pour paver plusieurs rues
15,000 pour le rétablissement de la grande boucherie ;
25,000 pour Tacquisition de plusieurs maisons qui obstruaient les entrées de la place du côté des portes Saint-Martin et dlsle.
10,000 enfin, pour rétablissement d'une nouvelle fontaine publique, dont la source serait prise à la tête du canal et à l'entrée de la ville, ce qui faciliterait un projet ultérieur de la conduite des ' eaux dans l'intérieur de la ville.
Avec la somme nécessaire pour l'entrepôt, ces
demandes s'élevaient à celle de 260,000 fr. Elles étaient accompagnées d'une adresse où le corps
municipal suppliait en outre l'empereur de concéder
à la ville les terrains et les matériaux des anciennes
fortifications, devenues inutiles à la défense du pays,
depuis que les limites de l'empire, grâce à la gloire
de ses armes , étaient reculées bien au-delà du Rhin*
Cette adresse^ se terminait ainsi :
1 Livre des délibérations du conseil municipal de 1810.
c Votre ville de Saiot-Quentin, Sire^, n'est plus une 9 place militaire, mais bien un comptoir cominercial , T» dont rindustrie s'est ranimée à la voix de Votre » Majesté et dont l'étendue ne peut que s'accroître » dans la portion du développement que cette ville 9 trouve déjà dans la chute de ses fortifications, d
Depuis que l'arrivée de Leurs Majestés à Saint- Quentin y était connue, elle était l'objet de toutes les conversations et de toutes les préoccupations. Les autorités municipales, pour répondre à l'enthousiasme de la population, décidèrent que pour célébrer cet heureux événement avec tout l'éclat possible, le programme suivant serait arrêté et publiée
Voici quelles étaient ses principales dispositions :
l"" Le jour de l'arrivée de Leurs Majestés, les maire, adjoints et le conseil municipal , accompagnés des gardes d'honneur, se rendront aux limites du territoire où un arc de triomphe sera érigé, et où le maire complimentera Sa Majesté, en lui présentant les clefs de la ville.
^ Les administrateurs de la fabrique seront invités à faire sonner toutes les cloches de l'église, et il sera donné ordre aux guetteurs de sonner pareillement celles du beffroi. Le carillon de l'hôtel-de- ville exécu- . tera des airs qui exprimeront l'allégresse et l'enthousiasme des habitants.
3*" Il sera fait plusieurs décharges des arquebu ses de la ville , immédiatement après que les voitures de
1 Extrait des délibérations municipales de 1810.
Leurs Majestés auront passé les ponts. Les susdits ponts et les ruesque Leurs Majestés parcourront pour arriver à leur hôtel et pour se rendre ensuite au canal, seront sablés. Toutes les maisons sur leur passage seront tendues en blanc.
4^ Toute la garde nationale prendra les armes et formera une double haie depuis l'entrée de la ville jusqu'au logement de Leurs Majestés.
S"* Aprèsl'arrivée de Leurs Majestés à leur habitation, on prendra les ordres de monsieur le maréchal du Palais pour la présentation des autorités.
6* Un groupe composé de vîngt-cinqjeunes demoiselles de douze à dix-huit ans, vêtues de robes de linons, présentera à Sa Majesté l'Impératrice un bouquet et différents produits des manufactures Saint-Quentinoises. 7** Vers huit heures du soir, Leurs Majestés seront invitées à se rendre sur le pont de Técluse. Un obélisque en lampions sera placé à l'endroit du monument* destiné à perpétuer l'époque de la jonction de l'Escaut à la Somme. Les deux digues du canal, à partir du coude de Remicourt, celles de l'écluse et du bassin jusqu'au jardin de M. Dupuis, blanchisseur, et la route neuve de La Fère jusqu'au chemin de la Fontaine seront illuminées. Un transparent placé à chaque extrémité portera le chiffre entrelacé de Sa Majesté l'empereur Napoléon et de Sa Majesté l'impératrice Marie-Louise. Dix barques éclairées de lampions circuleront en tous sens et formeront une espèce de joute sur le bassin.
