‹ Saint Pothin et ses compagnons martyrs: origines de l'église de LyonChapitre 30 sur 33 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Comment saint Marcel et saint Valérien se rattachent à cette histoire. — Ils s'évadent tous les deux des prisons de Lugdanum. — Marcel remonte la vallée de la Saône, sur la rive gauche de la rivière. — Il convertit Latinas et sa famille. — Il est naartyrisé à deux milles de Ghalon (Cabillonum). — Ëglise et monastère de Saint-Marcel. — Valérien prend sa route vers le nord, sur la rive droite de la Saône. — Il s'arrête à Tournus {Trinorchium). — Succès de sa prédication. — Il est mis à mort par Priscoâ, gouverneur de Ghalon. — Actes ou passions- de saint Marcel et de saint Valérien ; leur valeur historique.

L*hiâtoire des premiers martyrs de Lugdunum serait incomplète, si nous n'y faisions entrer saiat Marcel, apôtre de Chalonsur-Saône, et saint Valérien, apôtre de Tournus. Disciples tous les deux du bienheureux Pothin, sortis de son école, ils appartiennent à PEglise de Lugdunum, leur mère, aussi bien qu'aux Eglises qui saluent en eux leurs premiers apôtres. Jetés en prison avec Sanctus, Maturus, Attale, Blandine et les autres, ayant été quelque temps en communauté de souffrances avec ces confesseurs, Marcel et Valérien ne doivent pas être séparés d'eux, bien qu'ils n'aient psis été immolés au confluent du Rhône et de la Saône.

422 IJVRK TROISIÈME.

La violence de la persécution semblait devoir étouffer le christianisme dans la cité de Plancus; par un effet contraire, cette crise religieuse contribua tout à la fois à enraciner la bonne semence dans cette ville" et à la propager dans les environs. Fidèles à Tesprit de l'Evangile, les chrétiens conservèrent à leur courage le caractère d'une résistance exempte de provocation. Voilà pourquoi plusieurs abandonnèrent des lieux où ils étaient traqués comme des bêtes fauves. Dans cette fuite, inspirée par la prudence et non par la pusillanimité, leur foi, qu'ails emportaient tout entière, ne perdait rien de son énergie ettie sa force d'expansion. En retour de Thospitalité reçue, ces illustres fugitifs communiquaient aux familles qui les accueillaient la connaissance du Christ et les lumières du salut. Ainsi, en s'a'battant sur TEglise fondée par le bienheureux Pothin, la persécution opérait comme l'ouragan, qui détache d'un arbre et emporte sur ses ailes des graines destinées à germer sous d'autres cieux. C'est ce qui arriva pour Marcel et Valérien, avec cette circonstance spéciale, que, jetés dans les cachots, ils parvinrent à s'évader et à s'éloigner du foyer de la persécution. La suite montra quel motif avait inspiré leur évasion et leur fuite.

Marcel et Valérien ont cela de particulier, qu'ils sont les premiers rameaux détachés de la souche lugdunaise. Grâce à ces deux saints, l'Eglise de Lugdunum, fille de l'Eglise de Smyrne, devint mère à son tour, préludant de bonne heure à cette heureuse fécondité qui devait constituer une des plus belles parts de sa gloire. Dans Marcel et Valérien, nous pouvons saluer les prémices de ces apôtres, de ces colonies évangéliques que l'inépuisable charité de l'Eglise de Lyon devait envoyer aux différentes contrées du globe. A ce point de vue, ces martyrs sont pour nous intéressants à étudier.

Les Actes que nous avons sur saint Marcel et sur saint Valérien sont loin d'avoir une valeur historique et littéraire aussi

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grande que ceux des saints Epipode et Alexandre. Toutefois, comme ces passions s^accordent sur tous les faits principaux avec les Martyrologes les plus anciens, notamment avec celui d'Adon, le plus autorisé pour les saints lyonnais, nous pouvons en toute sécurité les suivre sur les points concordants, sauf à ne pas exagérer leur mérite, à faire quelques réserves sur les détails.

Marcel et Valérien n'appartenaient pas à la colonie grecque établie sur les bords du Rhône et de la Saône ; ils étaient de race gallo-romaine. Le P. Théophile Raynaud (1) et du Saussay (2) les font naître tous les deux à Lugdunum. Cette origine paraît très-vraisemblable; mais nous ne trouvons rien à cet égard dans les auteurs anciens. Grégoire de Tours semble indiquer qu'ils étaient parents; ils étaient, suivant ses expressions, € unis par le sang et le martyre (3). » Cette phrase est louche et se prête à une double interprétation. Ne signifletrolle pas, au vrai, que ces deux saints furent associés dans la môme lutte, dans une commune effusion de leur sang pour Jésus-Christ? Cette version nous paraît d'autant plus acceptable, qu'il n'est question de parenté entre Marcel et Valérien ni dans les Actes du premier, ni dans ceux du second. Ce qui ne souffre aucune difficulté, c'est qu'ils doivent être rangés parmi les disciples de Pothin, et aussi parmi les auxiliaires de son zèle.

