CHAPITRE SIXIEME
RÉVOLUTION DE JuiLLBT.
RÉONB DB Louis - Philippe I*'. ,De 1830 A 1848.
s OMM AIÏl£
Situation de la France après la révolntion de Jaillet. — La crise commerciale. — Prêt de 90 millions aux industriels. — Commencement du tissage mécanique il Saint-Quentin. — Séjour qu*y fit le duc d'Oriéans. — Fabrication du sucre en 1833 dans son arrondissement. — Passage du roi Lonis-Piiilippe. — Enquête commerciale et Expo&iiion des produits de l'industrie en 183i. — Opinion du Jury. — Commerce de la laine. — Son origine et son importance dans le district de Saint-Quentin. — Dès l'année 1833, cette ville demande k être desservie par le chemin de fer de Paris k la frontière belge. — On y crée une caisse d'épargnes, un mont-de-piété et un abattoir. — Etablissement d'une succursale de la Banque de France. — Crise commerciale de 1837. — Industrie du sucre de 1837 li 1843. ~ Séjour du duc et de la duchesse d'Oriéans. — Expositions de 1839 et 18i4.^ Mise en pratique du métier renvideur que les Anglais nomment telf-acting, — Cours des salaires des ouvriers en 1843 et renseignements sur la situation de l'industrie Saint-Quentinoise k cette époque. — Culture du coton en Algérie. — Industrie du lin. — Construction de la salle de spectacle, — du marché couvert. — Etat de l'instruction primaire k Saint-Quentin en 1840. — Les chemins de fer. — Chemin de Creil k Saint-Quentin.— Situation de ses industries de 1844 11 1848. — Crise commerciale et financière de 1846 et 1847. — Elévation du prix du blé. — Situation de la classe ouvrière. — Classement des archives. ^ Fin du règne de Louis- Philippe.
La révolution de juillet léguait à la monarchie nouvelle qu'elle élevait au trône une tâche importante par ses difficultés et sa grandeur*.
La chambre des députés venait, le 9 août 1830, de
1 Histoire de Ut Politique de la France, par Ch. Gouraud, tome l\; page 307.
déférer la couronne à la branche cadette des Bourbons, dans la personne de Louis-Philippe, duc d'Orléans, qui avait été nommé, le 29 juillet, lieutenant-général du royaume.
Cette monarchie allait, à son origine, se trouver en face d'un bouleversement politique et d'une grande crise commerciale à conjurer. Il ne suffisait pas d'avoir cherché à donner satiàfaction à un mouvement populaire et d'avoir changé une dynastie, il fallait encore pourvoir à des besoins dont l'urgence seule pouvait égaler la gravité. Il fallait, au milieu des passions agitées, faire une nouvelle constitution et rendre au pays ému la sérénité, l'ordre et la paix.
La tâche était lourde et difQcile. A nos portes, la révolution de Belgique, la Pologne et l'Espagne, puis l'incertitude sur les résolutions de l'Europe à l'égard de la France, et la pensée évidente des grandes puissances de maintenir contre nous les traités de 1815.
Le nouveau gouvernement chercha à se placer à la, hauteur des circonstances dans lesquelles il se trouvait et à prévenir les conséquences de la crise commerciale qui venait d'éclater.
A Saint-Quentin, la révolution de juillet fut généralement acclamée, et, comme le disait le chef de son administration municipale ^ : a l'avènement de Louis- » Philippe I" au trône fut pour cette ville un jour 0 d'allégresse. »
1 Hcfistre dei délibérations du conseil municipal, 3 octobre 1830.
Elle eut bientôt roccasion de prouver ses sympathies à la dynastie d'Orléans. Le jour de l'inauguration du buste du nouveau roi, elle donna une fdte c( telle que, suivant son premier magistrat ^, on ne se » souvenait pas à Saint-Quentin d'en avoir vu une » pareille. »
A cette fête, qui eut lieu le 30 octobre, avaient été conviés le préfet de l'Aisne, le commandant du département, des députations des gardes nationales de Laon, de Soissons, de La Fère et d'autres cités voisines qui étaient venues à Saint-Quentin, comme étaient venus leurs pères, le 25 juillet 1790, pour fraterniser avec sa population. Après une revue de sa belle garde nationale, entièrement équipée, habillée, et qui présentait un effectif de i 000 hommes sous les armes^; après la remise d'un drapeau et un banquet de iSO couverts, cette journée se termina par un grand bal, donné dans deux immenses salles de l'abbaye de Fervaques^. Ces salles, brillamment décorées de trophées d'armes et d'oriflammes aux couleurs nationales, avaient été disposées avec beaucoup de goût pour recevoir les 3000 personnes qui y assistèrent.
Malheureusement, la commotion produite en France et à l'étranger par la révolution de juillet, hÂta le
1 Extrait du procés-verbal de la fête du 30 octobre 1830, registre des délibérations du conseil municipal.
2 Mémepiocës-verbal.
3 L*abbaye de Fervaques fut cédée à la ville de Saint-Quentin, i la condition d*y établir une caserne, qu'un annuaire du département de TAisne fixe devoir être disposée \ loger 1,000 hommes et autant de chevaux.
dénouement de la crise commerciale ; et, si cet événenement politique en fut la cause déterminante, on peut croire qu'il ne fit qu'aggraver des embarras commerciaux, qui se seraient tôt ou tard terminés par une catastrophe industrielle.
Déjà, depuis plusieurs mois, les banquiers cherchaient à ralentir leurs escomptes et à diminuer leurs crédits; les filateurs, comme les fabricants de tissus, avaient dans leurs magasins des existences de mar* chandises telles qu'ils craignaient qu'elles ne dépassassent les besoins de leurs débouchés ordinaires.
La crise s'annonçait devoir être considérable, et elle le fut en effet; le commerce en avait eu plusieurs à supporter, mais elles s'étaient échelonnées. Ainsi, il y en avait eu une de iSii à 1812, une de 1814 à 181S;.puis, une autre en 182S; toutefois, aucune d'elles n'avait été aussi désastreuse que celle de 1830. Celle de 1814, à cause de la brusque réduction des droits sur les matières premières, avait apporté dans les fortunes des industriels d'immenses perturbations; mais celle de 1830 produisit à Sainte Quentin un plus grand nombre de faillites.
Ces crises, que l'on pourrait appeler les maladies du commerce, semblent plus particulièrement appartenir aux temps modernes, quoique, dans les temps anciens, le commerce et l'industrie aient eu souvent aussi à souffrir des commotions politiques, des guerres ou des traités de commerce. Toutefois encore l'on peut dire que, dans les siècles passés, le mal ne s'y déclarait pas comme aujourd'hui par une explosion aussi violente et
aussi générale. H se faisait sentir par degrés, à mesure que s'étendaient les désastres, mais Ton n*y remarquait pas cette soudaineté, cette marche périodique qui fait le caractère particulier des crises actuelles.
Cette crise, dont le commerce était menacé, éclata très-peu de jours après la révolution de juillet.
La chambre consultative de Saint-Quentin ^ fut une des premières à présenter au gouvernement la triste situation des industries de son district.
Dès le 4 S septembre, elle lui exposait: a que les 0 événements politiques qui venaient de se passer et 1» les troublessurvenus surplusieurs points du royaume 0 avaient paralysé toutes les transactions commercia- D les, et particulièrement la vente des produits de ses » fabriques. »
La plupart des centres industriels .en écrivirent autant, et le gouvernement crut bien faire en proposant à la sanction législative une loi qui autorisait le trésor public à prêter aux manufacturiers une somme de trente millions, et une autre qui affectait celle d'un million à donner des secours aus communes qui auraient des ouvriers sans ouvrage.
Cette loi, disons-le de suite, constituait l'état en un grand mont depiétéj destiné à prêter de l'argent aux commerçants qui en auraient besoin. Malheureusement le nombre en était grand. Vingt-quatre maison»
1 Par une autre délibération du 22 août 1830, la chambre coosultatife venait pour la première fois de demander à M. le ministre du commerce, sa transformation en chambre de commerce.
de Saint-Quentin et de ses environs ^ demandèrent è emprunter 3,S00,S00 francs; mais elles n'en reçurent qu'une partie. On a prétendu alors, qu'à de très-honorables exceptions près, cet argent avait bien plus servi à liquider de vieilles dettes qu'à faire tisser des marchandises dont regorgeaient les magasins des fabricants.