8^ Il sera donné un bal à la salle de spectacle, que Leurs Majestés seront priées d'honorer de leur
présence. Ce bal sera ouvert par un hymne dont les paroles et la musique seront composées par deux habitants de la ville en l'honneur de Leurs Majestés.
9"" Toutes les façades des maisons seront illuminées dans tous les quartiers de la ville.
10^ Un bal gratuit sera donné à la halle aux grains, laquelle sera sablée et illuminée convenablement.
Il"" Les commissaires de la fête passeront pour tout surveiller, la nuit, et se relèveront de deux heures en deux heures.
Tel devait être remploi de la partie de la journée du 27 avril.
Le programme de celle du 28 ne prévoyait qu'un <r déjeûner offert par la ville aux augustes visiteurs, B dansla partie du canal qui présentera l'aspect le plus » curieux et le plus pittoresque, pendant lequel une » musique guerfière sera appelée, par ses sons harmo- » nieux, à exprimer l'allégresse publique. » Voilà les fêtes qui attendaient Napoléon 1*' à Saint^Quentin.
L'empereur partit en effet de Compiègne, le 27 avril 1810, avec une cour brillante, composée de l'impératrice, du roi et de la reine de Westphalie, de la reine de Naples, du prince Eugène, du grand duc de Wurtzbourg, oncle de Marie-Louisê, du prince de Schwarzcmberg, ambassadeur de la cour d'Autriche, de monsieur deJVletternich, premier ministre de cette cour, et de la plupart des ministres français.
Sa Majesté fut reçue, à Roupy, par les autorités du département de TAisne. Là, un arc de triomphe avait été élevé en face de la filature de M. Arpin, et le préfet,
H. le baron Halouet, y complimenta le chef de l'état, en le remerciant de sa sollicitude particulière pour la ville de Saintr-Quentin, et pour le grand intérêt qu'il porta^ aux progrès de ses industries ^. DeRoupy, l'empereur se rendit à Saint-Quentin, au milieu des nombreuses et bruyantes acclamations des populations accourues sur son passage.
C'est à l'occasion de ce voyage, où il allait visiter les nouvelles provinces cédées à son empire, qu'un illustre écrivain a dit ^ : cr Les peuples, ennuyés de la monoto- » niedeleur vie, s'empressent toujours d'accourir au- 9 devant des princes qui passent, quels qu'ils soient, » et souvent les applaudissent à la veille même d'une » catastrophe. Quand Napoléon paraissait quelque j> part, le sentiment de la curiosité, celui de l'admira- 1» tion, suffisaient pour attirer la foule, et, dans un Y> moment où il venait de compléter sa prodigieuse des* 9 tinée par son mariage avec une archiduchesse, l'em- A pressement et l'enthousiasme devaient être plus D grands. »
En effet, partout où l'empereur parut, les transports furent vifs, chaleureux et unanimes. L'accueil que
1 En 1810. — MM. Duuez était le sous-préfet de Saint-Qoentin.
Joly de Bammeville, le maire.
Cottin, le membre du Conseil général.
Les législateurs pour le département de TÂisne étaient : MM. Delhorme, à Saint-Quentin.
Leleu de la Simonne, à Laon.
Coliard, à Villers-Hellon.
Une place était Tacante par suite du décès de M. Lobjois. Annuaire de VAiine, de 1811.
2 Tbiers. HUtoire du ConsukU et de VEmpire, Ut. XXXVm. tome XJI, page 130.
^urs Majestés reçurent à Saint-Quentin fut splendide, et toutes les conditions du programme municipal s'aocomplirent avec le succès le plus complet. Parmi les produits des fabriques Saint-Quentinoises qui furent présentés à l'impératrice, figurait une pièce de percale à jours, merveilleusement tissée, qui reçut le nom de Marie-Louise ^.
Leurs Majestés quittèrent Saint-Quentin le 28 avril.