Les traditions locales de Chalon et de Tournus autorisent à penser qu'ils étaient revêtus du sacerdoce. La mission à laquelle les avait destinés la divine Providence, réclamait cet ordre avec les pouvoirs qu'il confère. Aussi bien, les Actes les

(i) Indiculus tanctorum lugdunensium.

(2) Martyrologium gallicanum, 4" sept.

(3) Haie (Marcello) adjangitor, et sanguine et agone propinqoutf, beata& athleta Valerianos. {De gloria martyrum, c. uv.)

4;24 UVRE raoïsiÈME.

représentent comme prédicateurs de TEvangile, comme remplissant un ministère attaché à la prêtrise. Ainsi ils se mettent en route c dans le but de convertir les riverains de la Saône au culte du vrai Dieu, eu prêchant la sainte parole (1). • Quant à la dignité épiscopale, Severt est le seul auteur qui l'attribue à saint Marcel ; or on ne peut s'en rapporter à l'autorité assez médiocre de cet annaliste.

Arrivons au martyre de saint Marcel et de saint Valérien. Pour retracer leurs souffrances et leur mort, nous n'aurons qu'à résumer leurs Actes.

Sous l'empire de Marc-Aurèle, et la dix-septiéme année de son règne, l'orage de la persécution s'étant abattu sur Lugdunum, Marcel et Valérien furent jetés en prison avec d'autres chrétiens de cette ville. Par l'adjonction de ces deux prisonniers, le nombre des fidèles enchaînés pour Jésus-Christ s'éleva jusqu'à cinquante (2). Peu de temps après leur réclusion, ces deux confesseurs parvinrent à s'échapper; un prodige leur ouvrit les portes de la prison (3).

(1) Passio S. Marcelli, 4* sept.

(2) CabiloDse natale S. Marcelli, qai temporibus Antonini Veri, ex namero quinquaginta martyram qui Lugduni in ergastulum tnisi faerant, corn Vaieriano patefactis cusiodiae, cui mancipati fuerant, divinitus claastris aafagit. (Ado, Marlyrol., 4* sept.)

(3) Nous avons deux sortes d'Actes de saint Marcel ; ils ont été donnés par les BoUandistes (die 4^ septembris). Les premiers, qui paraissent les plus anciens, portent que Marcel et Valérien sortirent de prison, « les portes ayant été miraculeusement ouvertes, » patefactis divinittis claustris. Les deuxièmes expliquent ce miracle par Tintervention d'un ange, angelicœ vUitationis affectu. Cette intervention d'un ange nous parait être une traduction libre de Tadverbe divinittts des premiers Actes. En pareil danger, saint Pierre avait élé tiré de sa prison par un ange Préoccupé de l'analbgie dans les situations, le paraphrasiste aura vu dans le prodige de Lugdunum, opéré en faveur de Marcel et de Valérien, une répétition du miraele qui délivra saint Pierre de la prison de Jérusalem.

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Rendus à la liberté, ils sortirent de Lugdunum et remontèrent la vallée de la Saône. Afin d'échapper aux soldats qui pouvaient être lancés sqr leurs traces, ils se séparèrent et mirent entre eux le cours de la rivière.* Valérien resta sur la rive droite, Marcel passa sur la rive gauche. Poussés par la Providence, ils se rendaient, à leur insu, vers les lieux destinés à devenir le champ de leur zèle, le théâtre de leur martyre.

Marcel prit sa route vers le nord, cheminant à travers les forêts qui couvraient le pays des Séquanais. Un jour, il demandait et recevait Thospitalité chez un habitant du pays, nommé Lalinus. Or, les statues de Mars et de Minerve s'élevaient dans Patrium de la maison où il était accueilli : c'était de quoi le loucher d'une vive compassion. Sans tarder, il exhorte son hôte à répudier un culte impie, à ne point adresser ses hommages à (ies^tatues incapables de l'ouïr, encore moins de l'exaucer. Inspirées par le zèle et la reconnaissance, les paroles du saint firent briller la lumière aux yeux du Séquanais : Latinus renonça bientôt à ses erreurs ; il crut en Jésus-Christ, lui et toute sa famille. Marcel donna quelques jours à ses néophytes ; il éclaira leur foi naissante, il fortifia leur courage, les préparant à tout ce qui pourrait survenir. A la nouvelle que la persécution se faisait sentir aussi chez les Séquanais, il reprit sa course vers le nord; ensuite, changeant de direction, il tourna ses pas vers le couchant.

