‹ Saint Pothin et ses compagnons martyrs: origines de l'église de LyonChapitre 8 sur 33 · XII PREFACE · texte numérisé non relu

XII PREFACE

que ; nous les saluons dans ces illustres prélats appelés par rautorité suprême à gouverner des Eglises, en France et dans toutes les parties du monde. Non, Théritage des martyrs n'a point été dissipé par leurs enfants, témoin ces vertus que la foi fait éclore dans les plus hauts rangs de la société aussi bien que parmi le simple peuple. De notre temps, comme dans ses plus beaux jours, l'Eglise fondée par Pothin continue de se signaler par son admirable fécondité. Lyon a donné naissance à l'Œuvre delà Propagation de la Foi ; Lyon est la ville des aumônes abondantes et des courageux dévouements. Que de maisons ouvertes dans son sein au malheur et à la souffrance ! 11 serait difficile d'énumérer toutes les existences consacrées, dans ces pieux asiles, au service des malheureux; impossible de compter les sommes annuellement versées dans les caisses de la charité. On n'apprend rien à personne en disant que le culte de Marie fleurit au pied de la colline de Fourvière, comme nulle part ailleurs; que cette dévotion ne se manifeste pas seulement par des fêtes éblouissantes en l'honneur de la Vierge immaculée, mais encore par la fermeté dans la foi, par la dignité "des mœurs, par la pratique des devoirs civils et religieux. La ville de Lyon est donc demeurée « mère féconde des plus grandes vertus, » et nous pouvons nous écrier avec saint Eucher : Gaudeat terra nostra^ nutrix cœlestium militum, et tantarumparens fecunda virtutum. (^Homilia in S, Blandinam,)

Pénurie de renseignements sur saint Polhin. — Année de sa naissance; conséquences historiques de cette date. — Pothin a-t-il pu voir et entendre saint Jean , être témoin du passage de saint Ignace d'Antioche à Smyrne ? — 11 a été disciple de saint Polycarpe. — Ecole de Smyrne. — Caractère de renseignement chrétien dans les premiers siècles de TEglise. — Pothin passe par les divers degrés de la hiérarchie sacrée. — Il est choisi pour porter TEvangile à Lugdunnm. — Epoque et circonstances de son départ pour les Gaules.

Saint Pothin nous apparaît pour la première fois dans l'histoire au moment où, découvert par les persécuteurs, il est traîné devant le tribunal du président de la Gaule lugdunaise (1). Grégoire de Tours (2) et Adon (3) n'ajoutent rien à la page immortelle qui lui est consacrée dans la Lettre des Eglises de Vienne et de Lugdunum.

(1) EpUt. Ecel. Vimn, et Lugd.

(2) HUt. Franc., \. I, c. xxvn.

(3) Chron.y aetas sexta. — Martyrol, 2» junii.

En dehors de ces trois sources d'informations, pas un mot sur le premier évoque de Lyon dans les monuments anciens qui sont parvenus jusqu'à nous. En quel lieu naquit le bienheureux Pothin? Quelle était la position sociale de ses parents, surtout quelles étaient leurs croyances, à quels autels portaientils leur culte et leur encens ? P«thin eut- il le bonheur de naître au sein du christianisme, comme Origène, ou bien vint-il à Jésus-Christ des ténèbres du paganisme, comme saint Théophile d'Antioche? Avait-il été largement initié aux lettres humaines, son esprit avait-il reçu cette culture philosophique et littéraire que nous admirons dans saint Justin et dans saint Irénée? Aucune réponse à ces questions et à beaucoup d'autres que pourrait poser une pieuse et légitime curiosité.

Cette pénurie de renseignements détaillés sur saint Pothin n'a rien qui doive étonner. Pour l'expliquer, il ne sufBt pas de recourir à la perle des monuments écrits ; le silence de l'histoire sur l'apôtre de Lugdunum a sa raison principale dans cet oubli de soi, dans cet effacement personnel qui caractérisait les évoques des premiers âges chrétiens. A l'exemple des apôtres et de saint Polycarpe, son maître, le bienheureux Pothin, oublieux de luimôme, dégagé de tout intérêt de personnalité, se préoccupait uniquement d'annoncer la bonne nouvelle, de communiquer les fruits du salut aux populations vers lesquelles il avait été envoyé. Supérieur au monde, indifférent à tous ses avantages, que lui importait que la postérité s'occupât de sa personne, répétât son nom, fût mise au courant de sa vie, dans la confidence de ses œuvres? L'ambition de sa grande âme regardait ailleurs, le but de» ses désirs reposait plus haut. Se consumer d'efforts, de travaux et de souffrances pour l'extension de la vérité; puis, comme récompense unique et suprême, mériter que son nom fût inscrit en lettres d'or au livre de vie, telle était la double aspiration du bienheureux Pothin. Avec un tel esprit, rien d'é-

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tonnant qu'il ait enseveli sa personne et ses œuvres dans un oubli volontaire. A cette cause première, si Ton joint la perte des ouvrages qui pouvaient parler de saint Pothin, on se rendra comple aisément de Tabsence de détails relatifs au premier évéqae de Lyon, de l'incertitude qui règne sur les antécédents de son martyre, sur les circonstances de patrie, de parenté, d'éducation première.

Dans le silence des auteurs anciens, les seuls qui puissent faire autorité, impossible de rien affirmer sur l'enfance et la jeunesse de notre saint. Tout ce qu'il est possible de faire, c'est d'interroger l'histoire du iv siècle, de demander aux événements de cet âge des lumières indirectes, dont le reflet puisse éclairer ces ténèbres. La figure du bienheureux Pothin se découvrira pleinement à nos regards, alors seulement que ce pontife paraîtra dans le forum de Trajan, devant les faisceaux du gouverneur romain. A ce moment solennel, nous pourrons le contempler dans la triple majesté des cheveux blancs, de l'épiscopat et du martyre. Cette lumineuse apparition, ce pontife si ferme devant le représentant de César, ce martyr expirant sous les voûtes sombres d'un horrible cachot, ce double spectacle nous révélera la grande âme de Pothin aussi bien que poun-aient le faire les plus longs récits, les actes les plus détaillés.

