‹ Saint-Quentin; de son commerce et de ses industries (volume 2)Chapitre 9 sur 66 · CX · texte numérisé non relu

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Vers la fin de cette même année, si calamiteuse pour tout le monde et surtout pour la population ouvrière de la France , laquelle, par suite des prix élevés du pain, eut tant de peine à pourvoir aux nécessités de sa nourriture*, le gouvernement crut devoir interroger de nouveau les chambres de commerce sur la situation dans laquelle se trouvaient l'industrie et la filature de coton. Celle de Saint- Quentin répondit au ministre :

a La fabrication des étoffes de coton ' y emploie des » cotons filés depuis le numéro 30 jusqu'au numéro y> 150. Un petit nombre d'articles superfins, telsquedes » mousselines unies, des gazes et des piqués, récla- » ment seuls des numéros plus élevés. En 1813, les D filateurs y étaient parvenus à produire jusqu'au n"" D 180, mais deux invasions successives et la contre- 9 bande ont jeté en France une telle quantité de 0 cotons fins, que ces établissements, pour trouver le » placement de leurs filés, se sont restreints à faire 9 des numéros plus bas. Néanmoins on file encore » jusqu'au numéro loO des filés, qui se vendent de 10 » à 12 centimes Téchevette de 650 aunes ; et il se 0 consomme généralement par semaine SOO kilo- D grammes de coton du n"" 120 à 200. Une partie des j> numéros de 120 à 150 est fournie par les fiilateurs )) de Saint-Quentin, et par ceui^ de Lille, Tourcoing,

1 La ville fil distribuer durant cet hiver, aux indigente de Saint-Quentin, pour 26,532 francs 13 centimes de pain. (Exfrait de la délibération du conseil municipal, du 31 août 1818).

2 Rapport Jq 14 octobre 181 6 de la chambre consultative.

» Paris, et surtout par la contrebande. Mais si la loi » du 28 avril dernier est sévèrement exécutée, huit » établissements qui s'élèvent , plusieurs autres qui » s'augmentent et qui se montent pour produire des n numéros fins, auront, avant une année, rempli les » besoins alimentés aujourd'hui par Tétranger. »

Le rapport ajoutait enfin; 6 que par suite des sacri- » fices considérables qu'avaient su faire les manufac- » turiers de Saint-Quentin, aucun établissement de 9 filature n'avait complètement suspendu ses travaux » que lors des deux invasions. »

C'est également vers cette époque, c'est-à-dire au commencement de 1817, qu'un manufacturier ^fondait à Sain^Quentin une filature à la mécanique de laine peignée.Il comptait employer par jour 300 kilogrammes de laine brute, produite par les mérinos et métis élevés dans le pays. Ces laines devaient servir à la fabrication des châles façon cachemire et des mérinos. Cette filature était destinée à occuper 50 ouvriers ; et un autre établissement du même genre se trouvait également en cx)nstruction à Saint-Quentin '.

Nous avons dit que le retour des Bourbons' avait fait espérer un instant aux partisans de l'ancien régime

1 H. Aaguste Ârpin. — Rapport du 30 septembre 1816 de la chambre consultante,

t Cet autre établissement appartensdt 4 If. Dufour-Deoetle.

3 Le retour des Bourbons amena quelques changemeott dans h person* oel du conseil municipal de Saint-Quentin. Les membres qui furent instal** les le 26 mars 1811, dorent prêter le serment solvant : ■ ie jure et pro* I mets à Dieu de garder obéissance et fidélité au roi, de n*avolr attcooo > intelligence, de n^assister à aucun conseil, de n*entretenir aucune ligue » qui soit contraire i son autorité; et ri dans lé ressort de mes fonctions ou

qu'ils parviendraient à rétablir en France les jurandes, les maîtrises, les corps de marchands et les communautés des arts et métiers.

Après l'échec que venait de subir la corporation des courtiers, qui avait voulu aussi se réorganiser à Saint- Quentin sur les bases surannées des ordonnances des derniers siècles, on devait croire qu'une pareille question ne se représenterait plus.

Il n'en fut pas ainsi : un certain nombre de commerçants de diverses contrées ne craignirent pas de s'adresser à la chambre^ des manufactures de cette ville, pour la prier de prendre une délibération favorable à leurs prétentions.

La réponse qu'elle fit à ce mémoire * fut trop énergique dans ses conclusions pour que nous ne la fassions pas en partie connaître ; elle fut envoyée au ministre et à la chambre de commerce de Paris.

Elle disait ^ : oc Le mémoire qui nous est présenté » fait mention du faux système de liberté illimitée et » d'indépendance absolue répandu dans le commerce D depuis la suspension des jurandes et des maîtrises. 9 Mais, pour résoudre ce problème, ne serait-il pas D plus sage de ne voir dans ce raisonnement que

> ailleurs, j*apprends quMl se trouve quelque chose à soo préjudice, je le ■ ferai savoir au roi. • Ce serment fut ensuite modifié en ces termes : « Je jure fidélité au roi, obéissance à la charte constitutionnelle et aux • lois du royaume. •

1 Ce mémoire avait été rédigé par M. Levacher-Duplessis. avocat à la cour royale de Paris.

2 Délibération de la chambre consultative, du 23 octobre 1817.

» Tcxpression des vœux de ceux qui, par unintérètper- » sonnel, désirent le retour d'un autre ordre de choses » que nous repoussons énergiquement. Les défen- » seurs des corporations s'étayent de l'ancienne ori- » gine de ces établissements, qu'ils font remonter au » temps des Romains ; mais ce n'est pas l'ancienneté, n mais l'utilité qui fait le mérite d'une institution 1» quelconque. Vouloir astreindre les négociants à ne p s'occuper que d'une seule branche d'industrie, c'est 1» mettre une entrave à leur activité , et, suivant nous, » ils doivent rester libres de pouvoir, s'ils le veulent, * » créer de nouvelles industries. »

Telle fut la réponse qui fut faite à ce mémoire ; les principes libéraux de la chambre furent approuvés, et les ridicules prétentions de ses auteurs blâmées.

Depuis 181S, la France avait eu de bien mauvais jours. La tourmente politique s'était prolongée, et les passions n'étaient pas cahiiées. De nombreuses fortunes commerciales avaient été compromises, et d'autres englouties. Les Anglais, les Prussiens gardaient encore nos places fortes , et chacun demandait le départ des étrangers et la rentrée dans leur patrie des Français exilés

Enfin, après plus de trois années d'occupation^, la France fut rendue aux Français

Cette nouvelle, partout reçue* avec joie, ne fut nulle part mieux accueillie qu'à Saint-Quentin. On se

1 Le territoire français ftit évacnéle 30 novembre 1818, conformément àrarticle l*' du traité signé, le 9 octobre, à Aix-la-Chapelle.

iélioitaiti on se jserrait les mains.,, les Prussiens par* taient !.• on ne pensait plus aux malheurs passés, tout était oublié. . . on chanta, on dansa, la ville reprit son aspect d'autrefois, sa confiance d'autrefois, et ses plaisirs d'autrefois^...

£n mars 1818, la question de refortifier Saint- Quentin fut sérieusement agitée dans les conseils du gouvernement, et le projet fut même sur le point d'être soumis à l'examen d'une commission. Ses habitants^ dirent avec raison à cette époque que cette ville, dominée dans un rayon de 2 à 3 kilomètres par les hauteurs qui l'entourent, serait incapable d'opposer une résistance sérieuse à la moindre attaque qu'elle pourrait avoir à repousser; et que, revenir sur la décision prise par l'enîpereur Napoléon, seraitengager l'état dans de grandes et inutiles dépenses.

Ils firent valoir ensuite cette circonstance: que, depuis que les anciennes fortifications avaient été dé^ molles, on avait vu s'élever sur les terrains qu'elles occupaient dix-huit filatures de coton , deux tissages de laines, trois établissements d'apprêts ayant chacun cent cinquante à deux cents ouvriers , quatre usines secondaires et trois blanchisseries.

Ce projet, qui avait été proposé avec insistance

1 Depuis plusieurs mois on connaissait le départ probable des Prussiens, et depuis, chacun s*en r^ouissait ; aussi, dit*on, jamais U fête de Payet n*avait été plus belle et les bals plus animés. (Voir aux pièces justificatives quelques notes sur la fête de Fayet.)

a Lettre de la chambra consultative, du 10 vart 1818, an préfet de TAisne.

par le génie militaire, fut heureusement abandonné ^ Cette décision satisfit ses manufacturiers , qui craignaient de voir une cité aussi commerçante que Saint-Quentin renfermée de nouveau dans d'étroites murailles, et retransformée en une place de guerre. Ils crurent entrevoir dans cette sage résolution la preuve que le gouvernement avait la volonté de la protéger; et ses commerçants, rassurés sur l'avenir de leurs industries, redoublèrent d'efforts pour chercher à leur donner un nouvel essor et un plus grand développement. Us s'empressèrent de perfectionner leurs produits et d'en créer de nouveaux.

Si par leurs capacités ils étaient depuis 1 S ans par* venus à se placer à la tête des meilleurs producteurs de ûlés et d'étoffes de colon, ils ne devaient pas seulement cette suprématie à la perfection de leurs marchandises, ils la devaient aussi aux soins qu'ils apportaient à en varier les espèces.

Ijes industriels de Saint-Quentin ont été, en tout temps, cités pour l'empressement qu'ils ont apporté à créer de nouveaux tissus; leur multiplicité fut un moyen d'attirer les relations et d'augmenter la somme de leurs afiaires. Ce moyen, ils s'en servirent toujours avec succès ; et, pour prouver leur génie inventif, il suC6ra de rappeler sommairement la série

] A cette occasion, le conseil municipal avait envoyé irois délégués à Paris, pour eiposer les vœux des habitants de Saiot-Queqtin. Ces trois délégués étaient MM. Aimé Joly, Reneufve et Frédéric Arpin. Ils furent reçus par S. A. R. le doc d*Angool6me. /Délibération du conseil municipal, du 10 mars 1818.)

des différents genres de tissus qu'ils livrèrent successivement à la consommation. En en faisant connaître les principaux, nous dirons aussi quels furent leur origine, leurs usages et leur importance. * Le co/tco/, dont le nom dérive de CalictAij ville de rindoustan,qui, la première, fabriqua ce genre de tissu de coton, est, pour ainsi dire, le point de départ de tous les autres. Cette étoffe primitive, qui est actuellement encore celle dont la consommation est la plus considérable, fut Tune des premières qui se fabriquèrent à Saint-Quentin. Elle s'y fit d'abord en qualité ordinaire, finesse de 70 portées *, et en 3/4 de large. Elle s'y perfectionna, se fit en toutes largeurs, et atteignit la plus grande finesse. Le calicot, en belle qualité, fabriqué avec des cotons plus fins, prit le nom de percale, dont l'origine indienne signifie toile trèsfine; et celui plus fort, en 3/4, s'appela moklapo/am, nom emprunté à la ville de Madapolam, située aussi dans rindoustan, et qui est celle qui fournit autrefois à la consommation les premières pièces des tissus de cette espèce.

Le hasxn fut également une des premières étoffes de coton qui s'y produisirent avec le plus de succès. Il y a peu de tissus qui aient été aussi recherchés que le basin. Cette dénomination de basin, qui vient de ce que le premier ouvrier qui en fabriqua s'appelait

1 k SamtrQuentin, comme en Alsace, la finesse se comptait par portées. Chaque portée représente 40 fils de chaînes, par conséquent dans on tissa de 70 portées, H y a 2,800 fils de chaîne; dans un de 80 portées, 3,200 fils, et dans un de 100 portées, 4,000 Qls.

Boitnj s'appliquait à diverses sortes de tissus rayés ; ces sortes étaient très-variées. — A Saint-Quentin, celles qui étaient les plus demandées s'appelaient basins mille raies, 2 et 2, 6 et 6; basin uni, croisé, cordelé et câblé. Il s'en fit aussi une qualité très-fine, en rayure 6 et 6, laquelle servait à faire des coiffes de bonnets pour les femmes*.

