‹ Saint-Quentin; de son commerce et de ses industries (volume 2)Chapitre 13 sur 66 · OT · texte numérisé non relu

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évaluait alors ^ de 66 à 70 millions la production des tissus de laine qui se fabriquaient en 1839 à Reims et dans une partie des Ârdennes. On en attribuait aux manufactures d'Amiens une valeur à peu près égale à la moitié de ce chiffre , 60 millions tant à Roubaix que dans ses environs ; 1 8 millions dans le cercle de Saint- Quentin ; 20 millions dans le Cambrésis, et S millions à Paris.

Cette production de 220 à 230 millions fait assez présumer combien était grand te nombre des broches et des métiers, ainsi que des ouvriers occupés à ces fabrications variées. Pour le coton, l'enquête commerciale de 1834 constata que la France en filait alors 35 millions de kilog.: T Angleterre en manufacturait 125 millions, dont elle exportait 72^; en 1835, la France reçut 38,759,819 kilogrammes de coton en laine.

La nature des relations commerciales des deux peuples, leur aptitude manufacturière, commencèrent à se dessiner à partir de cette époque. L'Angleterre, la marchande du monde, fabriqua les tissus communs en grande quantité; la France, plus sûre de son propre marché que de son commerce extérieur, travailla pour sa consommation particulière et fit moins de grosses étoffer. Quoique ces deux industries eussent leur part, c'était cependant à la condition qu'elles marcheraient d'un pas à peu près égal dans la voie

i Exponlioru de V!ndu$trie françaiie, par A. de Colmoot, page i7i. 2 Rapport du Xi« Jury à rExpositioo de Londres.

du progrès. Si Tune se fût ralentie, l'autre aurait aussitôt envahi son terrain : aussi le prix de la filature s'abaissa-t-il considérablement des deux côtés. En effet, celui du kilogramme de coton filé n"" 30 qui était, en i8i6, de i2 francs, ne valait plus que 6 francs en 1833; de sorte que depuis la paix, chacune des deux nations avait triplé sa fabrication et abaissé son prix de moitié.

Toutefois, l'Angleterre qui était convaincue qu'elle n'avait plus aucune concurrence à craindre sur le marché du monde, levait en f 825 la prohibition des tissus de coton étrangers qui durait depuis l'année 1700, et elle la remplaçait par un droit à Tenlrée de 20 pour cent, qu'elle réduisait à 10 pourcent en 1832.

C'est vers cette époque que la mise en pratique du tissage mécanique y prit de grandes proportions, et à peine ce genre de tissage y était-il généralisé , que la filature fut également favorisée d'une nouvelle invention. — Cette invention était celle du métier renvideur, que les Anglais nomment aussi self-acting ou automate , c'est-à-dire agissant par lui-même. Avant cette découverte, quand le banc d'étirage avait achevé son mouvement et qu'il fallait le ramener au point de départ pour qu'il recommençât sa tâche, un ouvrier repoussait le chariot à l'aide des mains et du genou, en se servant d'un appareil de roues d'engrenage ménagé au centre de métier. Aujourd'hui, il n'en est plus ainsi. Le va et vient s'exécute de lui-même; la force mécanique qui a conduit le banc à broches jusqu'à la limite de sou

évolution, le reprend dès qu'il touche en sens inverse, pour le ramener au point d'alimentation, d*où il fournit une course nouvelle. Tout cela s'accomplit avec une précision, une souplesse de mouvement qui forme un contraste avec les efforts qu'exigeait l'ancien métier.

Un autre perfectionnement allait encore s'accomplir : c'était celui du métier à la Jacquart, pouvant être mis en mouvement par la vapeur ^ .

Ainsi, comme on le voit, le coton était entré de plus en plus dans la voie du progrès. D'un usage excellent, il ne suppléait pas seulement les autres matières, il les complétait.

Pendant les premières années du xix"* siècle, cette fabrication était restée concentrée dans quelques di&tricts manufacturiers; elle s'était ensuite implantée dans d'autres, et maintenant elle occupait de nombreux ouvriers dans les départements de l'est, de l'ouest et du nord de la France.

Celui de Saint-Quentin avait été l'un des berceaux de cette indiUstrie^ et celui dans lequel s'étaient créés ses principaux produits. On y fabriquait toujours, de 1840 à 184S, de grandes quantités d'étoffes de coton; cependant cette production semblait ne plus y avoir l'importance qu'elle avait eue pendant les belles

1 II est une autre invention digne d*étre également citée, c*est la peigneuse de Josué Heilman, perfectionnée par la maison Scblumberger, cessionnaire du brevet. Heilman est mort le 5 octobre 18i8, avant que sa découverte eût pris un caractère iadustrieU

années de la restauration. Il est vrai de dire que plusieurs contrées s'étaient mises à leur faire concurrence en les imitant.

Un des tissus qui, l'un des premiers, avait été fabriqué à Saint-Quentin, et qui était, pour ainsi dire, le point de départ de tous les autres, le calicot, se faisait dans presque toute la France, en Normandie, en Alsace, dans les Vosges, dans la Mayenne, à Ghollet, à Abbeville et même à Paris. Son usage était général ; seulement, Saint-Quentin en produisait moins. On n'y vendait plus ni percales à jours, ni à nœuds, et très-peu de linons en fil, de joncs, de gazes unies, de fonds pleins, de guingamps, de cravates, de ficbus et d'étoffes en couleur.

La fabrique de Saint-Quentin se trouvait dans une de ces époques de transition et d'attente qui apportent dans les affaires un ralentissement plus ou moins long. Cette situation de l'industrie du coton et de la laine, aux époques des expositions de 1839 et de 1844, n'était pas complètement satisfaisante, et elle n'avait pas échappé à lattention des membres de la chambre consultative, qui crurent devoir la signaler à la sollicitude de l'autorité supérieure. Voici ce qu'en 1842 disait son rapport ^ : a Les fabriques de coton » qui existaient en 4834, dans l'arrondissement n et qui formaient 210,000 broches, 200 chevaux » de force de vapeur, 100 chevaux de forces hydrau^ 1» liques, représentant alors une valeur de 9 à 10

1 Rapport de la chambre consultatire du 9 août 1643.

» millions, loin de s'augmenter en nombre et en » valeur, n'ont fait depuis qu'y diminuer dans une » certaine proportion ; quelques-unes se sont même » fermées, et il y a peu de jours, l'une d'elles, dans des » conditions favorables, vient encore de suspendre ses » travaux. »

Le 11 février 1843^, cette même chambre, en annonçant une nouvelle diminution encore dans le nombre de ses filatures, et en exposant de nouveau au ministre du commerce la situation de ses industries, lui fournissait, sur leurs productions et sur les salaires de leurs ouvriers, les renseignements suivants : a Les fir> latures qui existent en ce moment dans notre rayon » manufacturier y occupent 1800 ouvriers, et produi- » sent seulement S00,000 kilogrammes de cotons » filés, représentant une valeur de 3 millions de francs » environ. Le taux moyen de leurs salaires est de 1 fr. » S0à3 fr. par jour pour les hommes; de 0,90 cen- » times à 1 fr. 25 c. pour les femmes, et de 0,50 c. à » 1 fr. pour les enfants. Indépendammment de ces » 500,000 kilogrammes que produisent ces filatures, » la ville de Saint-Quentin tire des diverses filatures » du Nord, de la Seine-Inférieure et du Haut-Rhin, » 1,500,000 kilogrammes de coton filé, pour une va- » leur de 9 millons de francs environ. Ces filés, mis en ï> œuvre dans son ressort industriel, qui comprend 7> une partie des arrondissements de Cambrai, de » Vervins, de Péronne, produisent 700,000 pièces

1 Rapport de la chambre coosultative, du 1 i février 1848.

» de marchandises diverses évaluées 28 millions. Sur » ce nombre, 360,000 pièces sont tissées dans Tar- » rondissement de Saint-Quentin, par 18,000 ou- » vriers, 6,000 femmes et enfants, dont les salaires » par journées varient de 30 à SO centimes pour les » enfants, de 60 à 90 centimes pour les femmes, et .» de 1 à 2 francs pour les hommes. Cinq cents métiers » mécaniques, exploités par deux maisons de Saint- » Quentin, qui y fonctionnent, peuvent être estimés » à la valeur de S00,000 francs ; ils occupent 400 y> ouvriers et produisent annuellement 36,000 pièces » de tissus divers évalués 1 ,260,000 francs.

« Il n'y existe encore que deux filatures de laine : » une dans son chef-lieu *, et l'autre à Ribemont * ; » elles ont ensemble 4,800 broches, filant en numéros » 22 "/" 75,000 kilogrammes de laine d'une va- » leur de 900,000 francs, et occupant 200 ouvriers. D Le tissage de la laine y compte 3,000 ouvriers qui » donnent, en outre, du travail à trois mille ourdisseu- » ses et trameuses, lesquels produisent annuellement » 100,000 pièces de mérinos et de mousselines de 1» laine d'une valeur de 3 millions de francs.

a L'industrie de la soie et des tissus mélangés avec » de la lai ne, occupe dans l'arrondissement administra- » tif 7,000 ouvriers, hommes, femmes et enfants, dont » les salaires sont d'environ un quart en sus de ceux » que reçoivent ceux qui tissent du coton.

