‹ Saint Pothin et ses compagnons martyrs: origines de l'église de LyonChapitre 24 sur 33 · XXXV · texte numérisé non relu

XXXV

un lion contre Polycarpe. Mais Philippe répondit qu^l ne le pouvait, parce qne les jeux étaient terminés. » Voilà aussi pourquoi, dans son ardeur pour le martyre, saint Ignace d^Antioche craignait de n^arriver pas à temps à Rome : le jour des jeux passé, il n'aurait pas été moulu sous la dent des bétes aussitôt qu'il le désirait. Mais cette règle ne s^appliquait pas aux grands jages, à ceux qui avaient le jus gladii et pouvaient condamner à mort. Ces hauts personnages étaient autorisés à donner des chasses quand bon leur semblait. Ce droit, ils Fexerçaient soit pour être agréables au peuple, soit pour purger les cités des malfaiteurs et des impies (i).

Usant donc du privilège de sa charge, le président de la Lugdunaise annonça une chasse exceptionnelle, dont les martyrs de Lugdunum devaient faire les frais. Par là, ce magistrat répondait à merveille aux désirs de la multitude; en même temps il usait de son dernier moyen pour ébranler la fermeté des confesseurs.

De l'amphithéâtre de Lugdunum rien n'est resté debout, pas même des ruines. Mais avec le Colisée, type reproduit en petit dans tous les monuments de ce genre, il est facile de reconstruire par la pensée celui où combattirent les premiers martyrs de Lyon. Cet édifice avait été probablement construit avec des dimensions en harmonie, non seulement avec la population urbaine, mais encore avec les nombreux étrangers qui accouraient aux foires du confluent et aux fêtes célébrées à l'autel d'Auguste. Donc, au jour et à l'heure fixés par le président, une foule immense encombrait les gradins de l'amphithéâtre. Les hauts fonctionnaires de l'Empire, le collège des

(1) On condamnait aux. bêtes les grands criminels et les impies. L'exposition aux bêtes était une peine infamante ; elle ne devait donc pas être appliquée aux citoyens romains. '

prêtres'augustaux, les sévirs, les membres de la carie occupaient les places d'honneur sur le pourtour de la première précinction. Derrière ces grands personnages, s'échelonnaient en retraite sur les autres précinclions, d'abord les chevaliers, ensuite les citoyens romains, puis le simple peuple, enfin les matrones et les femmes, reléguées à la partie supérieure de l'édifice. Le gouverneur présidait au spectacle du haut d'un siège èleyé sur le podium.

A leur entrée dans l'arène, Sanclus, Maturus et Blandine furent accueillis par des battements de mains et des hurlements sauvages. Ces martyrs paraissaient frais et dispos, comme s'ils fussent entrés en lice pour la première fois. « Et cependant, dit la Lettre, semblables à des athlètes vainqueurs de plusieurs adversaires donnés par le sort, ils combattaient pour le prix de la dernière victoire. » Ce passage fait allusion à un usage suivi par les anciens pour accoupler les gladiateurs par paires, et décerner le prix de la lutte. Terrasser un antagoniste ne donnait pas toujours droit à la couronne. Souvent les athlètes qui avaient eu l'avantage dans un premier combat, étaient mis aux prises les uns avec les autres. La lutte recommençait entre ces champions, et ainsi de suite, jusqu'à ce que tous, à l'exception d'un seul, ayant été vaincus, il ne restât plus debout et en armes, sur l'arène jonchée de cadavres, que le vainqueur suprême, celui qui avait triomphé de tous ses antagonistes. C'est à cet athlète, demeuré seul maître du terrain, que les magistrats décernaient la récompense proposée (1).

(i) Voici ce que nous lisons dans ïHermotime de Lucien : « Avant la luUe, dit un des interlocuteurs, on apporte une urne dans laqueUe on jette de petits sorts de la grosseur d*nne fève, et qui portent un signe écrit. Sur les deux premiers est un A, sur les deux suivants un B, et ainsi des autres d'après le nombre des athlètes. Deux sorts portent toujours la même lettre. Alors chacun des combattants s'avance, et, après avoir adressé ses vœux à Jupiter, il plonge la

A peine introduits dans Parène, les condamnés aux bétes faisaient le tour de Tamphithéâtre. C'était une manière d'exhiber aux spectateurs les chrétiens qui allaient être donnés en spectacle, ou bien les malfaiteurs qui allaient subir la peine due à leurs crimes.

