CHAPITRE IX
Vertus des martyrs de Lugdunum. — lU intercèdent en faveur des apostats. — Origine des indulgences. — Les apostats sont réconciliéi à l'Eglise. — Alcibiade. — Son abstinence extrême ; fâcheux effets qui en résultent. — Sur un avis du ciel, il imite les autres confesseurs dans Tusage des viandes. — Les ^otestants ne peuvent rien conclure de ce fait contre les lois de TEglisesur Tabstinence. — Alcibiade cédait-il à des tendances montanisîes? — Quel était le tort de ce confesseur? — Le Montanisme; son origine. — Caractère •dogmatique et moral de cette hérésie. — Ravages e&ercés par (es Montanistes dans les Eglises d'Asie. — Les martyrs de Lugdunum en sont informés dans les prisons. — Ils en écrivent aux Eglises asiatiques ainsi qu'à celle de Borne.
Quelque diligence que fît le courrier expédié à Rome par le président de la Lugdunaise, un temps plus ou moins long dut s'écouler jusqu'à son retour. En attendant la réponse de Pempereur, il fallut surseoir à toute exécution, se contenter de détenir les confesseurs dans les cachots. Cette suspension dans les supplices est pour nous une occasion d'étudier de plus près ces héros chrétiens.
Ici doit prendre place une peinture admirable, détachée par Eusébe de la Lettre des deux Eglises, probablement afin de ne pas interrompre le fil du récit. En quelques traits, le rédacteur de la Lettre nous dépeint le caractère des martyrs, il nous
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initie aux sentiments de ces grandes âmes, au secret de leur héroïsme. A la lecture de celte page, on éprouve quelque chose de l'impression produite sur le pèlerin par les peintures des catacombes romaines.
€ Or, les martyrs, dit la Lettre, avaient mis toute leur étude à imiter Celui < qui, possédant la divinité, n'a pas cru commet- € tre un larcin en se disant égal à Dieu (1). » Aussi, bien qu'ils se fussent couverts de gloire, qu'ils eussent^à plusieurs reprises confessé le Christ, passé de l'amphithéâtre aux horreurs de la prison ; bien que leur corps portât la trace du feu, qu'il fût déchiré, couvert de blessures, malgré tout cela, ils ne prenaient point pour eux-mêmes le titre de martyrs, et ne souffraient pas qu'on le leur déférât. Si quelqu'un de nous leur donnait ce titre dans une lettre* ou un entretien, ils s'en plaignaient vivement. Cette appellation, ils la réservaient avec amour au Christ, lui, le témoin fidèle et véridique, le premier né d'entre les morts, le principe de la vie en Dieu. En nous parlant de ceux qui étaient déjà sortis de ce monde, ils nous disaient : € Ils sont vraiment martyrs ceux que le Christ a daigné < appeler à lui dans l'acte même du témoignage, mettant par « leur mort le sceau à leur confession. Quant à nous, nous ne « sommes que de pauvres et misérables confesseurs» » Et ils conjuraient les frères avec larmes de prier sans cesse pour eux, afin de leur obtenir une heureuse fin. Les vertus propres aux martyrs, ils les faisaient briller par la confiance avec laquelle ils paraissaient devant les païens; leur grandeur d'âme éclatait par leur patience, par un courage étranger à toute crainte, à tout tremblement. Ces hommes craignant Dieu refusaient le nom de martyrs. Ils s'abaissaient sous la main du Tout-Puissant,
(1) s. Paul, Epist. ad Philem., ii, 6.
et cette main a pris plaisir à les exalter. Us prenaient la défense de tous et n'accusaient personne; toujours prêts à absoudre, ils ne savaient pas condamner. Bien plus, ils priaient pour leurs plus cruels persécuteurs. A l'exemple d'Etienne, ce martyr accompli, ils disaient : < Seigneur, ne leur impuiez pas ce péché. » Que s'ils priaient pour leurs ennemis, combien plus le faisaientils pour leurs frères ! Ce fut la charité parfaite dont ils étaient animés qui leur fit engager un grand conU)at ; ils étreignirent le dragon si fortement à la gorge, qu'ils le forcèrent de rendre vivants ceux qu'il croyait avoir dévorés. On ne les voyait pas s'enfler, se prévaloir de leur constance contre les tombés. Tout au contraire, ils usaient de la surabondance de leurs biens pour soulager la pauvreté de ces malheureux. Prenant des entrailles de mère, ils répandirent pour eux des torrents de larmes aux pieds du Père céleste. Us demandèrent la vie pour eux-mêmes; Dieu la leur accorda, et ils la communiquèrent à leurs frères, et ils allèrent à Dieu après avoir triomphé de tous leurs ennemis. Ils avaient aimé la paix, ils nous avaient recommandé- la paix, ils méritèrent d'aller à Dieu dans la paix. Leur mort ne fut point un objet de deuil pour l'Eglise, leur mère, ni pour les frères une cause de trouble et de dissension; mais ils laissèrent à tous le bonheur, la paix, la concorde et Tamour. »
Admirable page ! il faut la lire et la relire pour se pénétrer du parfum qui s'en exhale. Gomme on le voit, le courage déployé par ces bienheureux au milieu des tourments, n'était pas une vertu isolée.; leur héroïsme avait pour accompagnement et pour support le cortège entier, la réunion complète des vertus chrétiennes. Ces âmes si fières devant les juges, comme elles s'abaissent et s'humilient devant les frères ! Ces cœurs si fermes au pied du tribunal et sous la main des bourreaux, comme ils s'attendrissent au malheur des apostats ! Modèles placés sous nos
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yeux par la divine Providence, ces alhlèles ne nous provoquent pas seulement à la fermeté chrétienne, ils nous invitent encore à la paix avec nos semblables, à Thumilité dans nos sentiments, à une charitable tendresse à Tègard de nos frères souffrants et malheureux.
