composaient à leurs membres une parure admirable : c'étaient les bracelets de l'épousée, revêtue d'une tunique aux franges d'or, aux dessins variés. Us répandaient autour d'eux la bonne odeur du Christ, et cela de manière à faire croire qu'ils s'étaient oints de parfums odoriférants. Quant aux apostats, ils paraissaient les yeux baissés, la contenance embarrassée. Pair abattu, hideux à voir. Bien plus, les païens eux-mêmes leur reprochaient leur faiblesse et leur lâcheté. Ils étaient regardés comme des homicides ; ils avaient perdu le titre de chrétien, ce titre si noble, si glorieux, si salutaire. Un pareil spectacle ne contribuait pas peu à soutenir les martyrs. Si quelque chrétien venait à être arrêté, il se hâtait de confesser sa foi, sans avoir aucun égard aux suggestions du démon. »

Page 1