Conformément à cet usage, Sanctus, Maturus et Blandine furent promenés autour du mur d'enceinte; en môme temps un héraut proclamait à haute voix leur nom et le motif de leur condamnation. Â Rome, les gladiateurs, en passant devant la chaise curule de l'empereur , le saluaient en disant : Ave, imperatoTy morituri te salutant. En exécutant cette marche circulaire dans l'amphithéâtre de Lugdunum, Sanctus, Maturus et Blandine élevaient leurs regards et leurs pensées bien plus haut que le podium. Les yeux au ciel, ils disaient, non des lèvres, mais avec la langue du cœur : Seigneur, ceux qui vont mourir pour vous, vous saluent et vous invoquent.

Avant d'être livrés aux bétes, les trois martyrs furent fouettés (i) ; cette flagellation était infligée à tous les bestiaires, et généralement à tous ceux qui étaient condamnés à la peine capitale (2).

Ces préliminaires du supplice étant terminés, les portes des loges souterraines furent ouvertes, et les hôtes lancées à coups de fouet par les chasseurs contre les martyrs. Mais, malgré

main dans l'urne Lorsque tous ont tiré une lettre, le directeur des jeux se

lève, et, faisant le tour des combattants rangés en cercle, il inspecte le sort de chacun, désigne celui qui a tiré TA pour combattre avec celui qui a tiré la même lettre, de même pour le B et les caractères suivants. » Après la première lutte, la même opération recommençait pour accoupler à nouveau les athlètes vainqueurs, et ainsi de suite jusqu'à la fin, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il ne demeurât plus qu'un seul vainqueur.

(1) Les esclaves et les étrangers étaient fouettés, les citoyens romains battus de verges.

(2) Tertnl., Ad nationeSy c. xviii ; Ad martyres, c. v.

Texcitation des cris et le slimulant des lanières, ces animaux ne répondirent pas à Tattente du peuple. Moins féroces que les spectateurs, ils se contentèrent de traîner Sanctus et Maturus sur l'arène sans leur arracher la vie. Mécontent des bêtes, le peuple frémit de rage, il réclame d'autres supplices. Le président s'empresse de faire droit à ces impérieuses réclamations. Sur son ordre, les soldats aussitôt de se mettre à Tœuvre, d'apporter au milieu de l'amphithéâtre des sièges de fer, de les faire rougir au feu, et d'y asseoir les bienheureux martyrs. Les flots d'une acre fumée s'élèvent dans les airs, ils remplissent la vaste enceinte d'une forte odeur de chair brûlée. Demeurés inébranlables au milieu de ce supplice, Sanctus et Maturus furent, aux cris réitérés de la multitude, soumis à d'autres tourments qui ne sont pas spécifiés dans la Lettre. Mais, en dépit des bourreaux et de tous leurs efforts, ces généreux champions du Christ ne cessèrent de confesser leur foi. Dans leur personne, la conscience attestait ses droits les plus sacrés; elle les défendait contre les assauts impuissants de la force brutale. A la fin, le confecteur fut chargé de terminer cette horrible scène. Sanctus et Maturus furent égorgés au milieu de l'amphithéâtre ; ils tombèrent doux comme des agneaux, courageux comme des lions. A cette vue, la multitude ne dut pas être tentée de battre des mains; elle aurait applaudi à sa défaite. Sa fureur, si bien servie par les bourreaux, venait d'échouer contre la victorieuse fermeté de Sanctus et de Maturus.

Le confecteur ne tarda pas à faire disparaître les restes de ces deux victimes. Au moyen d'un croc de fer, il traîna les deux corps jusqu'à l'intérieur du spoliarium. Le spoliarium était un caveau creusé au dessous de l'amphithéâtre ; charnier dégoûtant où, les jeux terminés, on retirait les cadavres étendus sur l'arène, et aussi les athlètes respirant à peine, sauf à les

achever, à iear donDer le coup de grâce. G'esl dans cet affreux réduit que fut traînée la dépouille mortelle de Sanctus et de Haturus.