En attendant, il faudra bien se contenter des quelques renseignement que nous irons chercher aux environs de notre sujet. Faute de lumière pleine et directe, nous aurons recours à des clarté indirectes, à des lueurs, si faibles qu'elles soient. L'indigence à laquelle nous sommes réduit sur saint Pothin, nous est une raison de ne rien négliger de ce que nous pourrons obtenir à force de recherches, d'inductions, de conjectures même.

Malgré sa physionomie grecque, le nom tout seul de Pothin

ne Tournit pas un indice suffisant pour rattacher le premier évéque de Lyon à la race hellénique. En effet, bien avant le ii« siècle de l'ère chrétienne, les bouleversements opérés par les conquêtes des Romains, les déplacements amenés par les intérêts de la politique et du commerce, l'usage de dénommer les affranchis par les maîtres qui leur accordaient la liberté, ces différentes causes, pour ne signaler que les principales^ avaient mêlé les races et les peuples, écarté bien souvent les noms patronymiques pour leur en substituer d'autres. Un nom grec ou latin ne constitue donc pas un signalement suffisant pour déterminer la race, encore moins la patrie de celui qui Ta porté.

Mais la tradition nous apprend, comme nous le dirons bientôt, que le bienheureux Pothin £ut disciple de saint Polycarpe, qu'il partit des rivages de l'Asie Mineure pour aller prêcher l'Evangile à Lugd'unum. Ces deux circonstances, jointes à plusieurs autres que nous signalerons dans la suite, ne laissent aucun doute sur la race à laquelle appartenait Pothin.

Le premier évêque de Lyon était Grec par le sang et la naissance ; il était né dans l'Asie Mineure ; il appartenait par conséquent à la race grecque, à cette race ingénieuse et brillante qui, après avoir courbé la tête sous le joug des Romains, avait pris une noble revanche contre ses vainqueurs, en leur imposant ses dieux, sa philosophie, ses arts, sa civilisation, et, jusqu'à un certain point, sa langue elle-même.

De ce que saint Pothin fut disciple de saint Polycarpe; évéque de Smyrne, on pourrait être tenté de conclure qu'il vit le jour dans cette ville ou dans ses environs; mais cette raison n'a pas assez de force pour fonder autre chose qu'une simple vraisemblance.

Comme beaucoup d'autres saints, le premier évêque de Lyon portait un nom symbolique. Deux leçons ont été données de ce

nom par les auteurs anciens. Appelé Pothin (1) par les uns, 11 est nommé Photin (2) par les autres. Pothin, c'est VaimabU {amabilis)y ou bien encore le désiré (desiderabilis). Dans cette dernière acception, ce nom répondait par une touchante harmonie aux désirs de quelques Grecs fixés par le commerce sur les bords du Rhône et de la Saône, s'il est vrai, comme nous le dirons plus tard, que ces chrétiens, sans pasteur au milieu d'une ville païenne, eussent demandé un pasteur à Tévéque de Smyrne. D'après une autre version, il faudrait écrire et prononcer Phatin {lucidus) (3). Tout en admirant la beauté de ce dernier sens, la justesse de son application à celui qui fit briller la véritable lumière sur la cité de Plancus, nous n'hésitons pas à écarter cette orthographe pour suivre celle qui résulte de la leçon donnée par Eusébe, saint Jérôme, Photius et Nicéphore, leçon confirmée par la prononciation lyonnaise.

Pothin, le désiré, était donc un Grec asiatique. A cette première donnée, confirmée par la tradition, la Lettre adressée par les Eglises de Vienne et de Lugdunum aux Eglises d'Asie et de Phrygie nous permet d'ajouter un précieux renseignement chronologique. Grâce à ce monument vénérable, nous pouvons prèr ciser exactement l'année où naquit saint Pothin. t Le bienheureux Pothin, disent les auteurs de la Lettre, qui gouvernait l'Eglise de Lugdunum, était traîné au tribunal du président. Vieillard plus que nonagénaire, il était d'une faiblesse de corps, d'une débilité si grande, qu'il respirait à peine (4). » Saint Pothin étant mort, comme il sera dit plus tard, l'an i77 de Jô-

(1) Iloôetvbç. C'est la leçon donnée par Eusèbe, saint Jérôme, Photias et Nicéphore.

(2) <^)Tetvoç.

(3) Grégoire de Tours, Adon, plusieurs martyrologes, les anciennes litanies de l'Eglise de Lyon écrivent Photinus. C'est par erreur que saint Antonin de Florence orthographie Potinus.

(4) EpUt. Eccl, Viem, et Lugdun.

t) LIVRE PREMIER .

sus-Clirist, l'époque de sa naissance doit être reportée à l'année 86, ou au commencement de Tannée 87 de Tère chrétienne.

Cette supputation d'années, si minutieuse qu'elle paraisse, ne laisse pas d'avoir une grande importance pour l'histoire religieuse de Lyon. D'abord, Tannée de sa naissance bien connue sert à déterminer approximativement Tépoque où Pothin se rendit'dans les Gaules. Ensuite, cette date suffit pour repousser loin le dire des auteurs (1) qui donnent Pothin pour disciple à saint Pierre, lequel fut martyrisé Tan 66 ; aussi bien qae Tinvention de ceux qui font partir notre saint pour les Gaules avant la fin du i" siècle, époque où il n'avait pas dépassé sa treizième année (2). D'autre part, saint Pothin étant né en 86, ou au commencement de Tannée 87, cette date prête une grande vraisemblance à l'opinion de ceux qui, sans le mettre à l'école de Jean, en la compagnie de Papias, d'Ignace d'Antioche et de Polycarpe, tiennent qu'il a pu voir et entendre le disciple que Jésus aimait. Voici comment :

Le plus jeune des apôtres, Jean leur survécut à tous. Demeuré le dernier pour former une génération d'hommes apostoliques, pour leur confier le dépôt des traditions chrétiennes, il devait clore en mourant l'âge d'or du christianisme, ce premier siècle divinement inauguré par l'incarnation du Verbe. D'après Eusèbe, saint Jean serait mort la centième année de

(1) Uancien homiliaird de saint Saiot-Iust fait saint Pothin disciple de saint Pierre. — Severt cite un vieux manuscrit de l'Ile-Barbe où il a lu ces paroles : « (Polhinus) unus e septuaginta Ghristi discipuUs missus a beato Petro. » Chronolog, histor.y Pothinus, s. 5.