On avait illuminé le souterrain, qui réunissait maintenant les eaux de la Seine à celles de TEscaut, et après un magnifique déjeûner qui leur fut offert par la ville sous des tentes, à Riqueval, elles. le traversèrent avec toute leur cour dans des barques élégamment décorées, et pour ainsi dire en plein jour. L'empereur accorda à M. Gayant , l'ingénieur qui avait dirigé ces beaux travaux, une pension à titre de récompense nationale, et un grade plus élevé dans la légion d'honneur, et il partit ensuite pour Cambrai et le château de Lackenjcar il ne devait visiter Bruxellesqu'au retour*. L'ouverture du canal de Saint-Quentin fut l'occasion de l'incident que voici : ce nouveau canal était le seul qui eût été jusque-là ouvert avec parties souterraines. L'effroi qu'inspirait aux bateliers le passage de ces souterrains était tel que le gouvernement résolut d'affranchir indéfiniment de tout droit de navigation le premier
1 Cette pièce valait 21 francs I*aune.
2 Â. Tliiers. BUtoire du CotuuUU et de l'Empire, Uvre XXXVUl. tome XII, page 180.
bateau qui fraierait la route aux autres. Cette exemption fut accordée, par décret impérial du 13 décembre 1810, au bateau le Grand Souterrain appartenant à un négociant de Saint-Quentin ^.
L'empereur fut très-satisfait de l'accueil brillant et sympathique qu'il avait reçu de la population et de l'administration municipale de Saint-Quentin ^. Aussi le jour même où il quitta cette ville, rendit-il un décret qui la mettait en possession des terrains de ses fortifications, et qui lui accordait plusieurs des faveurs qui lui avaient été demandées.
Ce décret, donné au palais impérial de Cambrai, le 28 avril 1810, signé par l'empereur et contre-signé par ses ministres, le duc de Bassano et le comte Mole, portait dans ses dispositions principales que : « les 0 fortifications de la ville de Saint-Quentin seraient 2> démoUes; que donation lui était faite des matériaux et v> des terrains qu'elles occupaient pour en j ouir en toute
1 M. Cordier.Ce bateau appartient encore à son fils M. ClovisGordier et à son gendre M. Fëlii Dofoor. u Annuaire de l Aisne de 1810 dit que les six premiers bateaux partis de Cambrai par le canal souterrado, sont arrivés à Paris avec un chargement de charbons de terre, le neuf novembre, jour anniversaire du 18 brumaire.
2 L*état des dépenses occasionnées & la ville par le séjour de Leurs Majestés à Saint-Quentin, se composait des 13 chapitres suivants :
1* Arc de triomphe. . . 5,061 43
i* lUuminattons 9,258 42
3* Anaugenieat de la salle
de spectacle. . . . 5,621 40 4* Escalier si>écial pour
Leurs Majestés. , . 1,856 69 S* Comestible, Joaroëe du
27 avril 393 80
6* Déjeûner li Riqaeval. . 6.084 35
7* Dépenses diverses. . . 8,926 52
l reporter, . • . . 83,701 61
Report ci-contre. . . 33,701 61
8* Masicieos 1,256 02
9" Antres dépenses. ... 377 92 10" Présents oflTerts 1 Tim-
pératrice 3,173 77
11* Garde nationale. ... 945 06 12* Tentes et baraqaes &
Riqueval. .... 8,655 04 13- Dépenses sapplémen-
taires 971 91
TotaU . . . • 49,080 25
» propriété ; qu'un boulevard serait planté autour delà » yiUe sur remplacement des fortifications, et qu'il 9 y serait établi des promenades publiques; que D l'hôtel-de-ville serait réparé, que des salles conve- » nables y seraient disposées pour les tribunaux civil, » de commerce, de paix et de prud'hommes; que l'ar- » senal de l'artillerie serait concédé à la ville en toute » propriété ; * que les sept petites places et les rues non » pavées dans la ville le seraient incessamment ; que » des abreuvoirs et une fontaine seraient disposés de » manière à fournir plus commodément des eaux sa- 1» lubres aux besoins de la ville ; et enfin, que les 9 tueries alors existantes seraient supprimées, le local » vendu, et le prix versé dans la caisse de la ville, qui » frjrtncra, sans délai, un nouvel établissement hors » de la ville ^ »
Ce décret imposait bien quelques charges assez lourdes à la ville de Saint-Quentin, mais il fut fugé favorable à son présent comme à son avenir, car dès que son conseil municipal eu eut connaissance, il s'empressa de se réunir, et de décider ^ : a Que le tribut > de ses sentiments de fidélité serait porté au pied du i> trône par une députation prise dans son sein ^. »
La population accueillit, de son côté, avec des transports de joie, une décision qui donnait à la ville d'importantes propriétés, de riches ressources, et qui lui