Ces explications données, lisons la belle page qui nous dépeint le dernier combat et la victoire du diacre Sanctus et du néophyte Haturus.

c Sanctus, Maturus et Blandine furent conduits à Pamphithéâtre ; destinés aux bétes, ils devaient être donnés en spectacle à rinhumanité des gentils. Un jour extraordinaire fut choisi pour ces jeux, où nos martyrs devaient figurer. Maturus et Sanctus subirent de nouveau, dans Pamphithéâtre, toute la série des tourments, comme s'ils n'eussent rien souffert, ou plutôt semblables à des athlètes vainqueurs de plusieurs antagonistes désignés par le sort, et qui combattraient le combat auquel est attachée la couronne. Us furent fouettés suivant Pusage,. livrés à la dent des bétes et à tous les supplices que réclamait par ses cris une multitude en fureur. Enfin, on fit asseoir les martyrs sur une chaise de fer rougie au feu. De leur chair brûlée s'exhalait une odeur qui saisissait fortement Podorat des spectateurs. Toutefois, les bourreaux ne furent point satisfaits ; leur ardeur s'enflammait du désir qu'ils avaient de vaincre la constance des martyrs. Mais ils ne purent obtenir de Sanctus d'autres paroles que celles qu'il n'avait cessé de répéter dans son premier interrogatoire. Comme Sanctus et Maturus respiraient encore après une lutte si acharnée, ils furent égorgés au milieu de Pamphithéâtre. Ce jour-là ils furent exposés aux yeux du monde; ils fournirent un spectacle ordinairement donné par un grand nombre de bestiaires. »

Blandine apparaît au commencement de ce passage; elle s'éclipse un instant à nos yeux, mais pour reparaître» bientôt avec éclat. Le rédacteur de la Lettre nous la représente intro-

duile dans Tarène avec Sanctus et Malurus ; puis, tout entier au supplice de ces derniers, il ne dit mot de la douce vierge : c'était à dessein de revenir à elle et de lui consacrer une page spéciale. Fidèle à son premier procédé, une seconde fois il la détache de ses compagnons de souffrances, afin de lui donner une place à part dans le récit. En cela, du reste, il semble avoir suivi l'exemple des bourreaux, car ces derniers avaient réservé à Blandine un supplice qui la séparait dé Sanctus et de Maturus. Gomme elle était de condition servile, elle avait été condamnée à être attachée à la croix des esclaves, à être exposée aux bêtes dans cet état. Un gibet fut donc planté dans un coin de Tamphilhéâtre; l'esclave chrétienne y fut liée assez bas pour que les bêtes, en se dressant sur leurs pattes de derrière, pussent l'atteindre de leurs morsures. Suspendue entre le ciel et la terre, elle était donnée en spectacle, d'abord à Sanctus et à Maturus luttant à ses pieds dans l'arène, ensuite à tous les païens étages sur les degrés de l'amphithéâtre, depuis le président siégeant sur le podium jusqu'aux femmes entassées sous les portiques du faîte. Les bras étendus dans l'attitude ie^orantes^ les regards en haut, les lèvres murmurantes, le front radieux d'espérance, elle était plongée dans l'extase de la prière; insensible à ce qui se passait autour d'elle, elle puisait dans cette communication avec Dieu une force qui la plaçait, elle physiquement si débile et si faible, au rang des martyrs les plus vaillants et les plus intrépides. La vue de Blandine attachée à la croix, tout entière à la sublimité de son oraison, malgré les rugissements des bêtes féroces, ne contribuait pas médiocrement à soutenir Maturus et Sanctus. Ces deux athlètes contemplaient dans leur héroïque sœur l'image du divin Crucifié; ce spectacle exaltait leur courage, les saisissait d'une vive et puissai\te émotion. Un prodige vint ajouterencore à l'impression des deux martyrs et à l'étonnement géné-

3ii LIVRE DEUXIÈME.

rai. Les animaux lâchés dans Tarène oublièrent leur férocité au pied de la croix ; ils respectèrent la douce esclave, ne la troublèrent pas dans sa prière. Victorieuse pour la seconde fois, Blandine fut détachée du gibet et reconduite en prison. Rentrée dans les cachots, elle ne manqua pas de donner aux enchaînés du Christ des détails sur la lutte d'où Sanctus et Maturus venaient de sortir vainqueurs. Et sous les voûtes des prisons, comme à l'ombre des foyers chrétiens, on célébra la gloire de ceux qui avaient suivi TAgneau jusqu'à Timmolation, on fît monter des actions de grâces vers Celui qui avait été leur modèle et leur appui.