Afin d'éviter Chalon, Marcel franchit la Saône à quelque distance de cette ville, et il prend la route d'Argentomagus (1). Mais voilà que, chemin faisant, il rencontre Priscus, gouverneur de Chalon pour les Romains. Ce magistrat, qui venait de sacrifier aux dieux, était assis à un festin religieux en leur honneur. A la vue de cet étranger, Priscus l'invite à prendre part ao repas, à manger des viandes immolées. Marcel repousse avec horreur

(i) Bourg du pays des Eduens.

une pareille invitation; puis, avec Paccent d'un liomme indigné, il reproche à tous les convives ce festin souillé par la superstition, ces honneurs rendus à de fausses divinités. C'était se déclarer chrétien, se dévouer à toutes les conséquences d'une confession faite d'une manière si solennelle.

Marcel est saisi. Priscus donne l'ordre de le lier aux branches d'un arbre violemment rapprochées l'une de l'autre. Ces branches, en se retirant brusquement, devaient déchirer son corps et le mettre en pièces. Mais, soit que tout se fût borné à une simple menace, soit que le supplice n'eût pas été poussé jusqu'au bout, le magistrat fit tout disposer pour produire le courageux confesseur devant le peuple de Chalon, pour donner à la populace le spectacle de ses souffrances et de sa mort. Priscus le fait donc conduire successivement devant la statue de Saturne, puis devant celle du Soleil, statues qui s'élevaient, la première, sur la rive droite de la Saône, la seconde, sur la rive gauche. Marcel est sommé d'offrir de l'encens à ces idoles; mais aux sommations, comme aux menaces et aux tourments, il répond par un refus énergique, par une courageuse confession de sa foi. Furieux de cette résistance, Priscus ordonne de traîner le martyr à deux milles de la ville, sur la route militaire de Besançon (Vesuntio), jusqu'à un édicule consacré à Jupiter Ammon* Arrivé en cet endroit, Marcel est pressé de sacrifier à la divinité du lieu; mais il refuse à ce vain simulacre un encens qu'il réserve au Dieu véritable. Alors, par un raflanement de cruauté, le gouverneur de Chalon fait enterrer le saint jusqu'à la ceinture, « afin, disent les Actes, que la sépulture, qui procure le repos aux morts, devînt un supplice pour le martyr enterré tout vivant (1). » Pendant ce temps-là, Marcel ne cessait de louer Dieu, de s'unir à lui dans une prière d'amour. C'est

(1) Ut sepuUura vivo esset ad pœnam, qa» defanctis prœbetar ad regoiem.

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ainsi qu'il rendit son âme Irès-pure an Seigneur. Ses reliques furent recueillies par les fidèles; plus tard, elles furent placées avec honneur dans une chapelle élevée sur le lieu même où il avait consommé son sacrifice.

Au vi« siècle, Contran, roi de Bourgogne, transforma l'humble oratoire en une splendide basilique; il adjoignit à cette église un monastère où il mil des moines d'Agaune, et qu'il dota avec une magnificence royale (1). Le saint roi voulut que sa dépouille mortelle reposât à Pombre du cloître, dans la maison de prière, monument de sa piété. Vers la fin du viii« siècle, le monastère de Saint-Marcel passa à des chanoines séculiers qui le possédèrent jusqu'à la fin du x« siècle. A cette époque, il recul une colonie de Cluny, et fut réduit à n'être plus qu'un simple prieuré. C'est dans le prieuré de Saint-Marcel que le fameux Abélard passa les derniers jours de son existence si tourmentée. Pierre-le-Vénérable, qui l'avait accueilli à Cluny avec une indulgente charité, l'envoya dans ce monastère pour y rétablir sa santé délabrée. Après un courl séjour, Abélard y mourut en paix. Il fut enterré dans la chapelle de Notre- Dame, bâtie près de l'église, dans l'intérieur du cloître (2).

La mémoire de saint Marcel a toujours été en grand honneur à Lyon. Ce qui le prouve, c'est la chapelle élevée à ce martyr au pied de la montagne des Capucins. Avant la Révolution, cette chapelle était desservie par les Pénitents noirs du Crucifix. Une des portes de la ville, qui se trouvait tout près, était appelée porte Saint-Marcel. Aujourd'hui encore, son nom reste attaché à une des rues de ce quartier.

Revenons à Valérien.

(1) Frédegaire, Chron., c. i. — Aimoin, De gestit Franc, y 1. III, lxxx. (1) Pierre-le-Vénérable fit exhumer pendant la nuit le corps d' Abélard, et l'envoya au Paraclet.