Le tableau que nous venons de contempler se rapporte, en quelques uns de ses traits, à la charité des martyrs envers les apostats ; il se lie donc tout naturellement à Tintervention des premiers en faveur des seconds.
La démarche du président auprès de Marc-Aurèle ajournait forcément le dernier combat. Ce délai, si court qu'il pût être, répondait ïnal au désir des confesseurs, impatients qu'ils étaient de s'offrir en holocauste, d'aller promptement s'unir à leur divin Chef. Pour se dédommager, ils surent mettre à profit ces jours d'attente, en tirer un excellent parti contre l'aanemi commun. N'ayant pas à combattre de si tôt dans l'amphithéâtre, ils se tournèrent d'un autre côté, dans le but d'engager une lutte fort différente. Sous l'impulsion du Saint-Esprit, leur <îonseiller et leur guide, ils s'élancèrent sur le démon, leur adversaire principal, et lui arrachèrent la plupart de €eux que l'apostasie lui avait livrés en proie.
Leur charité, aussi large qu'elle était profonde, pouvaitelle oublier les déserteurs de la foi, enfermés avec eux sous les mômes verrous? Le triste sort de ces malheureux les touchait d'une pitié profonde. Ils se présentèrent donc devant le Père céleste ; ils se jetèrent à ses pieds, y versèrent tant dç larmes et de prières, que Dieu se laissa toucher à leurs supplications. A l'exception d'un fort petit nombre, que la Lettre appelle « des enfants de perdition, » les apostats se relevèrent tous de leur chute, décidés à prendre une éclatante revanche 4e leur défaite, à laver la honte de leur trahison dans les flots de leur san^.
Par le seul fait de leur apostasie, les tombés s'étaient séparés eux-mêmes de TEglise ; ils en étaient exclus avant le prononcé juridique de la sentence d'excommunication. Ils se trouvaient donc dans la déplorable situation d^un membre retranché du corps qui lui communiquait le mouvement et la vie. Pour se réhabiliter devant Dieu et devant les hommes, ils étaient tenns, avant tout, de faire l'aveu pénitent et sacramentel de leur faute; à cette condition seulement ils pouvaient recouvrer la vie qu'ils avaient perdue. Ensuite, ils devaient solliciter leur réadmission dans la société chrétienne, leur réintégration dans les biens communs à tous ses membres, sauf à se soumettre aux peines canoniques encourues par leur apostasie. Les martyrs, qui avaient intercédé auprès du Père céleste, intervinrent comme médiateurs auprès du conseil des prêtres de Lugdunum. L'effet de leur intercession ne devait pas être moins efficace d'un côté que de l'autre. A leur prière. Dieu avait ouvert les trésors de sa miséricorde; sur la requête des mômes intercesseurs, l'Eglise ouvrit son sein pour y recevoir les tombés, elle les réintégra dans tous les droits qu'ils avaient perdus par leur défection. Devant le tribunal de Dieu, ces derniers avaient obtenu miséricorde pour leur crime, grâce pour la peine éternelle ; devant le tribunal de TEglise, il leur fut accordé remise des peines temporelles et des pénitences disciplinaires auxquelles étaient condamnés les déserteurs de la cause chrétienne.
Nous touchons ici à l'origine historique des indulgences. La réconciliation des apostats de Lugdunum compte au nombre des faits les plus anciens où l'on voie l'Eglise faire l'application de son pouvoir en cette matière; c'est aussi un des premiers exemples de la charitable intervention des martyrs en faveur des grands coupables.