€ Pour Blandine, dit la Lettre, elle fut attachée à un gibet; elle fut exposée en cet état à la dent et aux assauts des bétes féroces. Suspendue sur la croix, plongée dans une prière ininterrompue, sa vue remplissait d'ardeur les autres combattants. Dans la personne de leur sœur, ils envisageaient Celui qui, crucifié pour eux, a laissé dans sa croix à ses disciples le gage que ceux qui souffrent pour sa gloire .jouiront un jour du Dieu vivant. Les bétes ayant respecté Blandine, elle fut détachée du gibet et reconduite en prison. Elle était réservée à d'autres luttes; victorieuse dans plusieurs combats, elle devait rendre certaine et inévitable la condamnation du serpent infernal, enflammer aussi le courage de ses frères. Elle était faible, délicate, méprisée; mais elle avait revélu la force du Christ, l'invincible athlète; mais elle triompha plusieurs fois de Pennemi, et conquit dans une glorieuse lutte la couronne de Timmortalilé. »

Cependant un athlète manquait pour compléter le groupe que nous avons vu se signaler dans un premier combat. La foule s'en avisa, paraît-il, iinmédiatement après la mort de Sanctus et de Ma'urus. Ne séparant pas dans ses ressentiments un chrétien si digne d'être associé à Sanctus, à Maturus et à Blan-

dine, elle fit retentir bruyamment le nom d'Attale, demandant qu'il fût livré aux bêtes. Le peuple fut obéi ; le chrétien de Pergame fut amené dans Taréne.

Suivant l'usage, Attale fit le tour de Tamphithéâlre. Une inscription latine était portée devant lui; elle était conçue en ces termes : Celui-ci est le chrétien Attale, Chez les Romains, le nom des condamnés ainsi que le motif de leur condamnation étaient proclamés par la voix d'un héraut. Quelquefois ces renseignements, à l'adresse du public, étaient inscrits sur une tablette, portée devant le patient, comme nous le voyons par l'exemple d'Attale, ou bien attachée à l'instrument du supplice, comme il fut fait pour notre Seigneur Jésus-Christ.

Attale allait être battu de verges (1), lorsque le spectacle dont il devait être l'objet fut subitement arrêté. A en juger par l'incident qui va suivre, la cause de ce confesseur n'avait pas été suffisamment instruite, ou bien le président ignorait le résultat de l'instruction. Attale faisait le tour de l'arène, lorsque ce magistrat apprit qu'il était citoyen romain. Légalement, il n'en fallait pas davantage pour arrêter le supplice. D'abord l'exposition aux bêtes ne pouvait être décernée contre un personnage jouissant du droit de cité : le noble sang d'un Romain ne devait pas couler sous la dent des bêtes. Par un snrtre-privilége, la tête du citoyen romain était sacrée; régulièrement, quiconque en portait le titre ne pouvait être mis à mort que sur un ordre de l'empereur ou sur sentence ratifiée par lui. Ce n'est pas que ces privilèges fussent toujours respectés par les proconsuls et les gouverneurs de province; de nombreux exemples montrent que, dans le feu des persécutions, les magistrats ne tenaient pas grand compte

(!) En sa qualité de citoyen romain, Attale ne devait pas être fouetté comme Sanctus, Maturus et Blandiiie, mais battu de verges.

du droit de bourgeoisie. Mais, dans le cas présent, le président de la Lugdunaise avait ses raisons pour ne pas sortir de la stricte légalité.