La mousseline est le premier tissu en coton qui se soit fabriqué vers le milieu du xviii' siècle, dans le district de Saint-Quentin. H y a plus, et nous l'avons dit, c'est que tout porte à croire que ce fut dans cette contrée, qu'à l'imitation des produits des Indes, les premières pièces de cette sorte de tissu se manufacturèrent. Les tissus désignés sous le nom de mousselines sont généralement de qualités légères et claires. La réduction de cet article comprend ordinairement autant de fils en chaîne qu'en trame. Beaucoup de fabricants, cependant, mettent plusiebrs fils de plus en trame au centimètre, ce qui ne nuit pas à la qualité. Pour la trame, on emploie du coton de 10 à 20 numéros plus fins que pour la chaîne. On fabrique des mousselines unies en différentes largeurs, depuis celles de 90 centimètres, de 1" OS, à ï" 50. Ce tissu a donné la pensée de faire des mousselines lancéeSy brochées et brodées^ dont nous reparlerons.

Saint-Quentin et Tarare sont les principaux centres producteurs des mousselines; mais chacune de ces

1 Ces basins se vendaient particulièrement en Bretagne et en Normandie.

deux villes avait sa spécialité, c'est-à-dire que chacune d'elles avait certains genres qui lui appartenaient plus particulièrement. Les mousselines unies, comme les calicots, les percales et les basins, sont des étofiEes d'un emploi général et journalier, et elles se font en difTérentes largeurs, dont les qualités varient des prix les plus bas aux plus grandes finesses.

Les jaconatê se fabriquaient depuis longtemps à Glascow, Belfast, Halifax et à Manchester ; ce genre de tissu de coton, fin, léger, mais serré, qui tient le milieu entre la percale et la mousseline, était connu en Angleterre sous le nom de jaconet. La réduction de la chaîne varie de 30 à 40 fils au centimètre, sui^ vaut la qualité que Ton veut obtenir ^ Plusieurs industriels de Saint*Quentin en montèrent avec succès de nombreux métiers. Les jaconats sont employés à divers usages: pour robes, pour articles de confection pour la lingerie et^a broderie , et ils se vendent soit en blanc, soit pour l'impression . Ce tissu se fabrique encore aujoi^rd'hui à Saint-Quentin,

L'article iif^ti^ qui, depuis cinquante ans et plus, a pris une place si considérable dans la consommation générale de Tindustrie du coton, s'employait, dans les premières années du xix* siècle, plus particulièrement pour gilets. Saint-Quentin, h Texpo^ition de 1806, en avait trois pièces : une à 11 francs, une à 22 fr, 7S et une troisième à 23 francs l'aune. Les piqués se font avec deux chaînes et les combinaisons, de ce tissage

1 Bezon. Des Tissus de cotorij tome VU, page 114.

présentent des dieposittone tellw , que «on étoffe se trouve avoir Taspeet d'un tissu qui aurait été piqué h l'aiguille. Delà provient la dénomination qu'il porte ^, Les piqués sont utilisés aujourd'hui pour de nombreux usages: jupons j couvre^piedsj robe$ d'itë^ et objets de lingerie de dames. On les emploie, soit en blanc, soit teints bu imprimés, Leurs prix sont aussi variés que leurs qualités et gue leurs dessins.

La gaz9 en filj que l'on fabriquait depuis 176$, était encore recherchée en 1814 dans plusieurs contrées de la France : mais son prix élevé, comme celui de toutes les étoffes oii il entrait du fil, en diminuait la consommation. Un ouvrier s'avisa un jour d'imiter en coton pur, l'article qui se faisait en fil, et il apporta sa première pièce à Saint*Quentin, où il chercha à la vendre. Mais le début de oe novateur ne fut pas heu** reux ; m pouvant s'en débarrasser pour un prix d'ar^ gent quelconque, il fut, dit^on, réduit à l'échanger contre un /aptn, lequel animal a donné son nom è un genre de tissu qui eut ensuite un long et complet succès, Le /optn, car c'est ainsi qu'il fut toujours appelé, se fabriquait à la pièce, laquelle mesurait, comme la gaze en fil, 14 aunes; sa largeur était d'abord de 2/3, puis elle fut de 3/4, 4/4 et plus large encore. Les prix variaient de 10 francs à 5S firanes la pièce, suivant la finesse ^.

1 lieioqt Ik§ Tinvs de cQion, fomeVII, pags }17.

2 Les lapins et les joncs se fabriquaient particulièrement dans les communes de Caudry, de Qhfj, de Bertry et de Wallincoufl, arrondissement de Cambrai.

Un autre tissu, à peu près du même genre, le jane^ ainsi dénommé parce qu'il simulait une gaze unie ayec des plis plus ou moins espacés, formés par la trame, avait été au xvin* siècle Tune des variétés de la gaze en fil . Les pièces, dontlesplis étaient plus rapprochés, s'appelaientjonc^ 4et2,ceux qui l'étaient moins, 4 et 4. Les joncs et les lapins en coton recevaient le même apprêt que les gazes en fil qu'ils voulaient imiter, et leurs pièces, quand elles étaient vendues, étaient, comme celles de ces dernières, enveloppées dans un papier noir et attachées avec une jolie ficelle blanche. Ces tis* sus, pendant longtemps demandés dans les départements de l'Ouest de la France, n'étaient cependant pas d'une consommation aussi générale, ni aussi suivie que l'article gaze unie et brochée, qui, avec ses nombreuses variétés, occupa et occupe encore, pour les stores et les rideaux, une place importante dans l'industrie Saint-Quentinoise.

On appelle gaze un tissu léger, très-clair, diaphane, qui s'est d'abord fabriqué avec de la soie ou avec du fil et de la soie. Le nom de gaze, qui lui fut donné, vient de celui delà ville de Gaza, en Palestine, d'où cette étoffe fut apportée^. Les Indiens et les Chi* nois, suivant plusieurs historiens, ont fabriqué des gazes unies et façonnées avec des fleurs d'or et d'argent. Les Chinois excellaient à faire des gazes gaufrées. L'introduction en France du tissage de la gaze parait dater du xrv* siècle. H ressort de règlements de

1 Bezon. Ik$ Tittus de coton, tome Y, page 208.

Tannée 1767, qu'il existait dans Paris une communauté d'artisans qui prenaient la dénomination de FeirandinitrS'Gnziers ou Gazetiers et qui demandèrent des statuts particuliers, en se qualifiant de marchandsfabricants. De 1770 à 1775, on ne comptait pas à Paris moins de 30,000 métiers à fabriquer la gaze. Leurs produits se consommaient en France et à l'étranger.

Nos lecteurs savent déjà que depuis longtemps, on faisait des gazes de soie à Fresnoy-le-Grand, à Bohain, et dans plusieurs autres villages des environs de Saint- Quentin ; aussi n'est-il pas étonnant que la gaze fut l'un des premiers tissus de coton qui s'y fabriquèrent. Les premières pièces étaient unies, ayant 3/4 de largeur ; puis, il s'en fit bientôt en 4/4, S/4 et même 6/4. Cette sorte s'obtenait avec le tour anglais et d'après une réduction de 4 à 16 d^nts au centimètre ^. On varia ensuite ce tissage ; on fit des gazes 2 fils, des gazes Marly, à la reine , des ^azes grains de café, grains d'orge, des gazes mille mouches, à petits et à grands bouquets.

n y avait déjà de ces diverses espèces de gazes à l'exposition de 1806. Mais depuis, que de variations dans leurs genres, dans leurs prix et dans leur emploi? La gaze, avec ses mille transformations, après avoir très-longtemps servi à faire des robes, des bonnets, des fichus et d'autres objets de la toilette des dames,

i Bezon. Des Titnu de coUm, tome VII, page 151.

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est maintenant employée à produire de délicieuses' étoffes destinées à Tameublement et à la confection de petits et de grands rideaux. Ce genre de tissu, avec sa légèreté, sa transparence, se prête parfaitement à faire ressortir la beauté et le bon goût des dessins que la belle découverte des métiers Jacquard permet de lui appliquer.

Rien ne pouvait mieux servir à démontrer la grande habileté des ouvriers du district de Saint-Quentin^ que cette simple énonciation d'une partie des produits que déjà on y fabriquait. Ainsi Ton trouve dans cette même contrée des tisseurs aussi capables de faire des étoffes légères que de produire des gros articles en coton, comme le linge de table dont nous avons à parler.

La Saxe avait le privilège de couvrir de ses magnifiques services damassés en âl les tables des souverains et des personnes opulentes. Elle ne reculait devant aucune exigence de dessins, de chiffies et d'armoiries pour satisfafre cette riche clientelle. La Silésie produisait aussi du linge damassé qui avait également une grande réputation. Saint-Quentin fut une des premières, si ce n'est la première ville qui, en France, s'occupa de la fabrication du linge de table en coton. D'abord l'un de ses manufacturiers^ fit des dessins à damier et à rosettes d'une excellente qualité, qu'il vendait avec une grande facilité; puis ensuite deux autres, dont nous ne saurions non plus taire les noms^, cherchèrent à y introduire cette belle industrie

1 MM. Lehoult et C«.

2 MM. Henri PeOeûer e( Alexandre doUé.

des services damassés en fil, imitation de ceux de la Silésie et de la Saxe. Ils y réussirent, et leurs produits, bientôt remarqués, donnèrent l'espoir qu'ils pouvaient remplacer avec succès ceux de l'étranger. En effet, il était difficile de mieux les imiter. Les jurés des expositions de 1823 et de 1827 en reconnurent le mérite et les récompensèrent par des médailles d'or. Malheureusement la vente ne répondit pas aux efforts de ses fabricants, et le petit nombre des personnes qui pouvaient acheter de ces magnifiques services do table étant insuffisant pour alimenter ces deux établissements, ils furent d'abord forcés de diminuer leur fabrication ^, puis l'un des deux cessa entièrement de travailler; le second continua, mais quelques métiers seulement qui sont encore aujourd'hui en activité.

Ia percale à jouté a aussi été l'un des premiers tissus qui se fabriquèrent à Saint-Quentin, et cet article figurait à l'exposition de 1806. On commença. à la faire avec un simple jour, avec des jours plus grands, des doubles tours, puis, enfin, sur la rayure de la mousseline épaisse, on tissa des dessins brochés de bon goût, plus ou moins compliqués. La percale à jours donna lieu à bien des imitations; et de ce nombre fut une mousseline damier, de plusieurs gran-

1 L* un de ces habiles industriels avait demandé à la chambre consultative qu'elle certifiât la perfection de ses produits. Sur le rapport de ses délégués, la chambre fut heureuse de déclarer combien cette f^rication était remarquable, et combien ces deux établissements qui la produisaient méritaient d'être encouragés. (Rapport de la chambre consaltative, du 5 avril 1S21.)

deurs, dont la fabrication nécessitait un découpage très-difficile^ qui s'opérait à la main.

Le génie inventif des industriels de Sainl-Quentin ne se reposait pas ; et, en même temps qu'ils amélioraient les qualités de leurs étoffes unies, et qu'ils s'occupaient à introduire dans son district la fabrication des madras, des motASselines brochées en couleur pour robes, des mouchoirs do poche en percale, des cravates en mousseline, des fichus en gaze, des fichus que leur extrême transparence avait fait nommer BayadèreSy par abréviation de fichus des bayadères, et des percales à nmuds , ils créaient une étoffe qui, connue sous le nom de percale fond pletUy eut un durable succès ; car il y a peu d'années que l'on en fabriquait encore. Cette étoffe imitait assez bien une broderie sur de la percale ; sa qualité un peu serrée lui donnait de la durée et faisait ressortir les dessins qui en formaient le broché.

Ces articles étaient les principaux tissus qui se fabriquaient de 1816 à 1818 à Saint-Quentin; mais chaque jour, pour ainsi dire, voyait naître des essais d'étoffes nouvelles qui allaient se produire et que nous ferons incessamment connaître.

La France, après les événements de 1814 et de 1815, jouissait à peine des bienfaits de la paix qu'on la vit empressée à réparer par le commerce et l'industrie une partie des maux qu'elle avait soufferts. A cette époque, en quelque sorte silencieuse, se manifesta un fait considérable qui n'échappera pas à ceux qui écriront l'histoire de notre commerce et de

nos industries. La France, épuisée par vingt années des guerres les plus gigantesques qu'aucun peuple ait jamais soutenues et dont la population était affaiblie; la France, à peine remise de ses agitations politiques, chercha de suite à se servir des découvertes des autres peuples, et, se réveillant tout à coup, elle parvint par l'intelligence de ses habitants à réparer en partie les désastres que le pays avait éprouvés.