1 La fliatore de laine de MM. Cambronoe frères, f Celle de M. Boqjour.

a Quant àla ville de Saint-Quentin, en outre de ses 9 fabriques, elle possède douze ateliers de construc- » tions, représentant une valeur de 600,000 francs, » trois pour griller les tissus, estimés 1 20,000 fr., dix » établissements de blanchisseries, valant environ » 1 ,700,000 fr. ; sept d'apprêts pour un capital de » 1 ,450,000 fr. , et sept autres enfin pour teindre et im- » primer les tissus, pouvant être évalués à 350,000 fr. » Douze à treize cents ouvriers trouvent un salaire n convenable dans ces diverses usines. »

En août 1843, le commerce souffrait encore, et la situation fâcheuse de ses industries était de nouveau signalée au préfet de TAisne par la chambre consultative, qui résumait ainsi le rapport qu'elle adressait à ce magistrat * ; « Misère, disait-elle, chez le tisseur, » qui, lui-même consommateur, ne peut plus se donner Y> les aisances nécessaires à la vie ; avenir douloureux D pour lui, lorsque les travaux agricoles seront termim nés, puisqu'il est probable qu'il ne trouvera plus à D occuper la navette qui nourrissait sa famille ; misère s> cachée chez le fabricant, qui est engorgé de tissus; Y> produits négatifs chez les filateurs et négociants en » filés et en tissus de coton; opérations commerciales i> sans résultats chez la plupart des détenteurs de tulles » et de broderies , et enfin, légère amélioration chez » le producteur d'étoffes de laine qui, encore malheuj> reux des effets de la crise qu'il a traversée, se relève )» difficilement de la crise qu'il vient d'avoir à tra- » verser. »

1 Rapport de la chambre coosullative. du 11 août 1843.

Cette situation n'était pas seulement celle du district de Saint-Quentin, pendant les derniers mois de Tannée 1843, c'était aussi celle des industries delà laine et du coton dans les autres centres manufacturiers.

Vers cette époque, le gouvernement prit la résolution d'envoyer en Chine une ambassade, pour étudier les rapports que la France pouvait avoir avec ce pays. Cette expédition devait avoir pour base d'examiner les avantages que le commerce français pourrait trouver dans ces lointains pays. Dans ce but, il décida qu'il serait adjoint à cette ambassade trois délégués commerciaux, chargés spécialement d'aller étudier les besoins et les habitudes des habitants de ces contrées, afin de constater ceux des produits de nos industries nationales qui pourraient y convenir.

L'un de ces trois délégués devait représenter le coton, un autre la laine, et le troisième les industries diverses. Les manufacturiers de la Normandie, de l'Alsace, de Saint-Quentin et de Tarare, indiquèrent plusieurs candidats; puis ceux de Reims, de Roubaix, d'Amiens et de Paris , eurent également les leurs. Celui que le commerce de SaintrQuentin recommanda au ministre était un de ses jeunes industriels, intelligent, actif, d'un caractère résolu, qui avait déjà voyagé en France, et qui réunissait les connaissances et la bonne volonté qui étaient nécessaires pour remplir convenablement cette mission *.

Le candidat désigné par Saint-Quentin ne fut pas

1 M. Auguste llarlière, ai^ourd'bui préfet de rempire.

celui qui fut chargé d'aller rechercher les ressources que la Chine pouvait offrir au commerce des étoffes de coton ^.

n ne nous appartient pas d'apprécier les résultats généraux qu'eut sur le commerce de la France cette ambassade qui était dirigée par un homme ^ d'esprit et de cœur; nous dirons seulement qu'ils eurent peu d'influence sur les industries Saint-Quentinoises.

On commençait déjà, comme en Angleterre et en Suisse, à s'occuper de l'avenir de l'alimentation future du coton. On s'inquiétait avec raison de voir une industrie importante reposer éventuellement sur le produit des récoltes plus ou moins bonnes de l'Amérique, chargée alors de fournir une très-grande partie du coton en laine nécessaire pour satisfaire aux besoins du monde entier. .

On se demandait ce qui arriverait, si une mauvaise récolte, si l'abolition de l'esclavage dans les états du sud, ou toute autre cause, venait réduire dans une proportion considérable la quantité de cette matière première indispensable à l'approvisionnement de toutes les filatures que ce précieux végétal alimente?

Cette pensée préoccupait sérieusement le gouvernement français, qui, depuis plusieurs années, cherchait par tous les moyens en son pouvoir à encourager, à

1 Tonifiois la ville de Saint-Quentan vit avec satisfaction Tan de ses enfants, M. Natalis Rondot, choisi comme délégué commercial de Tindnstrie de la laine, par les villes de Reims, Amiens, Roubaix et autres.

3 M. de Lagrenée, ancien pair de France et mort administrateur du chemin de fer du Nord.

exciter dans une plus grande proportion la culture du coton en Algérie. *

Le 13 octobre 1843, le ministre de Tagriculture et du commerce adressa à la chambre consultative de Saint-Quentin un ballot de coton récolté eu 1842, dans la pépinière du gouvernement, à Alger, en Tinvitant à le faire filer et tisser dans un établissement de cette ville, et à lui faire connaître son avis sur les diverses opérations auxquelles ce produit pourrait être soumis.

Les quatre sortes de coton que contenait ce ballot furent filées avec soin, et voici Topinion que la chambre exprimait au ministre, sur leurs qualités: a Le » coton n** !•', disait le rapport, présumé Louisiane,

> herbacé seconde récolte, est préférable à la qualité » d'Amérique à laquelle il est comparé, et il peut être » classé dans les longues soies. Le n"" 2, première qua- » lité et première récolte, est le meilleur des quatre » échantillons; il est d'un fil propre, régulier, neri> veux ; on peut le placer dans les sortes égales au Fer- Ht nambouc,ou Surinam de première qualité. Le n"" 3, » coton longue soie, herbacé, présumé Fernambouc,

> parait inférieur aux n"" T' et 2; la soie en est » courte, et il ne doit pas valoir plus que le Louisiane » ordinaire. Le numéro 4, épluché à la mécanique, j» est très-mal machiné, et sa qualité est très-infé- » rieure aux autres. r>

La chambre terminait son rapport, en afGrmant: p que les numéros 1 et 2 produiraient d'excellents » filés et des tissus réguliers, et elle engageait, en

> conséquence, le gouvernement à suivre ces sortes 0 de lainage et à en encourager la culture. »

Depuis, celle du coton en Algérie a pris d'assez grandes proportions , surtout dans la province d'Oran.

Le gouvernement, qui cherchait à encourager cette culture dans nos possessions africaines , ne s*était pas préoccupé avec une moins grande sollicitude de Taveuir du lin, de cette grande industrie qui fut pendant plusieurs siècles, pour la ville de Saint- Quentin et pour ses environs , une source de richesse et de travail.

On se rappelle qu'en 18i0, l'empereur Napoléon avait promis un million à l'inventeur de la meilleure machine propre à filer le lin, et que Philippe de Gérard l'avait découverte au moment même où, devant la coalition de l'Europe entière , l'empire s'écroulait. — Philippe de Gérard ne croyant pas trouver en France, en regard de ses désastres et de sa crise commerciale, les ressources nécessaires pour l'appliquer, l'avait emportée en Autriche. Mais des anglais l'ayant vue, et comprenant tout le parti qu'ils pouvaient en tirer, cherchèrent k l'accaparer et à lui faire passer la Manche. Possesseurs de cette machine, ceux-ci, comme ils l'espéraient, devinrent les premiers filateurs de lin du monde, et de 1828 à 1830, Leeds, Dundee et Belfast, où s'était établie cette industrie , suffisaient déjà à la consommation des toiles de tout le Royaume-Uni. Les filatures s'y multiplièrent, et l'Angleterre qui, depuis des siècles, venait chercher ses fils de lin en

France, en Belgique et en Allemagne, commença, au contraire, à en importer jaur le continent. Les importations firent peu à peu comme les filatures ; elles grandirent si bien qu'en 1830, nous reçûmes trois mille kilogrammes de fils de lin anglais; en 1831, quatorze mille, et en 1 832 cinquante-six mille^ .

Le gouvernement proposa, en 1834, aux chambres, un projet de loi ayant pour objet d'établir en faveur des fils de lin français des droits protecteurs. Les chambres reconnurent en principe la nécessité de cette loi, mais son adoption présenta quelques difficultés et elle fut ajournée.

Plusieurs années se passèrent sans qu'il en fût question, et les importations anghises continuèrent à jouir du bénéfice de l'ancienne législation ; aussi les cinquante-six mille kilogrammes de 1832 s'élevaientils déjà à six millions en i838. On commençait à craindre que cette industrie ne succombât, car les fileuses à la main, quoi qu'il arrivât, ne pouvaient pas survivre à la concurrence des machines, et nos filatures à la mécanique étaient trop récentes pour rivaliser avec celles des Anglais.

Le ministère, vivement sollicité, provoqua, en 1838, sous la surveillance de deux pairs de France, de deux députés et de deux conseillers d'état, une enquête dont le résultat fut de démontrer qu'il fallait immédiatement venir au secours de nos filateurs, si l'on ne voulait pas

1 HUloire de la Politique commerciale de la France, tome II«, page 3i6.

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qu'ils cessassent de travailler. En conséquence, une ordonnance qui établissait des droits suffisants à l'entrée en France des fils de lin étrangers , et en particulier de provenance anglaise, fut promulguée en juin 1842.

Cette industrie était mourante, elle reprit courage et vigueur. En moins de trois ans, la filature de lin à la mécanique tripla ses produits, et, au commencement de 1847, elle mettait en œuvre plus de vingt-cinq millions de kilogrammes de chanvre et de lin teilIé.

La France venait de reconquérir une industrie nouvelle d'une valeur de production d'environ cent millions de francs, qui fut pour elle un dédommagement de l'inévitable perte de ses fileuses à la main. Elle se trouva ainsi affranchie , au profit de ses cultivateurs, de ses fabricants et de ses ouvriers, de la dépendance des manufactures et du commerce de l'Angleterre.

Si nos lecteurs veulent bien se reporter à la grande part qui est due au commerce du lin et à la fabrication des tissus de fil dans l'ancienne prospérité de Saint- Quentin, ils comprendront pourquoi nous avons suivi avec le plus grand intérêt les progrès d'une industrie qui, comme celle de la laine, pourrait bien un jour reprendre sa place dans un district manufacturier dans lequel les habitants de plusieurs de ses cantons ont toujours continué à s'occuper de cette importante culture. Avec une population intelligente comme la sienne et des ouvriers aussi habiles que ceux qui y demeurent, il est toujours permis d'espérer les <iifpriêes que l'on désire; et, combien de fois, d'ailleurs,

nVt-on pas vu ses industriels reproduire avec succès en les variant, des anciennes étoffes dont on croyait les genres ou les sortes complètement abandonnés?