1 Voir anx pièces jostificatives ^ne copie textoeile du décret de Cambrai, du 28 avril 1810.
2 Extrait de la délibération du !•' mai 1810.
3 Cette conuDÎssioa se composait de MM. Delorme» Gomiécourt, Joly de
Bammerille, Houei-Panlet.
permettait de s'étendre au-delà des murs qui l'entouraient.
Les commerçants ^rent, dans la protection que l'empereur accordait à leurs industries , la preuve qu'ils pouvaient livrer avec confiance leurs capitaux aux améliorations mécaniques qui se propageaient dans tous les centres manufacturiers, et les membres qui composaient la chambre consultative se mirent à la recherche de tous les progrès et de toutes les améliorations qu'était susceptible de recevoir l'industrie Saint-Quentinoise .
Os firent établir les statistiques les plus détaillées et dresser les états les plus complets de la situation de ses fabriques ^ ; ils entretinrent le gouvernement de l'avantage que produirait à l'industrie^ et au commerce des provinces du Nord de l'empire la jonction du canal de la Meuse et de l'Oise au canal de Saintr- Quentin, et ils provoquèrent des souscriptions pour encourager les nouvelles découvertes reconnues les plus utiles.
Us proposèrent deux prix, dont le premier consistait en 25 napoléons, et le second en 20 napoléons d'or. Ces deux prix devaient d'abord être la récompense de celui qui appliquerait avec le plus de succès la navette volante aux tissus de fil, ou à l'inventeur d'un moteur nouveau de métiers qui faciliteraient la fabrication des
1 Rapport remarquable de M. Delorme, la à la chambre consaltatîfs, le Si janvier 1811, dont plusieurs fois nous avons entretenu nos lectenrs, et que nous leur faisons connaître en partie.
9 Procès-verbal de la chambre consultative, du 25 février 1811.
articles de fil, dits de mode, ou enfin, k l'ouvrier qui trouverait un procédé pour donner au fil le moelleux du coton.
Mais, après de longues discussions, la chambre changea son programme et décida que les deux prix mis au concours seraient accordés, le premier <r à la 3» découverte d'un tissu nouveau de fil de lin ou de fil )» de coton, d le second, <r à l'inventeur d'un montage » nouveau qui apporterait un perfectionnement ma- » jour dans une partie quelconque des montages an- B ciens et qui, par des moyens plus simples, étendrait I» les résultats connus *. »
La distribution de ces deux prix, fixée d'abord au 28 avril 1811, jour qui rappelait à la population le souvenir du séjour de Leurs Majestés à Saint-Quentin, fut ensuite ajournée au 28 avriH812.
L'industrie se trouvait alors dans un grand mouvement de prospérité, et l'année 1 81 1 s'annonçait comme ne devant pas lui être moins favorable que celle de 1 81 0. Il est vrai de dire que le gouvernement avait rendu les deux décrets des 10^' et 19 octobre' 1810, mesures trop sévères sans doute, mais qui ne furent pas moins
i Extrait de la délibération de la chambre consultative» du 7 août
2 Le 7 décembre 1810, la chambre consultative remerciait Tempereur, au nom de tons les manufacturiers, dont elle était Torgane, de la promulgation de ces deux décrets.