Cette sage opinion fut celle des organes du commerce de Saint-Quentin, qui, consultés par le ministre sur le mode le plus utile pour faire participer les industriels au bénéfice de la loi du 6 décembre 1831 ^, lui disaient ^ : n Nous croyons les ressources actuelles » du crédit suffisantes pour les commerçants solva- 0 vables ; quant à ceux qui ne le sont pas, l'état ne » doit plus s'en constituer le créancier. La liquidation D des trente millions accordés Tannée dernière au » commerce fournira la preuve que cette loi a été n onéreuse au trésor ; car déjà, à peu d'exceptions 9 près, il est évident pour tous que les secours aux » établissements particuliers n'ont eu aucun résultat D utile au bien général. Plusieurs des emprun* « teurs, disait enfin la chambre, viennent de succom- 9 ber, et ils laissent le gouvernement possesseur de
i Les noms et les apostilles de la chambre sur les demandes de pr6t adressées aa goavernement se trouvnot dans ses registres, da 20 octobre 1830 au 5 mars 1831. Ce sont des documents curieux à lire.
i Cette loi accordait aux villes dont on en reconnaîtrait le besoin un nouveau prêt de deux millions pour créer, soit un comptoir d*escompte, soit une caisse de secours et de prévoyance.
3 Délibération du 20 décembre 1831.
9 créances illusoires. > Elle proposait ensuite au ministre la fondation d'une caisse de prévoyance, moyennant un prôt de 100,000 francs qui serait accordé à la ville pendant trois ans sans intérêts. Mais cette dernière condition ne fut pas acceptée par le trésor.
Pendant le rigoureux hiver de i83d à 1831, le prêt de trente millions fait aux commerçants ne servit que très-imparfaitement à occuper les ouvriers de Tindustries. La misère était tellement grande dans les cam* pagnes qui environnaient la ville de Saint-Quentin, que la charité privée était impuissante pour la soulager. Les malheureux se réunissaient par bandes et allaient mendier de village en village, partout enfin où ils espéraient recevoir un morceau de pain.
Cette situation déplorable préoccupa le conseil municipal de Saint-Quentin. Plusieurs de ses membres appelèrent l'attention de Tadministration sur son immense gravité. Celle-ci demanda un secours de 40,000 francs au gouvernement ^ ; mais le gouverne-» ment consentait bien à faire des avances aux communes, mais il refusait de les leur donner.
Quelque temps après, les ressources du bureau de bienfaisance étant épuisées, le même conseil, après une longue discussion, décida *, « que le maire serait » invité à s'adresser au préfet, pour prier ce magis- » trat de lui accorder Tautorisation de demander à » MM. les administrateurs des hospices mille hectoli- » très de blé qui ne leur seraient remboursés que
1 Délibératiou du conseil muaicipai, du 25 novembre 1830. t Délibération du 3 janvier 1831.
D lorsque ledit bureau serait en état de le faire, et un 0 prêt d'argent pour pourvoir à des distributions » de combustible aux malheureux. » Quelques mois après, la situation industrielle ne s'étant que faiblement améliorée, il décida^ qu'il serait fait à domicile la demande d'une cotisation volontaire de dix centimes sur toutes les contributions, afin de mettre à même le bureau de bienfaisance de continuer ses secours hebdomadaires^.
Cette crise dura trop longtemps, puis il advint ce qui presque toujours arrive, c'est qu'après la secousse produite par des événements que pouvaient faire naître la crainte d'une grande ruine, l'activité industrielle et commerciale, pressée de réparer le temps perdu, reprit un nouvel essor.
Les filateurs, contraints d'apporter en toutes choses la plus stricte économie, de perfectionner leurs procédés pour ne plus travailler à perte, cherchèrent par tous les moyens mécaniques possibles à produire mieux et à meilleur marché. On accéléra la vitesse des métiers h filer, pour en accroître les résultats, et on commença à s'occuper du tissage à la mécanique.
Une honorable et importante maison ^ de Saint- Quentin, qui avait déjà deux filatures, l'une de 40,000
1 Délibération du conseil municipal, du 30 mai 1831.
2 En 1830, le bureau de bienfaisance, dont les recettes furent de 22,000 francs, et les dépenses de 23,519, assista 1790 nécessiteux; en 1831, ce nombre s'éleva à 5,099, et la dépense à 45,56i francs 79 centimes.
3 MM. SamneUoly et flk.
broches au faubourg dlsle, et une de 23,000 dans les bâtiments de Tabbaye dlsle, avait fait venir, en 1830, des machineset des constructeurs habiles d'Angleterre^ pour édifier sur les bords de TOise, à la Bussiëre, près de la ville de Guise, des usines hydrauliques. Celte filature avait 45,000 broches, et son tissage mécanique de 250 à 300 métiers. Cet établissement servit ensuite de modèle à celui que ces manufacturiers firent installer dans les caves de Pabbaye dlsle ; et, plus tard, une de leurs filatures ayant été détruite par un incendie, elle fut remplacée par un nouveau tissage mécanique, et, à une blanchisserie qui existait déjà dans cette usine, ils joignirent un apprêt pour les étoffes de coton. Jusqu'en 1830 leur tissage ne se faisait qu'à la main ; les contre- mat 1res, qui distribuaient les chaînes préparées aux ouvriers, résidaient généralement dans un rayon de 50 à 60 kilomètres autour de Saint- Quentin, depuis Cambrai, Valenciennes , le Câteau, jusqu'à Vervins, Guise, Noyon et Péronne*.
Le tissage mécanique ne s'implanta pas facilement dans le département de l'Aisne. Les habitudes du tissage à bras et isolé y étaient invétérées, et beaucoup d'ouvriers préféraient travailler dans leurs caves. Avec le temps seulement, ils s'habituèrent aux métiers mécaniques.
1 Le nombre des ouvriers occupés par la maison Samuel Joly et fils, était considérable ; joint aux quinze cents qui travaillaient dans leur établissement, il s'élevait ordinairement de 5 à 6,000.
(Renseignements dus à Tobligeance de M. Jules Joly.
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Le duc d'Orléans, le fils aîné du roi Louis-Philippe P% passa à Saint-Quentin le 7 septembre 1831 . Reçu par la garde nationale, il visita les établissements, et accepta le déjeûner qui lui fut offert. Il avait dit au maire, en répondant à son discours : <& Mon père sait )> que le commerce de Saint^Quentin a beaucoup soufy> fert, et il fera tout ce qui sera en son pouvoir pour JD lui rendre son ancienne splendeur. » A quelques mots qui lui avaient été adressés par le capitaine commandant le poste attaché à sa personne, le prince avait dit encore : c< Je suis enchanté de me trouver au milieu y> de vous, votre patriotisme m'était connu, le mien » égale le vôtre. Je sympathise avec vous en dévoue- » ment pour le maintien des libertés que nous a ac- )» quises la révolution de juillet, et si elles étaient me- » nacées,je saurais les défendre jusqu'à la mort. » Ces paroles furent' acclamées, et, pendant la durée du séjour qu'il fit à Saint-Quentin, le duc d'Orléans reçut de sa population un accueil sympathique ^.
Le commencement de l'année 1832 fut favorable au commerce ; les réserves de marchandises qui existaient dans les magasins étaient en partie épuisées ; les filatures fermées se rouvraient^, et ce réveil de l'industrie eût été complet, s'il n'eût été troublé par l'apparition du choléra qui, à Paris et dans beaucoup d'autres villes du royaume, fit de nombreuses victimes. Pour la première fois peut-être une épidémie meurtrière, loin
1 Relation du voyage du duc d*0rléans, livre des délibérations du conseil municipal, du 7 septembre 1831.
f Délibération de la chambre consultative, du 35 janvier 1832.
de relâcher les liens sociaux ^ les avait resserrés. Un élan général avait rapproché tout le inonde^ et Ton vit la classe la plusaisée de la société, avec un dévouement digne d'éloges, s'occuper de secourir les malheureux cholériques.
