L. II,C. XLIV
(2) Cabassut, Notit. eeel.
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pour s'imprégner de Tesprit de Polycarpe, pour ne rion perdre de son enseignement oral, rien des leçons qui ressortaient de sa conduite.
L'Eglise de Smyrne, qui avait initié Pothin à la vie sacerdotale, reçut en retour les prémices de son zèle , les premiers fruits de son ministère. La ville de Smyrne, où il débuta dans la carrière évangélique, ne le cédait à aucune autre cité de l'Asie Mineure pour l'opulence, le mouvement commercial, le goût artistique et littéraire. Dans un de ses discours, Aristide célèbre l'importance de Smyrne, le nombre et la magnificence de ses édifices ; ce rhéteur ne fait pas difficulté de l'appeler t l'ornement de l'Empire (1). » A cette époque, la Grèce, déchue de son ancienne splendeur, semblait revivre dans cette lonie qui avait été le berceau de ses poètes, le théâtre de ses héros épiques. Entre toutes les autres cités ioniques, Smyrne se distinguait par la culture de la philosophie, des arts et des lettres, ces biens que Cicéron appelle les consolations de la servitude. Dai^s un poétique langage, le rhéteur Aristide nous représente les Muses se promenant perpétuellement dans les rues et sur les places publiques de celte ville (2). Philosopljes et orateurs y trouvaient une scène très-favorable pour produire leurs idées, pour faire applaudir l'éclat et la souplesse de leur parole. Les nombreux sophistes et rhéteurs qui se formèrent aux écoles de Smyrne, ou vinrent chercher la renommée dans cette ville, montrent en quel honneur y étaient la philosophie et l'éloquence, celle-ci sous la forme de déclamations. En parlant d'Héraclide, Philostrate dit que ce philosophe se rendit à Smyrne, t ville qui effaçait toutes les autres par le talent de ses sophistes (3). »
(1) Oratio in Smyrnam restauratam.
(2) Oratio de coneordia.
(3) SophUtœ, 1. II, Heraclides.
Mais, comme toutes les cités importantes de TEmpire, Smyrne était un foyer d'idolâtrie ; le culte des fausses divinités n'y prospérait pas moins que celui des belles connaissances. Etabli de bonne heure dans cette ville, le christianisme ne pouvait y demeurer inactif; il se devait à lui -môme de déployer une activité rivale, d'opposer aux mille voix de Terreur et du vice renseignement de la vérité méconnue, les maximes de la morale outragée. L'école de Polycarpe répondait à ce besoin ; elle formait pour la religion du Christ une légion de défenseurs ; elle armait ces valeureux champions de doctrine, de savoir humain ; elle les mettait en mesure de pouvoir lutter avantageusement contre les forces conjurées du paganisme.
L'école de Polycarpe, sur laquelle planait l'esprit de Jean, jouissait d'une grande célébrité. Pépinière de pontifes et de docteurs, sa réputation attirait auprès de son chef de nobles intelligences, des âmes ouvertes aux inspirations du christianisme, éprises de sa beauté doctrinale. Parmi ces disciples suspendus aux lèvres de Polycarpe, Pothin put voir Irénée, celui-là même qui devait lui succéder au siège de Lugdunum. Sur les bancs de cette école, il put se rencontrer aussi avec Bénigne, Andoche, Thyrse et Andéol, et beaucoup d'autres, pléiade d'esprits généreux, qui tous à l'envi illuminaient leur esprit de ces clartés immortelles, embrasaient leur âme de ce beau feu qu'ils devaient propager au loin.' Supérieur au plus grand nombre par l'âge et la maturité d'une vertu plus longtemps éprouvée, le bienheureux Pothin les stimulait tous par ses exemples, il les provoquait à courir dans les voies ouvertes devant eux par l'évoque de Smyrne.