Dans ces temps orageux, où la hache des persécuteurs mena-
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,çail la tête des fidèles, TEglise, par honneur pour les témoins du Christ, leur déférait un privilège d'intercession. En conséquence, les grands pécheurs, comme les apostats, tous ceux qui avaient été condamnés à des pénitences publiques, s'adressaient à eux, afin d'obtenir par leur intercession remise totale ou partielle des peines canoniques. Les martyrs délivraient aux pénitents des lettres de recommandation, libelli^ non sans avoir préalablement examiné si la prudence était en cela d'accord avec la charité. L'évèque auquel ils s'adressaient, était prié d'user d'indulgence envers les porteurs de ces billets. Ordinairement, les libelli ne sortaient pas leur effet avant que ceux dont ils émanaient eussent consommé leur sacrifice. Ce rôle, attribué aux témoins de Jésus-Christ fd^T la discipline des premiers siècles, se fondait en général sur la communion des saints, sur le grand principe de la solidarité chrétienne ; il avait pour motif spécial la rêver* sibilité des mérites excédants des justes sur la tète des pécheurs. < Nous croyons, dit saint Cyprien, que les mérites des martyrs et les œuvres des justes peuvent beaucoup auprès du souverain Juge (1). »
Les peines ecclésiastiques, dout les principales dispositions se trouvent déjà formulées dans les Canons des apôtres et les Constitutions apostoliques, formèrent avec le temps une législation pénale très-détaillée. Au w siècle, à l'époque de la persécution qui sévità Lugdunum, la pénitence publique était encore, quant à sa durée et à sa gravité, à peu près laissée à la disposition des évoques. Ce ne fut qu'au iu« siècle que l'Eglise se vit forcée, par de tristes débats, d'arrêter son système de pénalité, d'en faire un corps de législation régulière. Elle affirmait
(i) Crcdimus qaidem posse apad Judioem multam marlyram mérita et opéra JH-^torum. (Epixt. xiii.)
ainsi son antorité judiciaire devant la société chrétienne; elle répondait , par l'organisation de ce pouvoir, aux attaques de Novat et à celles de Novatien.
Comme nous Pavons dit précédemment, les apostats de Lugdanum étaient retenus en prison sous la prévention d'homicide, d'inceste et autres crimes abominables. Cette position singulière simplifiait le rôle que la charité des martyrs devait remplir à leur égard. Au lieu de libelli tracés par les intercesseurs, signés de leur main, tout dut se passer verbalement et en prison, entre les confesseurs et les tombés d'une part, et de l'autre entre ces mômes confesseurs et les prêtres de Lugdunum, représentant l'Eglise veuve de son pontife. Par la vivacité de leur douleur, les apostats avaient donné des gages de leur fidélité future ; l'absolution sacramentelle leur avait donc été accordée. Une restait plus qu'à les réconcilier avec l'Eglise, à leur remettre toutes les peines disciplinaires qu'ils avaient encourues. Or le temps pressait ; ces convertis allaient passer sans aucune transition du rang des apostats dans celui des martyrs. Encore quelques jours, et ils seraient appelés à sceller de leur sang la générosité de leur repentir et le courage de leur foi. Rien donc ne manquait aux conditions généralement exigées pour la remise de toute peine temporelle, pour l'application d'une indulgence pleine et entière (1).
Ce que nous venons de dire sur la réhabilitation de ces malheureux se trouve condensé dans le passage suivant de la Lettre, exprimé avec des images dont la pittoresque beauté n'échappera pas au sens chrétien du lecteur :
(1) Ces conditions, saint Cyprien devait les formuler plus tard dans le texte suivant, déjà cité : « Qui libellum a martyribus acceperunt, et auxiliis eorunn adJQvari apnd Dominum in delictis suisposcunt; si premi aligna infirmitate et periculo cœperint, exomologesi facta.et manu eis in pœnitentiam imposita^cum pace a martyribus sibi promissa ad Dominum remittuntur. » {Epist. ix.)