Dès que ce fléau eut cessé^, le commerce reprit l'activité qu'il'lui avait fail perdre, et, au mois de septembre, les tissus de coton et les salaires des ouvriers se trouvaient augmentés de plus de dix pour cent.
La chambre consultative, qui était heureuse de signaler cette amélioration industrielle au gouvernement, saisissait en même temps cette occasion pour lui renouveler la demande de créer à Saint-Quentin un entrepôt ^. Quelques mois plus tard, cette même chambre se faisait un devoir de combattre, par de nombreux documents, un projet de loi, présenté à la chambre des députés le 3 décembre, sur des modifications à apporter au tarif des douanes, et, à la suite d'un mémoire motivé, elle demandait à la commission chargée de l'examiner ^ :
V Le maintien delà législation existante; 2*^ la conservation de la prime d'exportation sur les filés et sur les tissus de coton ; 3*" la diminution du droit proportionnel des patentes sur les usines; 4® et enfin, un droit d'entrée moindre sur les charbons belges.
1 Le dac d'Orléans se signala particulièrement pendant répidémie de 1832. Casimir Périer qui Tavait accompagné dans une de ses visites à rHdtel-Dieu mourut du choléra, ainsi que le grand naturaliste Guvier.
2 Délibération de la chambre, du i septembre 1832.
3 Délibération de U chambre, du 10 décembre 1881.
Cette chambre s'occupait aussi des intérêts agricoles de sa circonscription, et en même temps qu'elle signalait au préfet de T Aisne de nouvelles améliorations dans la situation de ses manufactures, elle lui annonçait l'établissement d'une raffinerie de sucres à Saint-Quentin, et d'une grande distillerie de pommes de terre qui venait de se monter à Pontru, canton âe Vermand.
De toutes parts la confiance renaissait, et les malheurs causés par la crise de 1830 à 1831 semblaient oubliés.
Dans l'arrondissement de Saint-Quentin, l'industrie mettait à profit les nouvelles découvertes mécaniques, et l'agriculture accueillait favorablement les perfectionnements qui venaient d'être apportés à ses instruments aratoires, aux modes de ses assolements et à ses engrais. La culture du lin , jadis si prospère, n'était pas délaissée ; elle avait fourni, en 1832, d'abondants et magnifiques produits; ceux de 1833 avaient été contrariés par la trop grande sécheresse de Tété ; mais le superflu de 1832 pouvait largement alimenter les fabrications qui les utilisaient. Celle des plantes oléagineuses, qui s'était, depuis trente ans et plus, naturalisée dans cette contrée, avec des accroissements annuellement progressifs, paraissait devoir présenter, en 1834, un immense développement.
A côté de ces deux branches de productions, une troisième, la betterave, y prenait déjà un certain développement. Dans un rayon de 20 à 24 kilomètres, on comptait seize fabriques de sucre en grande activité, dont la construction, avec l'achat des machines
qui les garnissaient, avaient coûté plus de quinze cent mille francs ^ Elles avaient ensemencé , en 1833 y en betteraves, de 1,000 à 1,100 hectares de terres, que Ton estimait alors devoir fournir aux raffineries et à la consommation environ 1 ,{(00,000 kilogrammes de sucre brut.
Les journées dé salaires que cette industrie agricole procurait à la classe ouvrière des deux sexes dans une année moyenne s'élevaient à plus de 250,000 francs, variant de soixante centimes à deux francs, non compris les travaux de grande culture et la main-d'œuvre des ouvriers d'art. A ces dépenses on ajoutait encore celles des réparations, entretiens et rechanges des machines, qui étaient estimées de 4 à 6,000 francs par usine.
Le mérite inappréciable de ces trois espèces de culture était d'améliorer le sol par la variété et la puissance des engrais, par les sarclages fréquents et par la multiplicité des journées qu'elles exigeaient à des moments de l'année où la grande culture laissait la plupart des ouvriers inactifs. Une comparaison encore^, qui fut faite à cette époque entre un hectare cultivé à l'ancienne méthode et un à la nouvelle, démontra qu'un hectare de blé produisait à l'ouvrier qui le recueillait : pour six à huit journées d'été, de 18 à 20 francs ; en colza planté et sarclé à diverses époques : pour 60 à 80 jours, de 80 à 100 francs: en
1 Rapport de la chambre consultative, du % octobre 1833.
2 Id. id. id.
betteraves, pour sarcler, arracher ou semer: pour 60 à TOjournées, de 70 à 80 francs, et en œillettes, pour 50 à 60 journées, de 60 à 65 francs.
A la fin de 1833, les industries de Saint-Quentin occupaient dans la ville 3,310 ouvriers, et dans ce nombre ne se trouvaient pas compris les ouvriers d'état. L'examen du prix des salaires * qui leur étaient payés prouvera qu'ils étaient alors beaucoup moins élevés qu'aujourd'hui.
La révolution de juillet, lorsqu'elle éclata, avait fait tressaillir les peuples, dont les traités de 1815 foulaient aux pieds les intérêts et les droits. La Pologne, que l'on croyait morte, était sortie de sa tombe; la Belgique avait proclamé son indépendance, et l'Italie n'aspirait qu'à se lever pour reconquérir la sienne.
Le gouvernement pensa qu'il ne devait pas laisser périr, aux portes de la France, une révolution fille de la sienne, et l'expédition d'Anvers assura sur son trône la nouvelle dynastie que la Belgique venait de se choisir. La fille aînée du roi des Français épousa Léopold, roi des Belges.
La ville de Saint-Quentin qui, par sa position, se trouvait sur la route de Paris à Bruxelles, fut souvent visitée par les membres de la famille d'Orléans. Ainsi, le 4 août 1832, son conseil municipal, averti du prochain passage du roi des Belges , se réunissait pour déterminer les honneurs qui devraient lui être rendus.
1 Voir dans le livre des délibérations de la chambre consultaliTe, le rapport sur les salaires des ouvriers, du 2 octobre 1833.
et il décidait, conformément au décret du 24 messidor an XII, qull serait tiré, à son arrivée, 68 coups de canon, et 9 à son départe Le 10 décembre, il votait 10,000 francs pour les frais de la réception du roi des Français, qui devait passer par la ville de Saint-Quentin ' aussitôt la reddition de la citadelle d'Anvers.
Le roi y arriva, en effet, le 6 janvier 1833, à une heure un quart de Taprès-midi , et il y fut parfaitement accueilli. Un arc de triomphe avait été préparé à la partie du faubourg Saint -Martin où était placé l'octroi; ce fut là que Sa Majesté fut compliAientée par le maire à la tiHe de son conseil municipal. La garde nationale de la ville, celle de Tarrondissement , du département et un bataillon du 3* régiment de ligne lui servaient d'escorte, et ils firent la haie sur son passzige. — Le roi, qui était accompagné de deux de ses fils, le duc d'Orléans et le duc de Nemours, séjourna à Saint-Quentin; il accepta le bal qui lui fut offert et il visita, avec le plus grand intérêt, ses établissements industriels ^.
Pendant cette même année de 1833, cette ville reçut encore la visite delà reine des Français *, du roi et de la reine des Belges ^.
1 DélibénUoos da conseil municipal, du i tout 1833.
S Délsbéntioos du conseil municipal, du 10 décembre 1833.
3 La ville dépensa pour le passage du roi la somme de 14,807 francs.
i La reine revenanl de Hruxelles, vint en août 1833 à Saint-Queotiu, il oe fut dépensé ^ue 85 francs 60 centimes pour ce passage.
5 Ce fut en octobre de la même année, que le roi et la reine des Belges trifersèreot cette ville.
Les voyages des membres des familles royales de France et de Belgique qui traversèrent Saint-Quentin pendant la durée de la monarchie de juillet, furent fréquents; mais, dans les dernières années, la plupart s'effectuaient sans que les autorités de cette ville en fussent même officiellement prévenues.
L'expédition de la Belgique, complétée plus tard par celle d'Anvers, assura l'indépendance de ce royaume et porta en même temps aux traités de 1815 le plus grand coup dont la monarchie nouvelle pouvait les frapper. — La Réparation de cet état d'avecla Hollande fut le résultat d'une conduite politique qui fut digne de la France.
De nombreuses questions qui avaient rapport à notre régime économique restaient à résoudre. Le premier acte du gouvernement dans cet examen eut pour but d'aviser à fixer la législation sur les blés.
