‹ Saint-Quentin; de son commerce et de ses industries (volume 2)Chapitre 43 sur 66 · DEUXIEME PARTIE. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE. — CHAPITRE V

Notes de la page 102.

Les distractions les plus habituelles de la population Saint-Quentinoise , av^nt comme après le premier empire, étaient la guinguette ou le cabaret, la danse, les jeux et le théâtre * .

L'histoire de nos antiquités nous apprend que le petit hameau de Remicourt était déjà célèbre parmi nos aïeux comme possédant une guinguette très-fréquentée au xiv* siècle.

Nous voyons dans nos annalistes que, dès l'année 1319 sous Philippe-le-Long, « Remicourt était la couture où » toutes les bonnes gens repairaient chaque jour pour >> prendre leur esbattement. »

L'on dansait beaucoup autrefois à Safnt-Quentin. Ses

1 11 y a eu et il y a encore à Saint-Quentin des sociétés de tir à la carabine, à Tarbalète, à Tare; des jeux de paume, de raquette, de boules, etc.

réunions d'hiver s'appelaient la Redoute ^ et pendant longtemps la plus belle époque de ses plaisirs champêtres était celle de la fête de Fajet.

Fayet est un très-ancien village du Vermandois, connu jadis sous le nom de Fajel, qui n'est éloigné de son ancienne capitale que de 3 ou 4 kilomètres.

L'histoire * raconte ; « que vers la fin du xii* siècle,

> l'un de ses seigneurs, voulant se venger de sa femme, » infidèle avec un châtelain de Coucj, lui fit manger le » cœur de son amant, et qu'à la suite de cet horrible » festin, celle-ci mourut dans d'atroces convulsions. » Elle dit encore que : « ce seigneur de Fayel, regrettant la » perte d'une épouse adorée, fit d'abondantes aumônes

> aux maisons religieuses de la contrée, et qu'ensuite » il se retira dans un monastère pour la pleurer et faire

> pénitence. »

Ce château, qui dbit sa célébrité au drame dont il fut le théâtre, se trouve situé dans le bois qui servit pendant bien des années de but de promenades et de récréations à nos aïeux, les bons habitants de Saint-Quentin.

La fête de Fayet ne ressemblait ni à celles des autres villages.de la ]f*icardie, ni aux Pardons de la Bretagne, ni aux Assemblées de la Touraine, ni aux Karmesses des villes du Nord ; c'était une fête à part, qui avait une physionomie particulière et qui eut une vogue et une importance à laquelle croira difficilement la génération qui va succéder à la nôtre.

Nous eussions voulu que les souvenirs de notre enfance nous permissent de raconter, avec plus de détails, et peut-être plus d'exactitude, ce qu'elle fut autrefois; mais ces souvenirs sont si éloignés de notre présent, que nous ne pouvons en^ tracer qu'une imparfaite esquisse.

Cette fête, toujours désirée et vivement attendue, avait lieu, nous croyons nous le rappeler, le dernier dimanche du mois d'août, ou le premier du mois de septembre. Elle n'était pas seulement celle d'un village.

1 A Venise la redoute était un lieu public où Ton s'assemblait pour jouer aux jeux de hasard ; dans d*autres villes, le mot redoute indiquait un lieu où Ton dansait.

2 Voyez Tépisode de sir Raoul et de Gabrielle de Levergies dans VHii' toire de Coucy (par Melleville.)

— Béarnais celle de la ville elle-même, et à peine était-on entré dans le faubourg Saint-Jean que la fête commençait. C'était ordinairement Tépoque que choisissaient les habitants de Saint-Quentin pour inviter à venir chez eux les amis ou les étrangers qu'ils attendaient. Chacun organisait ses parties à Fajet.

Le bois était et est encore admirablement disposé pour les promenades et les excursions champêtres. Coupé par' de nombreuses et larges allées, chacune d'elles avait alors sa fréquentation particulière. Dans les unes l'on dansait ou l'on jouait ; dans les autres, on mangeait ou l'on se promenait.

On y arrivait le plus souvent par la voie vicinale qui, en quittant le faubourg, se rencontre à gauche de la route de Cambrai, appelée le chemin de Cepy, et les voitures de toutes espèces qui amenaient les visiteurs stationnaient dans un enclos qui se trouvait à son entrée.

Los baladins, les entrepreneurs de jeux, les marchands de pains d'épices, de couteaux ou de jouets d'enfants se tenaient particulièrement dans le village, où résidaient également les aubergistes et les cabaretiers qui, tout en se multipliant de leur mieux, avaient encore beaucoup de peine à fournir les rafraîchissements qui leur étaient demandés. Parmi ces hôteliers, il y en avait un surtout qui jouissait d'une certaine célébrité, et que l'on appelait le Rimeur de Fayet. Il répondait ordinairement à ce qui lui était dit ou réclamé, par une rime plus ou moins heureuse, qui faisait rire les personnes qui s'adressaient à lui. Aussi son auberge était-elle bien achalandée.