c Les marlyr^ surent mettre à profit ce délai (rësoltam de Id dépêche du présideqt i l'empereur). Ils firent éclater par leor charité la bonté infinie du Christ. En eflîet, les membres sports furent ranimés par ceux qui étaient vivants. Ces derniers obtinrent miséricorde pour ceux qui avaient renié leur foij PEglise, cette vierge-môrç, fut comblée de joie en rfcevaiit pleins 4q vie, ceux qu'elle avait rejetés de soq sçin commue autant d'avortons. Grâce aux martyrs, les appstats rentrèrent dans le sein maternel ; il3 y furent conçus de nouveau» reit)Fmés, et ayant recouvré la chaleur vitale, ils apprirent à rendre [èmoU gnage à la yérité. Etant donc rappelés à la vie, fortiQés par la bonté de Celui qui ne veut pas la mort du pécheur, mais l'invite au repentir, ils parurent devant le tribunal, afin d'être interrogés par le président. »
A ces jours de répit se rapporte un fait digne d'attention. Eusébe l'a détaché de la Lettre des deux Eglises, et l'a renvoyé au troisième chapitre du cinquième livre de son Histoire. Voici de quoi il est question :
Au nombre des confesseurs enfermés dans les prisons de Lug* dunum, se trouvait un chrétien nommé Alcibiade. A en juger par son nom, Alcibiade était d'origine grecque. L'austérité de ses mœurs, loin de démentir cette origine, servirait au contraire à la confirmer. Effectivement, dès les premiers jours du christianisme, l'Orient réagit contre le sensualisme païen par les saintes rigueurs de la pénitence; de bonne heure, il ouvrit aux parfaits des écoles d'ascétisme, donna au monde le spectacle d^austérités qui font pâlir notre lâche pusillanimité. Au fait, Alcibiade vivait en parfaite communauté de prières et de souffrances avec les autres prisonniers, ses compagnons et ses frères. Seulement, il se séparait d'eux par un régime d'abstinence qui, dans les circonstances où l'on se trouvait, pouvait avoir des inconvénients, prêter à des interprétations diverses.
Noos rayons déjà dît, tes chrétiens de LtigduDum s'étaiefit constitués les pourtoyeurs des martyrs. Les gardiens de la prisôû, qui tronvaient leur compte à cet office de chariléf n'y mettaient pas grand obstacle, et les fidèles profitaient de cette tolérance pour fournir aux prisonniers tolit ce que réclamait leur position. Ainsi la nourriture leur était apportée en abondance ; des mets variés, peut-être même délicats, leur étaient offerts. C'était adoucir, dans la mesure du possible, les rigueurs de la captivité^ et donner en môme temps des marques d'une religieuse sympathie à ceux qui souffraient pour Jésus-Christ. Ne pas agréer ces offrandes, ne pas toucher à ces mets, c'eût été contrister le cœur des fidèles, répondre mal à leur générosité. Les prisonniers usaient donc en toute liberté de ces aliments^, rendant grâces à Dieu, l'auteur de tout don. Alcibiade était le seul qui s'abstînt d'y toucher ; pour toute nourriture, il se contentait de prendre du pain et de l'eau. Habitué à une vie trèsaustère, il n'avait pas cru devoir se relâcher, en prison, de son régime habituel. Une pareille conduite était de nature à indisposer les fidèles contre lui, à faire concevoir des soupçons sur son orthodoxie. Zélés comme ils Pétaient pour tout ce qui intéressait la paix entre les frères, les compagnons d'Alcibiade éveillèrent sans doute son attention sur l'impression produite par son genre de vie; ils l'engagèrienf à sacrifier quelque chose de ses austérités aux intérêts majeurs de la concorde et de la charité. Ces représentations n'obtenant pas l'effet désiré, ils ne durent pas insister beaucoup, de peur d'excéder à leur tour. Énx t qui prenaient la défense de tous et n'accttsaient personne, » ils renvoyèrent à Dietf l'appréciation ùe motifs dont ils ne soupçonnaient ni la pureté ni l'orthodoxie; Cependant la conduile extraordinaire d'Alcibiade suscitait, hors des prisons, une sorte de scandale. Les fidèles n'avaient pas tous celte délicatesse de charité qui écartait de l'esprit des
'^k'i LlVRIi: DIlUXIÈMC.
