‹ Saint Pothin et ses compagnons martyrs: origines de l'église de LyonChapitre 23 sur 33 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

Les jeux de Tamphithéàtre. — Passion des Romains et des provinciaax pour ce genre de spectacle. — Chasses ; exposition aax bétes, combat contre les

' animaux féroces. — Détails relatifs à ces jeux. — Sanctus, Maturus, Atlale et Blandine exposés aux bétes. — Ils sont promenés autour de Tamphithéàtre. — Sanctus et Maturus sont égorgés. — L^esclave Blandine, attachée à un gibet, est épargnée par les bêtes. — Attale réclamé par le peuple. — Son titre de citoyen romain le fait retirer de Tamphithéàtre. — Le président consulte Marc-Aurèle au sujet d* Attale et des autres confesseurs. — En quel lieu s'élevait l'amphithéâtre de Lugdunum? Discussion à ce sujet.

La mort du bienheureux Pothin privait PEglise de Lugdunum de son pontife. Dans les circonstances critiques où Ton se trouvait, il n'était guère possible de faire cesser immédiatement le veuvage de cette Eglise. Pour élire un nouvel évéque, il fallait, suivant la discipline du temps, réunir les clercs et les fidèles, les consulter, prendre leur avis sur le sujet le plus digne de remplacer Pothin. Ces opérations pouvaient alors créer des dangers ; il fallut donc les ajourner un peu. En attendant, le conseil presbytéral de Lugdunum, où figurait le prêtre Irônée, dut pourvoir provisoirement aux besoins de la communauté chrétienne.

Tout semblait s'achemioer vers une crise dernière, vers le dénouement de cette sanglante tragédie. Avant de dérouler le récit des supplices, le rédacteur de la Lettre y prélude par une gracieuse image, fleur brillante, dont Téclat ressort vivement au milieu des tristes objets qui Tentourent.

c Ensuite, les saints consommèrent leur martyre par divers genres de mort. De la sorte, ils offrirent au Père céleste une couronne tressée de fleurs variées, nuancée de différentes couleurs. Il était juste que ces généreux athlètes, qui avaient soutenu plusieurs assauts, remporté d'éclatantes victoires, reçussent la belle couronne de Timmortalité. »

Quatre martyrs, bien connus de nous, vont être signalés pour la seconde fois dans la Lettre des deux Eglises. Nous allons contempler de nouveau le diacre Sanctus, le néophyte Maturus, le citoyen romain Âttale etTesclave Blandine. Ce groupe glorieux va être ramené sur la scène du témoignage, Sanctus etMâturus pour rinonder de leur sang.

La lutte, quelques jours interrompue, allait être reprise avec une recrudescence d'animosité, un déploiement de supplices nouveaux d'une part, et de Tautre, avec une nouvelle énergie, avec des forces retrempées aux sources célestes. Les quatre athlètes que nous venons de nommer avaient été brûlés, tenaillés, soumis à d'horribles tortures, et, après quelques jours de réclusion, ils se trouvaient sains et saufs dans les cachots, prêts à recommencer le combat comme s'ils n'avaient rien souffert. Témoins de ces prodiges, auxquels ils ne comprenaient rjen, les païens en frémissaient de rage; ils y voyaient une manière de défi auquel ils se croyaient obligés de répondre pour leur honneur propre et celui de leurs dieux.

La multitude pouvait lui rendre ce témoignage : le président de la Lugdunaise avait organisé la lutte avec une habileté rare;

il s'était montré maître consommé dans Tart de persécuter. Dans l'application des tourments, ce magistrat avait procédé graduellement, suivi les degrés d'une échelle ascendante : la prison et ses mille incommodités, la question et les tortures, le fer et le feu ; et tout s'était brisé contre des hommes invinciblement retranchés dans leur conscience. Loin de fai- Wir, le courage des martyrs semblait, au contraire, se raviver après chaque épreuve.