V28 ' I.IVRK lUolSIKMK.

Peiulaiil que Marcel remontait la rivo gauche île la Saône. Valérien s'avançait parallèlement sur Tautre bord, eu .suivant la voie romaine qui conduisait à Autun. En s'éloignant deLugduuum, Valérien n'était pas préoccupé du soin de sa conservation au point d'oublier les intérêts du christianisme; il semait donc sur ses pas le grain de la bonne semence. Arrivé à Trimrchium, aujourd'hui Tournus, il résolut de s'y arrêter, dans l'espoir de g'agner à Jésus-Christ les habitants de ce eastrutf^i. H ne fut pas trompé dans ses espérances. Le Seigneur bénissant les efforts de son zèle, plusieurs ouvrirent les yeux à la lumière, abandonnèrent le culte des idoles pour adorer le vrai Dieu. La petite maison où il s'était installé était déjà fréquentée par denombreux fidèles, lorsque Priscus, qui se rendait à Lugdunum, s'arrêta à Trinorchiumy lieu de çtation sur la voie romaine. Les païens aussitôt d'accourir auprès du gouverneur de Chalon, de dénoncer Valérien comme chrétien, comme un homme qui exerçait une active propagande au profit du culte proscrit. Il était déjà nuit close; les poursuites furent donc renvoyées au jour suivant.

Le lendemain, de grand malin, Priscus ordonne de rechercher Valérien et de le lui amener chargé de chaînes. A Tarrivée des soldats, le saint leur ouvre la porte de sa demeure, sans défiance aucune, comme on ferait à des hôtes. Aux symboles du christianisme qui frappent leurs regards, à son nom, que Valérien ne songe pas à déguiser, les soldats reconnaissent celui qu'ils ont ordre d'arrêter. Aussitôt ils le saisissent, lui attachent les mains derrière le dos, comme on fait à un malfaiteur, et le conduisent en cet état au gouverneur de Chalon.

Priscus avait quelque intérêt à rivaliser de cruauté avec les magistrats de Lugdunum. Une extrême rigueur déployée contre les chrétiens pouvait lui être une recommandation auprès du président de la Lugdunaise. Prenant donc Pair et la

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férocité d'une bête fauve, il ordonna à Valérien de sacrifier aux divinités de TEmpire, sous peine de subir des supplices plus terribles encore que ceux qui avaient été infligés à Marcel. Ces menaces n'avaient rien qui pût intimider l'héroïque confesseur. Placé entre l'apostasie et une mort cruelle, il n'hésita pas un instant. Aux ordres de Priscus, il répondit en des termes qui traduisaient et l'énergie de son âme et la fermeté de sa foi. Alors le cruel magistrat donna l'ordre d'étendre Valérien sur le chevalet et de le déchirer avec les ongles de fer. Les bourreaux épuisèrent leurs forces sur ce corps sanglant, torturé, sans que l'invincible martyr cessât de louer Dieu, de lui rendre un solennel témoignage. Vaincu par tant de constance, Priscus le fit égorger avec le glaive. Le bienheureux Valérien fut immolé sur les bords de la Saône, à l'endroit signalé anjourd'hui par la magnifique église de Tournus.

Au temps de Grégoire de Tours, l'église élevée sur le tombeau de saint Valérien était desservie par un prêtre séculier. On y bâtit depuis un monastère qui porta le nom du saint martyr. Vers Tan 875, Charles-le-Chauve donna ce monastère, ainsi que le château de Trénorque, aux moines de Nermoutier. Ces religieux, chassés de leur île par les Normands, vinrent se réfugier dans cet asile; ils déposèrent dans l'église le corps de saint Philibert, leur fondateur et leur premier abbé, relique qu'ils avaient emportée comme leur plus cher trésor. Vers le commencement du xi« siècle, un incendie ayant dévoré l'église et le monastère, une abbaye nouvelle fut construite sur des dimensions et avec une splendeur dont nous pouvons juger par l'abbatiale, qui sert aujourd'hui d'église paroissiale à la ville de Tournus.

Ces événements se passaient, pâraît-il, en Tannée 178. Marcel mourut le quatrième jour de septembre ; Valérien, le quinzième du même mois.