martyrs les interprétations défavorables à Taustère confesseur. Alors le Saint-Esprit se chargea lui-même de dissiper tous les nuages, de mettre un terme au scandale. Pour cela, il se servit d'Attale de Pergame. Voici comment s'exprime là-dessus la Letlre des deux Eglises :
• Au nombre des confesseurs se trouvait Alcibiade. Il avait mené jusque là une vie fort austère, pour toute nourriture ne prenant pas autre chose que du pain et de Teau. Lorsqu'il fut en prison, il essaya de suivre le môme régime ; mais Attale, après son premier combat dans Tamphilhéâtre, connut par révélation divine qu'Alcibiade ne faisait pas bien de s'abstenir des créatures de Dieu, qu'il devenait ainsi un objet de scandale pour les autres. Alcibiade se rendit à cet avis, et se mit à user indifféremment de toute sorte de nourriture, rendant grâces à Dieu de ses dons. Ainsi la grâce divine n'abandonnait pas les martyrs, le Sainl^Esprit lui-môme était leur conseiller. »
Les protestants ont essayé de se prévaloir de ce passage, de l'opposer aux prescriptions de l'Eglise sur le jeûne et l'abstinence. C'est la conséquence d'une tactique bien connue. Pour gagner à sa cause la nature humaine, la Réforme a imaginé de la mettre à l'aise, de relâcher ou de briser les freins qui peuvent la gôner et la contraindre. Ce plan une fois adopté, les lois ecclésiastiques ne pouvaient trouver grâce aux yeux des novateurs; ces lois furent déclarées abolies, non avenues. D'après les théologiens protestants, le jeûne et l'abstinence étaient des pratiques judaïques, entachées de superstition, absurdes, contraires à la nature. Une fois lancés, les réformés ne ménageaient guère les expressions. Ce langage après tout était chez eux de tradition; ils ne faisaient que suivre en cela, comme en beaucoup d'autres choses, l'exemple de Luther, leur modèle et leur père. Pourtant on ne pouvait
s'en tenir aux déclamations et aux invectives, il fallait payer de raisons. Les fortes têtes du parti se mirent donc en quête de textes et d'autorités. Le fait d'Alcibiade leur parut être une Jbonne fortune. L'école protestante a fait sonner ce fait bien haut; Mélanchthon Ta invoqué contre la pratique du jeûne et de l'abstinence (1),
Mais pour arguer de la conduite d'Alcibiade contre les lois ecclésiastiques sur cette matière^ il faut méconnaître les causes du scandale suscité par ce confesseur, se méprendre sur la signification et la portée de la révélation faite par le Saint-Esprit au martyr Altale. Ce ne fut point, en effet, l'austérité d'Alcibiade qui attira sur sa tête le blâme divin ; la Lettre des deux Eglises ne dit rien, ne suppose rien de semblable, t Attale, y lisons-nous, connut par révélation divine qu'Alcibiade ne faisait pas bien de s'abstenir des créatures de Dieu. » Pourquoi le confesseur Alcibiade ne faisaitril pas bien? Etait-ce parce que son abstinence était en elle-même répréhensible, superstitieuse, ridicule ? Nullement ; mais « parce qu'il devenait ainsi un objet de scandale pour les autres. » Tout se réduit donc à savoir d'où provenait ce scandale. Or, il dérivait d'une double source. D'abord, cette affectation d'Alcibiade à ne point toucher aux viandes apportées par les fidèles prenait, aux yeux de quelques uns, un air de dédain pour leurs offrandes; de plus, elle revêtait une apparence de blâme contre les prisonniers qui usaient de ces aliments en toute liberté. Ensuite, un soupçon d'une nature fort grave s'élevait dans plus d'un esprit. A l'heure qu'il était, plusieurs Eglises d'Orient étaient, comme nous le dirons bientôt, bouleversées par Montan et sa morale excessive. Sans même regarder si loin, les partisans de la Gnose venaient de se répaur dre dans les vallées du Rhône et de la Garonne ; on les avait
(4) Loci communes thenlogici. De scandale.
entendas déclarer Fusage des viandes impar et défendu. Aleibiade n'avait-il pas donné dans les erreurs des Gaostiqaes? Ne fayorisait-il pas les rigueurs outrées des Montanistes? Telle était la double cause du scandale produit. Alcibiade était donc répré^ hensible, non pour le fait de son abstinence en elle-même, mais parce que cette abstinence allait à froisser les chrêti^fis de Lugdnnum empressés à nourrir les prisonniers, parce qu'elle pouvait être interprétée à mal, faire supposer qu'Alcibiade obéissait à des tendances hérétiques. Son tort était de pratiquer à contre-temps des rigueurs aussi intempestives qu'elles étaient indélicates, de manquer à la fois de prudence et de charité. Et voilà ce qui provoqua le blâme du Saint- Esprit. Où trouver dans cet avis du ciel rien qui ressemble, de prés ou de loin, à la condamnation du jeûne et de l'abstinence? Depuis quand une action, bonne en elle-même, change-t-elle de nature parce que, dans certaines circonstances, il est prudent de s'en abstenir pour ne pas blesser ou scandaliser ses frères? Le scandale reçu suffit-il pour que ce qui était bon de soi, devienne mauvais et illicite (1)? Saint Paul dit aux Romains : c II vaut mieux ne point manger de viande, ne point boire de vin, et s'abstenir de tout ce qui peut faire tomber le prochain, le scandaliser ou affaiblir sa foi (2). > Nous pouvons retourner ce texte, et dire, en restant fidèle à l'esprit de l'Apôtre : bien mieux valait pour Alcibiade manger de la viande et boire du vin, pour ne pas scandaliser ses frères et affaiblir leur foi.
Il nous faut insister encore sur l'article de l'hérésie, afin de décharger Alcibiade d'un soupçon injurieux à sa mémoire. Quelques historiens ont présenté la conduite de ce confes^
(1) BellarmiD, De bonis operibtis, 1. II, c. xui.