Nous ne parlerons pas de ce projet de loi qui, présenté aux chambres en 1832, introduisait dans notre commerce des grains des changements importants ; mais nous ne pouvons passer sous silence l'enquête relative à diverses prohibitions établies à l'entrée des produits étrangers, que le ministre du commerce* ouvrit, sous sa présidence, au mois d'octobre 1834. Cette mesure eut un trop grand retentissement en France et à Saint-Quentin, pour que nous n'en rendions pas compte.
1 M. Duchâlel.
Déjà, devançant les avis de cette enquête, le ministre, en vertu des lois en vigueur qui Ty autorisaient, avait provisoirement et sous la réserve de la sanction à intervenir des chambres, levé plusieurs prohibitions. H avait fait disparaître de nos tarifs celles qui concernaient rhorlogerie étrangère et les vêtements d'étoffes; et, pour faciliter la fabrication des tulles et des mousselines, il avaitremplacé la prohibition des fils de coton du numéro 143 mille mètres et au-dessus par des droits.
M. Duchâtel, en faisant connaître les motifs qui le portaient à proposer cette enquête, disait * : « Les faits » sont, en matière commerciale, la base de toute dé- » termination sage et prudente. Le remplacement des » prohibitions par des droits est un des vœux les plus » fréquemment adressés au gouvernement. » Et il ajoutait : « Le projet d'enquête ne doit alarmer aucun » intérêt; il n'entre pas dans les intentions dugouver- » nement de porter, par de brusques changements, la » perturbation dans les intérêts matériels. »
L'enquête devait particulièrement porter sur les verreries, les poteries, le plaqué, les tissus de laine et les tissus de coton. Un conseil supérieur du commerce, composé pour cette circonstance de 26 membres pris parmi ce que les chambres, le conseil d'état, la banque, l'agriculture, l'industrie et le haut commerce comptaient d'hommes publiquementdésignés par leurs
1 Si nous citons les paroles du ministre, c'est pour faire connaître les intentions qui présidèrent à Venquôtede 18^i.
lumières au choix du ministre , fut institué par lui y afin de la diriger et de recueillir les avis.
Cette enquête, malgré les assurances du ministre, jeta Talarmedans les districts manufacturiers qui produisaient le coton et la laine.
Les commerçants de Saint-Quentin s'empressèrent des premiers de faire parvenir au gouvernement l'expression de leurs appréhensions sur les fâcheuses conséquences d'un aussi prompt changement dans la lé* gislation douanière ; et, dans un mémoire adressé à la commission d'enqu(îte, ils lui rappelaient les conditions d'infériorité dans lesquelles ils se trouvaient, et ils lui disaient ce que la situation de l'Angleterre n'était » pas celle de la France ; que les Anglais, placés dans » une position isolée et presque inabordable, étaient » à l'abri des crises violentes et des révolutions, et » qu'ils avaient l'avantage d'être beaucoup plus avan- » ces que nous dans la carrière industrielle, »
Cette enquête, tant écrite qu'orale, n'eut aucun résultat sérieux, et au lieu de fournir les lumières que l'on était en droit d'attendre, elle servit de chainp de bataille à de nombreux intérêts qui s'entrechoquèrent sous les yeux de la commission, sans qu'il lui fût possible de prendre une décision définitive.
Cette année de 1834 vit également apparaître la première exposition desproduîts de l'industrie du règne de Louis- Philippe 1". Sous la restauration, ces solennités se renouvelaient tous les quatre ans; la nouvelle ordonnance, rendue à cet effet, décida qu'elles n'auraient lieu désormais qu'après un intervalle de cinq
années. Celle de 1834 compta deux mille quatre cent quarante-sept exposants* ; c'était un tiers de plus qu'en 1827, et s'il n'en faut rien conclure de très-remarquable en faveur des progrès de l'industrie, du moins l'indifférence de nos fabricants, dont se plaignait le jury de 1827, avait cessé.
Le district de Saint-Quentin avait peu de représentants à cette exhibition. Les produits qui y furent remarqués, étaient des brillantes et façonnés, des nansoucks, des tulles et des broderies.
Deux maisons obtinrent des médailles d'argent, l'une ^ pour a ses batistes d'écosse, ses tissus façonnés, 9 ses fantaisies à la Jacquart, ses cotelignes, ses jaco- » nats unis, à rayures et à carreaux satinés, qui pou- )» valent rivaliser avec les modèles anglais et dont les » dessins étaient d'un bon choix ; » et l'autre ', pour a la bonne fabrication des tulles qu'elle employait » spécialement à la broderie. »
Voici ce que disait l'honorable et savant rapporteur du Jury* sur la situation de l'industrie des tissus de coton en 1834. a Les progrès du tissage des cotons', )> qui se sont manifestés depuis 1827, ne sont pas dus r> à des inventions extraordinaires, mais à un ensemble
1 Histoire det Expositions de l'Industrie française, page 157.
2 MM. Picard jeune et fils.
3 MM. Malézieux frAres et Robert.
i Cb. Dupio, rapporteur général de Texpusition de 1834. Mais cette partie du rapport avait été confiée à M. Legentil, qui fut longtemps pr^ident de la chambre de commerce de Paris.
5 Rapport du jury central sur les produits de rindustrie française, exposés en 1834.
» de perfectionnements secondaires qui, réunis, conf> duisent à de très-grands résultats. Les améliorations j> du fila<^e ont été, pour les tissus, la cause de progrès » immédiats. La multiplication des métiers mécani- » ques, leur emploi mieux compris, ont rendu les » opérations plus économiques et les produits plus » réguliers. L'application du métier à la Jacquart, » qui s*est répandu dans toute la France, a permis de » brocher à peu de frais, sur des fonds clairs ou » serrés, des dessins du meilleur goût. »
Ce document contenait, en outre, d'autres renseignements utiles sur la situation de l'industrie du coton, et des conseils aux manufacturiers sur certaines améliorations qu'ils devraient apporter à leur fabrication*.
La filature et le tissage du coton étaient encore, en 1833 et en 1836, l'industrie principale et prospère du centre manufacturier de Saint-Quentin; cependant déjà, les rapports que sa chambre consultative adressait au gouvernement annonçaient que la fabrication des étoffes de laine commençait à y prendre une place considérable ; et, en effet, depuis plusieurs années, on remarquait que cette production semblait vouloir y reconquérir la grande importance qu'elle y avait eue autrefois.
11 n'est pas étonnant que la laine, qui a été la première matière appropriée aux vêtements de l'homme, ait
1 Voir aux pièces jostificatives, quelques fragments de ce rapport, dû à la plume de M. Legeotil.
été aussi le premier produit que fabriquèrent les habitants d'une contrée dont le génie industriel remonte aux époques les plus reculées de la monarchie française. Mais cette fabrication, ayant été en partie remplacée par celle des linons et des batistes, et ensuite par celle des tissus de coton, on pouvait croire qu'elle resterait, sinon absorbée par les autres, du moins limitée à la fabrication des tissus qui se faisaient dans les cantons de Bohain et de Ribemont, et que le coton, les tulles et les broderies resteraient exclusivement les grandes industries de cette cité. Il n'en fut pas ainsi, et il était réservé à celle de la laine d'y redevenir Tune de ses principales productions.
Ce fut un grand avantage sans doute pour le district manufacturier de Saint-Quentin, que d'y voir augmenter le nombre des branches de son commerce, et, depuis, en effet, le tissage de la laine y a pris un développement considérable.
C'est à cause de cette importance et de celle qu'elle y eut autrefois, que nous allons entrer dans quelques détails sur une industrie riche des souvenirs de son passé, des réalités de son présent et des brillantes espérances de son avenir.
L'application de la laine à la fabrication des vêtements de l'homme est ancienne comme le monde. On a commencé parla feutrer, plus tard on la Gla, et on la tissa ensuite.
Les Egyptiens possédaient d'abondants troupeaux, que Ton tondait deux fois l'an, grâce à l'excellence des pâturages. En Grèce, comme partout ailleurs, la laine
formait la matière principale des habillements des deux sexes. On y prenait un grand soin des moutons, et Ton alla même jusqu'à imaginer de les revêtir d'une sorte de camisole pour les empêcher de salir leur toison ou de raccrocher aux épines des buissons, procédé qui, de nos jours, est encore fréquemment mis en pratique chez les Anglais.