Tous les moyens ayant été épuisés, il ne restait plus au président qu'à les condamner à mort. Toutefois, ce magistrat n- était point pressé de prononcer la sentence capitale ; son amour-propre semblait reculer devant cette mesure extrême, la mort des confesseurs devant constater tout à la fois et leurtriomphe et la défaite de leur juge. Pourtant il fallait en finir. Or, pour livrer aux témoins du Christ l'assaut définitif, les lois armaient le gouverneur d'un supplice où le caractère des Romains respire daps toute sa férocité : l'exposition aux bêtes. Sanctus, Matunfô, Attale et Blandine furent condamnés à figurer dans l'amphithéâtre, à périr sous la dent des animaux féroces. Avant de les contempler aux prises avec ces bourreaux d'un nouveau gaire, il n^est pas sans utilité d'exposer brièvement la nature et les conditions des jeux de l'amphithéâtre. G^ détails éclaireront la scène où vont paraître les athlètes du Christ; ils serviront aussi à éclaircir plusieurs passages de la Lettre des deux Eglises^

Le Colisée, demeuré debout dans la majesté de ses ruines, rappelle la froide cruauté d'un peuple qu'il fallait amuser avec des hécatombes humaines. Les nobles jouissances de l'esprit, les chefs-d'œuvre dramatiques avaient perdu le privilège d'intéresser des hommes fermés aux nobles pensées, aux sentiments délicats. Sauf de rares exceptions, le théâtre ne se soutenait, à Rome et dans les provinces, que par de misérables farces et des

comédies obscènes. Pour piquer ces Romains dégénérés, répondre à la brutalité de leurs instincts, il fallait étaler sous les yeux des spectateurs mille fois plus d'atrocités que le poëte n'en pouvait exposer sur la scène ; il fallait offrir à la curiosité publique d'effroyables boucheries, substituer un abattoir au théâtre, remplacer les personnages par des gladiateurs ou des botes féroces. Ce peuple en était venu au point de ne goûter plus que des représentations assaisonnées par le sang ou la luxure ; toute autre lui était fade ou ennuyeuse. Aussi pas de spectacles' plus recherchés, plus fréquentés que ceux de l'amphithéâtre. Ce qui nous serait un supplice, à nous chrétiens humanisés par la religion de notre doux Sauveur, constituait pour l'inhumanité de ces païens une jouissance de premier ordre, un besoin dont ils réclamaient la satisfaction aussi bien que celle de la faim : panem et circenses, « Ce genre de spectacle, dit Cicéron parlant des jeux de l'amphithéâtre, est celui qui est le plus agréable au peuple. Pas de circonstance où il accoure en plus grand nombre, pas même de comices qui réunissent tant de monde (i). » Des milliers de personnes se pressaient sur les gradins qui entouraient l'arène, suivant d'un œil avide les péripéties de la lutte, battant des mains à un beau coup, applaudissant avec fureur un athlète vainqueur de ses adversaires, qu'il avait étendus morts et sanglants à ses pieds. Tertullien nous représente toute cette multitude « le corps penché vers l'arène, contemplant d'un œil impassible des corps en lambeaux et souillés de sang (2). » Le peuple n'assistait pas à ces jeux en simple spectateur, il y intervenait aussi comme arbitre et comme juge. De par une coutume, respectée des magistrats, il exerçait sur les combattants un certain droit de vie et de mort. Ainsi, en élevant le

(1) Pro p. Sextio,

(2) Ve spectaculis, xx

pouce OU en l'abaissant, il pouvait sauver des mains d'un adversaire ou condamner à périr sous ses coups, l'athlète blessé qui inclinait ses armes et se tournait vers les assistants pour demander grâce. On connaît les vers suivants, dans lesquels Prudence représente une vestale exerçant ce droit dans le sens de la cruauté :

GoDsargit ad ictus, Et quoties yictor ferrum jagulo ioserit, illa Delicias ait esse saas, pectusque jaceutis Virgo modesta jubet converso polUce rnmpi (1).

Un athlète qui savait son métier devait, sur la condamnation du peuple, tendre au glaive une gorge intrépide, et tomber avec grâce. Éa lutte venait-elle à languir, les coups étaient-ils portés avec mollesse ou inhabileté, le mécontentement se traduisait aussitôt par des trépignements, par de furieuses réclamations. Le peuple n'entendait pas que les gladiateurs servissent si mal ses plaisirs, eussent si peu d'égard aux désirs de sa souveraineté (2).

Daijs le principe, les prisonniers de guerre, les esclaves fugitifs ou réfractaires, faisaient seuls les frais de ces représentations barbares. Plus tard, les jeux de l'amphithéâtre prenant faveur à Rome et dans les provinces, on vit des hommes de

(1) Contra Symmaehum, 1. II, v. 1095.