(2) D'après Rubys, saint Pothin aurait été envoyé par saint Clément dans les Gaules en 98. Histoire véritable de. la ville de Lyon. — Dans un ouvrage intitulé : Mappa mundi spiritualiSf Jean Germain, évêque de Chalon sous Philippe-le-Bon, prétend que saint Pothin reçut sa mission de TapiMre saint Jean.

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notre ère, Trajan et Fronton étant consuls (1). La Chronique d'Alexandrie étend sa vie jusqu'à Tan 104 de Jésus-Christ (2). En conférant ces deux dates, on trouve que Pothin avait, à la mort de saint Jean, atteint sa treizième année, si Ton s'attache à la Chronique d'Eusèbe, et sa dix-septième, si Ton suit de préférence la Chronique d'Alexandrie. Du côté des temps, rien dcmc ne s'oppose à ce que le jeune Pothin ait pu jouir de la vue et des entretiens du disciple bien-aimé. II y a mieux, ce que l'histoire nous apprend des dernières années de saint Jean prête un grand air de vraisemblance à la réalité de ces rapports.

En effet, à son retour de Pathmos, saint Jean se rendit à Ephése, cité que le souvenir de Marie lui rendait chère, où il avait déjà fait un assez long séjour. La Providence y conduisait ses pas. Saint Timothée, qui avait été établi premier évèque de cette ville par l'apôtre saint Paul, venait d'être immolé par la fureur des païens (3). A la prière des évoques accourus autour du sublime exilé pour saluer son retour, Jean consentit à monter sur le siège d'Ephèse, rouge encore du sang de son premier pontife, et il l'occupa jusqu'aux temps de Trajan (4).

Malgré son grand âge, Jean, qui retrempait ses forces aux sources vives de l'amour, ne bornait pas sa vigilance à la seule ville d'Ephèse ; il retendait, avec les efforts de son zélé, à toutes les Eglises d'Asie, qui le regardaient comme leur patriarche et leur défenseur. A l'appel des peuples, il partait, l'admirable vieillard; il parcourait les villes pour ordonner des évoques, établir et former des Eglises nouvelles, pour faire en

(1) C/iron.

(2) Qhron. Alex.

(3) i4c<a S. Timothei, 24» jauuarii, apud Boll.

(4) Iren., 1. III, c. m. — Epiph., Adversm Ebiortmoa, c. xxiv

o LIVRE PREMIER.

trer, dit Eusèbe, dans le sort ou la part du Seigneur ceux que l'Esprit saint lui désignait (1). De la sorte il multipliait les foyers de lumière, les centres de propagation chrétienne. En ^ôme temps il prémunissait les fidèles contre les pièges de SatanSijOontre les attaques des hérétiques ; il allait semant partout le feu de la charité, partout répétant d'une voix touchante de faiblesse et d'attendrissement : t Mes petits enfants, aimezvous les uns les autres (2). »

Dans ce siècle de primitive ferveur, quel prix les fidèles devaient attachera l'avantage de contempler la face auguste, d'entendre la voix bénie de ce dernier demeurant du collège apostolique, il n'est pas malaisé de l'imaginer. Jean, c'était le bienaimé de Jésus, le témoin fidèle de ses paroles, de ses prodiges et de ses souffrances.* Admis aux éblouissements du Thabor comme aux tristesses de Gethsémani, il avait eu le privilège de reposer sa tête, pendant la dernière cène, sur la poitrine du Sauveur. Seul entre les disciples, il avait eu le courage d'accompagner son Maître au Calvaire, et, pour prix de son généreux amour, il avait été chargé par Jésus mourant d'être l'exécuteur testamentaire de ses dernières volontés. Représentant de l'humanité tout entière, il avait été donné pour fils à Marie, et il avait reçu Marie pour mère. Apôtre, évangéliste, prophète, martyr, sublime théologien, tonnerre des hérésies, ornement et colonne de l'Asie, ou plutôt de l'Eglise entière, aucune gloire, aucun titre, aucune palme ne lui manquaient devant Dieu et devant les hommes. Ce vieillard extraordinaire, le voir et l'entendre pour la première ou la dernière fois, c'étjait un bonheur que les fidèles ne craignaient pas d'acheter au prix de longs voyages et de grandes fatigues.

(1) Hist. eccl, 1. m, c. XXIII.

(2) S. Hieron., in Epist. ad Galatas.

La nature humaine étant ce que nous savons, cet ébranlement, propagé par la curiosité naturelle à tous, se sera communiqué sans doute à plus d'une âme étrangère à Jésus-Christ. Rien n'empêche donc de supposer que cet entraînement fut suivi par le jeune Pothin, quelque ville d'Asie qu'il habitât, en quelque situation d'esprit et de croyance qu'il se trouvât alors. Dans une de ses courses apostoliques, Jean peut avoir rencontré le futur apôtre de Lugdunum au bord d'un chemin, sur une place publique, ou dans le lieu de la prière. De son œil d'aigle Jean aura lu sur le front de Pothin ses futures destinées, il aura entrevu dans l'avenir la famille chrétienne dont ce dernier devait être le père. Dans ce cas, le doux vieillard aura fixé sur cet adolescent -un regard d'une douceur pénétrante, il aura versé sur lui les effusions de sa tendresse. De son côté, Pothin aura recueilli précieusement les paroles tombées de cette bouche divine, il les aura conservées au trésor de sa mémoire, et plus tard, écho fidèle, il les aura répétées souvent sur les bords du Rhône et de la Saône.