Chez ^es Romains, la laine entrait également dans presque tous les vêtements ; aussi, de tous les animaux domestiques le mouton y fut-il le plus multiplié. La pourpre romaine, à l'usage des sénateurs, se faisait avec deslaines de l'Italie méridionale, qui valaient 90 francs la livre de 12 onces*, et l'on évaluait à 834 francs le nu*me poids en laine teinte de Tyr. L'industrie fit, du reste, peu de progrès chez lesRomainsquila dédaignaient, et qui, comme les Grecs, l'abandonnaient en grande partie aux esclaves^. Cependant l'on faisait à Rome des draps tissus d'or pur, ou mélangés de fils d'or formant dessins. Le prix de ces étoffes était fort élevé, et la teinture en augmentait énormément le prix, suivant la' nuance employée. Ainsi, telle étoffe valait 72 francs la mesure du temps, qui en coûtait 720, teinte d'une certaine couleur ^.
La Gaule fournissait déjà aux Romains, sous les empereurs, des tissus rayés ou à carreaux, servant de
1 Pline.
2 Rapport des \f et 15* jurys à TExposition de Londres, tome IV page 2.
3 Beaucoup de ces renseignements sont dos à un Saint-Quentinois, M. Frédéric Berooville, noire ami et regretté collègue au jury de Texpositioo universelle de 1855.
manteaux aux soldats, qu'on nommait saies^ei qui, par leurs dessins, ressemblaient aux plaids écossais, et parmi nos villes manufacturières, Arras était en première ligne et se distinguait dans la fabrication des draps ronges que Ton comparait à la pourpre d'Orient.
Le tissage de la laine était tellement répandu en France qu'il serait difficile d'assigner une date à son origine. On sait seulement que chaque famille produisait les étoffes nécessaires à sa consommation.
Cette industrie, comme toutes les autres, dépérit à partir des invasions des barbares, et après la chute de Tempire romain, la civilisation recula.
Pour suppléer au vide qui résulta dans les échanges, les propriétaires furent réduits à établir chez eux des espèces de manufactures domestiques, pourvoyant aux besoins journaliers de leurs maisons. La plupart des abbayes durent [)lus tard joindre aux travaux agricoles ceux du filage et du tissage des étoffes de laine.
Ce fut à peu près vers le xn' siècle que l'on vit grandir cette fabrication et qu'elle commença à se développer dans certaines contrées de la Picardie et des Flandres ; mais elle ne devint réellement une industrie qu'à l'époque des croisades, qui opérèrent une révolution dans le commerce et les manufactures.
En 1646, Nicolas Cadeau fondait h Sedan cette belle fabrication de draps fins, façon de Hollande, dont la réputation ne s'est pas un instant démentie depuis son origine ; et, quelques années plus tard, Colbert faisait venir en France le célèbre Van-Robais, qu'il installait à Abbe ville, pour y créer une manufacture de draps.
i^armi les villes qui, du xie* au xvi* siècle, fabriquaient, avec le plus de succès, les étoffes de laine, nos lecteurs le savent, celles de Saint-Quentin, d'Amiens, de Reims, de Beauvais, de Valenciennes et d'autres encore, se trouvaient à la tête de cette industrie. On y faisait d'assez grandes quantités de fils de laine à la main, qu'on employait à tisser des étoffes dans le genre de celles qui se fabriquaient en Flandre.
Tous ces fils de laine faits à la main se nommaient sayette.
Cependant, quelque florissante qu'ait été, en Europe, cette industrie, jusqu'à la fin du dernier siècle, il ne fut apporté aucun perfectionnement essentiel dans les procédés des manufactures de la laine. Tous les changements portaient sur la variété des couleurs ou des combinaisons, qui suivaient les caprices de la mode. La révolution qui hâta ses progrès ne date réellement que du moment où les inventions d'Arrvrightt pour le filage du coton furent appropriées à celui de la laine. C'est à partir seulement de cette époque que les fabrications de la laine et du coton, s'exerçant par des procédés mécaniques, prirent un immense développement, qui changea les conditions du monde industriel.
La fabrication de la laine se distingue, comme on le sait, en deux grandes divisions : celle de la laine cardée et celle de la laine peignée*, l e district de
1 Avant remploi des procédés mécaniques, beaucoup des fils destinés aux étoffes rares se tiraient du Soissonnais, de la Hollande, et la Picardie, à elle seule, en employait, en 1780, pour 12 millions de francs filés en France ou à r étranger. (Travaux de la commission française sur l'industrie des nations, tome IV, page 144.)
Saint-Quentin ne s'est jamais occupé que de cette dernière.
Jusqu'au coramenceinent du xix* siècle, on n'y employait que des fils de laine faits à la main dans la confection des tissus ras et mélangés. Ces fils, fabriqués par des hommes, et surtout par des femmes, présentaient à la teinture de graves difBcullés.
Jusqu'en 1816, les fileusos à la main gagnaient do 60 centimes à 1 franc, en produisant 62 à 63 grammes de fil pendant douze à qii'ize heures de travail. Ces fils se vendaient, jusqu'en 1822, par petits paquets de 1,000 ou de 500 grammes. Le numéro des fils était détermine par le nombre d'échées qui se trouvaient dans un paquet : l'échée était de 700 mètres 222 V", divisés sur une circonférence de l" 483 "/". I>es numéros 33 à 50, les plus hauts numéros qui se faisaient en 1822, valaient de 20 à 40 francs le demikilogramme. Certaines chaînes fines écrues, du poids de 8 onces environ, coûtaient de 80 à 84 francs le kilogramme. On employait, pour filer une trame 50, la laine peigner» avec la(juelle on obti(îut aujourd'hui des numéros de 80 à 90. La laine peignée valait, selon la qualité, de 24 à 50 francs et plus le kilogramme; c'est celle que l'on payait en 1851 de 8 à 16 francs, et avec une plus grande pureté dans le produit.
En même temps qu'on essayait, de 1809 à 1810, le cardage et la filature du cardé à la mécanique, on cherchait l'application du métier Mull-Jenny à la filature de la laine peignée. En 1812, un mécanicien *
1 Ce ménanicien se nommait Dobo ; il était de Reims
obtint le prix proposé par la société d'encouragement, pour cette invention, et il monta les premières machines préparatoires pour l'étirage de la laine peignée.
En 1819, on Ot des peignes montés sur des mailles d'une chaîne à articulations, dont le jeu était trèsingénieux. On filait cependant encore à la main, parce qu'on ne pouvait obtenir à la mécanique que des chaînes très-irrégulières, qu'il était tellement difficile d'employer, qu'un malheureux tisseur pouvait à peine faire 50 centimètres d'un numéro commun en douze heures, avec une chaîne filée mécaniquement.
Ce n'est que vers 1822 que l'on commença à employer un peu plus de la chaîne faite à la mécanique. L'œuvre de la production était laborieuse : une broche produisait moitié moins qu'aujourd'hui. Cette laine peignée, non filée, valait alors 4S francs le kilogramme; on la payait 14 francs en 1851 .
Les principales filatures de laine étaient établies à Reims, à Réthel, à Paris, à Fourmîes, à Roubaix, à Amiens, à Turcoing, àCercamp, à Cramoisy et autres lieux.
Déjà, depuis 1818, un établissement considérable en ce genre s*ét<iit formé au Cateau, non loin de Saint-Quentin, et, un peu plus tard, un autre dans son arrondissement, à Ribemont. Mais ce ne fut qu'en 1839, qu'une maison de la ville même y fonda une filature de laine*. Ses fabricants de tissus en laine
3 MM. Cambronne frères, manufacturiers Irès-iatelligents, eoleyés trop tdt à leur famille et à leurs amis.
achetaient leurs filés aux filatures étrangères, dont plusieurs avaient des dépôts à Saint-Quentin.
Nulle part, en France, le progrès n'avait marché d'un pas plus rapide que dans les villes de Lille, Roubaix et Tourcoing; en 1834, le département du Nord comptait 250,000 broches à filer la laine peignée et cardée, et 90,000 broches de retordage*. On employait près de 600 chevaux de force motrice. Le capital en machines était évalué à -15 millions de francs environ pour la filature et le retordage seulement. Le numéro moyen qu'on faisait en 1843 était le n" 34, échée de 710 mètres.