Un jour viendra peut-être, et c'est l'un de nos vœuXj où les districts de Saint-Quentin, de Valenciennes et de Cambrai, où Ton faisait autrefois ces admirables tissus de fil appelés batistes et linons, tissus auxquels aucun autre n'a pu être comparé pour la durée, le brillant et la finesse, se rappelleront que ce fut dans leur pays que Ton récoltaiten partie le beau (in dont ils étaient faits, que Ton trouvait les ouvriers qui les tissaient et les blanchisseurs qui leur donnaient un blanc si éclatant. Et s'il est vrai que, dans les luttes entre les produits qui ont le globe pour théâtre et rhomme pour .principal agent, la victoire demeure toujours aux contrées et aux peuples que la nature a traités ^ avec le plus de libéralité, la fabrication des tissus en fil devra un jour être reprise dans des contrées où on les produisait autrefois avec une si incontestable supériorité.

Nous avons dit qu'en même temps que l'administration municipale de Saint-Quentin s'occupait de doter la ville d'un mont^de-piété , d'une caisse d'épargnes, d'un abattoir, d'un marché franc ^ et d'un cours de musique gratuit dans les écoles communales, elle avait, en vue de l'édification prochaine d'une salle de

1 Le Cotorif par L. Reybaad, page 3.

2 Dansje projet de budget de la viOe de iSiO, Ggure on crédit de 15,000 francs pour rétablissement d*un nouveau marché-franc près de rAbattoir.

spectacle, acheté la maison dite des Tratê-Poissons. En efiet, depuis plusieurs années cette question de construire un théâtre digne de Timportance et de l'avenir de la cité, préoccupait vivement sa population et son conseil municipal.

Plusieurs emplacements avaient été indiqués pour l'exécution du monument : celui d'abord où $e trouvait l'ancienne salle, augmenté de l'acquisition des maisons qui l'entouraient, ensuite celui dit des Capucins, puis ceux de l'ancien arsenal, de l'ancien collège, de l'ancienne sous-préfecture^, de la halle aux grains avec une façade sur la rue de la Sellerie, et enfin l'ancienne place Louis- Philippe I*'.

Ce fut ce dernier emplacement qui fut d'abord choisi parla commission municipale, parce qu'il devait coûter moins cher, attendu qu'il n'y avait aucun terrain à acheter ^ ; mais le 1" juin 1839, le conseil n'adopta pas cette proposition, et vota seulement les voies et moyens, en renvoyant de nouveau la question à une commission qui devait s'adjoindre un habile architecte avec lequel elle aurait à se mettre de suite en communication .

Cet architecte ', après avoir examiné les divers emplacements qui lui avaient été le plus généralement indiqués, comme pouvant convenir à la construction du

1 L'ancienne sous-prëfecture était située rue Saint-Thomas.

2 Délibération du li janvier 1839.

3 M. Félix Duban arrhitecte des beaux*arts au mlnbtère de Tinteneur.

nouveau thé&tre, s'empressa de soumettre à la commission les observations et les conclusions suivantes :

a L'emplacement qui m'a paru réunir le plus 1» d'avantage, disait M. Duban, et offrir le moins d'in- 1» convénient, est la localité sur laquelle se trouve au- D jourd'hui la salle de spectacles, agrandie par l'achat }» de plusieurs propriétés mitoyennes, occupant à p€||i n près un des axes de la place publique où s'élève » l'hôtel-de -ville; cet emplacement me semble avoir i> l'avantage d'occuper la position la plus centrale de v la ville, de réunir sur un même point plusieurs édi- )» fices importants, et de ne pas déranger les habitudes Y> des habitants de Saint-Quentin.

Le rapport se terminait ainsi : a La localité qui m'a p semblé offrir les avantages essentiels d'un édifice de » cette nature est l'emplacement agrandi et rendu s> apparent par une saillie de l'édifice, sur la place D publique, delà salle actuelle de Saint-Quentin. »

L'honorable architecte formulait ensuite le vœu: « que la façade de la maison de bois dite la Maison de I» l'Ange qui devait être démolie, fut rétablie dans un i> autre lieu, et offerte à la curiosité des artistes, comme D un reste précieux des constructions anciennes de la » ville de Saint-Quentin *. »

Les conclusions de ce rapport furent accueillies, et le conseil municipal vota, à l'unanimité, la construction d'une nouvelle salle de spectacle sur l'emplacement de l'ancienne ; il autorisa l'administration à

i Cette façade fiit achetée par M. le duc de Vicence.

passer, moyennant 128,000 francs, totfB les actes poor acquérir les immeubles indiqués au rapport, et il décida enfin qu'une somme de 300,000 francs serait affectée à la construction de la nouvelle salle de spectade, et

que la ville demanderait à cet effet l'autorisation de contracter un emprunt de 400,000 francs.

Les membres de la commission chargés de poursuivre rédification du nouveau théâtre pensèrent avec raison qu'ils ne pouvaient mieux remplir leur mandat, qu'en se transportant dans les villes où les salles de spectacle pouvaient , par leur dimension et leur importance , servir de modèle à celle dont le conseil municipal avait décidé la construction. Ils visitèrent, à cet effet, à Paris, celles des Variétés, du Vaudeville et des Nouveautés ; ils furent ensuite au Havre, puis à Caen dont, après le plus consciencieux examen, la salle de spectacle leur parut remplir toutes les conditions qu'ils cherchaient.

Ils firent, à leur retour, connaître au conseil les résultats de leur voyage, de leurs investigations ; et, dans un rapport parfaitement motivé, ils lui proposèrent de prendre pour modèle de la salle de spectacle à construire à Saint-Quentin celle de Caen^, sauf quelques corrections intérieures indiquées dans le rapport et les modifications que la différence des lieux exigera.

Le conseil vota toutes ces propositions, et dans sa séance du 22 août 1 840 , approuva les plans et les

1 La salle de spectacle de Caen avait coûté 300,819 fr. 96 ceattines.

devis de ladite salle qui , jolie et convenablement dis* posée, fut inaugurée le 7 novembre 1844.

Cette salle et les terrains acquis pour son agrandissement coûtèrent au budget de la ville la somme de 720,000 francs.

Une société industrielle avait été fondée en 1826 à Mulhouse et en peu d'années elle avait dépassé par ses résultats toutes les espérances de ses fondateurs ^. Une réunion d'hommes de progrèset d'intelligence se forma en 1838 pour, dans le même but, en créer une à Saint- Quentin. Elle se composait de 60 membres et avec des ressources provenant , tant de leurs cotisations que de subventions et de droits d'entrée, cette société organisa des écoles du dimanche pour les ouvriers et étudia de nombreuses questions d'économie industrielle et commerciale. Ses comités fonctionnèrent activement sous l'impulsion de son zélé fondateur M. Mallet. Mais le savant professeur qui la présidait ayant quitté l'université et Saint-Quentin, elle ne tarda pas à se dissoudre après 4 ou 5 ans d'existence.

Cette dissolution fut d'autant plus regrettable que cette société était certainement appelée à rendre aux industries et au commerce de cette ville les plus grands services.

La question de construire un marché couvert était une de celles qui avait été agitée plusieurs fois dans le

1 La Société industrielle de Mulhouse est arrivée au point de n'avoir plus d*émule que dans la Société d'encouragement de Paris Son programme en 1860 comprenait 84 prix on médailles, dont le montant s'élevait à près de 200,000 francs.

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sein du conseil municipal, quien avait reconnu Tutilité et Turgence. Elle y fut reprise en 1841, et, après un sérieux examen des difiérents emplacements présentés pour cet établissement, il se prononça, le 3 février, pour celui de l'ancien arsenal^, augmenté de terrains qui permettaient, en outre, d'ouvrir une rue pour faciliter une des plus importantes circulations de la cité.

Quelque temps avant cette décision, c'est-à-dire le 14 décembre 1840, le même conseil voulant, à l'occasion de la translation des cendres de l'empereur Napoléon 1" à Paris, honorer sa mémoire, avait voté une somme de 1,250 francs, dont une partie devait être employée à payer les frais d'un service funèbre, et l'autre à faire une distribution de secours extraordinaires aux indigents.

L'initiative de la grande pensée qui décida que ces cendres seraient rapportées aux Invalides , fut un des actes les plus heureux du règne de Louis-Philippe.

Le 12 mai 1840, le ministre de l'intérieur l'annonça en ces termes à la chambre des députés : « Le Roi, dit » M. de Rémusat, a ordonné à son Altesse Royale » monseigneur le prince de Joinville de se rendre avec » sa frégate à l'île Sainte-Hélène, pour y recueillir 0 les restes mortels de l'empereur Napoléon, et les » ramener en France. »

1 Les devis des dépenses du marché couvert s'élevaient à 78,000 francs. Il devait former une enceinte de quatre portions régulières, recouvertes en zinc et placées chacune sur un trottoir en asphalte et bordée de pierre bleue. (Délibération du U juillet iSil).

TOUB II. 16

Cette communication y fut reçue avec acclamation et enthousiasme. Napoléon avait été empereur, à ce titre, il pouvait être inhumé à Saint-Denis, mais il fallait à ce grand homme une autre sépulture que c^e des rois, et il fut décidé «qu'il régnerait et commanderait encore dans Tenceinte où se reposaient ses vieux soldats.

Les cendres de l'empereur furent placées dans l'hôtel des Invalides le 1 5 décembre 1 840, et ce fut à l'occasion de cet acte de réparation nationale que le conseil municipal de Saint-Quentin décida qu'un service funèbre et solennel serait célébré dans sa collégiale.

n eut lieu, et sa population, s'y associant, s'empressa d'y assister.

Le fils de Napoléon 1", l'infortuné duc de Reichstadt s'était éteint au palais impérial de Schœnbrunn, le 22 juiUet 1832.

Une autre gloire du règne de Louis-Philippe fut d'avoir apporté de grandes améliorations à l'instruction primaire.

La loi qui fut préparée par l'habile ministre qui était à la tête de l'instruction publique en 1833 *, et qui fut ensuite adoptée par les chambres à la presque unanimité, établissait deux sortes d'écoles primaires.