Cette conjecture reçoit un nouveau degré de vraisemblance des rapports que nous savons avoir existé entre saint Pothin et saint Polycarpe. Disciple de saint Jean, Polycarpe avait été ordonné par son maître évêque de Smyrne, raison puissante pour l'apôtre de visiter souvent, dans ses courses à travers l'Asie, celui qu'il avait élevé sur un des plus grands sièges de l'Orient. D'après cela, que Pothin soit entré avant l'âge de dix-sept ans sous la discipline de l'évêque de Smyrne, et il aura pu passer des journées, des semaines entières avec Jean, recevoir les enseignements de l'apostolique vieillard. Rien donc ne s'oppose à ce que le premier évêque de Lyon soit rangé parmi les auditeurs de l'apôtre bien-aimé.

Environ sept années après la mort de saint Jean, Pothin, entré en pleine jeunesse, dut assister à une des scènes les plus

10 LIVRE PREMIKR.

émouvantes que nous offrent les annales de TEglise. Saint Ignace, évoque d'Antioche, avait été condamné par Trajan luimême à être livré aux bêtes dans ramphilhéâlre de Rome (1). Aussitôt la sentence prononcée, on vit le généreux pontife rendre grâces au Seigneur, prendre les chaînes qui lai étaient destinées, les passer lui-même autour de ses membres, faisant des liens de sa captivité Tornement de ses mains et de ses pieds. Bientôt après, livré à dix soldats, qu'il appelle des léopards, il dit adieu à l'Eglise d'Antioche, non sans la recommander à Dieu de ses larmes et de ses prières (2).

La partie du voyage que saintignace fit par terre, eut tout Tair d'une ovation, d'une marche triomphale. Pareils honneurs attendaient au rivage ce captif de Jésus-Christ, lorsque le navire, sur lequel il avait été embarqué à Séleucie, devait prendre terre quelque part. Dans cette grande manifestation, les Eglises d'Asie se signalèrent entre toutes les autres; elles s'ébranlaient à l'envi pour saluer Ignace au passage, vénérer celui qui avait été jugé digne de donner sa vie pour la sainte cause de la vérité. A la nouvelle de son approche, les fidèles des villes où il devait s'arrêter se portaient à sa rencontre ; ils l'entouraient d'une respectueuse émotion, lui offraient des présents, pourvoyaient à tous ses besoins, et ne le laissaient pas repartir sans lui donner une escorte d'honneur (3). Diacres, prêtres, évoques, arrivaient en députation auprès de l'évêque d'Antioche pour lui offrir les hommages et les félicitations de leurs Eglises. C'est ainsi qu'à Smyrne, où il lui fut permis de s'arrêter quelques jours, saint Ignace fut visité par Onésime, évoque d'Ephése, dont la charité était au-dessus de tout éloge (4) ;

(1) Acta S. Ignatii, apud Ruinarl.

(2) Ibidem.

(3) S. Ignat., Epist. ad Trall.

(4) Ad Ephes.

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par Damas, évoque de Magnésie, dont la jeunesse était entourée d'un religieux respect (1) ; par Polybe, évoque deTralles, auquel les TralJîens obéissaient comme à Jésus-Christ (2).

Ce qui se passa dans cette mémorable rencontre entre révoque d'Antioche et celui de Smyrne, il nous est donné de l'entrevoir à travers quelques détails enregistrés dans les Actes de saint Ignace (3). Quel héroïsme! quelle grandeur d'âme! quelle élévation de sentiments ! Ignace, l'heureux captif, se glorifie de ses chaînes, il les montre à Polycarpe avec un saint orgueil. Dévoré de la soif du martyre, d'avance il défie les bétes féroces, il aspire à être broyé sous leurs dents, à être moulu comme le froment de Jésus-Christ; il conjure l'évéque de Smyrne d'unir ses vœux aux siens, surtout de n'aller pas mettre obstacle à son immolation par des prières inopportunes. Elève de Jean aussi bien qu'Ignace, Polycarpe était fait pour" comprendre ce sublime langage. Au niveau de cette grandeur d'âme, l'évoque de Smyrne jette un regard d'envie sur les chaînes d'Ignace ; dans son humiUté, il s'estime indigne d'être marqué comme une victime pour le sacrifice, et cependant il ajourne ses espérances à des- jours pour lui meilleurs. Heureux de cette harmonie qui fait battre leur cœur à l'unisson, Ignace et Polycarpe reviennent au souvenir de Jean, autrefois leur commun maître ; ils redisent ensemble ses divins enseignements, savourent à l'aise des paroles dont leur cœur a gardé l'ineffaçable empreinte ; puis, prenant l'essor, ils vont planer dans des hauteurs familières à l'aigle de Palhmos, ainsi qu'aux aiglons présentés par lui au Soleil de justice.

Pothin, qui avait alors dépassé sa vingtième année, put suivre le mouvement qui précipitait les fidèles sur les pas de saint

(i)AdMa9n.

(2) Ad Trall. — Euseb., Hist. eccl , I. lU, c. xxvn

(3) Acia S. Igmt.

Ignace, se trouver sur son passage lorsque ce courageux pontife volait au martyre (1). Que si, comme il est permis de le penser, Pothin s^était déjà mis sous la conduite de révoque de Smyme, il aura été on ne peut mieux placé pour jouir de ces grands spectacles, pour être témoin de Penthousiasme provoqué par révoque d'Antioche. Attaché à Técole de Polycarpe, il aura eu toute facilité d'approcher de trés-prôs saint Ignace, pendant le séjour que ce dernier fit à Smyrne, de contempler ses traits illuminés par le désir du martyre, de coller sur ses chaînes des lèvres tremblantes d'émotion, d'entendre quelques unes de ces paroles par lesquelles Tévéque d'Antioche exhalait les brûlantes aspirations de son âme, son impatiente ardeur de souffrir pour Jésus-Christ.

Eût-il été dans l'impossibilité d'assister à ces grandes scènes, Pothin en aurait reçu plus tard l'impression de la bouche de ceux qui en avaient été les acteurs ou les heureux témoins. Avec cette fidélité de souvenir, cette chaleur de récit que l'on met à raconter des événements auxquels on a été mêlé, Polycarpe n'aura pas manqué de retracer à son cher disciple des faits si propres à élever son âme, à lui communiquer le véritable esprit du christianisme.