Soit égard pour la naissance d'Atlale et son titre de citoyen romain, soit plutôt crainte des conséquences que le mépris de ce titre pourrait entraîner, le gouverneur n'osa rien entreprendre qui dépassât les limites de son pouvoir; il recula devant la responsabilité qu'il assumerait en livrant aux bétjes un personnage de cette qualité. Il n'eut donc pas plutôt appris qu'Attale jouissait du droit de cité, que, malgré le peuple et la violence (le ses réclamations, il ordonna de retirer ce martyr de l'arène et de le reconduire en prison. Après quoi, suivant en cela le précédent bien connu de Pline, il écrivit à Marc-Auréle pour le consulter sur la ligne de conduite qu'il avait à tenir.

En toute cette affaire, la conduite du président est parfaitement liée ; elle accuse un politique prudent, avisé, qui examine quel vent souffle de Rome, qui prend ses mesures afin de ne pas s'exposer à être désavoué par l'empereur. Cette réserve à l'endroit d'Attale prouve, comme nous l'avons fait remarquer précédemment, que la persécution n'émanait pas de Marc- Aurèle, mais qu'elle tenait à des causes probablement locales. Au surplus, une circonstance semble lever tous les doutes à cet égard, c'est que la consultation du président avait pour objet non seulement le sort du confesseur de Pergame, mais encore celui de tous les autres, comme il ressort de la Lettre (les deux Eglises.

€ Cependant, disent les martyrs, Atlale, dont le nom était fort connu, fut réclamé à grands cris par le peuple. Attale s'avança donc comme un athlète préparé à la lutte. Il était fort de sa conscience ; il s'était solidement exercé dans la discipline chrétienne, montré toujours témoin fidèle de la vérité. D'abord il

fat promené autour de Tamphithéâtre, précédé d'une inscription latine perlant ces mots : Celui-ci est le chrétien Attale. Le peuple frémissait de rage contre lui. Mais le président, informé qu'il était citoyen romain, le fit reconduire en prison et renfermer avec les autres. Ensuite il écrivit à l'empereur à leur sujet, et attendit la réponse. •

Pour TEglise de Lyon, il n'est pas sans intérêt de savoir en quel lieu s'élevait l'amphithéâtre où, suivant l'expression consacrée, combattirent ses premiers martyrs. Cette arène, champ sacré, se recommandait puissamment aux chrétiens qui survécurent à la tempête; ils durent entourer ce lieu d'un culte religieux, le signaler à leurs enfants et à leurs petits-enfants. Héritières de ces indications, les générations suivantes se les transmirent les unes aux autres avec le plus grand soin. Au vi« siècle, Grégoire de Tours, écho vivant de cette tradition, écrivait : Loctis autem ille in qm passi sunt Athanaco vocatur; ideoque et ipsi a quibt^dam vocantur Athanacences {i). Au ix« siècle, Adon, archevêque de Vienne, indiquait dans les mêmes termes le théâtre du martyre : Quia loctis in quo passi sunt Athanaco vocatur (2). Guidés par ces témoignages, les fidèles de Lyon qui vécurent dans les siècles suivants étaient pleinement fixés sur l'emplacement de l'amphithéâtre; ils savaient en quel lieu avaient été immolés Sanctus, Maturus, Attale, Ponticus, Blandine et les autres. Tradition orale, tradition écrite, monuments sacrés, ruines profanes, une église se rattachant au solitaire Badulphe, et par Badulphe à Blandine, tout leur disait que l'arène où souffrirent les martyrs se trouvait au confluent du Rhône et de la Saône, dans les entours d'Ainay. Concluons. La

\i) De gloria inartyrum, lux.

(2) Martyrologiunif 2» junii.

Lettre des Eglises de Vienne et de Lugdannm dit positivement que les martyrs de ces deux villes combattirent dans Pamphiihéâlre ; d'après Grégoire de Tours et Adon, ces martyrs souffrirent au lieu dit Athanaco (Ainay); la conséquence rigoureuse est que Tarène rougie de leur sang s'étendait dans la zone actuellement occupée par Téglise d'Ainay et les rues adjacentes.

Il y a quelques années, M. Auguste Bernard et M. Hartin- Daussigny se sont séparés sur ce point de la tradition séculaire, et lui ont opposé, le premier, une topographie imaginaire; le second, des découvertes précieuses sans doute, mais appliquées d'une manière inacceptable (1).