Dans les premières, on devait enseigner aux enfants les principes de la religion et de la morale, la lecture,

jolo,^' ^""^' ^*^** ^^°' *®° ^*P°*^ ^^ "^^^^ ^^ 1* ï^ ^0 23 juin 1833 : « que le caraclère de cette loi est d*étre essentiellement pratique,

ddtre une loi de bonne foi, étrangère à toute passion, à tout préjasé et à toute vue de parii. »

les éléments de la langue française, le calcul et i le système légal des poids et mesures ; dans les secondes: les éléments de la géométrie, de l'histoire, de la géographie, Tarpentage, les principes des sciences physiques, de rhistoire naturelle, et enfin, le chant. Toute commune était tenue d'entretenir une école publique» et cette école était placée sous la surveillance d'un comité local et d'un comité d'arrondissement.

Les résultats de cette loi du 28 juin t833, appelée la charte de l'instruction primaire, furent considérables. Elle appelait dans les comités communaux et départementaux toutes les influences pour concourir à la prospérité et à la surveillance des écoles.

Conformément à l'article 17 de cette loi, un comité local fut immédiatement constitué à Saint-O^entin. Ce comité, qui se composait d'hommes très-capables et dévoués aux progrès de l'enseignement, se montra constamment à la hauteur de son mandat' et contribua beaucoup à placer cette ville parmi celles de France où l'instruction populaire fut le mieux enseignée.

Dans sa séance du 27 mai 1840, le conseil municipal de Saint-Quentin fut saisi d'un rapport du comité local, qui lui faisait connaître les conditions dans lesquelles s'y trouvait alors l'instruction publique. Ces renseignements sont trop intéressants, trop consciencieusement élaborés, pour que nous ne leur donnions pas une place dans une étude avide de recueillir les éléments qui pourront aider à faire connaître le passé comme le présent de la ville de Saint- Quentin.

D'après ce travail clair et précis, cette commune,

qui était divisée en quatre sections, comptait en 1840 4,592 enfaûts de douze à seize ans; 2,488 recevant de l'instruction et 2,104 n'en recevant pas. Sur ces 2,104 enfants, on comptait 1002 garçons et 1 1 02 filles, qui «e subdivisaient ainsi :

Garçons de 2 à 6 ans

T> 6 à 12 » 357) 1002 » 12 à 16 f> Filles » 2 à 6 »

» 12 à 16 0 Dans la section d'Isle, sur 1693 enfants, 904 fréquentaient les écoles, 789 restaient sans instruction. Dans celle Saint-Jean, il y avait 1661 enfants, sur lesquels 1007 se rendaient aux écoles et 654 n'y allaient pas. La section Saint- Martin présentait des résultats plus fâcheux encore : sur 1 1 86 enfants, 483 seulement fréquentaient les écoles et 603 ne savaient ni lire ni écrire. Les circonscriptions de Oestres et de Rocourt se trouvaient dans des conditions moins déplorables; elles avaient 152 enfants, dont 94 suivaient les écoles et 58 seulement s*en abstenaient.

1 Dans le rapport du comité local de surveillance pour Taonée 18i5- 1846, il donnait le recensement suivant sur les enfants de la c\\6 :

Enfants de 2 à li ans pourvus d'instruction: Garçons, 1,718 i « f^^^

Filles, 1,364 i "*»""•

Enfants de 2 à U ans non pourvus d'instruction : Garçons , 1 ,1 53 \ a qqi

Filles, 1,238 ) ^''^^^'

Ainsi sur 5,473 enfants que comptait à cette époque la commune de Saint-Quentin, 3,082 recevaient de Tinstructioa et 2,391 en étaient priYés, c'est-à-dire qu'il y avait encore alors les 3/7 des enfants qui ne fréquentaient pas les écoles.

La ville entretenait trois sortes d'écoles : quatre salles d'asiles pour les enfants de 2 à 6 ans, une école primaire communale pour les enfants de 6 à 12 ans, et une école primaire supérieure pour les enfants de 12 à 16 ans.

Le comité, après examen de l'organisation de l'instruction publique à Saint-Quentin, faisait connaître son opinion sur l'état fâcheux dans lequel elle s'y trouvait et il concluait, en demandant instamment au conseil de décider :

!• Qu'il y aurait à Saint-Quentin cinq salles d'asile construites suivant les décisions ministérielles et pouvant contenir 200 à 250 enfants.

2^ Qu'il y aurait aussi trois écoles primaires et trois ouvroirs pour les petites filles ;

3* Que la classe d'école primaire supérieure serait rendue plus vaste et plus commode.

La plupart de ces demandes, justes et bien motivées, ont depuis été en partie exécutées.

Nos lecteurs savent que, dès l'année 1833, le conseil municipal et la chambre consultative des manufactures s'étaient empressés d'adresser au gouvernement les plus pressantes suppliques, pour qu'il voulût bien décider que le chemin de fer qui devait relier Paris à Bruxelles passerait par Saint- Quentin. Cette voie était la plus courte et la plus fréquentée ; cependant, malgré les droits de la cité réclamante, ce ne fut que quelques années plus tard, et après de nombreuses démarches qu'elle en fut dotée. Nous allons en rappeler les principales circonstances.

Pendant une grande partie du règne de Louis*Philippe la question des chemins de fer fut Tune de celles qui préoccupaient le plus son gouvernement et les populations. Les populations se passionnaient pour les questions de chemins comme elles se passionnaient au moyen âge pour la question religieuse. Il n'y en avait pas, en effet , de plus importante pour les contrées qui allaient en ôtre favorisées; car les chemins de fer ne devaient pas être seulement des établissements utiles à leur commerce et à leurs industries, mais ils étaient aussi appelés à développer tous leurs intérêts moraux et matériels.

Les chemins de fer étaient depuis longtemps employés en Angleterre, aux abords et à l'intérieur des mines, qu'on les connaissait à peine en France. Ce fut seulement en février 1823 que fut signée la première cqpcession qui autorisait la construction d'un chemin de fer en France. Ce chemin, qui liait le bassin houiller de Saint-Etienne au pont d'Andrézieux , sur la Loire, avait pour objet le transport du charbon provenant de ce bassin, jusqu'au fleuve sur lequel on devait l'embarqfTrer. Un peu plus tard, le chemin de Saint-£tienne à Lyon et celui d'Andrézieux à Roanne furent entrepris.

En 1833, une compagnie qui se plaça sous l'honorable patronage du baron James de Rothschild, obtint la concession du chemin de fer de Saint-Germain ; et, en 1836 et en 1837, commencèrent ceux de Montpellier à Cette, de Versailles, rive gauche et rive droite, dé Mulhouse à Thann, et de Bordeaux à la Teste^.

1 Extrait de la Statistique centrale d^ cberains de fer.

Ce ne fut qu'en 1838 que des compagnies furent autorisées à entreprendre les lignes de Strasbourg à Bâle, de Paris à la mer et de Paris à Orléans.

En 1842, la France, qui s'était laissé devancer par TAngleterre , la Belgique et même par l'Allemagne, ne possédait encore qu'un petit nombre de chemins de fer, lorsque le gouvernement proposa aux chambres une loi qui, vivement critiquée depuis, n'en est pas moins devenue pour la Frarice l'origine d'une ère nouvelle. Les chambres qui, depuis quelques années, discutaient l'organisation des grandes lignes de chemins de fer, comprirent la nécessité de procéder, sans plus tarder, à leur établissement.

On pouvait craindre que les forces isolées de l'état ou de l'industrie privée fussent insuffisantes pour une œuvre aussi considérable que la construction du réseau français; aussi, toutes furent-elles appelées à concourir à son exécution. Ralenties dans leur marche, en 1847, par une crise financière, et, en 1848, par la révolution de février, les compagnies de chemins de fer n'en sont pas moins parvenues à accomplir convenablement leur tâche.

Les habitants de Saint-Quentin , par les sacrifices qu'ils s'étaient imposés, et son édilité par des offres empressées de garanties d'intérêts et d'abandon de terrains^ avaient déjà prouvé au gouvernement toute

i Le 26 août 18i1, le conseO municipal décida que dans le cas où le chemin de fer de Paris k la Belgique passerait par Saint-Quentin, la ville garantirait un minimum d*iotérét de A 0/0, et que cette garantie s'étendrait à un capital de S millions, et même à un chiffre plus élefé tà hA

rîmportance qu'ils attachaient à ce que leur ville fût desservie par le chemin de fer qui devait relier la France à la Belgique. Placée sur la route directe de Bruxelles et de Berlin, au centre de contrées également renommées par leurs magnifiques produits industriels et agricoles, elle pouvait espérer d'être comprise dans les embranchements qui faisaient partie de la loi de 1842; mais« comme nous venons de le dire, il n'en fut pas ainsi ^ ; et une décision contraire aux vœux de sa population y fut même reçue avec un vif sentiment de mécontentement.

Une commission, nomméedepuis plusieurs années, composée d'honorables et zélés habitants, dont la mission était de faire tout ce qui pourrait aboutir à doter la cité Saint-Quentinoise de la ligne ferrée qu'elle demandait, crut devoir donner sa démission. A cette occasion , les membres qui la composaient écrivirent, le 5 novembre 1842, au conseil municipal, une lettre où ils disaient : a La décision du gouvernement et des » chambres relativement au chemin de fer de Paris à > la frontière belge a mis un terme à notre mandat. 9 La mesure législative qui prive Saint-Quentin de 9 cette voie n'a point affaibli cette conviction que

circonslaoces le réclamaient. Le conseil déclarait en outre persister dans les fins de sa délibération* du 8 décembre 1835 par laquelle il avait décidé que les terrains communaux sur lesquels le rhemin de fer passerait seraient concédés gratuitement aux compagnies qui Tentreprendraient. (Délibération du conseil municipal).

1 M. Vivien combattit vivement le tracé par Amiens, tracé qu*il accusait de bouleverser la circulation jusque là établie par St-Quentin, ce qui était, disait-il, mauvais en principe, d'autant plus qu il allongeait la route par d'inutiles détours.