Au reste, saint Ignace avait laissé d'impérissables monuments de son passage en Asie dans les Lettres qu'il avait écrites à plusieurs Eglises. Grâce aux soins que prit saint Polycarpe de les recueillir, ces Lettres admirables furent conservées, multipliées par la transcription, en sorte qu'elles ne tardèrent pas à jouir d'une espèce de publicité dans les Eglises d'Orient (2). L'admiration que provoquèrent ces Epitres se produisit bientôt par une distinction spéciale : on les lisait publiquement dans

(i) Saint Ignace souffrit le martyre Tannée 107 de Jésus-Christ, la onzièms de Trajan.

(2) S. Polycar., Epist. ad Philipp.

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rassemblée des. fidèles. Les évoques se plaisaient à décerner fréquemment cet honneur à PEpître de saint Ignace aux Romains, cette Epître embrasée que Ton ne peut lire, dit un auteur (1), sans verser des larmes.

Après la mort de saint Ignace, les Actes de son martyre, dressés par des témoins oculaires, furent envoyés de Rome aux Eglises d'Asie (2). Bientôt après, les copies de ces Actes circulaient parmi les fidèles, et mettaient le comble à la vénération qu'ils avaient vouée au glorieux évèque d'Antioche.

Un jour ou l'autre, les Lettres de saint Ignace, aussi bien que les Actes de son martyre, arrivèrent sous les yeux de Pothin. Cette lecture dut produire sur une âme préparée comme la sienne une impression facile à concevoir.

Les scènes historiques que nous venons de faire passer sous les yeux du lecteur, semblent se développer à côté de Pothin, ou bien se passer au-dessus de sa tête. Jusqu'à quel point il peut y avoir été mêlé, nous n'avons pas à nous en préoccuper outre mesure. En effet, ce qui importe à notre but, c'est que Pothin se soit trouvé dans la sphère de ces événements religieux, qu'il en ait reçu quelque rayon de lumière, quelque étincelle de charité. Ce que nous tenons à dégager, à faire ressortir, c'est le caractère de l'époque où il a vécu, le milieu religieux dans lequel il a grandi; c'est l'atmosphère, l'air moral qu'il a respiré. Or, quoi qu'il en soit de la réalité de tel ou tel fait, de tel ou tel détail, de l'ensemble il résulte que notre saint dut subir de bonne heure la puissante influence du christianisme, qu'il le vit à l'œuvre dans ses manifestations les plus grandioses et les plus touchantes.

Ce Grec asiatique, qui devait annoncer Jésus-Christ à la cité

(1) Faber Stapnlensis.

(2) Acta S. Ignat. y yersus finem.

de Plancus, il est d'un vif intérêt pour les fidèles de Lyon de pouvoir le rattacher à saint Polycarpe, de le voir assis dans récole de ce pontife vénérable. Les auteurs anciens parvenus jusqu'à nous ne disent rien des rapports de Pothin avec Polycarpe, ni môme de renvoi de Pothin dans les Gaules par révoque de Smyrne. Ce que nous savons là-dessus, nous le puisons à une source non moins sûre et non moins autorisée que les monuments écrits. En effet, c'est la tradition constante et immémoriale de l'Eglise de Lyon, que son premier évéque lui est venu d'Asie, qu'il a été formé par saint Polycarpe, dirigé par lui vers les Gaules. Cette tradition loieale a toujours eu pour expression un culte spécial rendu à l'évéque de Smyrne, l'insertion de son nom dans les litanies de l'Eglise de Lyon, des au^ls élevés, des églises bâties en son honneur.

L'Eglise de Lyon s'est toujours considérée comme d'origine grecque, elle s'est toujours rattachée à l'école de saint Jean l'évangéliste ; cette Eglise proclame par sa liturgie, par la solennité de sa reconnaissance, être redevable du bienfait de la foi à saint Polycarpe, par le moyen de saint Pothin son disciple. Cette grande voix de l'Eglise de Lyon constitue, sur les rapports de saint Polycarpe avec saint Pothin, une preuve qui nous semble irrécusable. Aussi tous les auteurs qui ont écrit en connaissance de cause sur les origines de l'Eglise de Lyon, n'hésitent pas à voir dans saint Polycarpe le maître de saint Pothin, celui qui l'envoya à Lugdunum pour y prêcher l'Evangile (1).

Les données traditionnelles que nous venons d'invoquer

(1) Voir surtout le savant de Marca, Dissertatio de primatUy p. 226, édit. de Baluze; le P. Théophile Raynaud, Indiculus SS. Lugdunemium; le P. Menestrier, Histoire de V Eglise de Lyon-, manuscrit de la bibliothèque de Lyon. Baillel, si sévère à Tendroit des traditions des Eglises, dit : « On croit qu'il (saint Pothin) avait é^é envoyé dans les Gaules par saint Polycarpe, évêque de Smyrne, dont il avait été disciple. » {Les Vies des Saints, 2 juin.)

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sont en concordance parfaite avec le vif intérêt que nous verrons saint Polycarpe porter à PEglise de Lugdunum. Le regard et le cœur de Tévêque de Smyrne se tournaient souvent vers les régions occidentales. A cela quoi d'étonnant? Un de ses disciples qu'il avait dirigé vers les Gaules, Pothin avait formé une communauté chrétienne sur les bords du Rhône et de la Saône. Non content d'avoir contribué puissamment à la fondation de celte Eglise, Polycarpe voulut encore concourir à son affermissement et à ses progrès. Dans ce but, il envoya à Tévéque Pothin un renfort d'ouvriers apostoliques, parmi lesquels se trou- • vait Irénée. Peut-ôtre môme l'intérêt que Polycarpe portait à l'Eglise de Lugdunum lui inspira-t-il l'idée d'étendre les largesses de son zèle aux contrées voisines de Lugdunum, d'envoyer dans les Gaules Bénigne, Andoche, Thyrse et Andéol . Rien de plus naturel que ces sentiments et cette conduite, si l'on admet, avec la tradition, que saint Pothin fut disciple de saint Polycarpe, qu'il fut envoyé par lui dans les Gaules.

L'évêque de Smyrne ayant formé le bienheureux Pothin, dut mettre son cachet, son empreinte, sur l'esprit et l'âme de son élève. Pour connaître le disciple, il importe donc d'étudier le maître, de tracer le caractère de Polycarpe, de faire ressortir la nature de son enseignement doctrinal.