En 1831, le numéro moyen était monté à 37, sans que la quantité obtenue fût diminuée; la broche produisait 12 au lieu de 10 kilogrammes.
Depuis 1843, le nombre des broches qui filaient de la laine s'était accru d'un quart; il n'était en France, en 1829, que de 240,000; on en comptait 600,000 en 1844; 750,000 en 1847, et 900,000 en
La filature de la laine peignée à la mécanique commença, en Angleterre, de 1790 à 1793. En 1857, ce pays faisait mouvoir 875,830 broches ^; mais dans ce nombre étaient comptées celles qui filaient le poil de chèvre et l'alpaga, deux industries considérables, qui utilisaient au moins 150,000 broches.
1 Rapport de M. Mimerel.
2 Travaux de la commission française à Texpositioa de 1855, tome IV, page 155.
Nous avons dit ce que fut, à Saint-Quentin et dans ses environs, le commerce des étoffes de laine, et ensuite les résultats favorables que retirèrent de cette fabrication les manufacturiers de Paris qui, depuis la fin du xvui* siècle, avaient établi des ateliers dans les principales communes des cantons de Bohain et de Ribemont.
Malgré la proximité de ces contrées qui produisaient d'admirables tissus de laine, ce ne fut qu'en 1823 ^, à peu près à Tépoque où TAlsace s'occupa sérieusement du tissage des calicots et des percales, que cette industrie commença à s'établir de nouveau à Saint-Quentin. Une maison ^ s'occupa d'y monter une fabrication d'étoffes mélangées de laine et de soie.
C'est ensuite à Trois- Villes, en 1827, et à Saint- Quentin de 1833 à 1844, que furent créés les principaux articles écrus destinés à l'impression, et notamment les tissus fondamentaux qui ont vivifié cette industrie en Europe et développé les relations de la France avec l'Amérique.
Vers 1822, une maison de Paris ^ avait fabriqué avec succès des tissus légers de soie et de poil de chèvre. Les tissus de poil de chèvre dataient du xvii' et du xviu' siècle ; mais ils ne consistaient alors qu'en
1 Travaux de la commission française à TExposition de Londres tomei^ ge 182.
2 MM. Dufour frères.
3 M. Depoailly.
étoffes assez lourdes; ceux qui furent faits depuis étaient légers, et Ton en tira de charmants effets.
L'établissement du Gâteau ne fabriquait encore que des mérinos. Ce fut en 1833 que parut la mousselinelaine chaîne coton, article parfaitement approprié à la consommation des masses , et dont Saint-Quentin s'empara avec le plus grand succès. Plusieurs de ses maisons ^ essayèrent simultanément de fabriquer cette marchandise, et la présentèrent sur le marché de Paris.
Peu d'étoffes eurent une aussi brillante carrière que la mousseline chaîne coton, qui se tissa ensuite mécaniquement. La France en fabriqua des quantités considérables, et elle en faisait plus de 100,000 pièces en 1831. L'Angleterre a aussi tiré un immense parti de ce produit.
De 1838 àl842, l'article gaze pour l'impression prit un nouvel élan. On fît lebarége et la balsorine, imitation d'un tissu de lin du xvnr siècle, nommé jonc. Le jonc était lui-mcme, nous l'avons dit, une imitation de la gaze en fil, créée en 1765 à Saint- Quentin. Le barége se vendit d'abord 2 francs 75 centimes l'aune en écru, et en 1831, ce tissu ne valait plus que de 60 à 75 centimes le mètre. Les genres de tissus de laine qui, depuis, se créèrent, ont été si nombreux et variés, qu'il nous serait difficile de tous les
1 MM. Mariage frères, André et Jules David, Cambronoe frères, et autres.
citer, et pour ceux-ci comme pour ceux en coton, nous n'en ferons connaître que les principaux :
Les anciennes étoffes de laine, avec le temps qui éprouve tout, disparurent pour faire place à des étoffes nouvelles, demandées par les besoins incessants de la mode ou de la consommation.
Leur fabrication venait d'être acquise au district de Saint-Quentin, et ses ouvriers convinrent tellement à ce genre de tissage, qu'un grand nombre des manufacturiers des villes du Nord y établirent des contremaîtres.
Outre beaucoup de pièces de mousseline chaîne coton et en laine pure, il s'y fit aussi de 1835 à 1845, des quantités considérables de jaconats, de nansoucks, de mousselines unies et satinées en coton pour l'impression, et des étoffes de laine mélangées.
Nous aurons l'occasion d«? revenir sur leur importance.
La ville de Saint-Quentin fut une des premières de la France qui comprit le mieux l'utilité de l'établissement des chemins de fer. Dès Tannée 1833, son conseil municipal demandait au gouvernement que celui qui devait relier Lille à Paris passât par Saint-Quentin, et il décidait, le 8 décembre 1835, que la ville abandonnerait gratuitement à la compagnie qui se présenterait pour sa direction les terrains communaux sur lesquels ce chemin serait établi.
Lel7mail837,unedéputationserendaitàParispour faire de nouveau valoir les droits de la ville a être traversée par le rail-vï^ay projeté, et, le 14 septembre, son
TOHB u. 18
conseil municipal votant 10,000 francs pour subvenir aux études qui pourraient être faites, décidait de plus qu'une souscription serait ouverte pour augmenter rimportance de cette somme. La chambre consultative, de son côté, n'avait pas cessé, depuis quatre^ans, d'adresser à M. le ministre du commerce de nom* breux rapports, pour lui démontrer combien l'avenir de son centre manufacturier était intéressé à la décision qui allait intervenir.
Toutefois, la question du chemin de fer, quelque vitale et importante qu'elle fût, n'était pas la seule qui préoccupât l'édilité de la ville de Saint-Quentin.
Par ses soins un établissement de mont-de-piété, une caisse d'épargnes et un abattoir venaient d'être ouverts aux besoins de sa population. Elle avait augmenté l'étendue de son cimetière^, et elle faisait étudier par une commission un projet jour construire une nouvelle salle de spectacle^ en vue de l'édification de laquelle elle avait déjà acheté l'hôtel dit des Trois-poissons^. Enfin elle obtenait que la cité fût exonérée de la grosse dépense d'une prison, qui avait été mise à sa cliarge par le décret impérial du 28 avril
Ce fut en juillet 1836, que la banque de France, désirant établir des succursales dans plusieurs des centres
1 Cette acquisition de terrains eut lieu à raison de 9,000 francs rhectare.
2 Ce fut dans la séance du 1*^ octobre 1833, que la proposition d*ane nouvelle salle de spectacle fut faite.
a L'hôtel des Trois-Poissons avait été acheté 20,000 francs par la ville.
commerciaux qui n'ayaient pas de banques locales^ fit connaître son intention d'en créer une à Saint- Quentin. Son commerce accueillit cette nouvelle avec satisfaction.
L'institution de la banque en France n'y est pas très-ancienne. Ce ne fut qu'en 1776, par conséquent après la chute du système de Lavv, qui pour long- * temps y avait éteint toute confiance dans les établissements de crédit, qu'il s'y forma une Caisse d'escompte. Cette caisse, après des phases très-diverses de discrédit ou de succès, presque toujours influencée par les ser* vices que le gouvernement exigea d'elle dans ses embarras financiers, fut définitivement détruite en 1793, à répoque où la création illimitée des assignats rendait toute opération de banque impossible.