» rintérét général plaidait en faveur du tracé qui pas- » sait par cette ville. S*il est. trop tard pour obtenir D satisfaction entière, nos localités sacrifiées ont le » droit d'exiger au moins certaines compensations. D Le conseil municipal avisera, dans sa sagesse, aux » moyens de préparer avec opportunité cette répara- » tion incomplète.Quant à nous, notre tâche est accom- D plie et nous venons résigner entre vos mains les B fonctions de commissaires. »

Déjà les chemins de fer étaient considérés comme une source immense de richesses pour les pays qui devaient avoir l'avantage d'en posséder, et Ton savait que ce moyen rapide de communication était appelé à produire dans nos relations, dans nos habitudes , sur le commerce et l'industrie, une révolution bienfaisante, dont les conséquences morales et matérielles pouvaient devenir considérables. Aussi n'était-il pas surprenant que tous les intérêts et toutes les intelligences se portassent , malgré ce premier échec , à rechercher les moyens d'obtenir, le plus vite possible, une réparation dont on ne pouvait priver plus longtemps les contrées qui y avaient droit.

On pensa d'abord à organiser une compagnie par actions qui se chargerait de construire et d'exploiter une ligne de Paris à Saint-Quentin, passant par les villes de Compiègne, de Noyon ; et, dès le 29 novembre 1841, il fut donné avis de sa formation au conseil municipal qui, pour l'encourager, renouvela immédiatement son vote de garantie d'intérêt et d'abandon gratuit de terrains. Cette compagnie se composait

de financiers, de manufacturiers, de membres des conseils généraux des départements qui devaient être traversés* par ce' railway. Mais à cette époque la lutte qui avait éclaté entre le système de l'exécution par rétat et celui des compagnies, entre le système des tronçons par opposition à celui d'une ligne unique, n'était pas terminée, et il était difficile de créer alors une compagnie qui eût la chance de réussir; c est ce qui décida sans doute celle-ci à ajourner l'exécution de son projet de chemin de fer.

La législation de 1842 avait pour but principal d'étendre sur la face de la France un réseau général de voies ferrées et de créer un nouveau système de communication destiné à unir le Nord avec le Midi, l'Est à l'Ouest et l'Oi^éan à la Méditerranée. D'après le plan du gouvernement, les travaux se trouvaient classés en trois catégories : on imposait aux localités traversées une contribution équivalente aux deux tiers du prix des terrains. L'état, outre ce dernier tiers restant, prenait à sa charge les terrassements et les ouvrages d'art, et on laissait à l'industrie privée l'achat et la pose des rails, l'achat du matériel et l'exploitation.

L'exposé des motifs de cette loi résumait la pensée qui avait présidé à sa rédaction : c'est qu'avec la diversion de la dépense, il devenait possible de réaliser de grandes entreprises auxquelles il faudrait peut-être renoncer, si l'on était obligé de s'adresser aux seules

1 Parmi ces membres se trouvaient le duc de Vicence, MM. Fouquier d*HérouëI, Barillon^ le baron de Tocqueville, le vicomte Van Lempofil et autres.

forces de Tétat et des compagnies. On oubliait alors que Tétat et les compagnies sont appelés à puiser dans un même réservoir , et que , lorsque les compagnies y puisent d'un côté, Tétat éprouve un véritable embarras à y puiser de Tautre. On oubliait alors que ce sont les mêmes source? , les mêmes épargnes , les mêmes institutions de crédit qui fournissent ordinairement et en même temps aux travaux publics qui sont exécutés par les compagnies et aux emprunts de l'état.

Cette l^islation du 11 juin 1842 ne fut cependant pas complètement exécutée; on renonça ensuite à exiger le concours des localités, et une loi du 19 juillet 1848 abrogea expressément la disposition d'après laquelle les départements et les communes devaient rembourser le prix des deux tiers des terrains.

Le chemin de fer de Paris à la frontière belge, passant par Amiens, mesurant 288 kilomètres; celui de Douai à la frontière, par Valenciennes, d'une longueur de 48 kilomètres ; celui de Lille à Calais , de 105 kilomètres, ainsi que ceux d'Hazebrouck à Dun^ kerque et de Fampoux à Hazebrouck, firent partie de la concession décrétée le 10 septembre 1845*. La ligne d'Amiens à Boulogne avait été concédée antérieurement à celle-ci : elle était du 24 octobre 1844.

Ce ne fut que le 27 novembre 1845 que le chemin de fer de Paris à Strasbourg, avec embranchements

1 Statistique centrale des chemms de fer. Documents du ministère 4ç rafrlculture, du comoM^ce ei.de&U^yaux publics.

d'Epernay à Reims et de Frouard à Sarrebourg, fut décidé.

La ville de Saint-Quentin était trop importante et son commerce trop considérable pour que l'époque où elle devait être reliée à une voie ferrée fût éloignée ; cependant ce ne fut que vers la fin de 1844 que ses habitants entrevirent le moment où ils pourraient enfin espérer de la voir bientôt rattachée à Paris par un railway qui n'était d'abord qu'un embranchement au chemin de fer du Nord.

Dans les premiers jours du mois de novembre de ladite année, plusieurs hommes honorables se réunirent pour créer une compagnie qui devait solliciter du gouvernement la concession d'une ligne qui, partant de Creil, aboutirait à Saint-Quentin. Cette compagnie fit immédiatement connaître son organisation aux membres du conseil municipal et de la chambre consultative des manufactures ^ de cette ville , en les priant de désigner parmi eui plusieurs délégués appelés à former le comité chargé de patroner leur entrepose. Ce comité fut composé particulièrement de membres du conseil général de l'Aisne, des membres du conseil municipal et de là chambre consultative de Saint-Quentin qui, aussitôt nommés, s'empressèrent de se déclarer en permanence et disposés à prêter avec zèle leur concours dévoué à toutes les mesures qui pourraient contribuer à l'obtention de l'embranchement de Creil à Saint-Quentin.

1 Délibération de la chambre coasuilative, ds 6 novembre.

Cette compagnie, qui devait être présidée par le général de Rumigny, et qui était particulièrement représentée par M. Pélassy de TOusle*, membre de son conseil d'administration, venait à peine de s'organiser, que d'autres se présentèrent pour obtenir la même concession. Cet empressement de plusieurs compagnies ^ à la solliciter décida le gouvernement à en autoriser l'établissement ; et, en effet, le 22 mars i84S, un projet de loi fut présenté à la chambre des députés, par le ministre des travaux publics, pour demander l'autorisation de concéder, par voie d'adjudication, le chemin de fer de Creil à Saint-Quentin, laissant indécise la direction entre Noyon et Saint- Quentin.

Cette question de décider si cette ligne passerait par les villes de Chauny et de La Fère, ou bien, si elle serait dirigée par celle de Ham, qui était la voie la plus courte, fut vivement débattue; et, après de nombreuses et contradictoires démarches des partisans des deux directions, elle fut décidée en faveur de Chauny.

L'emplacement où devait être construit le débarcadère de Saint-Quentin donna également lieu à une certaine agitation et à des discussions très-animées

1 M. Pélassy de TOusie se rendit à St-QuentiOf le 7 janvier 4845, pour demander pour sa compagnie Tappui de ses représentants, et, sur sa requ/^te, le conseil municipal vota de nouveau : \^ Tabandon gratuit des tenaius communaux qui lui seraient nécessaires; 2® la garantie d*un minimum d*intérét à 4 0/0 pour dix ans, sur les actions nominatives prises par les habitants de Saint-Quentin.

2 Une demande conforme à celle présentée au conseil municipal par M. Pélassy de TOusle fut formulée, le 10 février 1845, par M. de Neville, administratear délégué de la compagnie Cordier.

après lesquellesinterviareat m^ine des délibérations de Eon conseil municipal ^ et de sa chambre consultative *.

L'intérêt de la cité semblait être d'avoir sa gare le plus rapprochée possible de sa circulation principale ; il n'en fut pas ainsi...

Cette décision amena des dissidences sur lesquelles il serait inutile de revenir; nous nous contenterons de rappeler que ce fut le 21 décembre 184S qu'eut lieu l'adjudication du chemin de fer de Greil à Saint- Quentin.

Quatre compagnies avaient déposé des soumissions. L'une de ces conipagnies représentée par MM. le comte Colbert , Bourlon , Pétry , Desvoyes , Lestiboudois-Givelet, Brutusde Villeroi, Pernot et Basset, demandait trente-six ans trois cent cinquante jours de jouissance ;

La seconde, représentée par MM. le duc de Vicence, le comte Lancosme, Brèves, Zhendre, Jolivet, le comte de la Grange, Labbé et Ardoin , réclamait quaranteneuf ans deux mois quinze jours ;

La troisième, représentée par Mx\l. de Latëna, Paul Séguin, Cambronne, Michelot et Pélassy de rOusle, demandait quarante-huit ans et deux cent quatre-vingt-trois jours ;

La quatrième, enfin, représentée par MM. de

1 Délibération du conseil, du 10 décembre 1845.

2 Délibération de la chambre, du 10 décembre 1845.

Rothschild frères, Hottinguer et C% Charles Laf&te, Blount et G% consentait à soumissionner le chemin moyennant la concession de vingt-quatre ans et trois cent trente-cinq jours, offrant ainsi, sur le maximum de soixante-quinze ans fixé par la loi, un rabais de . cinquante ans et trente jours.

Cette compagnie fut, en conséquence , déclarée adjudicataire du chemin de fer de Creil à Saint-Quentin, comme elle Tétait déjà de celui de Paris à la frontière ^e Belgique, avec embranchements de Lille sur Calais et Dunkerque, et du chemin de fer de Fampoux à Hazebrouck , avec un rabais de trois années sur le maximum de quarante et un ans fixé par la loi, c'està-dire pour une durée de trente-huit ans.

Ces chemins de fer, qui étaient appelés à produire des résultats si utiles à la société, au commerce et aux populations qu'ils allaient desservir, avec de pareilles durées de concession, pouvaient-ils rémunérer les capitalistes qui allaient les entreprendre? Il est permis d'en douter et de se demander ce que serait devenue la grande industrie des chemins de fer, si elle fût restée liée aux conditions des contrats auxquels elle souscrivit alors.

Nous aurons, dans le cours de cette étude, à revenir sur cette question et sur celles qui se rattachent aux divers chemins de fer dont fut ensuite dotée la ville de Saint-Quentin; quant à présent nous n'avons qu'à signaler la grande satisfaction avec laquelle y fut accueillie la nouvelle de la concession définitive de sa voie ferrée sur Paris.