Cette époque était celle où le roi Louis X VIII, devenu enfin assez maître des affaires pour délivrer la France des intrigues étrangères, et assez établi pour négocier la libération de son territoire, commençait vraiment à gouverner. Son ministère avait une vaste tâche à remplir : la tâche très-difficile de panser les blessures de la nation et de relever sa puissance, en développant, à Tombre d'une paix si chèrement acquise, toutes les branches de la fortune publique. Il avait déjà rassuré le commerce, par sa loi du 28 avril 1816 ; mais cette loi était attaquée par de grandes influences, et d*un autre côté les traités de 181S n'étaient pas oubliés ; ils continuaient d'affecter cruellement le pays, qui se demandait si la monarchie qui venait d'être restaurée saurait entrer dans la pleine intelligence des besoins nationaux et des moyens d'y satisfaire? On se demandait aussi si elle saurait se montrer à la hauteur de son rôle, ou céder aux instigations de l'étranger? Telle était la question que l'on se posait de toutes parts.

Le roi Louis XVIII était heureusement un homme sensé, qui avait su profiter de certaines leçons du passé, et l'on eut, dès le commencement de 1819, la preuve

publique de ses sentiments envers l'industrie française. Ainsi, en 18i9, il accueillit avec bonté une députation des manufacturiers de Saint-Quentin , chargée d'appeler l'attention de son gouvernement sur la fraude qui menaçait l'existence de leurs industries. H écouta avec intérêt celui qui la présidait ^ et qui lui dit : <k Sire^ » dans le moment où le monde entier souffre dans » son commerce, les marchandises anglaises se ven- » dent sur le continent à des prix infiniment plus bas D que dans les fabriques. Cette circonstance, qui tient à » une crise pénible, rend encore plus pressant le besoin » de protection que les manufacturiers réclament de 9 Votre Majesté, d

Louis XYni répondit : a Je sais que les marchandi- » ses de l'Angleterre y sont souvent plus chères que

> sur le continent. Je connais depuis longtemps la • politique de son commerce, et le traité de 1786 l'a » malheureusement fait connaître à la France entière. 3» Vous êtes jeunes, messieurs, et ce temps n'est pas » présent à votre mémoire; mais je suis vieux, et je » m'en souviens. Les Anglais ont alors inondé la » France de leurs marchandises, qu'ils ont données » à de vils prix, sachant bien que, par la destruction

> de notre industrie, ils retrouveraient un jour avec » usurela compensation de ce sacrifice ^. »

Louis XYIU fit établir, au ministère de l'intérieur,

1 M..Mdéric Arpin.

1 Ces paroles du roi Louis XVIII ne sauraient être oubliées. (EitriM d'une élude de M F. Ribeyre sur la filature de Roupy.)

un conseil chargé de donner son avis sur les questions de législation et d'administration intéressant l'agriculture et le commerce. Son gouvernement, qui venait d'appeler M. Oecazesau ministère de l'intérieur, jugea avec raison que le moment était venu de faire revivre l'institution des expositions des produits de l'industrie française, négligée forcément depuis 1806, et qu'aucune autre nation ne s'était encore appropriée.

Le conseil d'agriculture entra immédiatement en fonctions, et il provoqua plusieurs grandes mesures économiques qui furent jugées utiles aux intérêts généraux.

Quant aux expositions qui venaient d'être décrétées, la première eut lieu, le 25 août de cette même année, dans les vastes salles du palais du Louvre appropriées à* cet effet ; c'était la cinquième, en y comprenant le premier essai qui en avait été fait en 1798 , sous François de Neufchâteau.

Celle de 1819 était attendue avec curiosité. Elle devait offrir, en chaque genre, le spécimen des progrès qu'avait réalisés rindustrie pendant le système continental et déposer ainsi publiquement de la vertu ou du vice de ce système. Elle surpassa tout ce que l'on en attendait. Ce fut un dernier triomphe pour Napoléon I", dit l'auteur de la Politique de la France^; quand les journaux français lui portèrent à Saint- Hélène a le compte-rendu de cette fête du travail et

1 Ch. Gooraud , Histoire de la PoUiique eommerdaU de la France^ tomeU, liyreVUI, page 172.

» du génie, il dut , au fond de sa douloureuse soli- 1» tude, éprouver du moins le contentement de voir » que, de son vivant^ le système continental, tout iné- » vitablement violent qu*il avait été dans son exécu- 9 tion, était, du moins, glorifié dans ses principes et 9 dans ses conséquences. »

Sous tous les rapports, l'exposition de 1819 offrit sur celle de 1806 un progrès éclatant. — On constata que les tissus de coton, de laine, de soie, de chanvre et de lin, avaient acquis un degré de perfection nouveau, en mêmetemps que leurs prix devente avaient sensiblement baissé. Le jury déclara^ : «r que la filature de coton » avait fait en France de beaux progrès depuis 1806; » que les usines, qui ne fournissaient généralement ^ alors que des fils d'un degré de finesse qui ne dépas- 9 sait pas le n"" 60, livraient aujourd'hui à la vente les » n^ 80 ei 100 avec une perfection capable de satis- 1» faire les fabricants de tissus les plus difficiles. » Le jury ajoutait : « que l'on avait vu à l'exposition » de 1819 des échantillons nombreux de cotons filés, » au-dessus du n** 120, et môme allant jusqu'à 200; TU mais que parmi ces échantillons, il s'en trouvait qui j> paraissaient faits exprès pour l'exposition et en » dehors des produits d'une fabrication habituelle. »

Pour les tissus de coton, le jury disait a que depuis » longtemps la France excellait dans l'art du tissage, » et que les ouvriers qui fabriquaient les riches soie* » ries et les fines batistes, et qui, par conséquent,

1 Hiêtoir* dei Expoiiliofu de Vlnduêtrie française, pag^ 86« ,

9 étaient exercés à traiter les fils les plus délicats et » les plus précieux, n'avaient plus de rivaux. »

Quant au district de Saint-Quentin, il ne se fit pas seulement remarquer à cette exposition par ses cotons filés, par la perfection et la variété de ses tissus, mais bien aussi par les beaux essais de son linge de table en fil, imitation de celui de la Silésie, et par des machines d'unnouveau modèle d'une usine qui venait de s'y établir *.

A l'exposition de 1819, plusieurs industriels de Saint-Quentin reçurent les plus hautes et les plus honorables distinctions^, et cette cité était alors si bien devenue le centre de la fabrication de la plupart des tissus en coton, que plusieurs maisons de Paris, de Lyon, de Marseille, de Tours et autres villes, s'étaient empressées d'y établir d'importants comptoirs d'achat.

Nous dirons maintenant quelques mots sur la situation de la classe laborieuse depuis la révolution de

Les ouvriers de Saint-Quentin, même dans les circonstances les plus difficiles de cette époque, continuèrent, pour la plupart, les travaux de leur profession ; et, si parfois ils s'agitèrent dans des moments

i L'usine de MM. Casalis et Cordier.

2 M. Jacques Arpin y reçut la décoration de la Légion d^honnenr. MM. Frédéric Arpin et G*, la médaille d'or pour leurs tissus de coton.

Arpin et fils, une médaille d*argent pour leurs filés. Leboult et G*, une médaille d*argent pour leurs tissus. H. Pelletier, une médaille d*argent pour son linge de table. Gasalis et Cordier, une médaille d*argent pour leurs machinei.

d'effervescence politique qui n'eurent pas de durée, ils cédèrent toujours à un simple rappel à la loi.

L'organisation du travail venait d'éprouver de grands changements. Si le système des corporations ne fut pas positivement anéanti par un décret spécial, son abolition n'en fut pas moins très-implicitement prononcée par la loi votée le 18 février et le 2 mars 1791. Cette loi avait, en apparence, pour objet principal la création des patentes et des droits d'entrée dans les villes*; maïs, par ses prescriptions, elle faisait complètement disparaître toutes les traces de l'ancien régime. La maîtrise était remplacée par une patente , aucune autre formalité n'était plus nécessaire pour tenir une boutique, et la loi nouvelle n'exigeait plus ni apprentissage ni temps de compagnonnage, ni épreuves de capacité.

Dans la Picardie, comme dans presque toutes les autres parties de la France, les ouvriers s'associèrent très-franchement au grand mouvement de la révolution. Nos frontières étaient menacées, la plupart se firent soldats pour aller les défendre; ceux qui restèrent dans leurs foyers, et le nombre en était petit, comme ceux qui habitaient nos campagnes, absorbés par les misères qu'ils venaient d'avoir à supporter, cherchèrent à les réparer, et ne songèrent plus guère à s'occuper des difficultés sociales qui restaient à résoudre. Les idées d'association régulière, si générales parmi les ouvriers en 1791, se trouvèrent presque abandonnées en 1802; mais il faut dire que l'énergique impulsion

! Pu Cellier. Histoire des Classes laborieuses, chapitre xrii, page 318.

donnée à l'industrie, dans les premiers temps du consulat, avait contribué à les leur faire oublier.

A cette époque, le travail était très-recherché dans le district manufacturier de Saint-Quentin, et le rétablissement de l'ordre matériel et moral avait eu une grande influence sur la situation économique de ses campagnes. Dès que la propriété se trouva assurée, et que le ferçiier eut la certitude de jouir avec sécurité de son labeur, ni les journaliers, ni les gens du métier ne manquèrent plus d'ouvrage. Quant au compagnonnage, il s'était bien vite réorganisé, et il continuait, parfois même avec une pftsion trop excessive, à recruter de nombreux adeptes dans les métiers affiliés.

Sous l'empire , la condition des ouvriers tisseurs et des fabriques fut heureuse. Leurs salaires furent presque toujours très-élevés, surtout dans les départements du Nord, de l'Aisne, de la Somme et de la Seine-Inférieure, où l'industrie avait pris un très-grand développement. Cette élévation du prix du travail fut généralement attribuée au maintien, depuis quinze années, d'un état militaire excessif et à la prospérité croissante du commerce. Cette situation, favorable à la classe laborieuse, lui rendit moins sensible le haut prix des céréales, et permit même à ceux qui avaient des habitudes d'ordre et de travail de faire de sages économies.

La restauration n'apporta aucun changement dans les lois relatives aux classes laborieuses, mais le retour de la paix et le jeu d'institutions nouvelles amenèrent

dans leur situation morale et matérielle certaines modifications. Ainsi, les guerres de la révolution et de Tempire eurent un résultat marqué sur leur civilisation. Appelés sous les drapeaux, ne pensant qu'à combattre et à vaincre, les ouvriers oublièrent bien vite, pour la plupart, ce qu'il y avait eu d'excessif dans leurs discussions passées. Survivants de nos grandes guerres, ils rapportèrent de leurs courses victorieuses à travers l'Europe une foule d'idées nouvelles, et un^ expérience qui n'était plus d'accord avec d'anciens préjugés. Rentrés dans leurs foyers, la paix les rendit au libre développement de leurs aptitudes, et ils purent jouir des bienfaits d'une législation qui proclamait l'égalité de tous les citoyens français devant la loi. • Quelques années après la restauration , d'autres circonstances vinrent encore modifier les conditions de la classe ouvrière. Le morcellement d'abord de grands domaines, dont les terres furent vendues par parcelles, permit à de nombreux journaliers économes de devenir propriétaires ; beaucoup d'autres, ensuite, ne se trouvant plus repoussés des villes par des règlements oppressifs, prirent de plus en plus l'habitude de venir y exercer leurs métiers , et la nouvelle organisation que les progrès de la mécanique imposaient aux fabricants, apporta enfin un notable changement dans l'existence de l'ouvrier qui, détourné de son foyer, ne put plus concilier les soins de la culture avec le travail industriel des usines.

La condition de l'ouvrier ne fut donc plus au xix* ce qu'elle avait été au xvm* siècle,

De 1815 à 1830, la France devint de plus en plus une nation industrielle, et Tun des résultats de cette révolution économique fut de donner à la classe laborieuse une importance toute nouvelle. Dès 1818, l'accroissement de la population se fit sentir, et cette augmentation porta principalement sur cette classe ? malheureusement, la somme du travail à répartir ne s'accrut pas toujours dans la même proportion. Toutefois Ton peut dire que pendant Tempire et la restauration, il y eut à Saint-Quentin et presque dans toutes les villes de France une notable amélioration dans la situation des travailleurs. Il restait sans doute beaucoup à faire, mais il est évident que Ton entrait dans la voie duprogrès, aveclaferme intention de faire plus encore.

Chaque jour Saint-Quentin s'enrichissait de nouvelles branches d'industries, qui venaient ajouter à l'importance de ses manufactures.