3 Le décret du 10 octobre 1810 était relatif à Tintroduction dans le
[ués en France, et celui du par le feu les mardiandises
royaume d'Italie des tissus de coton fabriqués en France, et celui du 19 octobre condamnait à Tanéantissement par le feu les ma
anglaises saisies en France.
accueillies avec satisfaction par tous les fabricants de tissus de cotonJ
A l'extérieur, la France était bloquée de toutes parts, et elle se trouvait dans la nécessité absolue de demander au génie de ses enfants des merveilles, pour arriver à se passer du reste du monde. Le décret du 22 février 1806 nous avait laissés presque sans filés de coton , et, en même temps^ l'interdit dont les Anglais frappaient les mers nous réduisait à n'employer que des cotons du Levant, de Naples ou d'Espagne, qui se prêtaient difficilement à former des fils d'une grande finesse.
La nécessité éveilla le génie de nos constructeurs , et, par une de ces heureuses merveilles qui se renouvelèrent si souvent sous le premier empire, nous eûmes, en 1812, plus de 200 filatures comptant plus d'un million de broches, produisant plus de dix millions de kilogrammes de coton ^
C'était surtout avec les cotons du Levant, très-rebelles à la filature des numéros fins, que ces filés se fabriquaient. Cela n'empêcha pas nos filateurs de réussir, seulement ces difficultés servirent à donner de l'émulation à nos constructeurs de machines. Chaptal avait dit : <r Les difficultés qui sont à vaincre force- 9 ront nos mécaniciens à perfectionner leurs métiers » à filer. » Et Chaptal avait dit vrai.
Le tissage du coton suivit le même progrès : il comptait, en 1812, soixante-dix mille métiers.
UHisUnre de la PoliUqm commenMede la Franeep par Ch. Gonraud, S* Tolome, livre VU, page 138.
Bien d'autres produits, par suite de la guerre avec l'Angleterre, manquaient aux besoins de la France: l'indigo, la cochenille, le rouge d'AndrinopIe, la céruse, la soude, faisaient défaut à ses savonneries, à ses verreries et à ses blanchisseries.
L'empereur, avec une vive originalité de langage, déclara qu'il allait mettre les chimistes en réquisition, et à sa voix, le pays se couvrit de laboratoires où tout un peuple d'esprits d'élite se mit à chercher la solution du singulier problème d'amener la France à remplacer sur son sol les productions de l'Inde et des Antilles.
Si nous n'avions ni soude, ni céruse, à bien plus forte raison nous manquions de sucre ; nous n'avions besoin de personne pour nous en procurer à l'époque où nous possédions Saint-Domingue, la Martinique et la Guadeloupe; nous en exportions, au contraire, pour plus de soixante millions ^. Mais nos colonies étant perdues, envahies ou interceptées, et les Anglais bloquant nos ports, comme nous bloquions leurs côtes , il fallait ou nous en passer, ou en produire en Europe. n paraissait presque insensé alors de songer à ce dernier parti.
On essaya cependant de mille choses. On planta des cannes en Provence ; elles donnèrent une belle végétation, mais pas de sucre cristallisable. Ne pouvant trouver le produit même, on en chercha le similaire. On poursuivit le sucre dans toutes les racines,* tiges,
1 Gh. Gouraud, tome II, livre VII, page U5.
fruits, substances où on supposa qu'il pouvait être : dans la pomme, dans le miel, dans les poires et dans les figues. On réussit quelque peu dans le miel ; la chimie étant parvenue à le décolorer et à lui enlever son odeur, on s'en servit pour sucrer tant bien que mal le thé et le café. Bientôt on essaya avec du raisin. On en exprima des quantités considérables de sirops qui rendirent de grands services dans les usages domestiques, mais ce n'était pas le sucre, que d'essais en essais on allait enfin trouver.