La position des diverses industries du centre manufacturier de Saint-Quentin^ que nous avons laissée peu prospère en 1843, commençait en 1844 à s'améliorer; et si celle des tissus de coton y était encore languissante, celle des étoffes de laine, celle des tulles fantaisie et des broderies y obtenaient une plus heureuse situation ^. Cette amélioration se fit d'abord sentir sur les jaconats^ les nansoucks et mousselines en 90 centimètres de largeur, qui servaient à imprimer des robes et des cravates de couleurs, et sur de nouveaux tissus mélangés avec de la soie, de la laine et du coton. Ces produits étaient très-recherchés non-seulement par la consommation française, mais encore par celle de l'étranger.

Le mouvement de reprise qui venait de se faire sentir sur les industries de la laine et de la broderie devint à peu près général. L année 1 845 et les premiers mois de 1846, sans avoir été en tous points satisfaisants, furent cependant regardés comme ayant été profitables au commerce, aux manufactures et aux ouvriers.

Depuis le commencement du règne de Louis-Philippe, la fabrication des tissus de coton avait subi de notables variations. Celle de la laine lui avait d'abord pris un assez grand nombre de ses ouvriers, et ensuite les genres d'étoffes qui étaient autrefois demandés l'étaient moins de 1845 à 1847.

1 Délibëratioa de la chambre coosuitati?e , du 26 août 184i.

Cette fabrication se classait alors en deux catégories : les tissus forts et les tissus légers ; et si nous allons les rappeler à nos lecteurs, qui connaissent leur origine et leur importance, c'est que nous désirons les mettre à même de se souvenir des industries de la ville de Saint-Quentin, de leurs genres et de leurs prix aux difiérentes époques de son histoire.

La catégorie des tissus de coton forts comprenait les calicots, les percales, les cretonnes, les croisés , le linge de table, les basins et les nombreuses variétés de l'article piqué.

Pour cette série d'étoffes, Saint-Quentin rencontrait sur les marchés, en concurrence avec les siens, les produits de l'Alsace, de la Normandie, d'Essonne, de Gisors, de Chollet, de Mayenne, de Tisy, de Troyes et de quelques autres contrées. Afin de restreindre nos citations, nous n'indiquerons que les largeurs et les prix qui étaient le plus demandés.

Les calicots * et percales larges de 84 à 86 centimètres se fabriquaient de 35 centimes à 2 francs 50 centimes le mètre ; ceux de 108 à 112, de 65 centimes à 2 francs 80 centimes, et ceux de 125 à 130, de 75 centimes à 3 francs 50 centimes.

Les cretonnes larges de 82 à 84 centimètres, tissées avec des numéros de coton de 14 à 22 en chaîne, et de 16 à 24 en trame, se vendaient de 46 à 64 centimes le

1 Extrait des rapports de la chambre coasultative de 1845 à 1847; ces rapports indiquent quels étaient ies prix des principaux tissus de Saint- Quentin à ces époques.

mètre, et les croisés de 80 à 84 centimètres, de 70 centimes à 1 franco

Le linge de table se composait de serviettes et nap* pes, dites damier ou œil de perdrix, et de serviettes et nappes avec des fleurs et des sujets, de prix trèsdifférents.

Au xvn" siècle, les dessins des linges ouvrés de la Picardie se nommaient pan^e de vache , cœur fleuri j roie cran ou grain d'orge; au xiz% ils étaient désignés sous les noms de rosetteêy mosaïque y conitellation ou constitutionneL

hà consommation du basin était diminuée ; les bandes brodées^, la lingerie, Tameublement en employaient encore un assez grand nombre de pièces ; mais cet article, qui avait été Tun des premiers tissus de coton du district de Saint-Quentin, y avait perdu de son ancienne importance, et il avait été, en partie, remplacé par le piqué, qui était devenu ce qu'il y est aujourd'hui, un des principaux produits de ses manufactures.

La fabrication du piqué n'y était pas nouvelle; mais, depuis quelques années, elle avait progressé, et, en se transformant en mille genres différents, elle y avait pris un plus graiîd développement. La largeur ordinaire des piqués variait de 76 à 84 centimètres ; ce tissu se faisait en petits ou grands dessins, avec

1 Extrait d*ime délibération de la chambre consuitati?e, du 6 février % Article qui a eu un grand et durable succès.

une simple ou une double botte ; il était matelassé ou non matelassé, et ses prix variaient de { à 4 francs le mètre. Dans cette catégorie était comprise Tétoffe dite jupon piqué, d'une largeur de 100 à 110 centimètres, qui se faisait également en piqué simple ou double matelassé, et qui était ornée de bordures variées, hautes de 12 à 20 centimètres, qui en indiquaient l'emploi spécial.

La série des tissus légers était plus nombreuse.

Pour ces produits, les manufacturiers de Saint- Quentin ne rencontraient de rivaux qu'à Tarare et en Alsace. Nous n'en citerons que les principaux que nous avons déjà fait connaître.

Le jaconat était toujours très-demande ; on en faisait alors des quantités considérables pour l'impression. Les prix du mètre des pièces qui avaient une largeur de 70 à 80 centimètres, variaient de 40 centimes à 2 francs 50 centimes ; ceux de 108 centimètres à 1 14, de 65 centimes à 4 francs, et ceux de 130 à 135, de 85 centimes à 6 francs.

Les nansouks et les batistes d'Ecosse se produisaient à peu près dans les mêmes largeurs et prix que ceux que nous venons d'indiquer.

Quant aux mousselines, ce beau et vieux tissu de l'Inde, qui, vers le milieu du xviii* siècle, avait été si parfaitement imité par des commerçants de Saint- Quentin, on les fabriquait toujours avec succès; mais seulement dans le genre garni, et particulièrement en largeur de 130 à 135 centimètres, et en qualité de 1 franc 50 centimes à 5 francs le mètre.

Un article dont la consommation augmente encore, l'étoSe destinée à Tameublement, y était déjà l'un des plus importants de ses produits. Cet article, d'un prix peu élevé, ofiErait une grande variété de genres et de dessins. H se faisait, en mousseline de 68 à 82 centimètres de large, avec des carreaux façonnés obtenus par le changement d'un coton plus gros, en chaîne et satiné en trame, et avec des rayures mates ou basinées de différentes dispositions, et se vendait de 35 à 70 centimes le mètre.

Ces deux genres, qui ne se fabriquent plus ou peu aujourd'hui, étaient les plus ordinaires de cette nombreuse série de tissus à faire des rideaux.

La largeur de ces mousselines brochées était de 75 à 82 centimètres; les petits dessins se vendaient de 45 à 90 centimes ; les grandes fleurs, de 60 centimes à 1 franc, et les petits et grands ramages, de 70 centimes à i fr. 60 centimes le mètre.

Une grande amélioration avait été obtenue pour le découpage des mousselines brochées. Depuis la création de l'article broché sur des linons ou des gazes en fil, c'est-à-dire depuis Tannée 1772, le découpage des étoffes à bouquets ou à ramages, soit que leurs tissus fussent en fil ou en coton, s'opérait par un travail très-minutieux à la main , au moyen d'espèces de ciseaux qui enlevaient le superflu du coton. Depuis quelques années , ce travail long et par conséquent cher, avait été remplacé par une machine très-simple qui, pour le prix de 50 centimes et bien moins, découpait vite et bien une pièce de mousseline, dont la

manutention ordinaire à la main demandait de huit à quinze jours. Ce progrès, en abaissant le prix de ce tissu, a contribué à en augmenter la consommation.

On fabriquait toujours peu de gazes unies et de gazes joncs, de linons en fil, de percales brochées fonds pleins et de tissus en couleur pour robes ; mais, en revanche, on continuait à faire encore beaucoup de percales brillantes sur fonds unis et satins, façonnés, rayés, à carreaux, et des mousselines imitant la broderie au plumetis. Les prix et les largeurs de ces étoffes étaient tellement variés, qu'il serait très-long et même impossible de les indiquer exactement.

La broderie sur le jaconat et la mousseline était en grande voie de progrès ; cet article, comme celui des tulles en pièces et en bandes, se vendait facilement. H en était de même des tulles fabriqués sur des métiers à la Jacquard, qui imitaient les dentelles, et dont on pouvait varier à Tinfini les dessins.

La production des bandes festonnées et plissées sur du basin était également en pleine activité , et c'est probablement à Textension prise à cette époque par cette industrie, que Ton a dû de ne pas avoir vu trop chômer les ouvrières qui, avant l'introduction des machines, découpaient les tissus brochés et ramages pour faire des rideaux.

Quant aux cotons filés, voici quelle était la moyenne des prix vendus des cinqannées^de 1841 à 1846^, pour la première qualité :

1 DélibératioQ de la chambre coosultatÎTe, du It féTrier 1847.

Chaîne Louisiane n"" 30 3 fr. 75 le kilogramme . — 40 i » 60 —

Chaîne Jumel 40 5 » 25 *--

— 80 11 » 70 — Trames 40 3 » 70 —

Les fildteurs vendaient ces filés à 120 jours de terme, avec un escompte de iO pour cent.

Les tissus de laine ou de laine mélangée avec du coton ou de la soie, qui se fabriquaient également dans le rayon industriel de Saint- Quentin, y étaient nombreux, et leurs prix, comme leurs qualités, variaient à rinfini. Les plus importants étaient les châles et les fichus de tous genres; les mousselines de laine unies pour la teinture ou pour Timpression, les barèges pure laine, les cachemires d'Ecosse, les mérinos, les balsorines et les barèges chaîne en soie et trame en laine, les écossais croisés et unis chaîne coton trame laine cardée, les mousselines-laines chaîne coton, et les tissus pour teinture et impression.

Les ateliers de construction, dont le nombre était à peu près le même, mais dont l'importance était augmentée, ne manquaient pas de travail ; ils avaient eu à établir de nouvelles machines dans les sucreries des environs de Saint -Quentin, et la prospérité de ces

usines, comme celle des Dlanchisseries et des apprêts, suivait généralement celle des manufactures et du commerce.

Tels étaient les produits et la situation de nos industries vers la fin de Tannée 1846.

Malheureusement, Tamélioration que nous venons de signaler n'eut pas une longue durée ; et si pendant deux ans on avait fabriqué de grandes quantités d'étoffes de laine et de coton, ces marchandises n'étaient pas toutes vendues, et beaucoup restaient encore dans les magasins, quand survint tout à coup la crise de 1847.

