TOME u
continuât, en dehors d'elle, un régime économique pour le renversement duquel toutes deux s'étaient solennellement alliées.
La Russie paraissait faire peu de cas des profits qu'elle pouvait retirer du système continental.
Quanta l'Angleterre, il est inutile de faire ressortir le désir et l'intérêt immenses qu'elle avait de voir la politique commerciale de Napoléon complètement renversée. Depuis vingt ans, elle ne faisait la guerre que pour arriver à ce but, et depuis vingt ans, elle couvrait le continent de sang et de ruines, pour détruire, à son profit, les manufactures de tout le globe.
La France venait d'être réduite à ses frontières de 1790, et son industrie, encore privée du puissant auxiliaire des machines, était trop faiblement constituée pour pouvoir lutter contre les manufactures anglaises.
Pendant les premiers mois qui suivirent la conclusion de la paix, l'importation britannique fut considérable, et y détermina une situation telle, que sous cette influence, plusieurs nations étrangères s'empressèrent d'apporter dans leur législation douanière de notables restrictions ^.
Ce qui causa aussi en France certaines appréhensioQ3, ce fut de voir revenir sur le trône, après 25 ans d'exil, la maison de Bourbon. L'origine de cette restauration, les conditions dans lesquelles elle se faisait.
1 Histoire du Commerce con temporain, par Ch. Vogel, tome l«r, page 6t.
des paroles que Ton disait avoir été prononcées par Louis XVIII, en prenant congé à Londres du prince régent ^ , faisaient craindre que la nouvelle dynastie fût dans l'impuissance de rien refuser à TÂngleterre.
Toutefois, nous devons dire qu'en ce qui toucha les questions économiques, ces appréhensions ne se réalisèrent pas, et que si ces paroles furent réellement prononcées à Londres, le roi Louis XYIII parut peu s'en souvenir dès qu'il fut arrivé à Paris.
Sa conduite le prouva, et le roi trouva, probablement avec raison, que la France avait fait assez de sacrifices en perdant ses colonies et ses frontières, sans livrer encore à la Grande-Bretagne le travail de ses manufactures, Taliment de son commerce, et le pain de -ses ouvriers ^.
Il lit son entrée solennelle à Paris, le 3 mai 1814, après avoir donné, le 2, la déclaration de Saint-Ouen, qui consacrait les principes du gouvernement représentatif, laquelle fut suivie, le 2 juin, de la promulgation de la charte.
Presque toutes les villes des départements du Nord avaient été envahies, dans les premiers mois de l'année 1814, par les armées coalisées. Ce fut le 11 mars
1 Voici les paroles attribuées au roi Louis XVni avant que de mettre le pied sur le sol de la France : « C*est aux conseils de Votre Altesse, à ce
• glorieui pays, à la confiance de ses habitants, que j'attribuerai toujours,
• après la divine Providence, le rétablissement de notre maison sur le ■ trône de ses ancêtres. » (Ch. Gouraud, Histoire de la Politique cornmerciale de la France.)
2 Ch. Gouraud, Hi^idre de la PolUique commerciale de la France,
page 161 ^«volume;.
que Saint-Quentin fut forcé d'ouviir ses portes à des troupes russes comoiandées par le baron de Geismar.
Dès le raatin de cette fatale journée, une alerte y avait fait pressentir l'arrivée des ennemis. Après sommation de leur livrer la ville, celle-ci fut bien forcée de se rendre... Pouvait-il en être autrement? La résistance éiait alors impossible... ses remparts étaient démantelés, ses moyens de défense illusoires, et d'ailleurs qu'aurait-elle pu contre les armées de l'Europe entière se dirigeant vers Paris, où la lutte allait se terminer? Saint-Quentin, hélas! dut se rendre... et pour celui qui écrit ces lignes, la pensée d'avoir vu les Cosaques dans ses rues restera toujours gravée dans son cœur, comme l'un des plus douloureux et des plus poignants souvenirs de son enfance...