Depuis quelques années seulement, l'article du tulle de coton avait été introduit de l'Angleterre en France, et déjà plusieurs de ses maisons de commerce s'étaient occupées d'examiner les avantages que pouvait préseiiter la fabrication d'un produit qui paraissait avoir un grand avenir. Elles s'organisèrent avec soin pour concentrer dans leurs ateliers toutes les économies de la manutention de cet article, qui se faisait en bandes ou en laizeuni, brodé ou broché. Les tullesenbandes variaient de largeur, depuis un centimètre jusqu'à trois décimètres, et servaient de garnitures de robes, de bonnets çt de cols. Les largeurs variaient depuis 3/4 jusqu'^

3 aunes. — On les découpait en robes, en pèlerines, voiles et autres objets de toilette pour dames. — 11 y avait plusieurs sortes de tulle que l'on pouvait diviser en deux catégories, le tulle Mecklin et le tulle Bobin. L'un et l'autre avaient leurs consommateurs.

Plusieurs villes fabriquèrent ces tissus légers, et parmi celles-ci on citait, pour les bandes de diverses qualités, Calais, Lille et Saint-Quentin. Calais était également citée pour ses articles de fantaisie ; Lille, pour ses brodés fins, et Saint-Quentin, pour ses brodés en prix moyens.

Saint-Quentin fut aussi une des premières villes de la France où Ton se soit occupé de la fabrication de la broderie. Cette fabrication remonte, comme nos lecteurs lé savent, au siècle dernier, et ce fait incontestable se trouve de plus confirmé par le témoignage des hommes les plus compétents: a Ce fut à Saint-Quentin, » dit l'un d'eux S que l'on commença à broder en » grand, sur la mousseline, à l'instar de ce qui » se faisait en Saxe. — En 1785, on comptait déjà » beaucoup d'ouvrières brodeuses, soit dans cette » ville, soit dans ses environs. — On brodait aussi D alors à Nancy, à Ligny (Meuse), et à Saintr-Nicolas a (Meurthe), en fil blanc, sur filet et sur mousse- D line. »

L'origine de la braderie j dont le nom broderie signifie, soit l'art de représenter sur une étoffe un

1 Beion. Det Tiituê aneieni et modemetf i^ Yolume, page S34.

relief, des figures et des dessins^ soit aussi l'ouvrage produit par cet art, se perd dans la nuit des temps ^. L'Asie, qui fut le berceau de tous les arts, vit naître et se développer progressivement la broderie qui, à cette époque, a servait à orner des métaux précieux, à ï> rehausser la splendeur des temples, et à augmenter » la magnificence des souverains. » Aux époques les plus reculées de son histoire, les reines de France et les dames nobles se livraient au travail de la broderie. Lorsque « en 826, Hariold, roi de Danemark, vint » se faire baptiser avec sa famille à Ingelheim, Judith, 1» dit-on, tint la reine sur les fonts, et lui donna une D robe de sa façon, relevée d'or et de pierreries. » Il est constant que, dès le xm* siècle, non-seulement les dames du monde et les religieuses travaillaient à des ouvrages de broderie, mais encore que Ton comptait beaucoup d'ouvriers des deux sexes occupés au même travail. A Paris*, le corps des brodeurs qui, primitivement n'était qu'une simple confrérie sous l'invocation de saint Clair, fut, en 1272, réuni en communauté par Etienne Boileau, qui remplissait alors les fonctions de prévôt de Paris. Sous le règne de Henri II, les broderies devinrent en France un article de mode, qui se propagea tellement, que ce fut vainement que Louis XIII et Louis XIV essayèrent, par de nombreux édits, d'en limiter ou d'en régulariser le luxe et la prodigalité '.

i Bezon. Des TUnu andem et modernes, i* Tolume, page 219. î Règlements sur les Arts et métiers de Paris, publiés par Depping . 3 Bezon. Des Tûsus anciens et modernes, i* volume, pag« 234.

Ces édits ne concernaient que la broderie en or et en soie, laquelle servit ensuite de modèle aux autres genres qui se firent sur des linons, des gazes en fil, ou de la mousseline.

En 1760, on ne connaissait pas Tusage du crochet; la broderie en nœuds, en chatnette et d'application, composait seulement alors cette broderie blanche qui est aujourd'hui Tobjet d'un commerce si considérable. De 1 790 à 1804, cette industrie sommeilla. Saint- Quentin fut donc la première, ou au moins Tune des premières villes de France où Ton commença à broder en grand sur de la mousseline et des linons. Ce ne fut qu'à l'exposition de 1806 que l'on remarqua, dans l'exhibition de l'un de ses manufacturiers, une délicieuse collection d'objets brodés sur des tissus de fil et de coton, dont on admira le travail, le goût et la variété. Près de ces robes d'un prix élevé, se trouvaient des fonds de bonnets, des bandes et des tabliers destinés à toutes les classes de la société. Mais ces brillants essais n'eurent pas le résultat que l'on devait en espérer ; la broderie n'y prit pas d'abord tout le développement qu'elle devait avoir un jour. Plusieurs maisons continuèrent cependant à en faire fabriquer dans ses environs, en Lorraine et dans les Vosges, mais dans des proportions restreintes.

De 1808 à 1814, on broda à Paris et à Nancy des robes et des châles sur de la percale et du jaconat; à Saint-Quentin, on se contenta de faire des bonnets, des fichus, des bandes et des mouchoirs. De 1815 à 1830, après avoir éprouvé bien des crises et fait subir

une transformation à ses produits, l'industrie de la^ broderie parvint enfin à se créer, en France d'abord et en Amérique ensuite, de nombreux débouchés. Ce fut dans cette période que les industries des tulles et de la broderie commencèrent à prendre un grand développement. Leurs succès annonçaient déjà la place considérable qu'elles allaient occuper dans le district manufacturier de Saint-Quentin.

Mais, si de nouveaux produits venaient augmenter l'importance des affaires qui s'y traitaient, la consommation des linons et des batistes y diminuait déplus en plus. Le bas prix auquel on pouvait livrer des étoffes de coton qui imitaient et remplaçaient celles en fil, était la cause principale de cette diminution. Les batistes pour chemises, pour mouchoirs de poche et autres objets de lingerie, se vendaient encore dans toute la France et à l'étranger ; mais les linons ou claires 2/3 et 3/4, les gazes en fil n'étaient plus demandés que pour certaines provinces. La Normandie, TOricanais, le pays Chartrain, le pays de Caux, étaient les principales contrées pour lesquelles on achetait les claires 2/3. Les claires 3/4 étaient* plus recherchées dans la Bretagne, dans le Maine, dans le Poitou et dans la Saintonge. Les départements de l'Est étaient le débouché le plus habituel de la gaze en fil, mais il s'en vendait aussi dans ceux de l'Ouest. Les claires 2/3 et 3/4, qui servirent à faire les linges pour les églises et les surplis des prêtres, étaient d'une vente plus générale. Lé prix des batistes 2/3, 3/4, variaient à cette époque de 40 à 250 francs la pièce ; ceux des mouchoirs de batiste de

20, 24 et 26 mouchoirs, de 35 à 200 francs. Les claires 2/3, qui recevaient ordinairement Tapprét dit de Normandie, se vendaient de 25 à 300 francs ; les claires 3/4, avecTapprét dit au fer, de 32 à 280 francs. Ces qualités et ces prix étaient ceux qui s'achetaient le plus généralement; il s'en faisait, mais en de petites quantités, de plus fins, et par conséquent de plus chers. Les claires 2/3 et 3/4, les gazes joncs, et les gazes lapins, étaient particulièrement recherchées par les marchands en gros qui fréquentaient les foires de Caen et de Guibray.

Les foires, institution du moyen âge, nées des besoins d'une époque où la difficulté des communications et le défaut de sécurité des routes rendaient ces marchés périodiques et indispensables, étaient loin d'avoir, de 1820àl825 l'importance considérable qu'avaient autrefois celles de Champagne ou celle dû Landy à Saint-Denis. Les circonstances qui expliquent leur création n'existaient plus ; cependçtnt, celles de Caen et de Guibray, très-suivies à cette époque, étaient encore le principal débouché des tissus en fil qui sefabriquaient dans les environs de Saint-Quentin.

On a fait remonter l'institution des foires de Caen à Louis XI qui, voulant récompenser les habitants de cette ville de leur loyale conduite pendant la guerre du Bien-public, les autorisa en 1 470 à y établir deux foires franches. Ces foires, qui rivalisèrent un moment avec celles de Bruges, d'Anvers et de Lyon, furent ensuite transférées à Rouen. Mais cette suppression fut tellement préjudiciable aux intérêts des commerçants

de la capitale de la basse Normandie que, sur leurs instances, Henri lY créa celle qui existe aujourd'hui. EDe commence le deuxième dimanche après Pâques etelle dure quinze jours. Tous les commerçants des départements de TOuest venaient alors acheter à Caen et à Guibray une grande partie des marchandises dont ils avaient besoin.

La foire de Guibray a aussi une origine trèsancienne. Après celle de Beaucaire, elle passait pour une des plus importantes de la France. Elle commençait, pour le commerce des chevaux, le 6 août ; mais ce n'était que le 13 qu'avait lieu le déballage des marchandises et leur vente en gros. Les livraisons ne pouvaient se faire que le IS, à cinq heures du soir. Le 24 était le jour fixé pour la fin des opérations, et ce n'était que le 25 et même le 26 qu'avaient lieu les paiements. Des statistiques portent de J2 à 14,000 le nombre des pièces de linons, batistes, qui , vers la fin du règne de Louis XVIIl, se vendaient à Guibray. Ce chiffre, suivant ces mêmes documents, se trouvait réduit de 8 à 10,000 en 1833. Ces foires n'étaient pas les seules qui offrissent des débouchés aux produits de l'industrie Saint-Quentinoise. Celles de Reims, de Troyes, et surtout celle de Beaucaire étaient également fayorables à leur écoulement.

La foire de Beaucaire fut établie en 1217 ^ Elle commence régulièrement le 22 juillet et finit le 28 à

1 La foire de Beaucaire fat éU))]ie par Raymond, comte de Toulouse. Du Commerce, par Gh. Vogel, tome l», pa^ S8S.

minuit ; les billets payables en foire sont exigibles le 27 ; mais les protêts ne sont valables que le 28. Elle fut un instant la plus importante de l'Europe, et à cette époque, elle était visitée par plus de 100,000 commerçants Grecs, Arméniens, Turcs, Juifs, Italiens, Portugais et Espagnols *. Malgré le peu de temps de sa durée il s'y traitait des affaires pour une valeur trèsconsidérable. La foire se tient, non-seulement dans la ville, mais aussi dans une vaste prairie qui s'étend sur les bords du Rhône, et qui, dès le 1" juillet, se couvre de tentes nombreuses pour recevoir les marchandises classées, pour Tordre, suivant leurs espèces et dans des quartiers particuliers.

Si les manufacturiers de Saint-Quentin cherchaient par leur intelligence à doter son commerce de nou-^ velles industrieb,de son côté sa municipalité s'occupait activement de tout ce qui pouvait contribuer à embellir la ville et à la faire progresser. Lesressources ordinaires de ses budgets ne permettant pas de donner aux tra* vaux de démolition de ses fortifications l'activité que réclamaient l'intérêt de la cité et le besoin de disposer, pour son agrandissement, des terrains de ses anciens remparts, le maire proposa, le 24 juin 1822, à son conseil de recourir à un emprunt de 200,000 francs* Cet emprunt, qui devait être remboursé en cinq années, fut voté et ensuite autorisé par le gouvernement.

i En 1861, les relevés de radministration ne portaient qu*à 15»500, la nombre des voyageurs dont elle y avait constaté Tarrivée. (Ch. Vogel, page 232.)

Ce fut vers cette époque * que le même conseil udopta un devis pour la plantation des boulevards.

Le gouvernement du roi Louis XVIII, qui avait jugé utilede faire revivre Tinstitution des expositions, venait de prescrire une exhibition des produits de Tindustrie nationale pour Tannée 1823.

Cette exposition eut h'eu. On pouvait craindre pour son succès, car Tépoque où elle s'ouvrait coïncidait avec celle de l'expédition de l'armée française en Espagne. L'industrie ne se ressentit aucunement du contre-coup de cette promenade militaire, et l'exposition de 1823 révéla de nouveaux progrès dans presque toutes nos industries.