Cette crise n'était pas seulement une de ces époques de malaise général qui suspendent le cours régulier des affaires commerciales et qui se manifestent par des faillites ou par la baisse des prix des marchandises; elle se trouvait, cette fois, ag^avée par le manque de blé de la récolte de 1846, par une gêne financière et l'élévation, par la banque de France, du loyer de l'argent qui, de 4, avait dû porter à 5 pour cent le taux de ses escomptes^.

La filature de coton, dont la matière première était de beaucoup plus chère qu'en 1845^, fut immédiatement forcée de restreindre ses travaux, et le tissage de

démonter une partie de ses métiers. Cette crise atteî* gnit doublement les travailleurs, puisqu'ils furent nonseulement obligés d'augmenter leurs dépenses pour acheter les denrées nécessaires à leur subsistance,

1 De 1821 à 1846, le taux de rescompte de la banque de France avait été constamment à 4 pour cent ran.

2 Délibération de la chambre consultative, du 10 août 1841.

mais eacore de supporter des diminutions sur leurs salaires.

Partout on s'occupa de ceux qui souffraient, et à Saint-Quentin, cette ville où Ton donne toujours et où l'on ne refuse jamais, on leur vint en aide. Des distributions de secours extraordinaires s'y organisèrent, et, pour ceux qui n'y trouvaient plus d'ouvrage, on y créa des travaux. Afin de les rétribuer, le conseil municipal vota d'abord une somme de 10,000 francs*, et quelques jours après, une autre plus importante^, en demandant en outre au ministre de l'intérieur un secours de 30,000 francs sur celle de 4 millions qui venait de lui être allouée pour subvention à des travaux à entreprendre dans le but d'occuper ceux des ouvriers de l'industrie qui ne l'étaient plus *.

Jamais situation n'avait été plus grave^ ni plus périlleust^ ; on essaya d'en conjurer les dangers ; on n'y parvint pas. Le chômage s'étendait dans les campagnes comme dans les centres manufacturiers ; le crédit se resserrait, et à ce malaise industriel s'en joignait un autre au sein duquel se débattait l'agitation des passions et des dissentiments politiques

Quelque temps après... c'était le 24 février 1848 une grande crise éclata...; mais c'était plus qu'une

1 Délibération du conseil municipal, dn 8 décembre 1846.

2 Délibération du conseil municipal, du 7 février 1847, Totant un nouveau secours de 1 1 ,000 francs.

8 Délibération du tt décembre 1846.

4 En 1846 le bureau de bienfaisance dépensa 103,655 francs pour ainster 1,557 familles compo.<ées de 6,300 personnes.

crise, c'était une révolution... et le lendemain, la république était proclamée à Paris

Toutefois, avant que de parler de cette époque, nous avons besoin d'indiquer ce que fut, pendant le règne de Louis-Philippe , la condition des ouvriers dans le district de Saintr-Ouentin.

Elle n'y fut pas toujours heureuse ; car ils eurent à traverser des époques difficiles, des époques où le commerce intérieur et extérieur semblait être h ce point paralysé, que les manufacturiers, en travaillant à perte, ne pouvaient continuer à les occuper qu'en réduisant le prix de leur main-d'œuvre. On n'y vit cependant pas s'élever des luttes entre les détenteurs de capitaux d'un cAté, et les salariés de l'autre ; ils n'y demandèrent pas, comme ailleurs, l'augmentation du prix de la journée, l'égalité et la réduction des heures de travail. Convaincus que les salaires doivent se régler par l'offre et la demande, et que lorsque le travail est offert, le tarif diminue comme il hausse quand il est recherché, ils se préoccupèrent surtout d'éviter le chômage et d'avoir du travail. — Malgré les secours en tous genres qui leur furent donnés, ils souffrirent souvent, mais on peut dire qu'ils souffrirent en silence et avec une admirable résignation.

Le mouvement politique qui, à Paris, avait produit la révolution de juillet et l'avènement de la dynastie d'Orléans au trône, n'eut parmi eux qu'un léger retentissement. L'apparition du drapeau tricolore qu'eux et leurs pères avaient vaillamment défendu jusqu'en 1815, y amena, il est vrai, pendant quelques jours,

une certaine fermentation , mais elle fut bientAt calmée.

Après 1830, quelques ouvriers de Saint-Quentin pensèrent peut-être à reprendre des idées d'organisation qui avaient en quelque sorte sommeillé 40 ans ; cela pouvait être , mais rien n'indique qu'ils en eurent réellement l'intention. Le point de départ était d'ailleurs changé : c'était le gouvernement qui voulait s'occuper d'améliorer leur sort, soit en cherchant à créer de nouvelles sources de travail, soit en multipliant les écoles, ou en développant l'institution des salles d'asile et des crèches. La loi du 5 juin 1835 sur les caisses d'épargne donna une sage impulsion aux idées de prévoyance ; cette loi, corroborée par l'abolition de la loterie, au lieu de laisser soutirer les épargnes du travail en prélevant un impôt sur la passion du jeu, leur offrait, au contraire, un emploi sûr et productif de leurs économies. Elle fut surtout importante, en ce sens qu'elle posa les principes pratiques de l'intervention de l'état dans les questions de prévoyance et d'assistance.

Saint-Quentin fut une des villes de France où cette institution populaire eut le plus de succès. L'esprit des corporations, qui avait été si vivace du xui' au xviu* siècle, y était devenu plus calme au xix'; l'individualisme y dominait davantage, et il n'y avait pas encore de sociétés de secours mutuels qui s'occupassent de faire servir les cotisations d'une épargne collective au soulagement des malheurs particuliers.

Depuis ) deux de ces sociétés^ généreusement

secondées et parfaitement dirigées, y ont été établies, et elles rendent à la classe ouvrière de nombreux services.

Ce fut aussi sous ce règne que le tissage mécanique commença à sérieusement s'organiser dans les districts industriels des départements de l'Est, du Nord et de la Normandie. Quand leurs manufacturiers virent que dans les usines de l'Angleterre et de l'Ecosse le métier mécanique s'emparait non-seulement des tissus communs, mais encore des tissus légers, ils reconnurent qu'il leur serait impossible de s'en tenir au métier à bras et ils pensèrent avec raison que si l'industrie est un combat continuel que se livrent les différents produits des nations, il était de leur devoir de s'occuper de suite à perfectionner leurs armes, afin de pouvoir mieux lutter avec celles de la Grande-Bretagne.

L'Alsace fut la contrée qui se soumit le plus facilement à ces nouveaux métiers; quant aux tisserands des environs de Saint-Quentin, habitués depuis plusieurs siècles à travailler dans les caves dont ils avaient hérité de leurs parents, ils eurent beaucoup de peine à changer l'indépendance de leur navette pour la vie de l'atelier. Us préféraient, avec la liberté, un salaire moindre à celui plus élevé qui leur était proposé pour entrer dans les manufactures. Cependant, avec le temps et des prix de façon plus rémunérateurs, ils finirent comme ailleurs par s'habituer à ce genre de tissage.

A une époque où Saint-Quentin possédait encore des terrains communaux sans emploi, il fut proposé j^

son conseil municipal^ de les utiliser et de les prêter par parcelles et pour une année aux ouvriers qui voudraient les labourer et les planter. Ce mode ingénieux de leur venir en aide réussit complètement. Ces lots, au nombre de 150 environ, immédiatement recherchés et sollicités, furent ensuite accordés de préférence à ceux qui avaient le plus besoin de secours ou qui en étaient jugés les plus dignes*. La pensée à laquelle on dut rinitialive de cette mesure était sage et moralisatrice, et ce qui le prouva, c'est que dans une ville où le chômage du lundi avait de trop nombreux adhérents, on vit ses ouvriers prendre volontiers au cabaret les heures qu'ils consacraient à la culture de leurs pommes de terre.

Chacun se mit à rechercher les moyens d'apporter quelques soulagements aux misères de la classe ouvrière ; seulement il était bien difficile d'y arriver.

Les salaires des tisseurs des campagnes eurent trop souvent à subir de fâcheuses variations ; ainsi, du mois d'août 1830 à la fin de l'année 1831, ils durent supporter une réduction de moitié sur le tarif des façons de 1829. Cette situation s'améliora un peu en 1832 ; les hommes gagnaient à cette époque de 1 fr. 25 à 2 fr. 50, les femmes de 75 centimes à 1 franc, et les enfants de 30 à 60 centimes par jour ^ De 1834 à 1835, les salaires retombèrent encore, pour reprendre en 1837, et redescendre ensuite en 1838 et 1839. Ils eurent peu

1 Celte proposition émanait de M. G Souplet.

2 La quantité des terrains à utiliser était de I hectares 80 an's.

3 Rapport de la chambre consultative, du 5 octobre 18i7.

de variations de 1841 à 1846, et ce ae fut qu'à l'approche de la crise de 1847 qu'ils redevinrent encore dans les conditions les plus f&cheuses.

Dans la ville, de 1832 à 1847, ils se maintinrent presque toujours dans les mêmes limites; ceux des hommes de 1 fr. 50 à 3 fr., des femmes de 90 centimes à 1 fr. 50, et des enfants de 50 centimes à 1 franc; les fileurs de coton recevaient pour leur travail journalier de 1 fr. 7S à 3 francs; les soigneuses de bancbroche de 1 f. à 1 fr. 50, les soigneuses de cardes de 80 centimes à 1 fr. 20, les débourreurs de cardes de 1 fr. 50 à 2 fr. ^, et les rattacheuses depuis 40 centimes jusqu'à 1 fr. 25.

Les 10,000 broches qui, en 1835, filaient des demichaînes n"" 30 et des demi-trames n** 40, avaient besoin de 200 ouvriers ou ouvrières ; ces mêmes 10,000 broches n'en exigeaient plus que 150 en 1845.