Nous avons deux sortes d'Actes sur le martyre de saint Marcel (1). Les uns, plus laconiques, ont été donnés par Surius (2), par le P. Chifflet (3) et Juénin (4); les autres, plus développés, ont été tirés de Tancien Légendaire de Chalon et reproduits par Claude Perry (5). Identiques pour le fond, souvent môme pour l'expression, ils diffèrent surtout pour l'étendue. D'après cela, il est naturel de penser que les seconds dérivent des premiers par amplification; ce qu'il est facile, du reste, de constater en les collationnant. De plus, les Actes les plus courts sont, pour le goût et la latinité, d'une rédaction supportable; d'ailleurs ils n'offrent rien qui ne puisse être défendu au tribunal de la critique. Pour les autres, le parapbrasiste n'a pas fait preuve d'une grande pureté de goût ; dans les passages ajoutés par lui, son style est obscur, entortillé. Somme toute, cependant, les Actes de saint Marcel constituent un monument sur lequel l'historien peut légitimement s'appuyer.

Nous en pouvons dire autant des deux passions de saint Valérien que l'on trouve dans les BoUandistes (6). Elles s'accordent toutes les deux, dans les faits principaux, avec le Martyrologe d'Adon. Pour n'être que de seconde ou de troisième main, ces pièces ont donc plus de valeur que ne veulent leur en attribuer les hypercritiques. La première de ces passions est anonyme, son auteur est inconnu. La deuxième est tirée de la Chronique de Falcon, moine de Tournus, qui vivait dans le xi« siècle. Ce chroniqueur affirme avoir puisé pour son travail

{{) Voir les BoUandistes, ad diem 4»"* septembris.

(2) Pie 4^ sept.

(3) Histùire de Tournus, probat., p. 52.

(4) Nouvelle Histoire de Vabbaye de saint Filibert et de la ville de Tournus y t. II, p. 5.

(5) Histoire de Chalon, probat., p. il.

(6) Voir les BoUandistes, ad diem li*» sept.

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à des sources anciennes, n'avoir pas eu d'autre but que de mettre en ordre et de rédiger de son mieux les documents qu'il avait sous la main. Il a suivi fidèlement ce programme; car il reproduit, avec le style de son temps, tous les faits retracés dans la première passion.

Les Actes de saint Valérien, pas plus que ceux de saint Marcel, n'ont pu trouver grâce devant la critique de Tillemont (1) et de Baillet (2). Mais il ne suffit pas de dire avec le ton d'un oracle : c Les Actes que nous avons de saint Marcel et de saint Valérien ne sont pas assez anciens pour faire autorité (3). t II faudrait prouver que les Actes de première antiquité ont seuls de la valeur, alléguer des preuves solides pour infirmer Tautorité des passions de saint Marcel et de saint Valérien, ce que ne font ni Baillet ni Tillemont.

(1) Af^.,t.III,p.35.

(2) Les Vies des Saints y 4 septembre, table criciqae.

(3) Tillemont, loc cit.

La fête des Merveilles. — Antiquité de son origine. — Importance que les archevêques de Lyon y attachaient. — Description de cette solennité. — Le parcours de la procession semble avoir été inspiré par les Actes des martyrs. — Abus qui se glissent dans cette fête. — Elle est supprimée. — Conclusion.

Dès le principe, l'Eglise de Lyon payait à ses premiers martyrs, au jour de leur fête, un tribut spécial d'honneur et de reconnaissance; cette solennité, consacrée à la mémoire du bienheureux Pothin et de ses coippagnons, revêtit, après le triomphe du christianisme, un caractère exceptionnel. Sous la dénomination de fête des Merveilles, elle se célébrait d'une manière inusitée. Elle consistait en une procession faite en bateaux sur la Saône, avec une pompe, un déploiement de richesses liturgiques auquel le sentiment religieux prêtait un grand charme. Inspirée par l'histoire des martyrs, cette solennité rappelait, d'une manière symbolique, les scènes où avaient éclaté le courage et la gloire de ces héros. Il n'est pas facile de préciser l'époque où fut établie la fête des Merveilles. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle remonte très-haut, pj'obablement aux premiers

jours de liberté que Constantin fit luire sur TEglise. Adon, en effet, la décrit en des termes indiquant assez que de son temps elle était déjà de date fort ancienne. Voici ses paroles : Harum virtutum festivilatem cives lugdunensis urbis, omnibus undequaque lœlanter accurrentibus^ per descensum fluminiSy cum hymnis et canticis graiulationis concélébrantes , missarwnque solemnia in Apostolorum ecclesia, ubi sancti cineres eorum conditi servantuVy festive Domino reddentes^ ex antiquorum traditionCy ipsum diem miraculorum appellabant (1).

L^Ëglise et la ville de Lyon attachaient une si haute importance à celte fête, que Pierre de Savoie, archevêque de Lyon, cédant ses droits de souveraineté à Philippe-le-Bel, se réserva, à lui et à ses successeurs, pleine et entière juridiction sur toutes les personnes qui devaient y figurer. Après d'autres réserves faites dans la charte de cession, le prélat ajoute : Nobis etiam ac successoribus nostris retinemus festum appellatum mirabilium, cohertionem et punitionem^ inobedientium et delinquentium in non faciendo debitumsuum circa dictum festum^prout est apud Lugdmum alias consuetum (2).