Dès 1747 ^, Hargraff, chimiste prussien, avait obtenu des cristaux de sucre d'une infusion de betteraves seches dans l'alcool « mais il s'était arrêté à cette simple expérience, et il n'avait songé à en rien conclure, sinon que le sucre se trouvait dans d'autres végétaux que dans la canne ^.
Quelque temps après, un réfugié de Tédit de Nantes, fixé à Berlin, le savant Achard, frappé du parti qu'on pouvait tirer de la découverte de Margraff, chercha et trouva un procédé nouveau pour extraire le sucre de la betterave ; il la fit cuire, et la soumit ensuite à la pression. Il proposa son invention au grand Frédéric, qui l'accueillit avec empressement. Achard, avec l'appui du roi, eût poussé plus loin ses expériences, quand
1 LModastrie du sucre de betteraves tient une place tellement considërable dans le district de Saint -Quentin, que nous avuns cru devoir entrer dans quelques développements sur sa création et son introduction en France.
2 Hûtoire de la Politique cùmmerciale de la France, par Ch. Gonraud, livre VU, tome H, page ti6, dans lequel se trouvent ces intérêt* sants détails sur la création du sacre de betteraves.
celui-ci mourut. Heureusement, il publia le récit de la manière dont il opérait.
Ce fut alors que Deyeux, en Tan VIII, rendit compte àrinstitut des expériences qu'il avait faites et de celles de Margraff. Une commission, dans laquelle il eut pour collègues Chaptal, Fourcroy, Darcet, Parmentier et Yauquelin, examina attentivement ces expériences, les répéta et y introduisit des améliorations importantes, celle, entre autres, de ne plus cuire la betterave. Elle déclara qu'il était possible de tirer de cette racine un sucre parfaitement cristallisable, très-pur, trèsblanc, et qui, avec de la patience et du temps, pourrait finir par passer de Tétat de simple curiosité chimique, à celui de produit satisfaisant à toutes les nécessités de la consommation et du commerce.
M. Barruel, au commencement de 1811, se livra, dans son laboratoire, à une série d'opérations qui lui donnèrent du sucre brut de betterave, à trois francs trente-trois centimes le kilogramme, et le raffiné à quatre francs quarante centimes.
On porta à l'empereur plusieurs quintaux de ce sucre : on le mêla avec du sucre de canne, et il était d^jà difficile de les distinguer. Le commerce fut averti qu'il pourrait visiter ces échantillons, au ministère de l'intérieur. Les négociants accoururent, et la surprise fut universelle ; il était évident qu'avec des mesures administratives convenables, la France pourrait être désormais dotée de la production du sucre. Deux jours après la constatation du succès des expériences de }ll, Barruel, un premier décret, en date du 25 mars
1811 y arrêta qu'il serait mis dans l'empire, jusqu'à concurrence de trente-deux mille hectares, des terres en culture de betteraves. M. de Montalivet ayant annoncé que six ou sept'mille hectares seulement, disposés jusqu'alors pour cette production, avaient rendu cent millions de kilogrammes de racines capables de donner quinze cent mille kilogrammes de sucre, l'empereur, jugeant, l'expérience décisive, promulgua aussitôt un second décret^, dans lequel il rassembla toutes les mesures de protection capables d'assurer définitivement en France la production du sucre indigène.
On sait qu'il ne vit pas le succès de ces grandes mesures, mais la postérité était appelée à les voir, et à reconnaître ce que doit l'industrie sucrière au génie de Napoléon 1".
Dans le département de l'Aisne^, ce fut encore M. Arpin qui, l'un des premiers, essaya d'y implanter cette fabrication. Il monta, en 1812, à Roupy, où il avait sa filature de coton, une usine sucrière qui donna
1 Cet antre décret impérial, da 15 janvier 1812, concernant la fabrica* tion du sucre de betteraves, avait décidé qu*ii serait semé dans toute rétendue de Teropire cent mille hectares de betteraves. Le département^ TÂisne était compris dans cette répartition pour mille hectares, ainsi divisés :
210 hectares Tarrondissement de Saint-Quentin.
