‹ Saint-Quentin; de son commerce et de ses industriesChapitre 11 sur 42 · SOT · texte numérisé non relu

SOT

s> veillent le commerce de l'état, et on croit devoir leur » présenter quelques réflexions sur cet important » sujet.

» C'est un avantage, sans contredit, que de fournir » de nouveaux moyens au peuple pour exercer son in- » dustrie, et on est très-éloigné de s'opposer aux effets » de ce principe, mais avant de le mettre en activité, » ne convient-il pas d'examiner scrupuleusement :

» 1^ Si les objets de travail d'un pays quelconque D sont en proportion avec sa population.

D 2** S'il ne seroit pas nuisible aux fabriques établies, » d'y en admettre dé nouvelles.

9 La disette des sujets dans tous les arts mécaniques i> et la cherté de la main-d'œuvre en ce pays déposent )) en faveur de l'assertion que le travail établi et connu » sufQt à la population.

» On répondra sans doute à la 2' question par cet » axiome général, que partout où il y a acroissement » de travail il survient accroissement d'hommes ; cela » peut être vrai dans certains cas, mais cette maxime » n'est assurément point admissible dans l'espèce » présente; il faut le démontrer.

» L'aliment delà manufacture des batistes et linons » est le produit de la filature domestique, de la classe » la plus misérable du peuple. Le profit que donne le » filage du lin est si modique qu'il fournit à peine de » quoi vivre à ceux qui s'en occupent uniquement » pour eux seuls; c'est une vérité incontestable, et on » ne se livre à ce genre de travail que parce qu'il rem- » plit les moments où on seroit oisif; il est abandonné

» aux femmes, et il ne peut faire objet capital et unique » pour une famille, comme nous le voyons chez les 9 fileurs de laines, parcequ*il ne produiroit pas de » quoi la nourrir. Dix à douze sols par jour sont le » fruit du travail le plus assidu et le plus parfait des » filles qui se fixent exclusivement à la filature du plus» » beau lin, et il en est beaucoup qui ne gagnent que » 3 et 4 sols par jour, ce qui les détache du filage, dès r> qu'on peut les faire travailler à la terre. Le chef de D famille alors les emploie plus utilement, toutes fai- » blés qu'elles soient, parcequ'il n'est point d'occupa- 0 tion qui ne produise plus que la filature du lin. » Dalà vient que presque tout filage est suspendu pen- » dant les mois de juillet, août et septembre; que » prouve ce détail? c'est qu'une espèce de travail aussy » ingrate ne peut jamais encourager la transmigration » ou l'aocroîssement de population, et l'application des x> principes : qu'où il y a à s'occuper, il vient des 0 hommes^ ne peut avoir lieu ici qu'abusivement.

i> Si la filature de lin était surabondante à l'emploi » ou à la fabrication, il seroit très-utile sans doute de D la diviser entre le lin et le coton, mais on ne craint j> point de dire que le fil de lin est toujours en masse 0 au-dessous de la consommation, qu'on en employé » souvent de très mauvais faute de bon, qu'il est tou- » jours très rare, et l'augmentation en fait la preuve; » il est un tiers plus cher qu'il y a 6 ans. C'est enfin » une vérité incontestable que les fileuses manquent à » la manufacture des batistes et linons, c'est l'objet » constant et vrai des plaintes de tous les fabricants,

» et le négociant, auteur du présent mémoire, pourrait » administrer les témoignages les plus authentiques à 3> Tappui de ce qu'il avance.