Les variations fréquentes survenues dans les prix des salaires ont été en tout temps pour la classe ouvrière une source de privations et de misères. Ni les maîtres, ni les ouvriers n'ont jamais pu changer les causes qui président à la distribution du travail, et alors même que la science économique ne fournirait pas de démonstrations éclatantes à l'appui de cette vérité, l'expérience serait là pour lui donner une sanction solennelle. Le grand régulateur des tarifs de la main-d'œuvre, c'est la consommation, et cette vérité toujours vraie fut parfaitement comprise par les ouvriers du district de Saint-Quentin qui , même aux

1 Rapport de la chambre consultative.

— aw —

époques où tous les problèmes que pouvait soulever la liberté du travail en France y étaient les plus discutés, sont tous ou presque tous restés calmes et laborieux au milieu des agitations des partis.

Il nous reste peu de faits principaux ou autres, se rattachant au règne de Louis-Philippe, à faire connaître à nos lecteurs.

Ce règne ne fut pas stérile pour la ville de Saint- Quentin, qui lui doit de nombreuses améliorations matérielles et morales. Ses revenus et ses ressources étaient loin alors d'y être ce que depuis ils sont devenus. De 1830 à 1843 compris, elle a déboursé, pour ses travaux extraordinaires, 1,773,628 fr. 75 c. et 1,967,654 fr. 09 c. pour des dépenses ordinaires*, ce qui en a porté à 3,741 ,283 fr. 04 c. le total général. La ville de Saint-Quentin a donc, pendant ces quatorze ans, dépensé en moyenne 281,520 fr. 21 c. par année.

Ce fut au mois de février 1845 ^ qu'un élève distingué de récole des chartes, qui avait eu l'occasion de visiter son hôtel-de-ville, signala au conseil municipal rétat de désordre complet dans lequel se trouvaient ses archives et l'utilité de les faire classer convenablement. Cette observation, qui devint l'objet d'une proposition de l'administration, fut favorablement accueillie par les membres de ce conseil, qui s'empressèrent de le charger d'un travail^ qui dura presque une année.

1 Procès -verbaux du conseil municipal de Saiol-Quentin, séance du 24 août 1844.

2 Séance du conseil municipal, du 12 février 1845.

3 Ce travail a coûté à la ville 3,375 francs et celui qui en fut chargé était M. Janin.

Ces archives ont été divisées en archives anciennes et nouvelles, puis en archives civiles, ecclésiastiques, et en juridictions criminelles et civiles.

Elles contiennent plus de 300 pièces émanant de mains royales, qui prouvent l'importance et l'ancienneté d'une ville dont les magistrats correspondaient directement avec la couronne. Outre ces dépêches des rois de France, des princes, ministres, gouverneurs, ou lieutenants généraux de la province, depuis le xv* siècle jusqu'au xv]u% dépêches qui, lors même qu'elles ne contiendraient pas de faits historiques, méritaient comme autographes d'être conservées, il s'y trouve encore des pièces relatives aux états généraux de 1576, à la ligue, à l'ordre des chevaliers de la commune, à la compagnie des nobles jeux d'arc de sainte Christine, à la confrérie des avocats, du conseil de santé, aux canaux et à divers travaux faits dans la ville. Il s'y trouve aussi le cahier des doléances présentées aux états généraux tenus à Blois en i 575 sous Henri lU.

n y a ensuite plus de 3,000 pièces antérieures à l'an 1500 qui se reproduisent ainsi pour les différents siècles : 8 du xu* siècle, 720 du xui% 1718 du xiv* et 570 du XV' ; et, l'on y trouve, en outre, 36 registres du conseil, en tête desquels est une description abrégée du siège et de la prise de Saint-Quentin, qui offrent une série complète de précieux documents depuis 1559 jusqu'à J789. Dans les comptes des argentiers, qui remontent à l'année 1260, les officiers municipaux y sont ainsi dénommés: 54 sergents qui servent la

ville nuit et jour et qui pèsent le blé, 2 mires ou médecins de la ville, les clercs de la ville, le mayeur, le receveur et payeur de Vavoir de la ville.

Parmi les documents relatifs à la vicomté-le-roi se trouve un mémoire original écrit vers i 560 et relatif au paston, repas que le roi ou ses fermiers devaient donner chaque année aux maire et échevins de la vicomte, et la description du menu et des différents services qui s'y succédaient. Dans le dossier de la juridiction criminelle, on remarque celui qui contient des libelles et des chansons diffamatoires faits au xvin* siècle contre les magistrats municipaux de Saint- Quentin et les officiers royaux qui s'y trouvaient. Dans celui de la juridiction civile, qui concerne les maire et échevins comme juges de police et voyers, est joint tout ce qui est relatif au droit de bourgeoisie et aux sommes que Ton payait au moyen âge pour Tacquérir.

Nous avons dit, dans la première partie de cette étude, que lors de son siège, en 1557, la ville avait vu brûler une partie de ses titres et que bien des documents n'avaient échappé à ce premier danger que pour disparaître en 1793. Le rapport de M. Janin^ ne laisse aucun doute à ce sujet. A cette époque une partie des titres disparurent dans les feux de joie delà république et une autre fut envoyée par la municipalité du canton à l'administration centrale de l'Aisne qui, nous sommes heureux de le dire, la conserve avec le plus grand soin.

1 Voir aux pièces justiflcatives le rapport iatéressaat de M. Jaain à ce si^ei. (Séance da conseil municipal du 13 octobre 1846).

Toutefois, il en reste encore beaucoup aux archives de rtiôtel-de-ville dé Saint-Quentin, et son conseil municipal fut heureusement inspiré en en décidant le classement et l'inventaire.

Ce fut en 1844 que son maire fut averti ^ que le ministre de Tintérieur venait de classer sa collégiale, son hôtel-de-ville, son musée et l'église Saint-Jacques parmi les monuments historiques, c'est-à-dire parmi ceux qui pourraient désormais recevoir des secours sur le crédit affecté à la restauration et à la conservation des monuments historiques.

Cette décision, qui était juste et justifiée, fut accueillie avec un sentiment de reconnaissance envers le gouvernement qui venait de l'accorder ; et en effet, peu de monuments aussi remarquables et aussi grandioses que sa collégiale, avaient plus besoin de secours et d'améliorations; malheureusement ce bel édifice attend toujours que Ton seisouvienne qu'il fait partie de ceux à qui la subvention de l'État à laquelle il a droit serait le plus nécessaire.

, Pour la seconde fois, nos lecteurs le savent, la France venait de se constituer en république, et le roi Louis- Philippe, plus malheureux encore que le roi Charles X, qui ne s'était lentement retiré vers Cherbourg , en 1830, qu'après avoir perdu une sanglante bataille de trois jours, avait été forcé, après une émeute et quelques barricades, de quitter précipitamment la France pour se réfugier en Angleterre.

1 ProcAs-verbal des délibérations du conseil municipal. (Séance du 5 féfrier 18ii.)

n ne nous appartient certainement pas d'apprécier les actes politiques du gouvernement de Juillet, et de le montrer aux prises avec les difficultés du dedans et du dehors qu'il a cherchée surmonter; nous rappellerons seulement que ce règne de 18 ans, si agité malgré la paix européenne, a eu des résultats durables qui attestent la part qui lui revient dans les progrès de la civilisation.

Si ce règne a légué à l'avenir de graves embarras , s'il s'est malheureusement terminé, on ne peut, cependant, méconnaître tout le bien qu'il a fait. Sans parler de nos possessions d'Afrique, qui furent si considérablement augmentées et consolidées, des grands monuments* qui furent créés et achevés, des progrès des arts, des sciences et des lettres, qui furent constamment encouragés, le gouvernement de Juillet s'eiïorça aussi d 'affermir le sol que tant de secousses avaient ébranlé, et, par sa législation sur les travaux publics, les caisses d'épargne et l'instruction primaire, il chercha à remplir ses promesses envers les classes laborieuses et à justifier leur confiance.

Pendant ces 18 années, le commerce et l'industrie eurent leurs époques de prospérité, seulement elles furent trop souvent traversées par les émeutes des rues et par des événements politiques ou commerciaux qui arrêtèrent en mainte occasion le mouvement général des affaires. Ainsi le procès des ministres du roi Charles X, le sac de l'archevêché, l'insurrection de

1 Les galeries de Versatiles, le palais de la bourse, du conseil d*ëUt, l'arc- de- triomphe de Tétoile, et autres.

Lyon, en novembre 1831, le choléra, Téchauffourée de la Vendée en 1 832, les émeutes des 5 et 6 juin, celles d'avril, en 1834, les attentats de Fieschi, d'Âlibaud, de Quénisset, de Lecomte, d'Henri ; les malheureuses affaires de Barbes, de Busançais et d'autres encore, furent autant de circonstances qui, en arrêtant un instant la confiance nuisirent à la marche régulière du commerce et à ses progrès.

L'industrie, cependant, ne négligea rien pour répondre aux besoins généraux auxquels elle devait satisfaire.

Elle augmenta considérablement le nombre de ses machines, afin de donner un plus rapide essor à la production, qui parfois dépassa, pour certaines marchandises, les demandes delà consommation. Ace sujet, une histoire de l'époque dit ceci, c'est <( qu'en « 1839, le nombre des machines employées pour Tin- » dustrie manufacturière n'était que de 2,450, qui » représentaient une force de 33,301 chevaux vapeur, » et qu'en 1847, ce nombre était porté à 4,853, qui » représentaient une force de 61 ,630 chevaux vapeur. » Or, dit encore ce document : si un cheval vapeur I» correspond à trois chevaux de trait ou à 21 hommes, » les machines employées en 1847 représentaient » une force de 184,890 chevaux ordinaires, ou de » 1,294,230 ouvriers. »

Ces résultats montrent que l'industrie ne négligea rien pour améliorer ses moyens de produire.

Quoique le gouvernement de Juillet semblait fortement établi, qu'il hâta les grands travaux entrepris

pour améliorer la viabilité du territoire, qu'il chercha à donner à Tagriculture et aux manufactures un élan nouveau, malgré ses bonnes intentions et la capacité de ceux qui le servaient, il tomba comme était tombé le gouvernement de la Restauration....

En 1830 un cri avait servi de signal à la révolution... et les barricades qui se formèrent au cri de vive la réforme, en 18 iS, eurent le même sort et le même résultat que celles qui, 18 ans auparavant, s'étaient élevées au cri de vive la charte !!!...

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