265 — celui de Laon.
215 — celui de Boissons.
155 — celui de Vervins.
155 — celui de Château-Thierry.
1000 hectares.
2 M. Crespel, mort récemment à Arras, est égalei^nt l'un des premiers qui ait obtenu du sucre cristallisé par Tévaporation des jus. Ses ess^i? remontent à 1809.
en I8I3, des résultats passables. En 1814,ses produits reçurent de notables améliorations, mais par une circonstance particulière*, ils ne purent être convenablemeut appréciés. Cet établissement futensuitetransféré à Genlis.
Si ces essais ne furent pas, en 1813, couronnés du succès le plus complet, il faut convenir cependant, en regardant aujourd'hui ces nombreuses et magnifiques usines qui fabriquent, en si grandes quantités, de ce sucre qui ne venait, it y a un siècle, que sous le climat des AnUUes, qu'après une pareille épreuve pour l'obteoir, il n'y a plus rien d'interdit à la volonté des bommes de science et de courte qui ne reculent devant aucune difficulté pour réussir et inventer.
L'empereur tenait la main à ce que le blocu? continental fût partout exécuté : en Italie, en Autricbe, en Hollande, en Allemagne, comme en Suède et en Russie. — Les conséquences de cette exécution gigantesque du décret de Berlin étaient effroyables.
La France avait armé de nombreux corsaires qui faisaient éprouver au commerce britannique des pertes énormes. Les marchandises anglaises étaient non-seulement saisies, mais brûlées partout où on les rencontrait. — Ces incendies, en place publique, étaient nombreux; ils avaient lieu depuis Rouen jusqu'à Hambourg. Le journal orficiel de l'empire étalait
1 Les produits de la Tabrique de sacre de Roupj, furent ea 1811, U proie de« troupe* ëlij^girea qui, éUnt ea pays coaquii, crortal posToif le» piller d te le» approprier.
périodiquement dans ses coFonnes la liste de ces exécutions, qui coûtaient des sommes fabuleuses à l'Angleterre aux abois.
L'interdiction des mers dont elle nous avait frappés avait tourné contre ses intérêts ; au lieu de tuer notre industrie, comme elle y avait compté, cette interdiction au contraire lui avait donné un élan prodigieux. La proscription du continent, qu'en représailles nous lui avions infligée, le blocus presque hermétique où Napoléon l'avait réduite, l'adoption par presque tous les rois des principes du décret de Berlin, lui causaient de telles souffrances, provoquait dans son sein de si formidables crises, qu'avant peu, elle allait être obligée de demander merci ^. Le moment de céder était arrivé; rien ne pouvait sauver l'Angleterre de cette extrémité; personne ne pouvait la soustraire à cette expiation.... hélas ! si, une seule chose... les revers inattendus de l'empereur Napoléon ! I
La France était toujours en guerre, non-seulement avec l'Angleterre, mais encore avec l'Espagne; cette guerre durait depuis plusieurs années avec de fréquentes alternatives de succès et de revers; il était si difficile, même aux meilleurs soldats du monde, de pouvoir triompher de tout un peuple qui défendait sa nationalité et son indépendance I
L'année 1812 en vit naître une autre plus formidable encore ; ce fut celle avec la Russie, qui fut aussi fatale à la situation prospère de la France qu'aux
1 Gh. Gooiaud, S* volume, Ivm VU, page 151.
grandes destinées de l'empereur. Il ne nous appartient pas de répéter dans cette étude les causes qui la firent naître, mais seulement nous rappellerons que dès cette époque, la prospérité du commerce se ressentit des inquiétudes vagues, des sourdes rumeurs qui déjà semblaient annoncer que Theureuse destinée de l'empereur allait faiblir et que son étoile pâlissait.