Depuis plusieurs mois, le commerce était en souffrance, les débouchés intérieurs et extérieurs manquaient aux manufactures françaises. La situation n'était pas meilleure à Saint-Quentin, et ses industriels avaient à supporter un état de crise auquel depuis longtemps ils n'étaient pas habitués. L'occupation étrangère avait en outre laissé à sa caisse municipale des charges assez lourdes à supporter ; elle avait d'abord eu à payer une somme de 214,069 francs, tant pour des dépenses faites à l'occasion du séjour des troupes ennemies dans ses murs, que pour l'approvisionnement du siège des places du Quesnoy et de Landrecics ^ , puis une autre de 120,000 francs pour
1 Les cahiers relatifs à la dépense de cette somme de 21i,069 fraiics, sont aux archives de rh(>tel-do-viUe.
fournitures faites suivant les réquisitions du baron de Geismar. Sur cette première somme, les marchands fournisseurs de la cité reçurent celle de 50,000 francs, et celle de 120,000 francs fut éteinte au moyen d'une contributiog extraordinaire payée par les contribuables inscrits aux rôles, pour une somme de IS francs et au-dessus ^
Malgré les réquisitions et les contributions extraordinaires que cette ville eut à payer, d'autres départements furent encore plus malheureux qu'elle. Un historien ^ qui a fait de cette époque sinistre un éloquent tableau, cite la liste suivante des réquisitions pour le département des Vosges: 150,000 aunes de draps, 400 do toile cirée, 200,000 de toiles pour chemises, 50,000 de toile pour doublures, 45,000 de galons, sans compter les galons d*or et d'argent, 120,000 casques, une profusion de bas, de bottes, d'éperons, de shakos^ de havre-sacs, et enfin 400 francs par chaque officier.
Obligée de se rendre aux Russes, la ville* de Saint- Quentin fut placée jensuite sous le commandement supérieur du colonel OugrimoiF H, du régiment d'Iakoutsky. Ce militaire y exerça les pouvoirs de son autorité avec la plus grande bienveillance, et chercha à la préserver des maux de la guerre, ^des exigences des soldats, et môme des charges d'une occupation par un plus grand nombre de troupes. Aussi, lorsqu'il
1 Délibération du conseU municipal, du 26 juillet 18U. S U. de Vaulabelle.
reçut l'ordre de rentrer en Russie, le conseil municipal de Saint-Quentin considéra-t-il comme un devoir de consigner sur le registre de ses délibérations l'expression de sa profonde reconnaissance envers le colonel Ougrimoff ; il chargea en outre une^députation d'aller lui en porter le témoignage et de lui remettre une lettre pour l'empereur de Russie^, laquelle faisait connaître à ce souverain ses sentiments de gratitude pour TofScier supérieur qui, appelé à commander la ville dans des temps difficiles, avait su se faire aimer de ses habitants, sans manquer à la sévérité des devoirs de son service. Cette cité ne se contenta pas .de ces démonstrations affectueuses; comme le colonel Ougrimoff se trouvait dans une position peu aisée de fortune, elle le pria discrètement d'accepter une somme de l,200*francs, et en plus, la planche de son portrait qui venait d'être gravée et qui en avait coûté
La première invasion des Russes, en 1814, ne fut donc pas aussi fatale à ses habitants qu'elle le fut à ses manufacturiers ^. Ceux-ci eurent, à cette époque, à supporter l'une de gbb catastrophes qui laissent après elles le découragement et des pertes considérables, quand elles ne causent pas des ruines complètes.
Derrière les armées de l'Europe qui envahissaient la France, marchaient de longs convois chargés des
1 Dëlibëration du 1» juillet 1814. La lettre adressée par le conseil municipal à Tempereur de Russie à cette occasion, mérite d'être lue ; elle se trouve dans le registre des délibérations de ce conseil de 1806 à 1815.
2 Ce fut le 7 mai i8U que la garnison étrangère évacua Saint - Quentin.
étoffes de coton et des denrées coloniales de l'Angleterre, qui venaient encombrer ses marchés ; et, à peine arrivé à Paris, le comte d'Artois, lieutenant-général du royaume, levait brusquement, sans indemnité pour les détenteurs, par une ordonnance datée du 23 avril, le droit énorme dont à l'entrée chaque kilogramme de coton avait été frappé par le gouvernement impérial. Par suite de cette réunion de circonstances, les prix des produits manufacturés subirent forcément une baisse écrasante, telle que des tissus de coton qui se vendaient en avrils francs Taune, ne valaient plus que 2 francs en mai, et 1 franc SO centimes en juin ^
Cette ordonnance donna un nouvel élan à la prospérité des fabriques anglaises, et elle porta par contre un coup affreux à Texîstence des manufacturiers français. Le plus célèbre d'entre eux ^, celui qui possédait sept filatures, et qui avait occupé, dans ses ateliers, jusqu'à ISjOOOouvriers, neput résister à cette tempête ; le 22 avril, il était riche de plusieurs millions; le 25, il était ruiné ^. Ce manufacturier avait à Saint^Quentin une succursale de ses établissements ; il y faisait tisser des basins, des calicots et autres étoffes de coton. Cette maison importante dut, à cette époque, entrer en liquidation...