(i) La plame indignée de Laclance a tracé des jeux de l'amphilhéàtro la peinture suivante :

* Ludos vocant in quibus humanus sanguis effunditur. An possint pii et jttsli homines esse, qui constitutos sub ictu mortis, ac misericordiam deprecan- *es, non lautum patiunlur occidi, sed efflagitant, feruntque in mortem crudelia et inhumana suffragia, nec vulneribus satiati, nec cruore conlenti? Quin etiam perçusses jacentesque repeti jubent, et cadavera ictibus dissipari. Indignabatur enim populus, injuriaraque pulabat si ferrum aut feram arenarii refugerent. » (Divin, institut., l. VI, c. xx.)

312 LlVaE DEUXIÈME.

toule condition s'enrôler dans les rangs des gladiateurs. Des citoyens romains, des chevaliers, des sénateurs même, entraient dans les écoles (Itidî) pour se former, sous des lanistes, à Part si fort prisé de porter de beaux coups, de tomber correctemrat et de mourir suivant toutes les régies. La passion pour ces jeux alla si loin, elle avait pris sous TEmpire de telles proportions, que le pouvoir dut intervenir pour la retenir dans certaines limites. Néron lui-même essaya de la modérer, de lui opposer des mesures restrictives (1). Ce qui n'empêcha pas le grand et vertueux Trajan de donner plus tard en spectacle au peuple dix mille gladiateurs dans l'espace de cent vingt-trois jours.

La religion de Jésus-Christ deyait mettre fin à ces horribles boucheries, en fermant les amphilhëâtres et les é<k)les des lanistes. Inspiré par les grands princi]^ du christianisme, Constantin défendit de souiller les villes des spectacles sanglants de Tarène (2). Toutefois, tel était rattachemoit des païens à ces représentations, que la politique chrétienne dut lutter deux siècles encore avant de fermerau flanc de la société une blessure d'où s'écoulaient des ruisseaux de sang. Nonobstant des prohi^ bitions réitérées, les jeux de l'amphithéâtre se prolongèrent jusqu'au régne d'Honorius. Le fait qui détermina leur abolition est trop remarquable pour ne pas être ici rapporté, t Le moine Télémaque, dit Théodoret» quitta sa cellule, il partit d'Orient et vint à Rome pour mettre un terme aux combats de gladiateurs. Un jour que cet affreux spectacle était donné au peuple, il se rend au stade, descend dans l'arène, et s'efforce de séparer les combattants. A cette vue, les spectateurs indignés accablent le pacifique Télémaque sous une grêle de pierres. Son sang fut le dernier versé dans l'arène. A la nouvelle

(1) Tacit.,AnnaZ., XIII, XXXI.

(%) Euseb., De vita Constantini, 1. IV.

qu'il en apprit, l'empereur Honorius défendit de donner jamais ces hideux spectades (i). »

Les chrétiens ne pouvaient descendre comme champions actifs dans Tamphi théâtre. Résolus à ne disputer pas une vie ô&ûi ils faisaient à leur foi le sacrifice volontaire, la lutte avec eux. eût été impossible ; tout se fût borné à un égorgement dépourvu des incidents auxquels donnait lieu Phabileté de deux athlètes acharnés l'un contre Tautre. Les martyrs étaient donc réservés à un autre genre de combat : on les exposait aux botes. Ici revient un de ces vocables qui tf appartiennent qu'à la langue des Romains, comme les choses qu'ils expriment ne trouvent place que dans les mœurs de ce peuple. Ces jeux où des hommes figuraient en face d'animaux féroces, étaient appelés des chasses {venationes). Or, par un raffinement de cruauté barbare, les conditions ordinaires de la chasse étaient interverties au profit des botes sauvages : l'homme servait de gibier aux lions et aux ours, il était destiné à devenir la proie de ces animaux, à leur servir de pâture. Pour procurer au peuple ce spectacle barbare, il fallait mettre à contribution les différentes provinces de l'Empire; il fallait dépeupler les forêts, les déserts, les bords des fleuves, de leurs farouches habitants. Ours , tigres , lions , panthères , urus , monstres de toute espèce étaient, sur la réquisition de l'empereur ou des magistrats, expédiés à Rome et dans les cités qui rivalisaient sur ce point avec la capitale de l'Empire. Faute de mieux, les taureaux sauvages, les chevaux indomptés, qu'il n'était pas besoin d'aller quérir fort loin, servaient à amuser la multitude. Aussi incidentes et non moins sanglants que les combats de gladiateurs, ces jeux étaient fort goûtés. Sans compter donc le plaisir personnel qu'ils pouvaient

(i) Theodor., Hisl. eccl , I. V, xxvi.