On sait quel éclat saint Polycarpe jeta sur l'Eglise et l'école chrétienne de Smyrne (1). Disciple de saint Jean, il avait puisé dans le cœur de son doux maître des trésors de sagesse et d'amour. A celte grande école, il avait appris ce que le disciple bien-aimé avait vu de ses yeux, entendu de ses oreilles, touché de ses mains, avec les détails de doctrine et les faits particuliers que cet apôtre n'a pas consignés dans son Evangile, qu'il a livrés au courant de la tradition.

(1) Eus., Hist. eccl, 1. ÏII, c. xxvi — Iren , I. HT, c iv.

On croit que Polycarpe était Vange de l'Eglise de Smyrne, cet évêque dont Jésus-Christ fait un si brillant éloge, qu'il dit € riche • de grâces, qu'il encourage à la souffrance en lui promettant t la couronne de vie (1). •

Dans son Epître auxSmyrniens, saint Ignace rend à Polycarpe le témoignage qu'il était < digne de Dieu (2). » Dans celle qu'il adressa de Troade à Polycarpe lui-môme, l'évéque d'Antioche, exalte la piété de l'évéque de Smyrne, sa fermeté inébranlable ; il se félicite d'avoir pu jouir quelque temps de sa face (3). Sorti de l'école mystique de Jean, saint Polycarpe avait été, comme nous l'avons dit, ordonné par cet apôtre évéque de Smyrne. Elisée d'un autre Elie, il avait recueilli le manteau de son maître, l'héritage de ses enseignements et de ses vertus; il lui avait succédé dans l'autorité que Jean avait exercée sur les Eglises d'Asie. Polycarpe, en effet, était regardé comme Ja lumière, le rempart, le père de ces Eglises, distinction qu'il devait moins à l'élévation de son siège, inférieur à celui d'Ephése, qu'à la sûreté de sa doctrine et à l'éclat de ses vertus. Telle était la vénération dont l'entouraient les fidèles, que c'était un avantage vivement recherché par eux d'être admis à lui rendre les plus humbles services, et cela pour avoir le bonheur de contempler de plus près sa face auguste, de toucher son corps, temple vivant du Saint-Esprit (4).

Le jour même où Polycarpe expira dans les flammes, en plein stade, les païens de Smyrne lui rendirent à leur manière un hommage enregistré par les Actes de son martyre. Sans le savoir ni le vouloir, ces forcenés firent le plus bel éloge du courageux athlète de Jésus-Christ. Debout devant l'estrade du

(1) Apocal.y II, 9.

(2) Ad ^ym.

(3) Ad Polyearp.

(4) Aeia S. Polycarpi.

proconsul, Polycarpe confessait généreusement la foi. Alors les païens qui entouraient le tribunal de s'écrier avec fureur : € C'est le docteur de l'impiété, le père des chrétiens, un ennemi de nos dieux, qui apprend à leur refuser l'adoration et les sacrifices (1). »

Quant au caractère de son génie, il nous en reste un bel échantillon dans la Lettre qu'il écrivit aux Philippiens. La beauté de cette Epître, sa richesse doctrinale, lui valurent longtemps les honneurs de la lecture publique dans les Eglises d'Asie (2). Cette Lettre, qu'un auteur qualifie t d'admirable (3), » que saint Irénée appelle c très-parfaite » (4), respire le parfum le plus pur de l'antiquité chrétienne. C'est l'accent de Jean, le disciple de l'amour; c'est l'esprit de Pierre, que Polycarpe cite à plusieurs reprises; c'est la doctrine de Paul, auquel l'évoque de Smyme emprunte de nombreuses citations, le tout fondu dans l'unité d'une commune foi, dans les sentiments d'une tendre charité. Malheureusement, cette Epître est tout ce qui nous reste des ouvrages sortis de la plume de saint Polycarpe.

En quelle estime les anciens avaient les écrits de l'évoque de Smyme, quelques mots d'un juge qui s'y connaissait suffiront à nous le faire concevoir. Au temps de saint Jérôme, le bruit courut qu'il avait traduit du grec en latin tous les ouvrages de saint Polycarpe. Dès qu'il en eut vent, le solitaire de Bethléem se hâta de démentir ce brjiit, et pour preuve de sa fausseté, il déclara que lui, Jérôme, t était dépourvu du talent nécessaire pour faire passer dans une langue étrangère des choses si relevées, avec les beautés qu'elles ont dans la langue originale (5). •

(4) Acta S. Polycarpi.

(2) S. Hieron.,Det?ir. ilU

(3) Suidas.

(4) L. III, c. IV.

(5) Efitt. li ad Licinium.

La Providencd ne pouvait donner à Pothin un maître plus habile, le mettre à meilleure école.

Il n'est pas inutile de le faire remarquer ici : ce que Ton est convenu d'appeler Ecale de Smyme ne ressemble pas plus aux écoles épiscopales ou monastiques du moyen âge, que les premiers siècles chrétiens ne ressemblent à ceux où fleurirent les ëcolâtres et les grands théologiens de TEglise catholique. A cette époque primitive, toute église où s'assemblaient les fidèles, catacombe, crypte, cénacle, maison privée convertie en oratoire, devenait un centre d'enseignement, un gymnase chrétien. L'évéque, représentant de JésuS'Christ, y tenait école de vérité. Pour toutes ses leçons il prenait texte de la sainte Ecriture; il basait son enseignement sur le Livre par excellence, et, pour l'expliquer aux fidèles, il en demandait la clef à la tradition, le sens à l'interprétation donnée par l'Eglise. Lecture faite d'un passage de l'Ancien ou du {Nouveau Testament, il en faisait découler des instructions proportionnées aux besoins et à la portée de ses auditeurs.