En 1796, avec le retour de l'ordre, il fut établi à Paris, sous forme de société en commandite, une caisse dite des comptes-courants. Un arrêté des consuls, du 2 nivôse an vin, donna à cette société le nom de Banque de France^ ; le 24 pluviôse de la même année, une assemblée générale des actionnaires posa les bases de cette association, et sous cette nouvelle forme, le capital fut porté à trente millions. La loi du 24 germinal an XI (14 avril 1803) donna à la banque une
i Le mot banque est dérivé de Titalien. Son orig;ine est des plus modestes. Dans les villes italiennes du moyen âge- il ôtait d'usage que chaque oégocianl attitré, ou du moin<i chaque changeur eùl, dans un lieu public, une table ou Danc, banco^ sur lequel il effectuait ses paiements et ses recettes. Quand le négociant, ayant fait de mauvaises affaires, manquait à ses engagements, on rompait son banc en signe de dégradation : banco rotto ; d*où est veau le mot baoqoeroate.
constitution régulière, avec le privilège d'émettre des billets au porteur et à vue, et son capital fut alors porté à quarante-cinq millions. Enfin cet établissement, reconstitué par la loi du 22 avril 1806, tenant à augmenter l'importance de ses opérations et à justifier son titre de banque de France, en prouvant qu'il n'était pas seulement la banque de Paris, avait décidé qu'il fonderait des succursales dans plusieurs villes du royaume.
Celle de Saint-Quentin y fut établie le 16 octobre 1837; la première, celle de Reims, était du 6 mai, et celle de Saint-Etienne du 17 juin 1836. Saint-Quentin fut donc la troisième ville qui fut dotée d'un comptoir de la banque, et après elle, celles de Montpellier, Grenoble et Angouléme.
Ce comptoir n'y fut pas seulement institué pour venir en aide à son commerce, mais encore à celui de plusieurs arrondissements du département de l'Aisne, du Nord et delà Somme. Sa création y était désirée et réclamée.
Si ce district renfermait des ouvriers habiles et des manufacturiers intelligents, il manquait de banquiers; et dans les premières années du xix"" siècle, son papier de commerce s'y négociait d'une étrange manière. Sans remonter à des temps bien éloignés, on se rappelle encore l'époque où, pour se procurer de l'argent, ses négociants étaient dans la nécessité d'envoyer encaisser leurs lettres de change à des banquiers de Paris ou de les escompter à la recette particulière des finances^ quand cette caisse avait besoin de valeurs.
Saint-Quentin, ville très-industrielle, qui faisait un
chiffre d'affaires très-important, n'avait alors que deux ou trois courtiers, qui, sans caractère légal, se livraient à l'agio du papier. Vers 1820, un ou deux comptoirs d'escompte se formèrent, et quelques années plus tard, leur nombre s'augmenta.
En 1836, il s'y monta une très-importante maison de banque par actions. Mais ce ne fut réellement que de l'époque de la création de sa succursale que date pour cette ville l'énorme développement de ses opérations de banque.
 Saint-Quentin le commerce n'eut qu'à se féliciter de rétablissement de sa succursale, et sa chambre consultative exprimait cette satisfaction, en disant, le 10 février 1840, dans une adresse à MM. les députés^ : « que les avantages que le commerce avait retirés de » rétablissement des comptoirs de Reims, Saint- » Etienne, Saint-Quentin et Montpellier pouvaient » déjà être constatés par des résultats obtenus ; et elle Y> demandait : o l"" La création d'un plus grand nombre de succursales ; 2^ que les comptoirs pussent émettre des billets de 100 francs; et 3° qu'ils fussent autorisés à escompter le papier des villes où la banque aurait des succursales. Gomme on le voit, cette chambre,
pressentant les besoins du commerce ^ réclamait déjà
1 Chambre consultative. Lettre à MM. les députés sur le renouvellement du privilège de la Banque de France (10 février 18i0).
î II est peu de villes en France, où la succursale de la Banque ait eu plus de succès qu*à Saint-Quentin. En 1838, le chiffre des effets qu*elle y escompta, ne s*élevait qu*à la somme de 17,820,000; il était de 32,219,000 francs en 1845, de 101,2*24,179 en 1855; de 162,524.879 ta 1859.
Eo 1864, il fut encore de 118,524,396 francs.
pour lui une partie des sages améliorations financières et de crédit qui, plus tard, lui furent accordées.
Le commerce de Saint-Quentin avait eu plusieurs années de prospérité, et la période de 1832 à 1836 était généralement considérée comme ayant été favorable à ses manufactures. Mais au commencement de 1837 *, cette belle situation s'arrêta: on vit apparaître une g<*ne dans les transactions, un temps d'arrêt dans la marche des affaires et les demandes cessèrent. Tout faisait craindre le retour de Tune de ces crises qui sont si fatales à l'indastrie.
Cette catastrophe éclata en effet au milieu des symptômes les plus satisfaisants de la prospérité publique ; elle était la conséquence. des mauvaises affaires de TAlsace, et de la crise financière qui frappait l'Amérique du Nord.
Les représentants du commerce de Saint-Quentin se préoccupèrent de la fâcheuse position dans laquelle se trouvaient ses manufacturiers, et ils l'exposèrent dans ces termes à l'autorité * : « Le malaise qui paralyse tou- » tes les transactions, disait ce rapport, arrête la vente » des produits de nos fabriques et rend la situation
» de nos industries désastreuse Il y a mévente
2> pour tous les tissus, soit en laine, soit en coton, et » cette mévente vient, outre la crise d'Amérique, de B l'abondance des marchandises qui, chaque jour, D s'accumulent dans les magasins. — L'industrie
1 Rapport de h chambre consultative, do i février 1837. S Rapport de la chambre eomollâlive, du 13 afril 1887.
i> ftucrière, elle-mAme, se ralentit, et les fabricants de » sucre qui, autrefois, cherchaient à étendre leur com- » merce, en louant beaucoup de terres, se contentent i> aujourd'hui de travailler avec les produits de leurs )i propriétés, tant ils redoutent les effets de la nouvelle » loi qui est portée devant les chambres. »
En effet, la crise de 1837 ne frappait pas seulement les manufactures du coton et de la laine, elle atteignait presque toutes nos industries nationales, et celle du sucre, en particulier, souffrait d'autant plus qu'elle était menacée de voir modifier la législation douanière qui la protégeait. Cette production était déjà si importante pour l'arrondissement de Saint-Quentin et pour le département de l'Aisne, qu'il nous parait utile de rappeler sommairement les discussions parlementaires qui s'ouvrirent en 1837 sur la question des sucres et qui ne se terminèrent qu'en 1843.
Nous avons dit la situation de cette industrie tant indigène que coloniale à l'occasion de l'-enquéte de 1828. — Cette double production s'était développée depuis à l'abri de la surtaxe qui la protégeait contre l'importation étrangère. Mais un schisme dangereux ne tarda pas bientôt à se développer entre les productions des colonies et ceux de la métropole; et ce schisme était devenu tel, en 1837, que le gouvernement crut qu'il était indispensable d'y remédier par une loi.
Le décret de 1812 avait affranchi de tout impôt la production et la circulation du sucre indigène. Cette immunité de taxes lui avait été conservée jusqu'alors.
En (828, le rapporteur de' la commission d'enquête^ avait, il est vrai, fait pressentir qu'un jour viendrait où elle devrait cesser, et où les fabricants du sucre indigène seraient imposés, comme tous les autres producteurs nationaux; mais il s'était appliqué en même temps à rassurer les industriels, en leur déclarant que ce changement de législation n'aurait lieu, en tout cas, que progressivement et dans un avenir indéterminé.
En 1832, on avait proposé de mettre un droit de 5 p. O/o sur la consommation du sucre indigène, mais la chambre avait rejeté cette proposition comme prématurée et inopportune.
En 1836, un projet d'impôt avait encore reparu dans le budget, et les chambres l'avaient également repoussé. Aussi la production du sucre de betteraves, rassurée, s'en était tellement ressentie, que depuis 1828 le nombre de ses fabriques s'était élevé de quatrevingt-dix à quatre cents^.
Cette situation causa une vive agitation aux colonies, qui se plaignirent de ce que le marché métropolitain leur était, en partie, enlevé par la concurrence d'un rival placé dans des conditions plus favorables ' que celles qui leur étaient imposées. La navigation et le trésor joignirent leurs doléances à celles des colons, si bien qu'en 1837 les chambres, après de longs débats sur le meilleur système à suivre, adoptèrent une loi, en
1 M. le comte d'Ârgout.
2 Charles Gourai tomr: 1', page 243.
I 2 Charles Gouraud. Histoire de la Politique commerciale de la France.
vertu de laquelle le sucre indigène fut frappé d'un impôt de 10 francs, qui dut s'élever à 15 à partir du premier juillet 1839. Cette loi, qui semblait devoir fixer définitivement le régime économique de la sucrerie de betteraves et lever les incertitudes dont se plaignaient ses fabricants, les satisfit.