Les habitants de Fayet ne fournissaient pas tous les comestibles qui s'y consommaient pendant leur fête, une partie y était apportée dans des paniers par les promeneurs eux-mêmes, ou bien ils leur étaient amenés par des ânes ou des voitures. Les repas se faisaient sur l'herbe, et toujours la plus franche gaieté venait assaisonner le goût des mets et des vins.

Il serait difficile de préciser le nombre des personnes qui, à l'époque de sa fête, allaient à Fay et; la statistique, cette fille d'un besoin de notre époque, n'était pas alors ce que depuis elle est devenue; mais on peut dire qu'il était considérable et que les plus beaux jours de Tannée

pour les plaisirs des Saint-Quentinois étaient le dimanche et le jeudi de cette fête.

La foule qui remplissait les chemins qui j aboutissaient ressemblait à une procession sans fin. Ces jourslà, plus d'affaires, plus de travail, tout s'arrêtait, c'était la fête... grands el petits, riches et pauvres, commerçants ou rentiers, tout le monde y allait. Et, pendant ces journées, de midi à minuit, ou y mangeait, buvait, riait, chantait et dansait.

Elle commençait le dimanche, et elle était magnifique. Le lundi, il y avait toujours beaucoup de monde, moins le mardi et peu le mercredi, mais le jeudi tout ce que la cité et les faubourgs pouvaient contenir d'habitants valides , hommes, femmes, vieillards et enfants, tous n'avaient qu'une pensée, qu'une conversation, celle d'aller à Fayet; qu'un désir, celui d'y arriver le plus vite possible... Ils s'y rendaient, le plus grand nombre à pied, d'autres à cheval, en calèche, en char-àbancs. en charrette, en camion, en tapissière; tout ce qui roulait et s'attelait, tout ce qui pouvait servir à porter les gens allait à la fête^

Saint-Quentin, le grand jeudis comme on l'appelait, ressemblait à une ville déserte, et il ne restait dans les maisons que ceux qui étaient strictement chargés de les garder. On y dansait encore le dimanche et le lundi qui suivaient cette fête, mais alors beaucoup d'étrangers étaient déjà partis, l'empressement à s'y rendre était moindre et ces deux journées n'avaient ni le mouvement ni l'entrain de celles de la semaine précédente.

En toute saison le bois de Fayet était la promenade préférée des Saint- Quentinois*; au mois de mai, ils allaient y déjeuner, et le dimanche, c'était le rendez -vous de leurs familles. Grâce à la bienveillante hospitalité du

1 Toutes les montures de louage de la ville et des environs, attelées à des véhicules tels quels, chars-à-hancs ou charrettes, se trouvaient au hns du faubourg Saint-Jean, où, moyennant de 25 centimes à un franc par personne, on conduisait à la porte du bois de Fayet celles qui voulaient aUer en voiture.

t On continuait de danser à Fayet jusqu'à la fête de Dallon. Après cette fête venait celle de Oestres qui, ainsi que celle de Rouvroy et autres, était fort belle et très-fréquentée alors par toute la population Saint- Quenlinoise.

châtelain, qui depuis si longtemps leur était acquise, ils se considéraient comme en étant, pour ainsi dire, les usufruitiers, lorsqu'un jour, par un malentendu bien regrettable, et à cause de paroles que nous devons croire avoir été mal comprises, la gracieuse permission de jouir paisiblement de ce bois leur fut tout à coup retirée... Cette décision était sévère pour une population complètement étrangère au méfait, peut-être à tort reproché, mais.elle fut irrévocable

Depuis, le bois de Fa jet et sa féie brillante ont cessé d*ôtre, pour Saint-Quentin, ce qu'autrefois ils avaient été. Pondant deux ou trois années, on dansa encore dans un jardin de ce village, mais, ce n'était plus le bois de Fayet, ni sa fraîcheur, ni ses ombrages; on cessa d'y venir, j=ii ce n'est à la fête...

Une so ûéïé se forma ensuite à Saint-Quentin pour créer à Romicourt, dans ce même hameau qui était/ au XIV" siècle , célèbre par ses guinguettes, une réunion champêtre, où l'on pouvait continuellement se promener, jouer et danser, pendant l'été, les dimanches et d'autres jours de la semaine. Cette réunion, qui commença en 1821, dura de longues années, puis elle cessa d'attirer les danseurs... plus tard, on y fit de la musique, qui finit elle-même par n'avoir plus beaucoup d'auditeurs... Alors la Société de Bcllevue se liquida, et de toutes ces fêtes, il ne reste plus à ceux qui les ont vues que d'agréables sounirs et à de pauvres familles un béguinage situé rue de Baudreuil, sur lequel on lit : « fondé par l'ancienne société de Bcllevue,.. »

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