Si l'empereur Napoléon n'avait pas réussi à vaincre
1 On sait que la livre de coton filé, qui revenait à 8 francs 50, tomba, en 181i, au-dessous de 3 francs. (Rapport de la chambre consultative, du i 8 juillet 1816.) v *-»-
2 Richard Lenoir. Voir aux pièces justificalives.
3 Bezon, 6« volume du Dictionnaire général de» Tissus, page 230.
r Angleterre, il tavaît an moins jeté les fondenïents de nos industries. Sous son règne, la filature et le tissage du coton avaient fait des progrès remarquables. Nos produits pouvaient se présenter sur tous les marchés, et s^ils étaient en état d'infériorité quant aux prix, ils étaient égaux et quelquefois supérieurs déjà pour les qualités aux marchandises britanniques. Seulement Napoléon, en voulant porter coup au commerce aussi bien qu'à l'industrie de la Grande-Bretagne, ne s'était pas borné à repousser les produits manufacturés des Anglais ; il avait également prohibé les matières premières apportées par leurs vaisseaux, telles que les cotons bruts, les sucres etlcs cafés. Puis, à la prohibition il avait substitué, en 1810, le droit de cinquante pour cent que toutes ces matières avaient dû payer *. On comprendra facilement quelle perturbation devait apporter dans une situation semblable la brusque invasion en France des produits étrangers. Aussi, quand les tissus de coton, les sucres et les cafés y firent irruption en 1814, à la suite des armées ennemies, toutes les affaires furent interrompues. Il en résulta que nos étoffes de coton furent obligées de lutter contre les étoffes anglaises, qui à l'avantage de leur fabrication économique joignaient encore celui de n'avoir pas acquitté le droit de cinquante pour cent sur les matières premières. Cette situation fut désatrcusc et causa la ruine d'un grand nombre de manufacturiers.
1 Tbiers, Histoire du Consulat el de VRmpire, Ijme XV1II« page 66.
Les années 181iet1815 furent donc de tristes époques pour riqdustrie du coton. Les manufacturiers produisaient peu de marchandises, et ce qui les occupait le plus c'était le* désir qu'ils avaient d'écouler, avec le moins de perte possible, celles qu'ils avaient en magasin. Ils cherchaient surtout à liquider les créances de ceux de leurs débiteurs qui déclaraient ne pouvoir les payer, ou qui profitaient de ce qu'ils n'appartenaient plus u la France pour éviter de se libérer envers eux.
Les Anglais fabriquaient sans succès les linons, les batistes, et, par conséquent, ils n'avaient pu en inonder le marché français, comme ils l'avaient fait des tissus de coton ; aussi ces articles étaient-ils à peu près les seuls qui, h cette époque, se vendissent sans perte.
Le retour des Bourbons fit croire un moment à l'abandon des principes libéraux qui régissaient le commerce depuis 1789 ; et à Sainl-Quentin, dès le 8 août 1814, un certain nombre de courtiers de tissus, se proclamant les douze anciens courtiers titulaires delà ville, réclamèrent au préfet del'Aisne le rétablissement de leur antique corporation. Ils demandèrent : V a Que tout en laissant au producteur la faculté de » vendre Ic^ruit de son travail, il leur fût réservé le » privilège exclusif d'iHre assermentés et d'avoir seuls » le droit d*ôtre les intermédiaires entre les fabricants » ^les négociants; 2*" que toute personne qui ferait » miuduleusement le courtage fût passible d'une » amendé et de la confiscation de la marchandise dont
» elle serait porteur; 3*" et, enfin, que les marchands » étrangers fussent expulsés du marché. ^ »
La chambre des manufactures, consultée par M. le préfet, se prononça avec une gfande énergie pour la liberté des transactions ; elle rappella a que le cour- » tage restreint et assermenté avait fait son temps; » que, bien antérieurement à 1789, la fabrique cher- 3> chait déjà k s'affranchir des entraves que cette cor- » poration apportait au développement du commerce ; » et, quant à l'expulsion des marchands étrangers, la D chambre trouvait cette idée tellement ridicule et JD peu libérale, qu'elle croyait même ne pas devoir » répondre à cette partie du mémoire des courtiers ^. »
Cette demande n'eut aucun résultat. Quelques années après, certains abus, qui concernaient le courtage, furent signalés à l'administration municipale ; d'accord avec la chambre consultative, elle prit, le 22 décembre 1817 et le 16 avril 1818, deux arrêtés qui, tout en ne limitant pas le nombre des courtiers, cherchaient cependant à régulariser leurs positions, en les astreignant à prendre une patente, à être domiciliés à Saint-Quentin, et à porter des médailles qui indiquassent leurs noms et leurs domiciles.