Un jour vint où Polycarpe comprit que son oeuvre à l'égard de Pothin était terminée, qu'elle réclamait son couronnement. Formé à son école, dépositaire de son esprit et de sa doctrine, son disciple paraissait mûr pour les desseins du ciel; Pothin
pouvait devenir maître à son tour, être élevé à la perfection du sacerdoce, à l'épiscopat, fonder une Eglise dont il serait à la fois lei)a8teur et le père.
Pothin fut donc choisi pour porter l'Evangile dans les Gaules à te grande ville de Lugdunum. Ce choix suffit à lui seul pour nous donner la plus haute idée de son mérite, surtout lorsqu'on sait avec quelle prudence, avec quelle maturité procédaient en toutes choses les hommes apostoliques de cette époque. Pour n'en citer qu'un exemple, saint Ignace ayant appris que la paix venait d'être rendue soudain à son Eglise, prie saint Polycarpe de députer à Antioche un courrier chargé de féliciter les fidèles sur cet heureux événement. Or, pour procéder au choix de ce courrier, t il convient, dit saint Ignace, de réunir le vénérable conseil (i). » Si l'on estimait convenable de réunir le conseil épiscopal, à l'effet de cheisir un simple courrier, que ne devait-on pas faire lorsqu'il était question d'élire un missionnaire, un ambassadeur, à qui devait être oonflée la mission de porter l'Evangile à des peuples lointains ?
Pour un missionnaire, enfant de la Grèce asiatique, quitter les beaux rivages de l'Ionie, dire adieu à ses parents, à ses amis, à ses maîtres dans le Christ, abandonner ce que la vie peut offrir de plus précieux et de plus cher, tout cela n'était que la moindre partie du sacrifice qu'il devait accomplir. Dans la situation faite au christianisme par la législation romaine et l'hostilité des populations païennes, envoyer Pothin â la ville de Lugdunum pour y prêcher l'Evangile, c'était lui confier une périlleuse mission ; c'était le prédestiner à la palme du martyre, ou tout au moins à la couronne plus lentement conquise, et peutêtre non moins méritoire, d'une vie usée dans les fatigues d'un long et pénible apostolat.
(1) Epist. ad Poly car puni.
Mieux que personne, Polycarpe avait pu lire dans le cœur de Pothin ; il savait, pour l'avoir expérimenté en maintes occasions, de quoi la générosité de ce dernier le rendait capable. En prévision de Tavenir, Tévéque de Smyrne avait développé dans l'âme de son disciple assez de fermeté pour tenir tôle aux plus grands obstacles, assez de dévouement pour accomplir le sacrifice suprême de la vie. Aussi, entre plusieurs qui composaient le collège de ses prêtres, choisit-il Pothin pour en faire l'apôtre de Lugdunum. A l'honneur de ce choix, l'élu de Polycarpe répondit par la joie d'une âme généreuse, en attendant qu'il y répondît d'une manière autrement significative devant le président de la Gaule lugdunaise.
Le départ du bienheureux Pothin pour les Gaules pose à son historien un problème qu'il est impossible de résoudre autrement que par des probabilités. En quelle année notre saint abandonna-tril les rivages de l'Asie, ou bien, si l'on veut, à quelle époque arriva-t-il à Lugdunum? Là-dessus silence absolu des auteurs anciens. D'autre part, la tradition ne s'explique pas sur ce point, et, pour suppléer à ce double défaut, nous n'avons que des opinions venues trop tard pour peser d'un grand poids dans la balancé.
€ Il est manifeste, dit le pape Innocent !«', dans une lettre à Dâcentius, qu'aucune Eglise des Gaules.... n'a été fondée que par des ouvriers envoyés par saint Pierre ou ses successeurs (1). » Pour concilier les paroles de ce pontife avec la mission du premier évéque de Lyon, quelques auteurs n'ont rien vu de mieux que d'adjoindre saint Pothin à saintPolycarpe, dans le voyage que l'évêque de Smyrne fit à Rome, vers Tan 158.