Pour établir les mystères de la religion, l'évéque, ou le prêtre qu'il mettait en sa place, n'avait pas recours aux principes de la métaphysique, aux longs détours du raisonnement; mai$, procédant par voie d'autorité, il appuyait ces vérités sur des textes de l'Ecriture et le témoignage de la tradition; il aflBrmait, il ne discutait pas. Interprète du Maître par excellence, il citait ses paroles, il en signalait la portée dogmatique et morale, en faisait l'application à la direction de l'esprit et à la correction des mœurs. Rien de moins personnel qu'une prédication dont le but unique était de réunir toutes les intelligences dans la croyance aux mêmes vérités, toutes les volontés dans la soumission aux mêmes pasteurs. Ainsi l'évéque enseignait, non ce qu'il avait imaginé, découvert, mais ce qu'il avait appris luimême; non des systèmes, le résultat de laborieuses déduc-

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tioas, mahla doctrine qu'il avait reçue des anciens'. Telle était la méthode de ces premiers âges; elle revêtait un caractère purement traditionnel.

Adressée aux simples fidèles, la prédication ordinaire constituait comme le premier degré de l'instruction chrétienne. Un enseignement supérieur était réservé, comme de raison, à ceux qui avaient pris le Seigneur pour leur part et leur héritage. Appelés à devenir maîtres à leur tour, à transmettre aux générations suivantes le dépôt de la vérité, les jeunes clercs réclamaient une attention plus suivie, une instruction plus étendue. Enfants de prédilection, ils tenaient une grande place dans les pensées et la sollicitude de leur évoque. Ordinairement ce dernier ne s'en reposait sur aucun autre du soin de cultiver leur esprit et leur cœur; il se chargeait de les préparer lui-môme à prêcher les vérités saintes, à dispenser les mystères de Dieu. Sous sa direction, les jeunes clercs étudiaient les saintes Lettres, ils s'abreuvaient aux sources pures de la tradition ; en même temps ils se formaient à Texercice des vertus sacerdotales et aux fonctions du saint ministère.

Quant aux lettres humaines, les évoques des premiers siècles ne voyaient pas dans leur caractère profane une raison de les frapper de réprobation. Bien mieux, ils estimaient qu'elles pouvaient contribuer à la défense du christianisme, servir puissamment à confondre les païens, à repousser les attaques des hérétiques. « Oui, disait TertuHien, la connaissance de la théologie païenne, enseignée par 1^ poètes et les philosophes, est nécessaire, et contre les païens pour les réfuter, et contre les hérétiques dont les philosophes ont été les patriarches (1). » Aussi, lorsque la Providence leur adressait des esprits curieux, , des intelligences élevées, les évoques ne craignaient pas de les

(I) Testimonium anim^.

introduire à la connaissance des lettres profanes. C'est ainsi que saint Irénée reçut cette haute culture philosophique et littéraire, dont il devait tirer tant d'avantages jcontre les Gnostiques; c'est ainsi que ce môme Irénée forma Gaïus ou Caïus et révoque saint Hippolyte.

Avant le triomphe du christianisme sous Constantin, les chrétiens, paraît-il, ne fréquentaient pas les écoles publiques; il y aurait eu péril pour leur foi, danger pour leurs mœurs, de s'asseoir au pied de ces chaires de pestilence. En général, ils devaient se contenter d'écoles privées, où l'enseignement philosophique et littéraire était donné par l'évoque, ou bien par des professeurs, laïcs ou p rôtres, agréés par l'évêque.

L'école de Smyrne n'était pas organisée d'une autre manière. Elle avait sur beaucoup d'autres l'avantage d'être présidée par un évoque sorti de l'école de Jean, par un maître que cet apôtre avait initié aux plus intimes mystères de la doctrine et de la vie dû Sauveur.

Il nous reste de l'école de Smyrne une peinture prise sur le vif ; du maître qui la présidait, un portrait dessiné d'après nature. Nous en sommes redevables au plus brillant élève qu'ait formé saint Polycarpe, à saint Irénée. Voici ce que le second évéque de Lyon écrivait à Florin, formé lui aussi par l'évêque de Smyrne , mais disciple devenu infidèle à la doctrine du maître :

c J'étais encore bien jeune lorsque je vous ai vu dans l'Asie Mineure auprès de Polycarpe. Alors vivant avec éclat à la cour, vous faisiez tous vos efforts pour conquérir Testime du saint évoque. Car je me souviens mieux de ce qui se passait alors que de tout ce qui est arrivé récemment. Les choses apprises dans l'enfance croissant et se développant en quelque sorte dans l'esprit avec l'âge, ne s'oublient jamais ; de sorte que je pourrais dire le lieu môme où était assis le bienheureux Polycarpe lors-

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qu'il prêchait la parole de Dieu. Je le vois encore, entrer et sortir; sa démarche, son extérieur, son genre de vie, les discours qu'il adressait à son peuple, tout est gravé dans mon cœur. Il me semble encore l'entendre nous raconter de quelle manière il avait conversé avec Jean et plusieurs autres qui avaient vu le Seigneur, nous rapporter leurs paroles et tout ce qu'il avait appris touchant Jésus-Christ , ses miracles et sa doctrine, de ceux-là môme qui avaient pu voir le Verbe de vie. Polycarpe nous répétait littéralement leurs paroles, et ce qu'il disait était de tout point conforme à l'Ecriture sainte. Dès lors j'écoutais toutes ces choses, et je les gravais, non sur des tablettes, mais dans le plus profond de mon cœur. Je puis donc protester devant Dieu que si cet homme apostolique avait entendu parler de quelque erreur semblable aux vôtres, il se serait à l'instant même bouché les oreilles, il aurait témoigné son indignation par ce mot qui lui était familier : t Mon Dieu! à quels < jours m'avez-vous réservé (1) ! »

Grâce à cette peinture, nous assistons en quelque sorte aux leçons de Polycarpe, nous sommes témoins de l'application faite par lui de la méthode traditionnelle à l'enseignement chrétien. Cette Lettre admirable se termine par une exclamation digne d'être remarquée ; c'est un trait qui peint à merveille la vigueur épiscopale de Polycarpe. La trempe de son caractère ressort d'une manière encore plus vive dans la réponse foudroyante qu'il fit un jour à Marcion. Cet hérétique ayant rencontré l'évoque de Smyrne dans les rues de Rome, osa bien lui demander s'il le connaissait : « Oui, lui répondit Polycarpe, je te connais pour le fils aîné de Satan (2). » Quand il était question des intérêts de la foi» ces grands évêques des premiers siècles ne savaient entendre à aucune composition, à aucun ménagement. Ces pasteurs,

(!) Eus., HUt. eecl., 1. V, c. xx.