Grâce à une pièce reproduite par le P. Théophile Raynaud, nous pouvons nous figurer assez exactement les cérémonies religieuses que l'Eglise de Lyon déployait en ce jour. Cet auteur a inséré, dans son Indiculus sanctorum lugdunensium (3)^ un passage d'un ancien rituel de SaintJust qui réglementait cette fête; il mentionne aussi les additions ajoutées par les statuts de la métropole au rituel de la collégiale. Prières, chants, cérémonies, stations, ordre et parcours de la procession, tout était prévu, réglé dans les moindres détails.

L'église de Saint-Pierre de Vaise servait de point de réunion

(1) Mariyrol.y 2* janii.

(2) Meneslrier, Histoire consulairey preuves, p. 52.

(3) Voir aux pièces justificatives, n" 5.

à tous ceux qui devaieut prendre une part active à celte fêle. Les dignitaires de la métropole s'y rendaient précédés de Parchevôque, s'il n'en était empêché. Une première station était faite dans l'église de ce faubourg. Ensuite le prélat montait, avec sa suite, dans une barque richement décorée. Quatre autres bateaux, ornés de brillantes tentures, recevaient le clergé de Saint- Jast, celui de Saint-Paul, puis les religieux d'Ainay et ceux de l'Ile-Barbe. La barque épiscopale venait occuper le milieu de la rivière. A sa droite se rangeaient celle de Saint-Just, puis celle de l'Ile-Barbe ; à sa gauche prenaient place celle de Saint-Paul et celle d'Ainay. Ces quatre embarcations, disposées de front, se développaient autour de celle de l'archevêque en manière d'acolytes. Tout étant prêt, les cierges allumés, la croix archiépiscopale élevée dans les airs, les bannières flottant au vent, au signal donné, les bateaux partaient et se laissaient aller au cours paresseux de la Saône. Suivaient une multitude de nacelles, décorées avec autant de luxe que de goût. Les magistrats y paraissaient en costume officiel, les principaux habilanls en habits de fête, les corporations avec leurs banderoles et leurs oriflammes, cortège imposant qui représentait la ville dans cette grande manifestation. En amont des remparts, les deux rives de la Saône étaient bordées d'une foule immense, accourue de Lyon ou des campagnes environnantes. A l'intérieur de la cité , les fenêtres, les toits des maisons assises sur la rivière, étaient tapissés de nombreux spectateurs. Tous attendaient avec impatience le passage de la flottille pour jouir de la beauté du spectacle, saluer la procession d'une sainte joie, d'un pieux enthousiasme. Les deux collines, dans leur parure de juin, servaient de cadre à cette pompe religieuse. C'était un spectacle à la fois touchant et pittoresque de voir celte multitude de barques descendre la Saône au milieu d'une vivante bordure de peuple groupé sur

les deux rives, c Cette fête, dit Fortis, devait produire un effet bien singulier dans le paysage des bords de la Saône. On peut s'en former une idée bien légère lorsqu'on voit arriver les habitants des campagnes environnantes, ayant à leur tète le pasteur de leur église, pour se rendre processionnellement à Fourvière. Le tableau des processions solennelles du nombreux clergé de Lyon sur la Saône, pour la célébration de la fête des Merveilles, forme une des scènes les plus curieuses et les plus intéressantes de Thistoire de cette ville. Reportons-nous au temps où les richesses du clergé, des grands propriétaires, des souverains, étaient principalement employées à donner de la pompe et de Tappareil aux cérémonies. du culte (1). »

Avec le départ commençait Toffice solennel du jour. Entonné par le clergé de Saint-Jean, il se poursuivait avec cette imposante gravité particulière à l'Eglise de Lyon. Psaumes et répons étaient chantés alterhativement par le clergé des différentes églises. Ces voix graves remplissaient les airs de religieux accents ; répétées par les collines voisines, elles trouvaient un religieux écho parmi la foule accourue sur les bords de la rivière.