Ces arrêtés ne furent pas complètement exécutés ; car, le 9 juillet 1824, les courtiers adressèrent au maire une pétition dans laquelle ils exposaient: <r qu'en » contravention aux arrêtés de la mairie, portant
1 Procès-verbaux de la chambre consultative (délibération du 8 août 18U).
» règlement de police, des 22 décembre 1817 et 16 i> avril 1818, un grand nombre d'individus, habitants D des campagnes, se permettaient de vendre des toiles D en concurrence avec eux. »
La chambre consultative, à qui cette pétition fut envoyée^ en délibéra ^, et elle décida : i"" que le maire, qui la présidait, prendrait toutes les mesures nécessaires pour faire exécuter les deux arrêtés précités ; 2'' que la liste des courtiers, pouvant vendre dans la ville, serait formée par la chambre; 3** qu'avant d'arrêter définitivement cette liste, six syndics, qui allaient être désignés, seraient chargés de présenter des notes et renseignements sur la moralité de chaque individu inscrit, d'indiquer s'il avait une année de domicile à Saint-Quentin, et s'il savait lire et écrire pour inscrire ses opérations sur son livre. La première liste, arrêtée parla chambre, contenait 167 noms de courtiers; elle fut ensuite portée à 194 ^. Cette mesure eut pour eflet de décider les habitants de la campagne qui venaient faire le courtage à Saint-Quentin à y prendre domicile.
Avec le temps, ces arrêtés ont cessé d'être exécutés. Le courtage primitif s'est complètement modifié. De simples intermédiaires, portant à vendre des tissus chez les négociants, qu'étaient les courtiers, ils devinrent, pour la plupart, détenteurs de grandes quantités de marchandises, puis commissionnaires, fabricants ou marchands de cotons.
1 Délibération de la chaojbre coosoitative» da 9jaillet 182i. % Délibération de la chambre consultative, du 25 octobre 1814.
L'époque dos cent jours, avec ses incertitudes politiques et ses préparatifs à la guerre, n'avait pas pu rendre au commerce sa prospérité passée. Le retour de rcmpereur à Paris fut accueilli avec joie h Saint- Quentin, et cet événement donna au conseil municipal roccasion de lui exprimer, dans une adresse chaleureuse, les sentiments de dévouement et de fidélité que sa population lui avait toujours conservés^... Mais les vœux du conseil municipal pour la prospérité et le maintien de l'empire ne furent pas, hélas I exaucés...
Le second règne de Tempereur fut de couiHe durée, et la victoire, encore rebelle à sa fortune, ne répondit ni à son courage, ni à la valeur héroïque de ses soldats.
Après la bataille de Waterloo ^ et les graves événements qui la suivirent, il dut, nouveau Prométhée, quitter la France pour aller mourir h Sainte-Hélène
Nos désastres venaient une seconde fois d'y ramener les étrangers... Saint-Quentin devint la proie
1 Voir aux pièces justificatives celte adresse.
f La bataille de Waterloo fut, suivant l^empereur Napoléon, une singulière défaite, où la gloire du vaincu, malgré la plus horrible catastrophe, n*a point souffert, et ci'lle du vainqueur n*a pas été augmentée. En effet, bien que formée à la hâte et composée pour moitié de conscrils et de volontaires enregimenlés depuis quelques semaines, l'armée française s'y montra la digne rivale de ses aînées de la républiaue et de l'empire. Elle comptait 59,000 conibattanU k Ligny contre 90,000, à Waterloo, 65,000 contre 160,000... Et les généraux dts armées coalisées - ont accusé dans leurs rapports une perte de 58»006 hommes ; comme on le voit jamais plus vaillantes légions ne portèrent à leurs ennemis de plus terribles coups!!
des Prussiens... Ce fut le 24 juin 1815 qu'ils y entrèrent... Triste anniversaire! c'était en juin 1486 que cette ville avait éto surprise par une division flamande... Ils y restèrent jusqu'au IS décembre... et, en 1359, c'était encore en décembre, le IG, qu'après SI mois de domination espagnole, elle était rentrée dans les mains de la France...