(2) Ad Romanos, c. xiv, v. 21.
seur sous un jour très-défavorable. D'après eux, il pourrait bien avoir été un montaniste formel. Mais la Lettre des deux Eglises, seule pièce que Ton puisse produire, ne renferme rien qui appuie cette accusation ; au contraire, nous y trouvons à la décharge d'Alcibiade une preuve qui nous paraît décisive. Il est dans la nature de Thérésie de se montrer opiniâtre, rebelle; tandis que la docilité à un avis, Thumilité dans une prompte soumission, sont des marques non équivoques de Porthodoxie, ou du moins de la bonne foi dans Terreur. Eh bien! dès qu'Alcibiade a reçu, par l'intermédiaire d'Attale, Tavis du Saint-Esprit, il renonce immédiatement à la singularité de son abstinence, il use des viandes apportées par les fidèles, comme tous les autres martyrs. Ici rien qui sente le caractère de l'hérétique. Cette promptitude d'obéissance établit en faveur d'Alcibiade une très-forte présomption. Toutes les apparences sont pour l'orthodoxie de ce confesseur. Or, en l'absence de preuves positives, ces apparences doivent suffire pour écarter de sa tôle tout soupçon de Montanisme.
Au reste, le rapprochement des dates ne permet guère de voir en lui un disciple de Montan. S'il faut s'en rapporter à la Chronique d'Eusèbe et à la plupart des chronographes, le Montanisme ne remonterait pas au delà de l'année 172 ou 173 de Jésus-Christ. A l'époque de la persécution de Lugdunum, la Prophétie (ainsi appelait-on la nouvelle doctrine) avait fait de nombreux prosélytes dans la Phrygie et les provinces voisines, mais il n'est pas vraisemblable qu'elle comptât déjà des adeptes dans les Gaules. La vérité est qu'Alcibiade était étranger à toute tendance montaniste ou gnostique, que, dans ses austérités, il s'inspirait uniquement des conseils de l'Evangile et de l'exemple des saints. Encore une fois, une abstinence intempestive d'une part, de l'autre le froissement et les soupçons qui en résultèrent, suffisent à rendre compte de tout.
S\(\ UVKË DEUXIÈME.
Il n'est pas étonnant que les fidèles de Logdunum aient conçu quelque ombrage sur Porthodoxie d'Alcibiade, préoccupés comme ils Tétaient des agitations religieuses qui troublaient les Eglises d'Asie et de Phrygie. A cette même époque, les martyrs de Lugdunum furent appelés à se prononcer sur le Montanisme. Ils intervinrent dans les débats soulevés par la Prophélie d'une manière qui fait le plus grand honneur à leur zélé et à la pureté de leur foi. C'est une raison d'exposer ici l'origine et le caractère de cette hérésie.
Monlan, qui en fut Tauleur, était né de parents païens, au bourg d'Ardaban, en Mysie. Converti au christianisme, ce chrétien de fraîche date se crut appelé à réformer la religion qu'il venait d'embrasser. Afin de donner crédit à cette ambitieuse prétention, il débitait des révélations extraordinaires. En preuve de sa mission, il faisait aussi valoir des extases où le Paraclet s'emparait de lui de telle sorte, qu'il perdait toute conscience et toute personnalité. On prétend que Fimposteur mettait à profit, pour jouer son rôle, de crises cataleptiques auxquelles il était sujet. Bientôt deux femmes, Priscille et Maximille, prétendirent être envahies par le même esprit. Ayant abandonné leur mari, elles s'attachèrent à Montan, et mirent au service de la nouvelle doctrine, avec leur fortune qui était considérable, de prétendues révélations et des extases convulsionnaires. Montan, Priscille et Maximille se mirent donc à prophétiser à qui mieux mieux.
Le Montanisme prenait son point de départ dans la fin prochaine du monde, dans une crise suprême qui ne devait pas tarder, le tout uni à des espérances millénaires. Au dire des nouveaux prophètes, l'univers touchait à son terme (1). Au monde détruit allait succéder un royaume (Jont la capitale,
(l) s. Epiphan., //tercs, XLVIII, h.
LA PERSÉCLTION. {]47
Jérusalem nouvelle, serait Pépuse en Phrygie. Pour prévenir la terreur dont le cataclysme prochain menaçait les hommes, les pratiques en usage dans l'Eglise ne pouvaient suflSre. La préparation à ces grands événements réclamait un degré supérieur de sainteté dans la vie, de rigueur dans la pénitence : telle était la volonté divine. Cette volonté, Montan et ses deux prophétesses avaient reçu du Saint-Esprit la mission de la notifier aux hommes et d'en presser l'exécution.