Dans un siècle de démolition comme le nôtre, on se gène fort peu pour jeter à bas des murailles historiques, pour les sacrifier à la tyrannie de la ligne droite. Heureusement, il est plus difficile de renverser une tradition sérieuse, arbre séculaire qui enfonce ses puissantes racines dans les profondeurs du passé, les enlace aux institutions, aux pratiques religieuses, aux symboles du culte, à la croyance des fidèles, à des monuments de tout genre. Avant de donner un démenti à la mémoire du passé, il faut être bien sûr de son fait, mettre dans la balance des preuves qui fassent à tout le moins équilibre à Paulorité des siècles.

M. Aug. Bernard s'est le premier inscrit en faux contre la croyance commune, relativement au lieu où s'élevait l'amphithéâtre de Lugdunum; il affirme que ce monument et l'autel d'Auguste (2) étaient assis dans la zone actuellement oc-

(I) Nous ne parlons pas de la confusion faite par quelques auteurs du théâtre avec 1 amphithéâtre. Une élude plus attentive des ruines du théâtre, dont on voit encore quelques restes dans l'enclos des Minimes, a fait revenir de cette erreur.

(â) L'amphithéâtre de Lugdunum se trouvait placé près de Tantel d'Auguste. On ne pouvait donc déplacer Tun de ces monuments sans l'autre, ce qu'il ne faut pas oublier pour rintolligence de la discussion.

cupée par Téglise de Sainl-Pierre, la place de ce nom et les rues adjacentes (1). Un ton tranchant, des affirmations carrées ne sauraient suffire pour décider une question ; il faut des preuves. Or, nous n'en trouvons chez M. Aug. Bernard aucune qui ait une valeur sérieuse. Une seule observation dont la vérilé ne peut échapper à personne. M. Aug. Bernard n'a pas pris garde aux conséquences de la topographie qu'il propose. D'après son système, saint Pothin se serait donné un redoutable voisinage ; il se serait installé à deux pas de l'amphithéâtre, il aurait élevé un autel au vrai Dieu presque à la porte du temple d'Auguste : saint Pothin n'était pas si malavisé.

M. Martin-Daussigny a parfaitement reconnu l'impossibilité de ce voisinage. A son tour, il a tenté de déshériter le quartier d'Ainay, d'arracher l'amphithéâtre et l'autel d'Auguste à leur place traditionnelle, et de transporter ces deux monuments au pied de la colline de Saint-Sébastien. Pour opérer un pareil transfert, cet archéologue s'est appuyé sur des découvertes qui lui font honneur, mais ne se rapportent pas plus à l'autel d'Auguste qu'à l'amphithéâtre de Lugdunum (2).

Les plus anciens historiens de Lyon avaient aperçu dans l'enclos de la Déserte, transformé sous l'Empire en Jardin des Plantes, les restes d'un amphithéâtre. En 1818, Artaud, secondé par l'administration, put faire des fouilles dont il consigna les résultats dans un mémoire demeuré manuscrit (3). En 1857, les travaux de nivellement entrepris au Jardin des Plantes fournirent à M. Martin-Daussigny Toccasion de reconnaître les débris

(i) Revue arcJiéologique, 1847, p. 577. — U Autel d'Auguste.

(2) Notice sur la découverte de V amphithéâtre antique et des restes de Vautel d'Auguste à Lugdunum, — Notice sur la découverte des restes de Vautel d* Auguste f^aiT M. Martin-DaussigDy.

(3) Mémoires mr les vestiges d'un amphithéâtre naumachique^ mss. de l'ac .demie.

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de cet amphithéâtre, ainsi que les importantes substructions sur lesquelles il reposait. Les précieuses indications fournies par Artaud et H. Hartin-Daossigny permettent de déterminer la destination primitire de ce monument.

Il plaît au conservateur du musée de Lyon de voir les restes de l'amphithéâtre de Lugdunum dans les ruines mises à découvert au pied de la côte Saint-Sébastien ; c'est là une conclusion que ne légitiment point les éléments reconnus et décrits par cet archéologue. En effet, Taquedu^ qui amenait au pied de la colline les eaux du plateau de la Bresse, la profondeur du bassin, le carrelage à double rang de briques, le cimentage du fond, ces détails de construction, sans parler des autres, suffisent à déterminer la nature et la destination du monument. D'après ces caractères, il est permis de voir dans Pamphithéâtre de la Déserte une véritable naumachie. Quant aux débris de décorations antiques exhuméâ dans le voisinage, ils n'appartiennent pas davantage à l'autel d'Auguste. M. Martin-Daussigny a essayé de restituer cet autel avec un massif de maçonnerie et des fragments de marbre mis au jour à quelques pas de la naumachie; mais, avec les mêmes éléments, il ne serait pas malaisé d'arriver à vingt combinaisons tout aussi vraisemblables.