(1) ... Cam sil manifestum in omnem ItaUam, GalliaSy Hispanias, Africain atque Siciliam et insalas interjacentes, naUam institaisse Ecclesias, nisi eos qoos venerabilis aposlolus Pelrus aut ejus successores constilaerinl sacerdoles. (Ad Decentiura. Pair, lai., t. XX, c. dlii, éd. Migne }
On sait que saint Polycarpe se rendit à Rome pour y conférer avec le pape Anicet sur le jour où devait être célébrée la Pâque, et plusieurs autres questions. Il n'entre pas dans notre sujet d'en dire davantage sur ces conférences, dont saint Irénée (1), Ensèbe (2) et saint Jérôme (3) nous font connaître le résultat pacifique. Il nous suffit d'avoir mentionné ce fait en passant, parce qu'il touche à la question chronologique qui nous occupe.
En supposant donc que Polhin ait fait le voyage de Rome en la compagnie de Polycarpe, voici comment les choses se seraient passées. Des chrétiens d'Asie s'étaient fixés à Lugdunum, attirés dans cette ville par des intérêts commerciaux. Dénués de secours religieux dans une cité toute païenne, ces chrétiens, paraît-il, s'adressèrent à Polycarpe pour lui demander un évoque. Information donnée à Rome de cette demande et de la situation qu'elle supposait, l'évoque de Smyrne autorisé, prié môme par le pontife romain, aurait tiré de son clergé un groupe d'ouvriers évangéliques destinés à Lugdunum. Polycarpe aurait désigné le prêtre Pothin pour être le chef de cette mission ; il lui aurait donné comme auxiliaires des prêtres, des diacres, peut-être même des laïcs. Cela fait, l'évêque de Smyrne aurait pris la mer avec cette phalange apostolique, et il aurait fait voile pour Rome, où l'appelait le motif indiqué plus haut.
Arrivé dans cette ville, Polycarpe, après s'être prosterné aux pieds d'Anicet, aurait présenté à ce pontife les missionnaires destinés à Lugdunum. L'évêque de Rome, confirmant le choix de Polycarpe, aurait élevé Pothin à la dignité épiscopale, il lui aurait confié, à lui et à ses auxiliaires, la mission de porter l'Evangile à la ville de Lugdunum, et, après leur avoir donné ses
(1) Lib. m, c. III.
(2) Hist. ml. y 1. V, c. xxiv.
(3) De vir. ill.y c.xvii.
instruclions, il les aurait envoyés munis de ces pouvoirs dont Rome est le centre, riches de ces faveurs et de ces bénédictions dont cette ville est la source principale (1).
L'Eglise de Lyon, dont la reconnaissance est ici intéressée, ne demanderait pas mieux que de pouvoir se ranger à cette idée. En acceptant cette donnée, elle ne flotterait pas incertaine relativement au pape qui revêtit de sa sanction suprême la mission de Pothin et de ses auxiliaires; elle saurait par quel pontife passer pour rendre grâces au ciel du bienfait de la foi. Mais, outre que cette explication ne s'appuie sur aucun témoignage sérieux, elle ne se concilie pas aisément avec Page qu'avait le bienheureux Pothin, lors du voyage de saint Polycarpe à Rome.
En effet, à la date de 1S8, époque de ce voyage, Pothin était déjà plus que septuagénaire. En le supposant aussi vert que Ton voudra, un vieillard de cet âge conservait-il assez de force pour être mis à la tête d'une mission pleine de dangers, de privations et de fatigues? La prudence ne demandait-elle pas que, dans le chef de cette entreprise, la disproportion ne fût pas si grande entre le zèle de l'apôtre et les forces physiques destinées à servir ce zèle? D'autre part, l'espace de dix-neuf ans, en comptant depuis le voyage de Polycarpe à Rome jusqu'à la mort de Pothin, ce court espace de temps sufHt-il pour expliquer les progrès réalisés par le christianisme à Lugdunum, lorsque vint à éclater la persécution de 177 ? Ces considérations donnent à penser que le bienheureux Pothin se trouvait depuis plusieurs années à l'œuvre sur les bords du Rhône et de la Saône, lors du voyage de saint Polycarpe à Rome. Avec plusieurs auteurs, nous plaçons la date de son arrivée dans les
(1) Du Saussay suppose, sin> aucun fondement, que saint Polycarpe accompagna .saint Pothin jusqu'à Marseille. (Marlijrol. gallic, 26 januar.)