Le jury eut à signaler un grand perfectionnement dans les cotons filés. Le degré de finesse le plus élevé auquel nos filateurs de coton fussent parvenus, en 1819, ne surpassait pas le numéro 200 ; en 1823, on arriva jusqu'au numéro 291. L'établissement qui, dans ce grand concours industriel, exposa les fils d'une parfaite qualité, du numéro 213 au numéro 291, était celui d'une importante maison de Saint- Quentin ^ qui obtint la médaille d'or.

Le jury ne fut pas moins empressé de constater, dans son rapport, tous les progrès aussi rapides que surprenants réalisés en France dans la fabrication des étoffes de coton. En première ligne, il signala les

1 Délibëralion du conseil municipal, du 8 juillet 1822. t MM. Samuel Joly et fils.

— ISO —

expositions des maisons de Saint-Quentin, et les nombreuses récompenses qu'elles reçurent prouvèrent combien il avait su apprécier la perfection de leurs tissus. Il décerna la médaille d'or à une maison^ « qui > avait exposé des percales en blanc et en écru, tissées » avec des cbatnes 140 et des trames 195, des jaco- » nats 5/4 d'une finesse remarquable; » et une médaille d'argent à une autre ^^ « pour ses percales, » ses mousselines, et d'autres espèces de tissus d'une n excellente fabrication. i>

Un honorable industriel ^ qui, l'un des premiers, avait introduit en France la fabrication du linge de table ouvré, damassé, eutégalement une médaille d'or ; et, en lui accordant cette distinction, le Jury signalait ce genre de produit : « comme ayant accompli chez \t nous de remarquables progrès, depuis que les fa. » bricants avaient adopté des métiers construits sur le » modèle de ceux dont on fait usage en Silésie. Le » linge de table ouvré, damassé, exécuté en lin ou en » coton par les fabriques françaises, disait encore le » jury, peut dès à présent soutenir sans désavantage » la comparaison avec ce que les manufactures étraa- » gères produisaient de plus beau. »

Un autre de sesmanufactariers*, fabriquant le linge de table, eut également une médaille d'argent pour la perfection de ses produits.

1 Madame ?euYe Ferdinand Ladriére.

2 BCM. LehouUet C«.

3 H. Henri PeUeUer.

i M. Alesandre Dollé.

Les résultats de Texposition de 1823 venaient de maintenir le district de Saint-Quentin à la tête de l'industrie cotonnière.

Pendant longtemps, la filature et le tissage du coton eurent leur siège principal dans les départements de l'Aisne, du Nord, de la Somme, de la Seine-Inférieure et de l'Eure. Ce ne fut que plus tard que le développement progressif de cette industrie se communiqua à l'Alsace et aux départements voisins, c'est-à-dire aux contrées qui devaient un jour se trouver placées des premières à la tête de cette fabrication.

Au mois de juin de l'année 182S, trente-quatre filatures de coton étaient en activité dansl'arrondissement de Saint-Quentin. Une statistique de l'époque porte de 2,700 à 2,800 kilogrammes le coton que chaque jour elles filaient ; à 130,000 le nombre des ouvriers hommes et femmes qui tissaient pour ses industriels, à un million celui des pièces qu'ils fabriquaient, et à 50 millions de francs la valeur de ces marchandises^

Il y avait 29 filatures dans la ville et dans ses environs, dont l'une hydraulique, 14 mises en action par la vapeur, et les 14 autres marchant à bras ou au moyen d'un manège; elles avaient ensemble 143,274 broches filant en fin ^. Les communes d'Homblières, de Yermand, Hargicourt, Happencourt et Vendeuil avaient chacune une filature.

Dans l'arrondissement de Yervins il y en avait huit,

1 Le rapport de la chambre consoltaUve, du 24 janvier 1825, confirme ces renseignements.

t Rapport de la chambre consaltatiye, du ti janner 1825,

dont quatre h Guise, une à Saint-Michel, une à Bohéries, une à Voulpaix,et une, peu importante, au Nouvîon. Il y avait, en outre, dans cet arrondissement, une filature de laine que des manufacturieurs de Reims venaient d'établir à Âubenton. Cet établissement, qui filait d*abord le coton, avait été converti en une filature de laine cardée et de laine peignée. Elle était mise en mouvement par une machine hydraulique de la force de cinquante chevaux.

Dans celui de Laon on comptait six filatures de coton, et une de laine à Montcornet ; dans Tarrondisseraent de Château-Thierry, une de coton et une de laine. Les six filatures de Tarrondissement de Laon se trouvaient : quatre à Blérancourt, une à Chauny et une à Vesles.

Le département de TAisne possédait donc 49 filatures de coton en 1823, quand en 1834, ceux du Haut et du Bas-Rhin réunis n*en avaient encore que 44 *.

Parmi les filatures du département de l'Aisne, plusieurs étaient importantes. A Saint-Quentin, en 1817, MM. Samuel Joly et fils en avaient fait construire une au faubourg d'Isle, surnommée la filature blanche^ qui contenait 40,000 broches; et en 1819, ils avaient converti en une autre filature de 23,000 broches les .vastes bâtiments de TAbbaye dlsle. Celles de MM. Arpin , Benjamin Paillette , Cambronne-Fernet , Lehoult et autres, étaient aussi en grande activité et en voie de progrès.

i Enquêta de 1834.

L'aiTondissemeut de Vervins possédait la filature de Saint-Michel, mise en mouvement par une force hydraulique de quarante chevaux ; celle de Bohéries, qui avait 55 métiers dont 49 MuU-Jennys; et une à Guise qui renfermait 100 métiers dont 42 continus et 58 également iMuU- Jennys. Cette dernière était mue par une machine hydraulique.

Les industries du district de Saint-Quentin étaient prospères; une seule était en souffrance, on le sait, c'était celle des linons et des batistes, dont les ouvriers avaient été forcés de choisir d'autres genres de fabrication. A cette seule exception près, Tactivité la plus grande y régnait; le travail y était partout recherché, tout aussi bien dans les communes où Ton tissait le coton que dans celles où Ton faisait des châles, des étoffes de laine, de soie, ou de larouennerie, dont nous allons nous occuper.

On a vu* que, depuis Tannée 1762, on fabriquait dans le canton de Bohain des gazes en soie, dont les colonies étaient le principal débouché. Ces gazes, qui s'appelaient gazes de Marly, d'Artois ou d'Italie, gazes unies, quadrillées ou brochées, étaient tissées avec des chaînes et des trames en soie. La guerre, qui survint en 1793, et qui dura longtemps, vint arrêter l'essor de cette industrie, qui fut ensuite, en partie, remplacée par la fabrication des châles et des barcges.

On attribue généralement l'introduction des châles

(1) !« Yolume, page 235.

en France à Tépoque de l'expédition d'Egypte ; cependant, les hommes les plus compétents dans cette industrie affirment que les premiers essais qui ont été faits remontent aux temps voisins de la révolution. Quoi qu'il en soit, tout le monde est d'accord pour reconnaître que l'apparition en France des cachemires de l'Inde, que nos soldats rapportèrent de l'expédition d'Egypte, y donna l'idée d'en faire de pareils *. Ce vêtement fut immédiatement adopté et recherché par la mode, et son irruption sur le marché français fut certainementl'un des résultats les moins prévus de cette expédition guerrière. En peu de temps, il se fit des imitations des châles de l'Inde de toutes les façons. Le coton, la soie, la laine, furent les premières matières que l'on y employa.

Le tissage des châles commença, dans le canton de Bohain, avec les premières années du xix* siècle ^. Un manufacturier de Paris y entreprit d'abord la fabrication des châles soie et laine, et l'impulsion une fois donnée, d'autres maisons s'empressèrent d'y établir des contre-mattres. Les ouvriers qui tissaient ces châles appartenaient, pour la plupart, à la ville de Bohain, à Fresnoy-le-6rand, à Seboncourt, à Etaves et autres communesde ce canton. Ils réussirent à faire

1 Les premiers châles cachemires furent, dit-oo, apportés eo France par les ambassadeurs de Tippo-Salb ; ils étaient regardés comme la partie la plus précieuse des présents du prince. Cependant l'usage ne s*en répandit pas encore en France. s.

2 Voir aux pièces justificatives des renseignements intéressants sur la fabrication de Bohain, que nous devons à Tobligeanc^ de M. Le Maire fils, notaire, conseiller d'arrondissement de ce canton.

non-seulement des châles soie et laine , des ch&Ies cachemires, mais encore des tissus légers en soie et en laine mélangée avec de la soie. Dès ce moment ce centre manufacturier, qui n'avait encore occupé qu'un certain nombre de ses ouvriers au tissage des gazes de soie, se trouva définitivement en possession de la grande fabrication des châles et des étoffes nouvelles en laine.

Malheureusement cette belle industrie, qui s'établissait dans l'arrondissement de Saint<Quentin, ne fut pas exploitée par ses commerçants, qui, probablement trop occupés alors des soins qu'ils donnaient à la production de leurs tissus de coton et de fil, en laissèrent le monopole exclusif à des maisons de Paris, qui surent en tirer de très-productifs résultats. Ce fait est à regretter.

Les négociants de Paris ne vinrent pa^ s'établir dans les communes où ils faisaient fabriquer ; ils se contentèrent dj installer des contre-maîtres, avec lesquels ils correspondaient directement. Ils expédiaient à ceuxci les laines préparées, les soies teintes et les originaux des dessins qu'ils voulaient faire exécuter sur leurs tissus.

Les matériaux dont se composaient les métiers de châles consistaient en plombs, maillons, qui étaient, ainsi que les harnais, fournis par les patrons. L'ouvrier, qui avait un métier à la tire, occupait avec lui deux enfants, dont l'un tirait le dessin et l'autre servait à brocher la bordure. Quand le tisseur avait achevé son châle, il le séparait de la chaîne et il l'envoyait à

Paris pour être découpé et pour qu'il y reçût le dernier apprêt. Au vieux métier à la tire avait succédé le métier Jacquard, et la fabrication en était très-satisfaite.

De 1804 à 1814, l'industrie des châles eut une trèsgrande activité; en 1811, elle occupait plus de 3000 tisseurs, 6000 dévideuses, et autant d'enfants désignés sous les noms de tireurs* et de brocheteurs^. La plupart de ces enfants étaient, sur la demande des fabricants, envoyés des hospices de Paris dans le canton de Bohain.

Un moment arriva où, par suite des changements de la mode, les châles ces?èrent d'être aussi recherchés qu'ils l'avaient été pendant les premières années de l'empire.

Les fabricants de Paris s'ingénièrent à créer alors de jolies nouveautés. Ils commencèrent par imiter cette légère mousseline de laine qui se fabriquait dans les Pyrénées. Telle fut l'origine du nom de barège, appliqué à une foule de variétés de gazes de soie, tramées laine. Ils firent ce tissu sur une chatne d'organ> sin cuit, ensuite sur une chatne de soie grège^; la réduction de ses prix contribua à en étendre la consommation et à en favoriser l'exportation.

1 On désigne sous le nom de tireur Tonfant qui est chargé de lever à Touvrier tous les fils qui doivent former le dessin de son étoffe.

2 On appelle brocbeteur Tenfant qui est chargé de brocher un côté du tissu.

3 BezoD. Dt$ Tii9us anciens et modernes, tome Vil, page 267.

Le cantoa de Bohain n'était pas le seul de Tarrondissement de Saint-Quentin où les ouvriers s'occupassent du tissage de la laine : Origny-Sainte-Benolte et plusieurs autres communes du canton de Ribemont se livraient aussi à cette fabrication.

La réputation d'habileté dont jouissaient les tisseurs de ce district manufacturier était telle, que les fabricants de Rouen ohercbèront aussi à y venir monter des contre-raaltres auxquels ils envoyaient des cotons à mettre en œuvre. Quand les tissus étaient confectionnés, ils leur étaient retournés par des messagers, qui partaient régulièrement de Flavy-le-Martel pour la Normandie, trois fois par semaine. Flavy-le-Martel, commune très-importante du canton de Saint-Simon, était le centre de cette fabrication de tissus de coton, en blanc et en couleur, appelée roucnnerie, qui s'éten- .dait jusque dans l'arrondissement de Laon. Les communes qui faisaient tisser particulièrement pour Rouen étaient nombreuses : c'étaient, d'abord , la plupart de celles du canton de Saint-Simon, et ensuite celles d'Auroir-Aubigny , Beauvois, Douchy, Etreillers, Fluquières, Chauny, Berthaucourt, Frières-Faillouél, Villequier-Aumont, et bien d'autres.