Dès qu'on était arrivé au pont de la Saône, en face de Saint- Nizier , le chantre de Saint-Just entonnait sur un ton solennel le Lauiate Dominum. Alors la flottille changeait son ordre de front pour défiler sous Varche merveilkuse. La barque d'Ainay passait la première, elle était suivie par celle de Tlle- Barbe; ensuite venaient successivement celles de Saint-Paul, de Saint-Just et de Saint-Jean. L'arche merveilleuse traversée, la flottille se reformait suivant l'ordre ordinaire, et se laissait aller au fil de l'eau. A la hauteur d'Ainay, tout le monde descendait à terre; après quoi on s'avançait en bel ordre vers l'abbatiale pour y faire la seconde station. Entrés dans la nef,

1) Voyage pittoresque et historique à Lyon, t. I, p, 279.

tous les membres du clergé pénétraient dans le sanctuaire et baisaient, les uns après les autres, la pierre de saint Pothin (1). Au sortir de l'église, on récitait le psaume Miserere^ avec l'oraison pour les défunts. A la porte de Saint-Michel, le maître de choeur commençait à chanter les litanies de saint Pothin (2), et la procession s'acheminait, en invoquant les saints martyrs, vers la basilique de Saint-Nizier, primitivement des Saints- Apôtres, pour y faire une troisième station. Une messe solennelle célébrée dans cette église couronnait dignement la solennité. Tel est l'ensemble des cérémonies prescrites par le rituel de la collégiale de Saint-Just.

Ce tableau nous a semblé merveilleusement propre à clore un travail consacré à la- gloire de saint Pothin et de ses compagnons. Outre l'intérêt qui s'attache aux antiques usages d'une Eglise vénérable, la fête des Merveilles a l'avantage de signaler les lieux consacrés par ses premiers martyrs, de rappeler les circonstances principales de leurs souffrances. Evidemment le programme des cérémonies a été dressé sur la Lettre des Eglises de Vienne et de Lugdunum ; le parcours de la procession a été tracé d'après le contenu de cette Lettre, et aussi d'après les Actes de saint Alexandre et de saint Epipode. A qui sait voir et comprendre, cette pompe religieuse est un commentaire fort clair, une expression vivante de la tradition sur les premiers martyrs de Lyon. Il n'est pas difficile de trouver la clef de ces différentes cérémonies. Pour les interpréter, il n'est pas nécessaire d'être au courant du symbolisme religieux; c'est ici plus qu'un mystère du moyen âge, c'est une légende en action, qui se déroule sur les traces laissées par saint Pothin et ses compagnons.

(1) D'après la tradition, celle pierre de sainl Pothin Tenait du cachot où U saint pontife expira pour Jésus-Christ.

(2) Voir aux pièces justificatives, n» 5, ad finem.

D'abord cette fête est admirablement dénommée; son nom rappelle les prodiges dont les martyrs, et leurs cendres en particalier , furent Pobjet. La procession en barques ne saurait être une énigme pour personne; elle se faisait en mémoire du miracle par lequel les eaux du Rhône rendirent les reliques des saints. Epipode et Alexandre, les deux amis que nous connaissons, appartiennent à la famille de ces héros ; ils ne pouvaient être oubliés dans cette grande manifestation. Voilà pourquoi la procession partait du faubourg où la trahison les découvrit aux persécuteurs : In eo vico qui propter Petram Incisam situs est (1). Pendant que la. flottille glissait sur la Saône, le clergé chantait les matines et les laudes du jour, il faisait redire les louanges des saints aux mêmes lieux, aux mêmes collines, qui avaient répété les cris de mort poussés autrefois contre eux par les païens. A la hauteur de Saint-Nizier, les barques passaient les unes après les autres sous Tarche la plus voisine de Péglise; en même temps le chantre entonnait le Laudate Dominum^ afin de saluer en passant Toratoire du bienheureux Pothin. Ensuite, le clergé descendait jusqu'à Ainay, c'est-à-dire jusqu'au lieu où les martyrs furent immolés, locus in quo passi surit (2). Enfin, la procession remontait par terre jusqu'à Saint-Nizier, parce que leurs cendres, miraculeusement rendues par le Rhône, avaient été déposées avec honneur dans cette église, condigno honore sub sancto altari condiderunt (3).

Ce que nous faisons pour le Sauveur en suivant le chemin de la croix, nos pères le pratiquaient, le 2 juin, en l'honneur de saint Pothin et de ses compagnons ; et comme le premier de ces exercices nous retrace la passion de Jésus-Christ, avec

(i) Acta SS. Epipodii et Alexatidri] apud Boll. (î) 6reg. Tur., De gloria inart., c. xux.

(3) Ado, 24 april.

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rindication de ses souffrances et des lieux qui en furent lémoins, ainsi la fête des Merveilles rappelait aux lidèlesPhéroïsme des martyrs, en faisant passer la procession dans les endroits marqués par les principales circonstances de leur combat ou de leur mort. A ce point de rue, celte solennité n'est pas indifférente à Phistoire religieuse de Lyon. Gomme l'a fort bien montré M. de Boissieu, elle fournit un argument de plus en faveur de la tradition sur remplacement de l'amphithéâtre lugdunaîs (1).