Tout le monde sait que les Français n'éprouvèrent d'abord en Russie qu'une faible résistance, et qu'ils gagnèrent la célèbre bataille de la Moscowa, qui leur ouvrit les portes de la ville de Moscou, laquelle, abandonnée ensuite de ses habitants et livrée aux flammes par les ordres du gouverneur Rostopchin, enleva aux Français leur dernier refuge avec leurs dernières ressources. On sait encore que l'armée impérialQ, qui se composait de quatre cent mille hommes, vaincue par les élémentb, forcée à la retraite dans la saison la plus rigoureuse de l'année, décimée par la faim et par un froid dont l'intensité inaccoutumée étonnait les Russes eux-mêmes, perdit la plus grande partie de ses soldats et de son immense matériel.
Napoléon fit preuve du plus grand courage, et dans ce moment suprême, il trouva encore, à force de génie et de patriotisme, le moyen de grandir dans l'admiration universelle.
De retour en France, il créa en deux mois une armée nouvelle, pour lutter contre la Prusse et l'Autriche qui venaient encore une fois de se réunir à la Russie. Nos jeunes conscrits combattirent victorieusement à Lutzen, à Bautzen et à Dresde mais la défection des
Saxons et des Wurlembourgeois, au milieu même de raction de Leipzick, nous fit perdre la bataille. L'armée, forcée de faire retraite sur le Rhin, .illustra encore ses aigles en Allemagne par la victoire de Hanau.
En apprenant de tels désastres, la municipalité de Saint-Quentin imita l'exemple de celle de Paris et de plusieurs autres villes, en offrant à l'empereur huit cavaliers montés et équipés. Une commission ^ prise dans le sein du conseil fut immédiatement chargée de faire l'acquisition desdits chevaux et équipements.
Dans une circonstance aussi grave que celle dans laquelle se trouvait la France, la ville de Saint-Quentin avait tenu à prouver à l'empereur son dévouement à sa personne et son inaltérable reconnaissance pour l'appui qu'il avait donné à sa prospérité et à son commerce.
Mais cette grande existence, qui avait commencé au siège de Toulon, au moment où elle s'empara avec tant d'éclat de la scène du monde, devait en bientôt disparaître.... L'histoire a dit les merveilles accomplies dans cette immortelle période.... l'administration reconstituée, les finances rétablies, le commerce et le crédit relevés, nos routes achevées ou réparées et nos canaux creusés. Elle a montré l'empereur Napoléon comme conquérant, législateur, administrateur ou négociateur....
Dans ce drame immense où le monde et l'humanité
1 Cette commissioD se composait de MM. Delonglay et de Baudreuil (Eitnit delà délibération du conseil mimicipal, du 16 janrier 1818).
entière furent en jeu, chaque jour eut son prodige
Après le siège de Toulon et la journée du 13 vendémiairey'S'ouvrit cette mémorable campagne qui commença à la bataille de Montenotte pour finir au traité de Campo-Formio. Vinrent ensuite l'expédition d'Egypte^le 18 brumaire, le consulat, Marengo qui rendit à ritalie son indépendance ; le concordat, le code, Tannezion de nouveaux états à la France ; puis après, l'empire , la bataille d'Austerlitz, la paix de Presbourg, les victoires dléna, de Friedland et de Wagram, bientôt suivies d'un illustre mariage, de la naissance de ce prince qui semblait appelé à de si hautes destinées, puis encore les triomphes et les revers des campagnes de Russie et d'Espagne, les luttes suprêmes de 1813 et de 1814....
On sait le reste, on sait les inutiles prodiges que fit l'empereur Napoléon pendant la campagne de France, l'héroïsme des armées qui se dévouèrent pour son salut, le sol de la patrie souillé par l'étranger, puis enfin sa chute sa chute aussi extraordinaire qu'avait été sa vie II!
SlHis les coups de l'Europe entière, sous les efforts inouïs de l'Angleterre qui voyait, avec une haine jalouse, les admirables progrès de la France, sa rivale. Napoléon succomba.... Mais si la dernière victoire est restée aux Anglais, la gloire et l'honneur sont restés au captif de Sainte-Hélène 1 1 1