La fabrication et la vente du lin étaient concentrées dans une autre partie de l'arrondissement de Saint- Quentin. C'était dans les cantons de Moy, de Ribemont et de Saint-Simm que cette industrie s'était particulièrement développée. Elle suivit dans sa marche et dans ses progrè.s celle des linons et des batistes. On n'y cultivait d'abord que le lin de

Saint-Médard^, ainsi appelé de ce qu'on le semait dans les premiers jours du mois de juin, époque de Tannée qui correspond avec la fête de ce saint. La fabrication du lin acquérant chaque jour de Textension , et les produits du territoire de Moy et des villages circouvoisins ne suffisant plus aux besoins d'une consommation qui augmentait dans une proportion considérable, les liniers furent obligés de diriger leurs cultures vers des contrées plus éloignées^. De 1760 à 1823, la culture du lin augmenta considérablement dans l'arrondissement de Saint-Quentin, et le tableau ci-dessous qui établit le nombre d'hectares de terres ensemencées en lin dans six communes du canton de Moy, à différentes époques, fait connaître dans quelles proportions cette augmentation eut lieu.

Eu

En 1790

Moy

iO hecUres

110 hecUres

250 hecUres

Alaincourt . . .

Berthenicourt . .

Uamégicourt . .

Brissy ....

Brissay-Choigny .

20 9 184 hecUres

125 9 908 hecUres

607 hecUres

En 1763, un curé d'Achery-Mayot, village situé près de La Fère, sema du lin au mois de mars. Cet essai réussit parfaitement. Un pareil succj^s éveilla l'attention des cultivateurs qui, trouvant leurs terres insuffl-

1 Brayer. Statistique de VAtsne, S* volume, page 64. t Statiêtique de l'Aiine, f folume, page 65,

santés pour produire tout le lin qui leur était demandé, recherchèrent celles des cantons de La Fère, de Coucy, et de Ghauny jusqu'à Noyon.

En 1825, on estimait que les liniers du canton de Moy faisaient, en moyenne, entrer dans leur commerce, une récolte de 900 à 1,000 hectares déterre semée de lin. Le produit de cette récolte, en graine et en filasse, pouvait s'élever à une valeu! de 6 à 700,000 francs*.

L'industrie linière, culture, filature et tissage, était entièrement exploitée par les gens de la campagne. Les femmes s'occupaient alors à filer le lin et les hommes à le tisser. Mais depuis que la filature par les moyens mécaniques s'est introduite en France, la quenouille et le rouet ne jouent plus qu'un rôle accessoire, et les cultivateurs ne sont plus maintenant que les metteurs en œuvre du lin dont ils sont les producteurs.

La machine propre à filer le lin, à l'inventeur de laquelle Napoléon I", par un décret du 7 mai 1810, avait promis une prime d'un million de francs*, ne fonctionna pas de suite avec facilité. Aussi, ne devons* nous pas être étonnés, après la diminution que venait d'éprouver la fabrication des linons et des batistes,

1 Rapport de la chambre coosullative du 25 janvier 1825.

Suivant un excellent travail dû à la plume de M. Moret, ancien membre do conseil général de TAisne, un hectare de terre semé en lin aurait donné pour résultat, en 1864, un revenu de 1,715 francs à Tagricultore et aux fermiers, et un autre de 500 francs aux ouvriers et à la maio d*œuvre.

t Voir une note aux pièces justificatives.

si, dans l'arrondissement de Saint-Quentin, ces filatures n étaient pas nombreuses.

Il s'en était organisé une en 1822, dans le canton de Moy, qui donnait du travail à 60 ouvriers, dont les deux tiers se composaient de femmes et d'enfantsf et vers Tannée 1825, deux autres filatures devaient se monter. Tune à Berthenicourt et l'autre àMontcornet*.

Enfin, pour n'omettre aucune des richesses industrielles du district de Saint-Quentin, nous dirons que la fabrication du sucre de betteraves qui s'était établie à Roupy en 1812, qui avait dans le département de l'Aisne en 1813'^ huit usines pour en faire, et dont les progrès avaient été arrêtés par les événements de 1814 et de 1815, commençait à reprendre une certaine activité. L'établissement de Villequier-Aumont, canton de Chauny, fut l'un des premir^rs, si ce n'est le premier, qui obtint des résultats satisfaisants.

Vers 1826 , il s'en créa une autre dans le village de Dury, canton de Saint-Simon.

Ainsi, les ouvriers de chacun des cantons de cet arrondissement avaient, pour ainsi dire, leurs industries particulières : si ceux des cantons de Bohain et de Ribemont tissaient de la laine et ceux de Saint-Simon de la roucnnerie, si ceux de Moy cultivaient le lin, ceux des trois autres cantons étaient généralement

1 Brayer. Statistique de l'Aisne, 2« volume, page 65.

2 Ces huit fabriques étaient situées à Roupy, au Mont-Saint-Marlin, i Reguy prés Marie, à Muilly, à Saint-Lambert, à Suissons, à Vailly et à Gbàteau-Tbierry. (Brayer, Statistique de VAisne^ 2« volume, page 30«.)

occupés^ à fabriquer des étoffes de coton pour les manufactures de Saint-Quentin.

Cette époque fut peut-être celle où ces fabricants obtinrent de leurs efforts le plus complet résultat. Ils n'avaient qu'une pensée alors, c'était d'appliquer le coton à tous les besoins de l'homme, en en multipliant à l'infini les produits. Ils y réussirent. Profitant de la souplesse, de la finesse et de la force de son lainage, qui se prêtait à merveille à tous les mélanges avec les autres matier.es textiles, ils créèrent une grande quantité d'autres tissus qui répondaient aux nouvelles exigences des consommateurs.

Les étoffes qu'ils inventèrent ou qu'ils imitèrent, de 4 8 1 8 à ! 830, furent tellement nombreuses, que les générations qui suivront la nôtre seront étonnées de leur variété et des difficultés que ces habiles commerçants ont dû vaincre pour les produire avec autant de réussite.

Si nous en citons quelques-unes, cette fois encore, nous n'en ferons connaître que les principales.

Depuis longtemps, les fabricants les plus intelligents de Saint-Quentin cherchaient à inventer des genres de tissus qui pussent servir spécialement à faire des robes, parce qu'ils savaient fort bien que ces vêtements exigeraient pour leur confection une plus grande quantité d'étoffe que pour celle des bonnets ou des mouchoirs. Ils savaient aussi que créer des articles pour robes, c'était un moyen certain d'augmenter l'importance

1 Les cantons de Saint-Quentin, da Cfttelet et de Vennand.

de leurs affaires. Dans ce but, ils avaient d'abord essayé de placer quelques fils de couleur rose, lilas ou bleu dans leurs percales à jour et à nœuds, afin de les rendre plus propres à cet emploi. Ensuite ils firent, pendant quelques années, des mousielines brochées en couleurs. Les fleurs qui étaient tissées sur cette légère étoffe de coton étaient petites ou grandes ; elles étaient fabriquées à la marche ou à la tire ; leurs prix variaient suivant Ijbs dessins et la finesse de leurs qualités.

On fit plus tard des robes avec des voknts à une ou plusieurs couleurs, dont les dispositions plus riches indiquaient de notables progrès. Mais ces tissus ne firent que préparer le brillant succès qui était réservé à un autre genre d'étoffe pour robes qui devint, pendant 8 à 10 ans, le produit lé plus important de la fabrique Saint-^uentinoise. Nous voulons parler du guingamps.

Dans les Indes et particulièrement à Madras et à Pondichéry, on fabriquait autrefois, sous le nom de GuinghamSj de grosses étoffes de coton lisses, dans lesquelles se trouvaient des rayures blanches sur un fond de couleur bleue, nuance foncée. La largeur de ces tissus était de 75 à 80 centimètres, et elles se vendaient très-bas prix. Ce tissu donna sans doute la pensée à des manufacturiers anglais d'essayer de fabriquer une espèce de jaconat fort, avec des fils de couleur en chaînes, qui avait une certaine ressemblance avec les guinghams des Indes. Quelques pièces de ce tissu vinrent en France, et c'est sur ces échantillons que les fabricants de Saint-Quentin parvinrent à créer une

multitude de genres différents et gracieux, qui firent du guingamps une étoffe non-seulement adoptée par la mode, mais d'une très-grande consommation. Dès ce moment, ce tissu, d'une charmante fraîcheur, était devenu pour la toilette des dames élégantes un article de première nécessité.

La fabrique de Saint-Quentin fit d'abord des guingamps mille raies, puis des mille carreaux, des guingamps avec des rayures et des carreaux de toutes les dimensions, et ensuite des guingamps unis avec des trames blanches et de couleurs. Ces étoffes, d'un parfait usage, se fabriquèrent d'abord en très-belles qualités et en couleurs grands teints, c'est-à-dire pQUvaut supporter, sans être altérées, les épreuves de toutes les espèces de blanchiment. Ces couleurs étaient principalement le rose, le lilas, l'hortensia, le rosé, le bleu et le rouille. Les pièces recevaient un apprêt spécial, très-cylindré, imitant le glacé.

Le guingamps tint une place considérable dansl'in^ dustrie Saint-Quentinoise, et très-souvent, à l'époque du printemps, cette marchandise manquait aux demandes des acheteurs. Puis cet article se modifia, il se fit en toutes qualités, en toutes couleurs, et ses genres varièrent à l'infini. D'autres centres industriels: Rouen, l'AUace, Sainte- Marie-aux-Mines en fabriquèrent, et il rentra alors dans le domaine public. Le guingamps devint plus tard un tissu particulièrement recherché pour l'exportation.

Les fabricants de Saint-Quentin créèrent encore d'autres étoffes pour faire des robes, telles que les

zéphirines^ les brillantes teints, les façonnés à carreaux, à raies, et lesplumetis en cou/^ur^, mais elles n'eurent pas le succès du guingamps.

Ua autre tissu, qui, à son origine, n'eut passa vogue, mais dont Texistence aura certainement une plus longue durée, puisqu'il est encore aujourd'hui l'un des principaux produits de nos industries, la mousseline brochée, commença bien modestement sa brillante destinée.

Depuis les dernières années du xvm* siècle, la Suisse était renommée pour ses broderies. Ses ouvrières des cantons de Saint-Gall et d'Appenzel excellaient dans ce genre de travail. Elles faisaient des broderies fines et d'aipeublement. Ces broderies étaient aussi parfaites d'exécution que supérieures pour leurs qualités, mais fort chères. Les industriels de Saint-Quentin essayèrent de produire l'article que faisait la Suisse; ils l'imitèrent ; seulement, au lieu que leurs dessins s'obtinssent par la broderie, ils demandèrent à des moyens mécaniques de produire en broché des dispositions du même genre. Déjà depuis longtemps ils fabriquaient pour le même usage des mousselines à carreaux et à raies, qui étaient excessivement bon marché, de sorte que si les marchandises de la Suisse convenaient à la consommation des personnes riches, celles de Saint- Quentin étiient appelées à satisfaireauxbesoins de toutes les consommations. Les premières pièces qu'ilsfirent s'appelaient rosaces, du nom de la forme de leurs premiers dessins. Pour les petits rideaux de croisées, ils fabriquèrent dès pois, des amandes et des fleurettes de

moindres dimensions*; puis, après les rosaces, des grands et des petit$ ramages^ des stores y des rideaiuc ornés de bordures, lissés sur des fonds plus ou moins fins, en mousseline, en guipure ou en gaze.

Pour qu'un genre de tissu pour ameublement ait résisté, depuis plus de 50 années, aux inconstances de la mode et aux nécessités si variables des besoins de ses acheteurs, il fallait qu'il leur présentât de bien grandes qualités. En effet, toutes celles que Ton peut demander à un produit de grande consommation se rencontrent dans cette mousseline brochée.

La Suisse n'était pas seulement citée pour ses broderies, elle rétait encore pour la bonne confection de ses mousselines unies. Elle produisait, depuis longtemps, ce genre de tissu un peu plus clair que le jaconat et plus serré que la mousseline, qui était particulièrement employé pour la lingerie, soit pour garnitures d'objets de toilette, soit pour application de broderies. Plusieurs contrées avaient cherché à l'imiter, mais peu réussirent dans leurs essais aussi ^parfaitement que la fabrique de Saint^Quentin. Ses ouvriers parvinrent à tisser le nansouck^ qui est le nom de cette espèce de mousseline serrée,[avec une telle perfection que cet article devint bientôt l'un de ses principaux produits. Depuis, la fabrication du nansouck, surtout du nansouck fin, estjreslée Tune des plus importantes

i On avait bit k Saint Quentin, vers la fin du xviii* siècle, sur des linons, les méoies genres de dessins bfochës qui se firent plus tard vit des mousselines en coton. Ce fut alors une imitation, dont r honneur de riiH vention revient à nos pères.