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Gaules vers le milieu du ii' siècle (1). Celte date, nous la rer montons môme à Tannée 142 ou 143; nous fournirons plus tard les raisons historiques de cette opinion.
Cette chronologie acceptée, les faits se déroulent sans difficulté aucune. Les préliminaires de la mission lugdunaise ont dû se traiter par lettres ou de vive voix, entre les chrétiens asiatiques fixés à Lugdunum et Polyçarpe d'une part, et de Tautre, entre l'évoque de Smyrne et le pape Pie I", qui occupait alors le siège de Rome. Tout étant convenu et arrêté, rien n'était plus simple pour Pothin et ses auxiliaires que de Iracer leur itinéraire par Rome, de toucher au port d'Ostie, et de remonter le Tibre pour aller demander pouvoirs et bénédictions au successeur de Pierre.
Quoi qu'il en sqit, Polyçarpe organisa le personnel de la mission lugdunaise avec des sujets d'élite, disciples instruits à son école, tirés des rangs de son clergé. Il les attacha à la personne de Pothin, chef de cette colonie chrétienne, leur recommandant de lui être soumis comme à Dieu et à son Christ, leur rappelant sinon les termes, au moins l'esprit de ce beau passage de saint Ignace : < Obéissez tous à l'évoque comme Jésus- Christ a obéi à son Père, aux prêtres comme aux apôtres... En dehors de l'évéque, que personne ne fasse rien de ce qui regarde l'Eglise (2). »
Le moment du départ venu, Polyçarpe adressa, comme parole d'adieu, une chaleureuse exhortation aux missionnaires de Lugdunum. Un peu plus tard, lorsque sa générosité prenait encore parmi ses clercs Bénigne, Andoche et Thyrse pour les diriger vprs les Gaules, il leur disait en prenant congé d'eux : « Allez, courageuse milice, combattez vaillamment avec l'aide
(1) Longueval, Hist. de VEglise gall. — P. Menestrier, Hist. de VEglise de LyoUf mss. — P. Pral, Hist. de saint Irénée.
(2) Ad Smymenses.
da Seigneur; que sa parole amène de nombreux compagnons dans vos rangs, afin de triompher avec eux, et de vous acquérir un nom, une gloire immortelle. Puissent vos travaux être comblés des plus riches bénédictions ! Puisse rassemblée des saints se réjouir de la conquête des âmes que vous aurez gagnées à Jésus-Christ (1) ! » Polycarpe dut tenir pareil langage à Polhin et à ses auxiliaires, avant de les envoyer à la ville de Lugdunum.
Et après un dernier embrassement, une parole dernière, il fallut se séparer pour ne se revoir qu'en Dieu. Alors se détacha du rivage d'Ionie la barque qui portait la fortune religieuse de Lugdunum, le trésor que PEglise de Smyrne envoyait à la cité de Plancus, Pothin, disciple de Polycarpe, qui le fut de Jean ; Pothin, anneau brillant, qui, par Tévéque de Smyrne et le disciple bienaimé, relie TEglise de Lyon à Jésus-Chrisl, Fauteur et le consommateur de notre foi.
Dans Tobscurilé qui couvre la vie du bienheureux Pothin, les quelques rayons que nous venons de recueillir et de concentrer sur sa face sont impuissants, il est vrai, à dessiner nettement tous ses traits; toutefois ils peuvent suffire à nous faire entrevoir Pensemble de sa physionomie. A travers cette demi-lumière, son caractère nous apparaît fortement accentué par Tesprit de la primitive Eglise. Tout en conservant sa ^ nuance personnelle, la figure de Pothin a quelque chose du grand air de Polycarpe ; elle respire une majesté, mélange de fermeté calme et de charitable douceur.
(4) Warnahaire, Acia SS. Tergeminorum, Si^nd Boll., 17jan.