Dans cet intervalle, elle souffrit de grands maux et de cruels ravages : elle servit de passage à plus de 400,000 hommes. Prussiens, Anglais, Westphaliens, Hollandais et Belges, dont il fallut refaire l'armement, l'équipement, les magasins, la santé et la caisse... Cette seconde invasion fut, pour le pays, plus calamiteuse encore que la première, puisque les seules réquisitions dont l'arrondissement de Saint- Quentin fut l'objet, s'élevèrent à 6,400,000 francs *.
Les Bourbons rentrèrent le 8 juillet^... Dès le 6, Paris avait été envahi par les ennemis. L'armée française en était partie par la route d'Orléans, dans la nuit du S au 6, pour se retirer sur les bords de la Loire. Dans la journée du 7, les troupes prussiennes avaient occupé les Tuileries.
Nous ne parlerons ni de la réaction royaliste, ni de l'occupation étrangère, ni des nombreuses proscriptions qui suivirent cette malheureuse époque... ces
1 Sainl'QuetUin ancien et moderne, par M. Fouiiuier-ChoUel.
2 Voir aux pièces justificatives des documents municipaux sur l'invasion de 1815.
événements, gui laissèrent après eux de tristes souvenirs, appartiennent à l'histoire... nous ne lui prendrons que ceux qui regardent notre commerce et nos industries.
A son avènement au trône, Louis XVIII rencontra de sérieuses difficultés. Tiraillé par tous les partis po-» litiques, assailli par leurs prétentions, les satisfaire tous n'était pas chose facile. Averti, d'un autre côté, de la gène et des souffrances des populations manufacturières, auxquelles son gouvernement ne pouvait pas porter remède, il se trouva fort embarrassé ; car il lui était impossible, tant que devait durer l'occupation, de rompre avec le cabinet de Londres.
Le roi ne se prononça donc pas de suite sur le système économique qu'il entendait suivre, mais appréciant k haute importance qu'avait acquise le travail national depuis le commencement du siècle, il comprit qu'il était de son devoir de conserver la création industrielle de Napoléon, qui était bien l'une des plus précieuses et des plus populaires de ses conquêtes.
Louis XVIII, s'inspirant de cette pensée, rendit l'ordonnance du 28 avril 1816, qui devait réserver exclusivement le marché français aux produits des filatures et des tissages français.
Cette ordonnance porta ses fruits, et l'industrie se remit assez vite de ses souffrances. En rétablissant les relations commerciales entre toutes les nations, la paix de 1815 avait permis à nos manufacturiers d'aller puiser dans les usines de l'Angleterre les progrès de leurs machines. Ces voyages furent utiles, et bientôt
de remarquables changements s'opérèrent dans le système de nos filatures. Il en résulta pour elles des perfectionnements et des économies. De ce côté, la situation se trouva améliorée, et, bien que nos fabriques se trouvassent privées des marchés que la conquête leur avait enlevés, qu'elles fussent restreintes à la consommation d'une population bien diminuée, on les vit mettre en œuvre, non plus quatre millions de kilogrammes de coton comme en 1790 , non plus huit millions comme en 1813, mais bien douze millions de kilogrammes.
A cette même date, l'Angleterre en fabriquait 45 millions de kilogrammes. Le résultat à constater à cette époque était donc celui-ci : la France, depuis 1790, avait triplé sa production, et l'Angleterre quadruplé la sienne.
Au commencement de 1816, le gouvernement tenant à connaître ce qu'avait été, durant l'année qui venait de s'écouler, la situation industrielle de chacune des villes manufacturières du royaume, avait demandé ce renseignement aux chambres de commerce.
Pour satisfaire à cette demande, celle de Saint- Quentin, en ce qui la concernait, adressa les deux tableaux* que voici, à M. le Préfet de l'Aisne. Ces tableaux serviront de preuve à co que nous avons dit, sur la fâcheuse situation dans laquelle se trouvait le commerce Saint-Quentinois après 1815.
1 Délibération de la chambre coosoltative, du 1S février 1816.
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