Pour faire accepter un système opposé à la croyance commune,v il était besoin de se mettre en règle avec Grégoire de Tours, le représentant le plus ancien et le plus autorisé de la tradition. Or, ici la difficulté n'était pas médiocre. Voici comment M. Martin-Daussigny prépare son terrain : t Grégoire de Tours, dit-il, sur l'assertion duquel se sont appuyés tous ceux qui ont cm que l'autel d'Auguste était à Ainay, où l'on n'a jamais trouvé un seul monument de ce culte (1) • Celte afiSr-

mation a de quoi surprendre sous la plume du conservateur des

(1) Notice sur la découverte de Vautel d'Auguste.

collections archéologiques de Lyon. M. Martin-Daussigny comptet-il pour rien les quatre colonnes de granit sur lesquelles repose la coupole de l'église d'Ainay (1)? Peut-il ne pas connaître les débris de tout genre trouvés dans le quartier d'Ainay : inscriptions honorifiques volées par les trois provinces de la Gaule, marbres et colonnes, mosaïques, fragments de statues, blocs considérables, débris dont plusieurs peuvent être rapportés à Taulel d'Auguste ou aux demeures des prôlres augustaux?

Cette première tentative, à l'effet de se préparer les voies, ne semble pas des plus heureuses. Eût-elle été plus habile et mieux fondée, le système topographique de 'M. Martin-Daussigny ne pouvait y gagner grand'chose, tant que subsisterait ce passage de Grégoire de Tours : Locus in quo passi suntAthanaco vocatur. Pour déraciner l'amphithéâtre de la zone indiqué^ par la tradition, il fallait se débarrasser d'un texte si gênant, et surtout dumotpa^^e, capital dans la question. Si les manuscrits avaient présenté des variantes, ne fût-ce qu'une seule, ces différences auraient donné prise à la critique, motivé un essai de correction. Mais voilà que, pour cette phrase, toutes les éditions de Grégoire de Tours sont conformes, que tous les manuscrits anciens reproduisent le moi passi. C'est donc là un text,e sincère, arrêté, fixé, qu'il faut accepter, sous peine de se brouiller avec les règles de la critique. M. Martin-Daussigny ne l'entend pas ainsi. Sa raison, la voici : « Peut-être, dit-il, le mot passi a-t-il été substitué au mot sepulti, » Le procédé est des plus simples et des plus expéditifs. A raisonner de la sorte, pas de texte, si sincère qu'il soit, qu'on ne puisse modifier pour l'utilité de la cause; pas d'autorité qu'on ne puisse écarter, pour peu qu'elle soit gênante. Bref, la phrase de Grégoire de Tours n'a rien à souffrir de cet innocent peut-être,

(1) On s'accorde à penser que ces quatre piliers formaient les deux colonnes dé l'aitlel d'Auguste, surmontées chacune d'une slalue colossale de la Victoire.

Disons-le aussi, dans Tintérôt de son système, M. Martin- Daussigny traite Grégoire de Tours d'une manière un peu légère. Le père de notre histoire a droit, ce semble, à plus d'égards. Qu'un érudit ne soit pas tenu de le croire sur parole, qu'il puisse faire subir à ses légendes et à ses récits le contrôle de la critique, passer au crible des faits au des détails peu vraisemblables, c'est son droit ; pour l'exercer, il n'est pas besoin d'insister sur la prétendue crédulité de l'évoque de Tours.

On ne saurait le nier, Grégoire a recueilli sur les lèvres de ses contemporains, ou bien dans les ouvrages qu'il avait à sa disposition, une multitude de détails et de faits qu'il n'a eu ni le temps ni les moyens de vérifier suffisamment; mais, dans la question topographique qui nous occupe, rien de semblable ne peut être invoqué pour écarter l'indication donnée par ces mots: Lochs in quo passi sunt Athanaco vocatur.