TOMB II. iO

productions du district de Saint-Quentin. Ce tissu se fait eu toutes largeurs et en toutes finesses. Il s'emploie pour la fabrication des fleurs artificielles, pour la broderie, et il se vend- en 90 centimètres de largeur pour l'impression. G*est le nansouck qui servait à faire les imitations de la batiste d*écosse, article qui eutaussi un grand succès.

Les percales à jours et les percales à nœuds, qui longtemps avaient été demandées, cessèrent,vers la fin du règne de Louis XVIII, d'être recherchées. Ces articles n'avaient probablement d'autres défauts que de dater des premières années du xix* siècle; ils étaient anciens et ils furent remplacés par les percales fondspleins, puis ensuite par les mousselines dites plumetis, les percales-brillantés et les jaconats-façonnés.

La mousseline plumetis doit son nom au genre de broché que l'un applique mécaniquement sur le tissu, et qui imite parfaitement les broderies plumetis. Ce tissu, qui s'est fait en tous prix, comme en toutes qualités, en petits comme en grands dessins, en 90 comme en 105 centimètres de largeur, a été longtemps recherché, et fait encore partie de ceux qui se fabriquent à Saint-Quentin. Il en est de même des percales brillantes et des jaconats façonnés

Les percales brillantes et les jaconats façonnés y ont occupé autrefois un très-grand nombre d'ouvriers. Les brillantes, qui étaient employés pour les besoins de la lingerie et qui servaient f particulièrement à confectionner des peignoirs, des camisoles, des robes, des bonnets et autres objets de la toilette des

dames, se firent d'abord en très-fine qualité et en largeurs de 120 centimètres. Les petits dessins se tissèrent à la marche ; pour les plus grands, on se servit de la mécanique Jacquard. Leurs genres, leurs prix et leurs qualités varièrent à Tinfini. On fabriqua ensuite des brillantes sur des fonds satinés, croisés, unis, avec des rayures plus ou moins grandes, et il s'en fit de tant d'espèces, qu'il serait difficile de redire les nombreuses transformations que l'intelligence des fabricants sut donner à cette étoffe.

Les façonnés servaient aux mêmes usages que les brillantes. lis se firent en grandes et en petites rayures, en petits et en grands carreaux basinés et satinés; leurs qualités comprirent toutes les finesses, tous les genres et tous les prix possibles. Pendant plusieurs années, cet article fut aussi très-demande pour faire des robes blanches.

On fabrique encore des brillantes et des façonnés à Saint-Quentin, mais le nombre des espèces qui se vendent sur son marché est bien moindre qu'il ne Tétait autrefois. L'Alsace maintenant en produit beaucoup; cette contrée les fait mécaniquement, en qualités ordinaires, et leurs prix peu élevés font rentrer cet article dans la consommation du calicot.

Bien d'autres genres de tissus contribuèrent encore à donner au district de Saint-Quentin 4a réputation industrielle dont il jouit; mais leur quantité fut telle que nous craindrions, en les mentionnant tous avec quelques détails, de fatiguer nos lecteurs. Nous nous contenterons d'indiquer les principaux, et de dire que

tous ont eu une certaine importance et leur moment de vogue. Parmi ceux-ci, et outre ceux que nous avons déjà cités, nous mettrons en première ligne les jupons en piqué et autres, les croisés, les cretonnes, les salins, les mousselines lancées, les cravales brochées et les fichus en couleur, à la marche et à la tire, les mousselines enlre-deux, plumelis et autres, les cotlelignes, les fonds de bonnets plumetis, les mouchoirs balazors, les basins brochés en blanc, en couleur, pour meubles, et bien d'autres.

Une grande partie de ces tissus et de ceux que nous avons fait connaître se fabriquent encore aujourd'hui ; seulement la plupart s'y font dans d'autres conditions que celles qui existaient de 1820 à 1830, époque où les machines, qui apportèrent de si grands changements dans les moyens de les produire, étaient encore peu connues.

Cependant, en ce qui concerne les filatures, elles avaient reçu, depuis 1817, de très-notables améliorations et, avant que de les indiquer, nous avons besoin de répéter que le comte d'Artois, à peine arrivé en France, avait rendu, le 23 avril 1814, un décret par lequel il avait ou supprimé ou énormément réduit les droits d'entrée des provenances d'outre-mer.

Ce décret avait en conséquence autorisé l'entrée des cotons en laine, alors en entrepôt, et celle de ceux qui pourraient être importés à l'avenir, sous un simple droit de balance. C'était procéder vite et brusquement, et l'on se demanda si la prudence et les véritables

intérêts des commerçants français conseillaient d'aussi dangereuses réductions. Cette mesure fut sévèrement jugée, et elle devait Têtre.

Heureusement pour l'industrie nationale que le roi Lfouis X Vin, averti, tant par les réclamations de l'opinion publique que par les représentations énergiques d'administrateurs formés à l'école de l'empire, ne tarda pas à entrer dans une toute autre voie. Dès le mois de décembre 18i4, il chercha à réparer, en partie, les erreurs du décret du mois d'avril, et, par une loi qui soumettait les cotons en laine, apportés par navire étranger, à un droit de cinq francs les cent kilogrammes, il en diminua les fâcheuses conséquences. Il fit plus, comme on le sait, il rendit plus tard l'ordonnance du 18 avril 1816.

Cette ordonnance fut accueillie avec joie par l'industrie française, et les manufacturiers de Saint^Quentin, rassurés sur les bonnes dispositions du gouvernement à leur égard, ne craignirent plus de placer leurs capitaux dans de nouvelles machines. Ils se préoccupèrent de suite de connaître les moyens qu'employaient les filateurs anglais pour livrer leurs produits à des prix très-bas, et plusieurs furent en Angleterre. Ils y acquirent la conviction que leurs nouveaux métiers, et surtout leurs pompes à feu, étaient la cause principale de l'économie et de la supériorité de leur fabrication. Convaincus que sans ce moteur leurs usines se trouveraient dans un état continuel d'infériorité, ils s'empressèrent à leur retour de leur faire donner les améliorations qu'elles pouvaient recevoir.

De 1817 à 1826, il s'établit à Saint-Quentin vingtsept pompes à feu, depuis quatre jusqu'à trente chevaux de force, qui se trouvèrent ainsi ç^parties :

16 à la filature t 2 au blanchiment ;

2 aux apprêts;

3 à la mouture des blés ;

2 à la fabrication de l'huile ; ^

2 à la construction des machines à vapeur et autres;

27 en total*.

L'usage des machines nouvelles introduites d'Angleterre^ s'établit donc à Saint-Quentin, et pénétra dans les différentes branches de ses industries, soit pour mieux faire, soit pour produire à meilleur marché. D'abord, on en demanda en Angleterre pour servir de modèles aux constructeurs français, et nous devons dire que celles qui en arrivaient leur étaient plutôt avantageuses que nuisibles, parce que sur celles-ci on leur en commandait de pareilles.

A cette époque, il y avait déjà 10 ateliers de construction pour \ei machines qui avaient rapport à la filature du coton, de la laine, et à la fabrication des tulles. Quoiqu'ils ne fussent pas tous importants, ils suffisaient aux besoins de ces fabriques. Il y avait également à Saint^Quentin trois usines pour mouture, mises en mouvement par des pompes à feu. La première, de trois paires de meules, avait été établie en

1 Voir aux pièces justificatives, le relevé de ces 27 pompes àfeu,d*après des documents de La chambre consultative.

2 Rapport de la chambre consultative, du 3 janvier 1826.

i816; la deuxième, de quatre, en 1817, et, la troisième de quatre, en 1822.

Les salaires, ce prix du travail des ouvriers, se ressentaient nécessairement de la prospérité du commerce, et ils se trouvaientôtre, en 4 826, plus élcvésqu'en 1815. Voici, aussi exactement que possible , ceux qui, en 1826*, leur étaient généralement payés dans l'arrondissement de Saint-Quentin.

Les tisseurs des campagnes pouvaient gagner 1 fr. 75 c. par jour. Les ouvriers fileurs de 2 fr. 75 c. à3 fr., les mécaniciens 3 fr. 50, le rattacheur 90 c, l'ouvrière des apprêts 1 fr. 25, l'ouvrier de buerie 1 fr. 50, l'ouvrière des mêmes établissements 1 fr., l'ourdisseuse 1 fr. 25, la trameuse et la bobineuse 75 c. Ces prix, en ce qui concerne les salaires des ouvriers tisseurs des campagnes, subirent des réductions de 1828 à 1830.

Pour la construction des pompes à feu. Saint- Quentin ne possédait qu'un seul établissement, qui avait été créé en 1819*; il occupait 80 ouvriers, tous français. En 1826, il avait produit 41 pompes à feu, depuis la force de six chevaux jusqu'à celle de 30 inclusivement. Les prix de ses machines à vapeur étaient de 2,000 fr. par force de cheval, et ils diminuaient ensuite progressivement en raison de l'augmentation des forces '.

1 Rapport de M. Jules Joly à la chambre consultative, du Si janvier

t MM. Casalis et Cordier.

3 Rapport de M. Jules Joly à la chambre consultative, en 1826.

Les expositions de l'industrie française avaient lieu tous les quatre ans; les industriels trouvaient généralement que ces époques étaient trop rapprochées les unes des autres, et que durant cette trop courte période, il leur était difficile d'obtenir dans la fabrication de leurs produits ces grandes perfections qui frappent les yeux et qui appellent sur eux l'attention de l'opinion publique. Ce fut sans doute par ce motif que les tissus de Saint-Quentin ne figurèrent qu'en très-petit nombre à l'exposition de 1827.

Un seul de ses fabricants y obtint une médaille d'or*, et une d'argent fut décernée à l'établissement de machines à vapeur qui, déjà, avait obtenu cette distinction en 1819^.

Les filateurs de coton qui venaient d'avoir plusieurs .années de prospérité, n'avaient pas craint d'augmenter le nombre et la production de leurs usines, proportionnellement aux nouveaux besoins qu'ils pensaient avoir à satisfaire. Malheureusement ces besoins, sur lesquels ils comptaient, leur manquèrent un jour.... et dès ce jour l'on vit apparaître une crise commerciale qui n'était pas prévue. Il s'ensuivit presque immédiatement une baisse rapide dans les prix de tous les produits dont le colon était la matière première; et les filatures, qui s'étaient simultanément établies dans plusieurs contrées, furent forcées de diminuer les heures de travail de leurs ouvriers.

1 M. Alexandre DoUë, pour sa fabrication de linge de table, imitation de Saxe.

2 MM. Casalis et Cordier.

Le contre-coup de cette crise, qui devait se prolonger, atteignit bientôt les fabricants de tissus de coton, et plusieurs furent forcés de fermer leurs ateliers.

Cette situation commença vers l'année 1828; elle était menaçante pour les manufacturiers et faisait craindre de nombreux désastres. Elle préoccupa sérieusement les chambres de commerce ^^ qui crurent bien faire, en nommant des commissions chargées de proposer des mesures pour remédier au malaise des industriels de leurs circonscriptions ; mais elles ne purent rien contre un mouvement qui était tellement général, qu'il suspendit, pendant plusieurs années, la marche régulière du commerce et de l'industrie.

Cette crise augmenta encore en 1829, puis elle éclata en juillet 1830; elle éclata avec une crise politique qui fut suivie d'une révolution

Il n'entre pas dans le but de cette étude d'examiner les causes et les conséquences de la révolution politique qui venait de renverser du'trônela branche atnée des Bourbons. Nous nous contenterons de résumer les principaux événements municipaux ou autres qui se passèrent à Saint-Quentin pendant la restauration. Ils sont peu nombreux; aussi dans ce chapitre ne les avons-nous encore relatés qu'après avoir fait connaître tous les faits et les documents spéciaux à son commerce et à ses industries.