La crise qui avait commencé àpeser sur leur industrie cessa peu à peu, et, demandant à la science de nouvelles découvertes, ils s'occupèrent d'améliorer leurs moyens de productions. La sucrerie indigène, avec la protection qui lui restait, reprit sa prospérité passée ; mais peu de temps après, les colons, mécontents de la loi de 1837, recommencèrent leurs plaintes et, cette fois, ce ne fut plus une augmentation de droits dont ils demandèrent de grever le sucre de betteraves, mais bien sa suppression radicale.
La réponse du ministre qui était alors aux affaires^, fut énergique ; il fit rougir ceux qui demandaient la mort d'une industrie qui n'était coupable que d'enrichir la nation, et il se borna à proposer une loi qui élevait de IS à 25 francs le droit que le sucre de betteraves aurait à payer au trésor.
Cette aggravation d'impôt, loin de diminuer sa production, ne fit que lui donner un nouvel élan, et, de 22 millions de kilogrammes, quantité à laquelle elle était tombée dans un moment de crise en 1839, elle s'éleva à 34 millions en 1842.
Les colonies, irritées de la vitalité d'une industrie qui
1 M. Thiers, chef du cabinet du l"* mars.
venait leur disputer avec autant de succès le marché métropolitain, et qui résistait si bien aux nouvelles charges qui lui étaient imposées, persistèrent plus que jamais dans leur proposition de la suppression pure et simple des fabriques de sucre en France. C'était le cri de la passion. Cependant le ministère*, accablé de réclamations, et voulant sans doute décharger sa responsabilité, présenta, en 1843, aux chambres, un projet de loi, portant, comme le désiraient les colonies, suppression de Tindustrie du sucre indigène, moyennant une indemnité de quarante millions à distribuer entre les propriétaires des fabriques.
Dans cette circonstance encore, la chambre consultative de Saint-Quentin prêta un appui chaleureux et énergique à cette industrie. Elle adressa à M. le ministre de l'agriculture et du commerce, le 24 janvier 1843 ^, un mémoire où elle faisait valoir les nombreuses considérations qui devaient faire rejeter la ridicule prétention des colonies, et ce mémoire se terminait ainsi : a En résumant nos doléances, permettez-nous » de dire à Votre Excellence qu'acheter avec des mil- » lions le droit d'anéantir, en un jour, une des plus * glorieuses conquêtes du siècle, priver l'agriculture » d'un produit, renverser des usines, proscrire la » betterave des ithamps, arrêter les machines quifoncs> tionnent, disperser les ouvriers qui travaillent, les )> réduire à la misère^ est un fait tellement grave et
1 Le ministère du 29 octobre
S Voir ce mémoire dans les procès-verbaux, séi^ce du Si janvier 1843, de la chambre consultative.
0 sérieux, qu'H est impossible qu'un gouvernement )> protecteur du travail national puisse jamais songer )> à le demander et à le faire exécutep. »
Les chambres repoussèrent avec patriotisme un projet, qui, au fond, n'avait été proposé par le gouvernement que pour mettre la nation en mesure de juger en dernier ressort le vœu violent des colonies, et une loi équitable et prudente trancha, en conservant également la production coloniale et la production indigène, le débat qui les divisait. Cette loi consista à niveler les conditions d'existence des deux sucres, en élevant progressivement, dans une période de quatre années, les droits actuels perçus sur le sucre indigène, au taux de ceux acquittés par le sucre colonial ; et elle les couvrit tous les deux d'une surtaxe de 22 francs, établie, en sus du droit normal, sur les sucres de fabrication étrangère.
La crise qui pesait sur toutes les industries dura aussi longtemps que celle d'Amérique, c'est-à-dire que ce ne fut qu'en 1839 que les affaires commerciales commencèrent à reprendre leur mouvement ordinaire.
La ville de Saint-Quentin avait été visitée., le 4 septembre 1837, par le duc et la duchesse d'Orléans, et cette cité n'avait rien négligé pour recevoir dignement la princesse qui venait d'unir sa destinée à celle du fils atné du roi des Français. Son conseil municipal avait voté une somme de 6,000 francs ^ pour cette réception
1 DétibératioD du 39 joia 1837.
qui fut très-brilIante, et qui se fit remarquer par nue exposition des produits de l'industrie locale , parmi lesquels les tissus les plus beaux furent oQerts à la princesse Hélène.
C'était la dernière fois que Saint-Quentin recevait le duc d'Orléans qui, peu d'années après son mariage, fut tué par une chute qu'il fit en. tombant de voiture.
Le prince royal était populaire ; aimable et bienveillant, il n'était connu de la population que par ses belles qualités. Il s'était distingué comme général à Anvers, et en diverses circonstances il avait fait ses preuves d'humanité et de courage.
Le prince et la princesse furent parfaitement accueillis à Saint-Quentin.
L'année 1838 avait été moins déplorable pour l'industrie que celle de 1837, sans cependant être favorable à ses manufacturiers et à ses ouvriers. Cette crise, que le commerce français venait d'avoir à supporter, avait sévi également en Angleterre et en Allemagne ; et l'on remarquait déjà qu'il s'établissait entre les intérêts des peuples commerçants une espèce de solidarité qui allait rendre, pour ainsi dire, leur existence commune.
Kn 1839, la situation commerciale s'était singulièrement améliorée, et l'exposition des produits de l'industrie, qui eut lieu cette année, fut une des plus belles que l'on ait vues à Paris. Cette institution avait tellement grandi, s'était tellement nationalisée dans le pays, que le danger n'était plus que les fabricants montrassent en général de la froideur à y porter les fruits de
leur travail et de leur intelligence ; on pouvait craindre, au contraire, que les locaux fussent trop restreints pour recevoir leurs produits.
n y avait à l'exposition de 1839, 3,281 exposants. Les machines présentées par des constructeurs habiles de Saint-Quentin^ reçurent une médaille d'or, et de nombreux industriels de son district et du départe* ment de l'Aisne y obtinrent des médailles d'argent, de bronze et des mentions honorables^.
A l'exposition suivante qui eut lieu en 1844, une honorable maison de Saint-Quentin ', plusieurs fois récompensée à des exhibitions antérieures, obtint, pour l'excellente fabrication de ses tissus de coton, une médaille d'or ; et deux autres en argent furent décernées par le jury, l'une à une maison^ pour ses tissus pour meubles, et l'autre à une autre * pour ses broderies diverses. Un mécanicien de Saint-Quentin * y reçut également une médaille d'argent.
Les progrès que l'industrie avait faits depuis 15 ans étaient très-considérables, sans doute, mais ils
1 MM. Casalts et Cordter.
La manuÊicture des glaces de Saiot-Gobaio eut également une médaille d'or.
2 MM. Davin-Desfresne, Frédéric et Edouard Bernoville, de Salo^ Quentin; Monnot-Leroy, de Poniru; Graux, de Mauchamps, obtinrent des médailles d'argent. MM. Daud ville, Poisson-Livorel, Charles Jardin, de Saint-Quentin; Dambrun frères, de Vendelles; Guislain-Dupont, d Etaves, et Meurel. à Hary, des médailles de bronze; et MM. Dupuis et Rcuinont jeune, de Saint-Quentin; Pelle et de Tillancourt, àSoissons, des mentions honorables.
3 MM. Leboult et G*.
i MM. A. Daudville et C«.
5 MM. J. Jacquemin et Huet jeune.
6 M. Trézel.
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étaient) pour la plupart, plutAt le développement des inventions antérieures que le résultat d'inventions nouvelles : c'était partout des applications de la vapeur, comme force motrice, ou de nouveaux perfectionnements de la mécanique. Tout s'améliorait par la paix et le travail ; mais il ne s'était pas produit de grandes créations nouvelles, et l'invention de quelques arts secondaires avait seule signalé cette époque de perfectionnement plutôt que de création.
Un tableau, que M. le Ministre du commerce présenta dans un rapport du 14 Janvier 1849, sous le titre de relevé général des expositions de l'industrie, fait connaître ce que furent les dix exhibitions qui eurent lieu de 1798 à 1844 et qui eurent une si grande influence sur les progrès des manufactures françaises.