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y prendre, les empereurs et les magistrats n'ignoraient pas que de belles chasses données au peuple étaient un sûr moyen de lui être agréable.- « Auguste, dit un auteur (i), trouvait un grand charme aux spectacles de tout genre, surtout aux chasses où des animaux inconnus paraissaient en grand nombre. » Nous savons par les marbres d'Ancyre que 3,800 botes fauves furent abattues dans les jeux donnés par cet empereur.

Ces amusements se bornaient quelquefois à des combats d'animaux les uns contre les autres. Mais la chasse par excellence était celle où des hommes étaient exposés aux botes, ou bien destinés à combattre contre elles. Or, il y avait cette différence entre le combat et Texposilion, que, dans le premier cas, le condamné descendait dans Parène avec des armes défensives, tandis que, dans le second, il était jeté désarmé à la dent des lions et des ours. Les chrétiens étaient toujours condamnés à Texposition. Au surplus, ils n'auraient eu que faire d'armes mises entre leurs mains, car tous étaient animés de cet esprit qui faisait dire à saint Ignace : « Plaise à Dieu que je puisse jouir des bêtes qui me sont réservées ! Si elles refusent de se jeter sur moi, je les forcerai de me dévorer (2). • Lors donc que l'évoque d'Antioche s'écrie : « Je désire combattre contre les bêtes sauvages (3), » il veut parler d'une lutte spirituelle, et non d'une lutte défensive.

Pendant les trois premiers siècles de l'Eglise, grand nombre de martyrs moururent victimes de ces chasses barbares. Ce supplice était souvent réclamé par le peuple. Dans la même représentation, les païens pouvaient satisfaire à la fois leurs instincts sanguinaires et la haine religieuse qui les animait contre les

(1) Aurclius Victor.

(2) Epist. ad Ramanos,

(3) Ibid.

chrétiens. Aussi le peuple faisait-il souvenl retentir les amphithéâtres de ce cri mille fois répété : Les chrétiens aux lions (1).

Colonie de Rome, Lugdunum avait adopté tous les éléments delà civilisation romaine. Cette ville fut dotée d'un amphithéâtre, d'un cirque, d'une naumachie, d'un théâtre, monuments destinés à des plaisirs chers aux Gallo-Romains. Les habitants de Lugdunum s'habituèrent, puis se complurent à voir couler Je sang sous le fer des gladiateurs et sous la dent des bétes féroces. Dans la cité de Plancus, la cruauté de ces amusements marchait de pair avec la licence des représentations scéniques. Comme dans les autres villes, les luttes de l'amphithéâtre y étaient l'objet d'un vif intérêt, d'une ardente curiosité.

A Rome, les chasses et les combats de l'arène étaient donnés par les empereurs, ou bien par les édiles chargés de l'intendance des jeux. Dans les autres cités de l'Empire, les gouverneurs de province ou les magistrats des villes étaient chargés d'organiser ces représentations et de pourvoir à tous lés frais. De simples particuliers pouvaient aussi, avec l'àgréïnent du pouvoir, gratifier une ville d'une chasse ou d'un combat de gladiateurs. Ces jeux, dont le peuple se montrait fort avide, étaient fixés pour tout l'Empire à certains jours solennels, spécifiés par le calendrier romain. Ce qui n'empêchait pas les cités d'avoir, pour leurs fêtes, des spectacles particuliers. En dehors des jours déterminés par le calendrier ou les usages locaux, les magistrats municipaux/ encore moins les simples citoyens, ne pouvaient donner ni chasses ni combats de gladiateurs. L'Epître des fidèles de Smyrne, touchant le martyre de saint Polycarpe, nous en fournit une preuve. « Le peuple, y est-il dit, demandait à grands cris que l'asiarque Philippe lâchât

(4) Clamare enim solebal populus : Chrisliani ad leones. (Tertul., Apolog ,

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