(t) Eus., HisL eccl, 1. IV, c. xxiv.

ordinairement si doux, se montraient terribles aux ennemis de la vérité; ils s'armaient contre eux d'une sévérité de langage dont le Sauveur leur avait donné Texemple dans ses apostrophes aux pharisiens. Un jour, à Ephèse, n'avait-on pas vu saint Jean, le disciple de l'amour, sortir en toute hâte d'une maison de bain où était entré Cérinlhe ? et cela, disait-il, t parce qu'il craignait que les murailles ne vinssent à l'écraser avec ceux qui se trouvaient sous le môme toit que cet hérétique (1). »

Ces exemples ne devaient pas être perdus pour le jeune Pothin ; ils devaient avoir une influence décisive pour la forma* tion de son caractère, contribuer puissamment à lui communiquer cet esprit de vigueur qui animait les hommes apostoliques.

A une époque qu'il est impossible de préciser, Polhin sortit des rangs des simples fidèles, dont son mérite le distinguait aux yeux de tous, les siens exceptés, pour être attaché au ministère des autels. Après avoir passé par les degrés inférieurs de la hiérarchie sacrée, il fut jugé digne de prendre place parmi les diacres, de recevoir un ordre dont les fonctions étaient de si grande importance à cette époque. Depuis longtemps Pothin avait fait ses preuves ; il avait reçu de la communauté des frères ce bon témoignage exigé par les apôtres pour les sept premiers diacres (2). Prêtres et fidèles avaient reconnu l'intégrité de ses mœurs, sa sobriété, son désintéressement , la gravité de son langage, la sagesse de sa conduite. Au jugement des anciensy il était rempli de l'Esprit-Saint, il conservait les mystères de la foi dans une conscience pure. Et ce concert d'éloges n'était troublé par aucune accusation. Sur des suffrages si honorables, Pothin fut ordonné par saint Polycarpe diacre de l'Eglise de Smyrne. De ce jour, il put remplir le ministère de cet ordre.

(i) Iren.,l.IlT, c. III.

(î) Act. Apost., c. VI, V. 3 el seq.

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Assister Tévêque dans la célébration des mystères, dans la distribution de rEucharistie, surtout du calice ; lire publiquement PËvangile ; maintenir Tordre et la décence dans rassemblée des fidèles ; porter aux malades le pain eucharistique ; conférer le saint baptême; préparer les catéchumènes à la réception de ce sacrement ; avec la permission de Tévéque, prêcher la parole sainte ; telles étaient les principales fonctions dont le nouveau diacre venait d'être revêtu^ celles qui touchaient de plus près aux choses sacrées (1).

A ces attributions saintes venaient s'en joindre d'autres, qui regardaient la dispensation des aumônes et le gouvernement extérieur de la communauté chrétienne. En vertu de son institution, le diaconat avait élevé le soin des pauvres à la hauteur d'un service religieux. Pénétré de cet esprit, Pothin recueillait les aumônes des fidèles de Smyrne pour en faire, sous la direction de Polycarpe, une répartition aussi intelligente que charitable. De concert avec les autres diacres, il prélevait sur ces offrandes volontaires les sommes nécessaires aux besoins du culte et à l'entretien des ministres ; ensuite il appliquait le surplus aux pauvres, aux veuves, aux orphelins, aux nécessiteux de tout genre, à tous ces membres si chers à l'Eglise. Ce n'est pas tout encore, le nouveau diacre devenait au besoin le courrier de Polycarpe; il portait au loin ses lettres et lui rapportait les réponses. A Smyrne, il lui servait d'intermédiaire auprès de la communauté chrétienne et de chacun de ses membres. Echo de sa parole, il la faisait circuler de toute part; ministre de ses volontés et de ses désirs, il les transmettait à leur adresse, veillait à leur exacte observation, faisant de toute chose un rapport fidèle à son évoque. Ainsi Pothin pouvait être dit, comme s'expriment les Constitutions apostoliques, < l'œil,, l'oreille, la

(1) Morin, De sacr. ordin.

bouche, le cœur et Tâme de révoque (1), • dans tous les détails administratifs auxquels Polycarpe ne pouvait descendre.

Dans ua ministère si compliqué, si délicat, le diacre Pothin sut déployer une prudence, un zèle, une chaleur de cœur qui lui conquirent Taffection des pauvres et Fadmiration des fidèles. La reconnaissance publique ne tarda pas à se traduire par une expression qui empruntait à Tesprit du temps la plus haute signification : la voix du peuple, appuyée par celle des prêtres, déclara le diacre Pothin digne du sacerdoce. Toutefois, si précieux qu'ils fussent à Pothin, ces suffrages s'effaçaient à ses yeux devant celui de Polycarpe ; son âme était surtout sensible à rappel de son évéque, de son vénéré maître. , Or, un jour resté cher à sa mémoire, le diacre Pothin était promu au sacerdoce par l'évoque de Smyrne, il était sacré prêtre pour l'éternité. Comme un autre Jésus-Christ, il devenait médiateur entre Dieu et les hommes ; il recevait le pouvoir d'appliquer les mérites du sang versé sur le Calvaire, il y avait un siècle à peine ; le pouvoir de monter à l'autel pour offrir le sacrifice eucharistique ; celui de délier les consciences, de briser les liens de l'âme.

D'après la discipline de cette époque, Pothin, élevé au sacer- • doce, prenait place dans le presbyterium de Smyrne, dans le conseil de Polycarpe. Avec les autres membres de ce sénat ecclésiastique, il était appelé à donner son avis, à proposer d'utiles mesures, à discuter celles qui étaient soumises à l'assemblée (2). Sans admettre que Pothin entrât, par le seul fait de sa dignité nouvelle, dans la famille de l'évoque, le sacerdoce dut multiplier ses rapports avec Polycarpe, mêler sa vie avec celle de son évêque d'une manière encore plus intime. Dans cette situation, Pothin se trouvait donc admirablement placé

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