La municipalité de Saint-Quentin, pendant la res-

1 DélibëraUoo de la chambre coosultative, da 9 norembre 1828.

tauration, s'était sérieusement occupée des intérêts de la ville. Elle commença par faire liquider les charges des invasions de 1814 et de 1815; puis, après de nombreuses démarches pour lui conserver les grands avantages qu'elle allait retirer du décret de Cambrai, du 28 avril 1810, elle poursuivit avec activité la démolition de ses fortifications, le nivellement et la vente des ter- ' rains qu'elles occupaient, l'élargissement de ses rues et les plantations de ses nouveaux boulevards. Pour faire accélérer la marche de ses travaux, elle proposa avec sagesse et contracta avec succès des emprunts qu'elle remboursa régulièrement. Le corps municipal mit à l'étude plusieurs projets utiles, tels que celui de l'établissement d'un abattoir et d'autres qui, plus tard, furent exécutés par ses successeurs.

La ville fut aiissi visitée par la plupart des membres qui composaient la famille des Bourbons. Le duc d'Angoulôme y vint pendant les premières années de la restauration ^ ; il y passa en revue la garde nationale et assista au banquet et au bal qui lui furent offerts.

Les manufacturiers s'empressèrent de lui montrer leurs produits et leurs établissements industriels. Le prince, très-satisfait du séjour qu'il venait de faire à Saint-Quentin, promit à ses habitants et à ses autorités

1 Le dac d'Angouléme entra, le 13 octobre 1817, dans le département de rAisne par la ville de Soissous. 11 était accompagné da duc de Damas et de MM. de Champagny et de Lévis. De Soissons, il se rendit à Laon et à La Fère, et il arriva le 1i octobre à Saint-Quentin, où il visita les filatures de MM. Victor Joly et Benjamin Paillette. ; les établissements de blanchissage de M. Pluchart-Brabant, et d'apprêts de M. Dufour-Denelle.

Le 15, le prince quitta la ville et partit pour Amiens, en passant par le canal souterrain, qu'il eumina avec beaucoup d'intérêt.

rappui de sa puissante protection. Nous devons ajouter que cette promesse fut fidèlement tenue ; car l'intercession du duc d'AngouIéme près du gouvernement fut très-utile aux Saint-Quentinois, pour empêcher que de nouveau Ton ne fit de leur ville une place fortifiée.

Au mois de mai de l'année 1821, la duchesse de Berry vint également dans le département de l'Aisne. Sur la demande du préfet, la chambre consultative décida qu'une députation ^ se rendrait à Laon, pour présenter à son Altesse Royale les hommages du commerce de Saint-Quentin, et pour lui offrir les plus beaux produits de ses manufactures. Elle accepta un service • damassé en fil et une très-belle pièce de percale *.

Le 20 avril 1826, le maire fut averti que Madame la dauphine coucherait à Saint-Quentin le 10 mai, et qu'elle en repartirait le lendemain 11. Le conseil municipal vota immédiatement une somme de 10,000 fr. pour subvenir aux dépenses occasionnées par les fêtes qui seraient offertes à cette princesse.

Elle y arriva, en effet, le 10 mai. La dauphine fut visiter les établissements manufacturiers et le canal souterrain. Le commerce fit, à cette occasion, une exposition de ses produits, et la ville offrit à la princesse

1 Cette députation se composait de MM. de Baudreuil, Hartmann, Ch. Patte et Jules Joly.

2 La valeur de ces tissus offerts à la duchesse de Berry s*élevait à 697 francs 75 centimes, somme qui fut acquittée par une cotisation des commerçants. (Procès-verbaux delà chambre consultative « de mai 1891.)

an dîner et un bal dans lequel trente demoiselles lui présentèrent une charmante corbeille de fleurs.

Enfin le roi Charles X lui-même passa à Saint- Quentin le 4 septembre 1827, en allant au camp de manœuvres de Saint-Omer. Il avait couché à Laon et \enait de La Fère ; il arriva à une heure au faubourg dlsle, où un arc de triomphe avait été érigé, et il repartit à cinq heures pour Cambrai, après avoir reçu les autorités et avoir honoré de sa présence les principales fabriques des industries Saint-Quentinoises.

Après le départ de Sa Majesté, un bal et des réjouissances publiques furent donnés par la ville à ses habitants, et un dtnerà la corporation des forts de sa halle.

Le passage du roi Charles X coûta à la cais^ municipale 15,000 francs, qui avaient été votés parle conseil, dans sa séance du 27 juillet.

Nous avons peu de choses à ajouter sur la situation générale de notre commerce, pendant la restauration, et sur les questions politiques qui s'y rattachent. Sous le régime de la protection qui lui fut maintenue, la France réalisa de notables progrès. Son agriculture, ses industries, son commerce extérieur, toutes les branches de la fortune publique, la navigation exceptée, en ressentirent les heureux résultats.

Louis XVIII mourut le 16 septembre 1824. Ce roi, pendant son règne, avait été assez habile pour faire perdre au cabinet britannique tout le fruit qu'il attendait de sa lutte contre la France, et pour fermer, avec la paix, la porte de notre marché à leurs produits aussi hermétiquement que durant la longue guerre qui

l 'avait précédé. TiOuis XVni fut regretté. On se rappelait sa loyale conduite, lorsque devant les ridicules prétentions des ennemis de la France, gui voulaient la décimer, il eut la noble inspiration de se faire conduire chez l'empereur de Russie^ où il avait aussi fait convoquer le représentant de TAngleterre, le duc de Wellington. On se rappelait que dans cette réunion il avait déclaré : a Qu'il avait cru rentrer en France pour gou- 9 verner le royaume de ses pères ; mais que puisqu'on » voulait le démanteler, il n'avait plus qu'à deman- 9 der à l'Angleterre de lui donner de nouveau un D asile... »

Charles X, qui lui succéda, se contenta, en montant sur le trône, de modifier l'ancienne administration, quant aux personnes, mais il n'en changea pas l'esprit. Les industries de la France avaient encore besoin de protection, et elles continuèrent à être protégées.

L'enquête sur les fers et sur les sucres fut la principale affaire économique de ce règne.

Nous dirons seulement quelques mots de celle des sucres, qui intéressait Tune des branches du commerce de l'arrondissement de Saint- Quentin et du département de l'Aisne. Elle fut dirigée parle comte de Saint-Cricq. L'objet en discussion était la surtaxe qni pesait sur l'importation des sucres étrangers. Celte surtaxe, depuis 1814, avait été successivement élevée de 10fr.à25 fr. par 50 kilogrammes. De longues délibérations, dont avaient été remplies les séances des chambres de 1816, de 1820 et de 1822, avaient complètement mis en lumière, pour tous les hommes

publics familiers avec ces matières, la nécessité de cet accroissement constant de protection. Les colons et les fabricants de sucre indigène déclaraient unanimement que, sans le maintien de cette surtaxe, il leur était impossible de soutenir la concurrence étrangère. D'un autre côté, les ramneurs et un grand nombre d'armateurs affirmaient que l'exportation, la navigation et la consommation souffraient extrêmement de la situation présente, etqu'il fallait changer la législation, si on voulait éviter leur ruine.

Nous ne suivrons pas cette enquête dans tous ses détails ; la commission entendit seize personnes compétentes qui vinrent devant elle plaider tour à tour, pour et contre', les divers intérêts qui se croisaient dans la question, et après de mûres et sérieuses délibérations, elle pensa qu'une industrie aussi importante que celle de la fabrication du sucre indigène, qui avait, en 1828, 98 usines, méritait d'être protégée et conservée.

La décision de l'enquête lui fut donc favorable. Elle fut le dernier acte de la politique commerciale de la restauration, et pendant les deux années qu'à peine ce gou>ernement dura encore, on ne discuta que quelques mesures secondaires.

Le 5 mai 1821, Napoléon I", prisonnier et relégué sur son rocher de Sainte-Hélène, était mort, âgé de 52 ans. Il avait gouverné la France depuis le 11 novembre 1799 jusqu'au 14 avril 1814, et depuis le 20 mars jusqu'au 22 juin 181S....

Le gouvernement de la restauration, qui, h son

tour, allait succomber, avait duré 15 ans.... il avait succédé à la révolution et à l'empire, c'est-à-dire aux deux époques les plus agitées de notre histoire. Il n'avait connu ni les troubles intérieurs de Tune, ni les grandes batailles de l'autre . La guerre d'Espagne, le combat de Navarin et la prise d'Alger, furent ses principaux faits d'armes.

On se rappelle les conditions dans lesquelles se fit la guerre d'Espagne. Elle commença, en février 1823*, et se termina par ^a reddition de Cadix et par le retour de Ferdinand VII à Madrid.

La bataille de Navarin fut gagnée par les flottes combinées de la France, de l'Angleterre et de la Russie. Il s'agissait, en 1827, de constituer la Grèce en royaume séparé, mais dépendant de la Turquie. La Turquie refusa. La flotte alliée* résolut d'entrer dans le port de Navarin pour contraindre Ibrahim à un armistice. Un coup de feu, parti de l'un des deux brûlots turcs placés trop près de cette flotte, fut la cause, imprévue peutêtre^ d'une sanglante bataille où, après trois heures et demie d'une lutte acharnée, il ne restait plus de la flotte turque que la carcasse de quelques petits navires. Six mille hommes avaient péri avec trois vaisseaux de ligne, seize frégates, vingU'Six corvettes, douze bricks et cinq brûlots. Ainsi fut anéantie la flotte turque...

1 L*armée française, forte de 100,000 hommes, était commandée par le duc d*ÂngouIéme.

2 Chaque nation avait envoyé A vaisseaux, A frégates et A I)âtiriii:nts légers.

Le bombardement d'Alger fut décidé le 7 février 1830. La flotte appareilla le 2S mai^, mais contrariée par les vents , elle n'arriva en vue d'Alger que le 13 juin. Le 19, la bataille s'engagea, l'armée du dey fut culbutée, et la ville prise le 4 juillet. L'armée française y entra le 5 , vingt-et-un jours après le débarquement de nos troupes.

Les plus graves événements des règnes de Louis XVUI et de Charles X ne se passèrent donc pas sur la place publique ni sur les champs de bataille.... ils se resserrèrent dans le cercle des débats législatifs ; et dans cette nouvelle lutte qui s'ouvrait entre les partisans du nouveau et ceux de lancien régime, le département de l'Aisne se fit remarquer par le choix de ses députés.

La loi qui .décrétait^ que tout Français jouissant des droits civils et politiques, âgé de 30 ans et payant 300 francs d'impôt direct, était appelé à concourir à l'élection des députés de son département, et que dans chaque département il n'y aurait qu'un seul collège, cette loi avait été très-favorablement accueillie. Elle était un progrès; elle remplaçait les six cents plus imposés par des imposés à 300 francs , c'est-à-dire la grande propriété par une moins grande. Le vote au chef -lieu et par scrutin de liste avait également été regardé

1 L*effectif du corps expéditioonaire comprenait 37,639 hommes et 8,853 chevaux. La flotte était formée de 11 vaisseaux de ligne, i3 frégates, 7 corvettes, 26 bricks, 26 bâtimeats de transport, 7 bateaux à vapeur, soit 103 bâtiments montés par 27,000 marins.

â La loi du 5 février 1817.

comme une victoire remportée par la classe moyenne sur l'aristocratie territoriale, qui perdait à ces mesures une partie de son influence locale.

D'après cette législation , la chambre devait se renouveler par cinquième, et le département de TÂisne se trouva être compris dans le renouvellement de 18(9. Les quatre députés qu'il nomma s'empressèrent d'aller siéger au milieu des plus zélés défenseurs des libertés publiques.

L'un d'eux était le général Foy, né à Ham en 1775, propriétaire à Pithon , commune de l'arrondissement de Saint-Quentin. Après avoir donné des preuves nombreuses de sa valeur, il fut appelé à la chambre des députés pour y représenter le département de l'Aisne. Quand le général Foy y arriva, la haine de l'étranger, dont l'insupportable joug avait trop longtemps pesé sur notre territoire, et la haine de la vieille aristocratie, qui inquiétait les intérêts nouveaux, étaient les sentiments généraux qui dominaient dans la nation.

Le député de l'Aisne partageait ces sentiments, et lorsque, montant à la tribune, il laissa tomber ces paroles : or II y a de l'écho en France quand on prononce D ici les mots d'honneur et de patrie, » l'orgueil national s'émut et des larmes coulèrent de bien des yeux.... On crut entendre un cri de guerre contre l'étranger. Homme d'étude et de science, ses discours remarquables le placèrent de suite parmi nos plus grands orateurs, et ils attestent qu'il approfondissait toujours les questions qu'il traitait. Sa popularité était

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