Elevé par saint Nizier, son grand-oncle maternel, Grégoire de Tours avait passé plusieurs années de sa jeunesse à Lugdunum. Trois siècles et demi seulement s'étaient écoulés depuis Marc- Aurèle. Au vi« siècle, la mémoire du bienheureux Pothin et de ses compagnons était encore vivante dans la cité qu'ils avaient illustrée par leur martyre. De plus, le souvenir de ces héros chrétiens était entretenu par la vue des lieux témoins de leur combat, peut-être aussi par les ruines de l'amphithéâtre. Car enfin le delta tracé par le Rhône et la Saône n'avait pas, dans l'espace de trois ou quatre siècles, changé tellement de physionomie, que les constructions de l'époque romaine n'y fussent encore reconnaissables, au moins dans leurs débris. Au vi« siècle, la naumachie était encore deboul. L'amphithéâtre du confluent, à moins qu'il n'eût été construit en bois (1), n'avait pas

(1) De bonne heure les Romains avaient construit, el plus tard ils continuaient à construire des amphithéâtres en bois. Celui de Lugdunum pouvait être de cette nature. On expliquerait ainsi comment il se fait que ce monument n'a pas laissé de ruines reconnaissables.

disparu si complètement qu'il n'en demeurât quelque vestige. Dans tous les cas, la chapelle de Badulphe, qui remontait au iv^ ou auvi siècle, s'élevait à la pointe du delta; c'était un monument indicateur de l'amphithéâtre. Cet oratoire protégeait la tradition locale; il disait alors, comme plus lard la basilique d'Ainay devait le répéter aux âges suivants, que là se trouvait l'arène où Blandine et ses compagnons avaient combattu jusqu'à la mort pour Jésus-Christ. Grégoire de Tours, qui avait vécu plusieurs années dans ce milieu, devait savoir au juste en quel lieu avaient souffert les premiers martyrs lugdunais; son témoignage sur ce point revêt donc le caractère d'une incontestable autorité.

Adon, le grand archevêque de Vienne, confirme l'indication donnée par cet historien. Chroniqueur exact, auteur attentif à relever, dans son Martyrologe et sa Chronique, tous les faits relatifs à la gloire de son Eglise, Adon reproduit la phrase de Grégoire de Tours : Locm in quo passi sunt Athanaco vocatur. Or, sous la plume de l'évéque de Vienne, ces mots ont une valeur autre que celle d'une simple répétition. L'Eglise de Vienne ayant fourni son contingent à la phalange des martyrs de Lugdunum, tout ce qui intéresse leur mémoire avait à ses yeux une grande importance. Dans les fréquents voyages qu'il fit à Lyon, Adon eut la facilité de recueillir sur les lieux tous les renseignements désirables sur l'emplacement de l'amphithéâtre, de vérifier l'exactitude de l'indication topographique fournie par l'évéque de Tours.

Il n'y a donc pas lieu de se séparer de la tradition ancienne, de voir l'amphithéâtre de Lugdunum ailleurs qu'aux environs d'Ainay. Les systèmes topographiques dont nous venons de parler sont impuissants à enlever cet amphithéâtre au quartier où le place la tradition, à le transporter

près de Téglise de Saint-Pierre ou sur la place Sathonay (1). Qu'on ne s'étonne pas de l'importance que nous attachons à cette question. Suivant la judicieuse observation de M. de Boissieu, le culte des lieux touche de trop près à celui des choses, pour qu'il soit toujours facile de les isoler complètement l'un de l'autre. En bonne critique, un fait religieux bien établi subsiste tout entier, lors môme que les circonstances de temps et de localité données par un auteur seraient trouvées inexactes. En fait, une déception de ce genre ne laisse pas que de troubler le commun des esprits, et, par contre, de jeter quelques nuages sur l'exactitude du fait lui-même.

(1) Voir» sur la question relative à remplacement de Tamphithéàtre de Lugdanam, iltnay, son temple et son autel. Dans cet opascule, M. de Boissiea défend la tradition avec nne érudition et une abondance de preuves qui nous pa> raissent décisives. Nous avons largement profité de cet ouvrage.

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