Tertullien, devenu un peu plus tard le théologien de la secte, a nettement indiqué les rapports que les Montanistes établissaient entre la Prophétie et le christianisme. « Tout a son temps, dit-il : d'abord c'est le temps de la semence, puis le grain pousse, ensuite vient la racine, enfin Parbre apparaît. Ainsi en est-il de la justification. Son premier âge dura tout le temps des patriarches; son caractère était une crainte naturelle de Dieu. Avec la loi et les prophètes, elle parvint à l'enfance ; par l'Evangile, elle s'épanouit dans sa jeunesse; mais avec le Paraclet elle s'élève à la maturité (1). » D'après ce système, l'Eglise avait fait son temps, elle n'était plus à la hauteur des circonstances, elle ne répondait pas à la gravité des événements dont le monde était menacé dans un avenir prochain. Le Paraclet allait prendre les âmes où les avait laissées le ChrisI, et les élever à de plus grandes hauteurs; il allait ouvrir des voies nouvelles à l'ascétisme et au perfectionnement de la vie chrétienne. Progrés immense, définitif, dont Montan et ses prophétesses devaient être les initiateurs et les instruments. Le Montanisme n'aspirait à rien moins qu'à enterrer l'Eglise, comme l'Eglise avait fait les funérailles de la Synagogue, à la remplacer pour le gouvernement des esprits et la direction des âmes.
Les réformes ordonnées par le Paraclet et promulguées par
{i) De virginibus velandis.
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Montan portaient sur les points suivants : défense de convoler à de secondes noces (1), elles étaient entachées d'adultère; jeûnes phis longs et plus rigoureux, ceux de l'Eglise n'étaient plus en rapport avec les besoins du temps (2) ; exclusion de l'Eglise pour un seul péché mortel, le coupable, banni pour toujours de la société des fidèles, devait demeurer jusqu'à la fin dans celui des pénitents (3); défense de se soustraire à la persécution par la fuite, c'était une faiblesse indigne d'un chrétien (4). De plus, ordre aux vierges de se voiler (5) ; interdit jeté mv les parures (6), sur la peinture et la statuaire (7), le service militaire (8), les connaissances mondaines (9). Il est facile de le voir, le Montanisme se produisait comme une exagération maladive des principes et des pratiques de l'Eglise.
Ce système s'accuse surtout dans les prescriptions ascétiques et morales. Ce qui caractérise le Monlanisme sur ce point, c'est de renverser les bornes établies, de porter la loi sur un terrain laissé à la libre piété des fidèles, en un mot, de confondre le conseil avec le précepte. Ainsi, l'Eglise tenait les secondes noces pour permises, bien que moins parfaites que la monogamie ; les Monlanistes les frappèrent de prohfbition : à leurs yeux, les secondes noces n'étaient qu^un adultère déguisé. Pareil excès pour le jeûne et l'abstinence. L'esprit de mortification avait porté un certain nombre d'ascètes à pratiquer des jeûnes sévères, des abstinences rigoureuses ; les Mon-
(1) Tertul., De momgamia.
(2) De jejunio.
(3) De pudieitia.
(4) De fuga.
(5) De virginibus velandis.
(6) De cultu feminarum.
(7) De idololatria.
(8) De corona.
(9) De prœscripHone.
lanistes prétendirent imposer à tous des pénitences laissées à la liberté de chacun. Ainsi encore, les fidèles, s'appuyant sur les paroles du Sauveur (1), estimaient qu'il ^tail licite, prudent môme, de se dérober à la persécution par la fuite; et parce que des chrétiens avaient attendu les persécuteurs de pied ferme, parce que quelques uns, en petit nombre, mus par le Saint-Esprit, avaient volé au-devant du martyre, lesMontanistes transformaient l'exception en règle générale, prescrivaient à tous de ne jamais fuir devant l'orage. Ce code de morale tendait à ériger en précepte la pratique des plus hautes vertus, à vulgariser l'héroïsme, à le faire descendre dans la sphère du devoir.
Cette morale outrée semblait devoir éloigner les esprits du Montanisme; par un phénomène dont l'histoire religieuse fournit plus d'un exemple, c'est le contraire qui arriva. Ce rigorisme fut un attrait, il ne contribua pas médiocrement au succès de la Prophétie. Les tètes mal équilibrées se laissaient aller volontiers à la séduction de ces grandes austérités ; d'autre part, les imaginations ardentes, amies de l'extraordinaire, se passionnaient pour ces prophéties apocalyptiques, annonçant la fin du monde et le règne du Paraclet. TertuUien lui-môme se laissa prendre à ce double appât. Avec son dur génie et sa brûlante imagination, le prêtre de Carthage déserta les rangs de la vérité pour s'enrôler sous les drapeaux du Montanisme.