La fête des Merveilles suppose dans les fidèles qui en étaient témoins un sens chrétien, une vivacité de foi, qui contribuaient à la faire fleurir. Dés que cet appui vint à manquer, elle ne tarda pas à dégénérer et à perdre son éclat; avec le temps, des abus s'y introduisirent, des divertissements profanes s'y mêlèrent et la firent dévier de l'esprit qui avait présidé à son établissement. Les désordres allèrent si loin, qu'ils provoquèrent sa suppression.

Ainsi on voyait descendre sur la Saône un bateau magnifique, bariolé des plus vives couleurs. Ce bateau, construit en forme de buceniaure, était monté par des bourgeois transformés en baladins. Sur leur théâtre mobile, ces acteurs de nouvelle sorte donnaient des scènes bouffonnes, aussi indécentes de leur nature que par les circonstances où elles étaient produites. Le bucen taure s'arrêtait au pont de la Saône; alors aux farces grotesques succédait une scène d'un autre genre. Du haut de Varc merveilleux^ un taureau était précipité vivant dans la rivière. Sur le rivage ou dans des barques, des hommes du peuple livraient à l'animal un combat où il ne tardait pas à succomber. Après ce hideux exploit, le corps pantelant, criblé de blessures, était porté en triomphe dans la rue autrefois appelée

< l) Ainay, son auiely son amphithéâirey ses mariyrsy p. 118.

Ecorehe-Bœuf. Le nom de cette rne indique assez les opë* rations auxquelles la populace se lirrait sur les restes du taureau (1). Enfin, ces réjouissances, où la grossièreté le disputait à la folie, se terminaient par des festins et des feux de joie sur les bords de la rivière. Les choses durèrent ainsi jusqu'au xv« siècle. Pour mettre un terme à ces abus, la fôte des Merveilles fut supprimée (2).

Il est permis de donner en passant un regret à cette fête de religieuse et poétique mémoire. Ce sentiment, nous l'éprouvons d'une manière d'autant plus vive, que des influences diverses se sont réunies pour découronner Pannée chrétienne, lui enlever le plus grand nombre de ses solennités. Ces retranchements, que nous ne saurions trop déplorer, ne doivent pas être mis uniquement à la charge des gouvernements; ils doivent être imputés, dans une certaine mesure, aux membres de la société religieuse, s'expliquer par l'appauvrissement de la foi, par la déperdition de l'esprit chrétien.

Ils sont bien loin de nous ces jours où le temple du Seigneur suffisait à charmer les regards, à enchanter les oreilles des fidèles, à les pénétrer, à les embaumer d'une sainte joie. La grande voix des cloches, la riche parure du sanctuaire, les prêtres brillants d'or et de pourpre sous leurs splendides vêtements, le bel ordre des cérémonies, les nuages parfumés de l'encens, les flots d'harmonie versés par l'orgue sous les voûtes gothiques, les saintes images qui tapissaient les murailles, étincelaient aux verrières, tout cela composait, pour les populations du moyen âge, un spectacle d'une magnificence, d'un charme, d'une puissance que rien ne pouvait égaler. Mais, pour être

(4) Paradin, Mémoires de Vhistoire de Lyon, p. 200.

(2) On lit dans la Gallia christiana qae ce fat Tarchevéque Philippe de Turey qui abolit la fête des Merveilles. Suivant M. Cochard, celte fête cessa en 1400. D'après Tabbé Jacques, elle se fit une dernière fois en 1489.

sensible à ces beautés, il fallait une simplicité de foi, un sens religieux comme on ne les trouve guère de nos jours.

Mère bonne et tendre, PEglise ne se contentait pas d'assurer, chaque semaine, un jour de repos à ses enfants. Avec sa connaissance profonde du cœur humain, elle n'ignorait pas quel attrait exercent sur Thomme les spectacles extérieurs. A ce goût instinctif, elle répondait par la beauté de son culte, la pompe de ses cérémonies, l'éclat de ses solennités. En parlant ainsi à leurs yeux et à leurs oreilles, elle ménageait à ses en^ fants des plaisirs précieux à leur candeur et à leur innocence; elle leur donnait des spectacles qui jetaient un reflet de poésie sur le côté trivial de la vie ; elles les convoquait à des fêtes qui retrempaient les forces morales de Pâme, sans rien coûter à la santé du corps.

Depuis plusieurs siècles déjà, le 2 juin ne ramène plus à Lyon la fête des Merveilles. Que la fête de saint Pothin et de ses compagnons ne revienne jamais sans exciter la confiance des Lyonnais en la protection de ces héroïques martyrs, sans les animer aux combats qu'ils ont à soutenir contre eux-mêmes et les ennemis de leur salut !

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