Montan eut d'abord quelque peine à faire reconnaître sa mission. Les uns saluaient en lui un prophète inspiré de Dieu; d'autres, en plus grand nombre, ne voyaient dans ce prétendu prophète qu'un insensé, un misérable agité par le démon. Etant parvenu à gagner une poignée d'enthousiastes, il commença, de concert avec Priscille et Maximille, à dogmatiser, à
(1) MaUh., c. X, V. 23.
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répandre de toute part le venin de ses erreurs. Gardiens de la doctrine et de la morale évangéliques, les ëvéques d'Asie ne tardèrent pas à s'émouvoir. Dans des entretiens particuliers, ils essayèrent de faire revenir ces fanatiques de leurs illusions. L'inutilité de leurs efforts les décida bientôt à prendre des mesures plus énergiques; ils se réunirent en assemblées, tinrent des synodes ou la doctrine nouvelle fut condamnée comme impie, hérétique, où les visionnaires montanistes furent exclus de la communion de l'Eglise. Malgré les inspirations de leur zèle et les actes de leur autorité, ces pontifes eurent la douleur de voir la Prophétie infester les provinces de Mysie, dePhrygie, d'Asie, de Cappadoce et de Cilicie (1).
Le retentissement de ces troubles religieux fut immense. Les chrétiens de Lugdunum, qui se trouvaient en relation épistolaire avec les Eglises d'Asie et de Phrygie, ne furent pas les derniers à apprendre les tristes ravages causés en Orient par le Montanisme. Des lettres qui en informaient les martyrs vinrent les trouver dans leur cachot. Ces prisonniers, dont plusieurs étaient originaires des provinces envahies par l'hérésie, portaient un intérêt trop vif aux Eglises d'Asie, pour ne pas être péniblement impressionnés de ces tristes nouvelles. Leur douleur fut égale aux maux qu'ils déploraient.
Il est permis de le penser, les lettres venues d'Asie ne se bornaient pas à informer l'Eglise de Lugdunum des ravages exercés par le Monlanisme (2). Ceux qui les écrivirent, évoques ou fidèles, sous l'inspiration des premiers pasteurs, soUi* citèrent, parait-il, une réponse doctrinale, destinée à la publicité. Grâce au respect que l'on portait aux témoins du Christ, l'avis des martyrs de Lugdunum sur la' Prophétie pèserait d'un
(1) Easeb., HUt. eecl.y 1. V, c. xvi, xvii, xvm.
(2) Id.,ibid..
grand poids dans la balance ; il contribuerait à confirmer les fidèles dans la foi, à désillusionner ceux qui avaient été dupes des faux prophètes. Ces bienheureux se formèrent donc en manière de synode, sous les voûtes de la prison. Là, le Saint- Esprit invoqué, renseignement monlaniste confronté avec les divines Ecritures, ils déclarèrent condamnable la doctrine de Montan. Après quoi, ils formulèrent nettement cet avis, dans une lettre adressée aux frères d'Asie. Ils écrivirent dans le même sens à Eleuthére, èvèque de Rome, le priant de rendre la paix aux Eglises déchirées par Thérésie. D'après Eusèbe, ces différentes lettres ne furent envoyées à Rome et en Asie qu'après l'immolation des confesseurs. Les frères de Lugduuum se chargèrent de les faire parvenir à leur adresse.
Aux lettres des martyrs, les prêtres de Vienne et de Lugdunum en joignirent d'autres qu'ils avaient écrites eux-mêmes, où ils avaient formulé leur jugement propre sur la Prophétie. « Ce jugement, dit Eusèbe, inspiré par la religion, était parfaitement conforme à la foi (1). »
Irénée fut chargé de porter à Rome ces différentes missives, de faire connaître au pape le sentiment de l'Eglise de Lugdunum sur la Prophétie. Il ne paraît pas qu'il ait poussé sa course jusqu'en Asie.
Spectacle admirable : le zèle des saints n'était pas enchaîné dans les prisons. Leur charité, après s'être exercée au profit des apostats, franchit les mers; elle se produit sur un plus grand théâtre, en affermissant la foi des fidèles de l'Asie. Non contents de se poser devant les tribunaux comme des champions de la vérité, ils opposent au Montanisme le témoignage écrit de leur croyance, ils combattent pour la cause du Christ avec leur plume comme avec leurs souffrances.
(I) Euseb., HUt. ecel., 1. V, c. m.
Ces témoins de Jésus-Christ étaient visités par les tidéles de Lugdunum, consultés par les frères d'Asie, assistés par le Saint- Esprit, leur divin conseiller. De la sorte, leur prison devenait un sanctuaire, un consistoire, un cénacle chrétien, un lieu béni, d'où ils répandaient, au loin comme auprès, la salutaire influence de leurs exemples, de leur doctrine, de leurs conseils, de leur puissante intercession auprès de Dieu et de TEglise.