» S'il est donc vrai qu'il y a impossibilité moi> raie à augmenter le nombre des fileuses, et que » le nombre actuel suffise à peine pour le service de » la manufacture des toiles batistes et linons, que » doit-on penser des efforts que l'on fait pour in- 0 troduire une nouvelle filature, dont le produit » encouragera toutes les filatures k quitter l'ancien 0 travail? Quel effet produiront les récompenses qu'on 0 se propose d'accorder à celles qui auront filé le plus 0 beau coton? Elles gagnent actuellement de 12 à 22 » sols par jour (le double des fileuses de lin), le fait D est sûr ; si l'on joint à celte augmentation de main- » d'œuvre l'espoir des primes, tout ce qu'il y a de » bon en fileuses se livrera à la filature du coton, 9 la manufacture de batistes et linons non-seule- D ment manquera d'aliment, mais même encore 0 n'aura plus cette quantité suffisante des^ beaux fils D qui la rendent fabrique unique dans l'univers. On » aura favorisé une fabrication d'un succès douteux 0 par l'avilissement d'une autre dont les avantages sont » certains, connus, démontrés; on aura présenté à des » fabricants utilement employés des objets étrangers y> et incertains. Déjà les trois plus habiles ont aban- » donné. les ouvrages de fil de lin et se portent exclusi- » vement au fil de coton; s'ils réussissent, la consom- 0 mation de la mousseline est si sûre en France que » la majorité des ouvriers quittera la batiste et le

— «iO —

h linon, et cette précieuse manufacture manquera par » le fil et par rœuvre.

» L'objet de ce mémoire n'est assurément point 9 d'engager le ministère à défendre la fabrication des » mousselines dans ce canton , ce serait mettre des » entraves à l'industrie , mais on supplie le conseil 0 de Sa Majesté de ne point accorder des primes pour » la filature du coton, dans l'étendue de la manufac- » ture des batistes et linons ; cela serait du plus dan- » gereux effet. S'il était même permis de demander 0 qu'on n'y filât du coton que dans les communautés » et hôpitaux, on croit que ce serait un grand bien 9 pour cette fabrique ; cela n'enlèverait aucune fileuse » à la toile, et l'administration pourrait donner à cet 9 égard des ordres qui, bien exécutés, augmenteraient 3» la masse des matières premières, et influeraient » avantageusement sur le travail de toutes les manu- D factures.

» Enfin, ce qui doit décider le conseil sur l'objet » des primes, c'est qu'elles peuvent nuire infiniment, )» et jamais produire un grand bien. Si la fileuse » gagne le double à filer du coton, la prime est » superflue, elle abandonnera le lin. Si le fabricant » n'achète point le fil de coton, la prime seule ne 0 déterminera point à filer. Elle ne peut donc » qu'ajouter au dégoût de filer le lin, ce n'est assuy> rément pas l'intention de l'administration, et pour » entrer dans ses grandes et utiles vues,- on ose lui » présenter ici une idée relative à l'objet dont il est )» question.

» n y avait ei^devant à Bulles en Beauvoisis des

9 linières trës-abondantes, que des inondations ont

» rendu stériles. Le Un qu'elles produisaient était filé

» di^ns les environs et servait à la fabrication des plus

)» belles demi-hollandes. Le gouvernement s'est sou-

9 vent occupé du rétablissement de ces linières pour

» rendre de l'activité à l'industrie du peuple de ce

» canton. Qu'il y établisse des filatures de coton ^ qu'il

» y donne des récompenses à qui filera le plus beau,

« qu'il y attire quelqu'uns de nos habiles fabricants :

» c'est là que sans aucun risque on peut multiplier les

x> tentatives. On y trouvera des mains accoutumées à

» filer, des tisserands à qui la mécanique de la fabrica-

» tion est familière, et l'établissement des fabriques de

» mousselines ne peut se faire avec plus d'avantage et

» moins de danger que dans ce lieu^ La main d'œuvre

» y sera à plus bas prix; on la fixera; on la tarifiera ;

» ici il faut recevoir laloi de la fileuse, qui asa ressource

» dans son travail ordinaire ; là on la donnera parce que

» le peuple n'y est pas assez occupé, et on ne craint

» point d'annoncer les plus heureux succès pour cet

9 établissement. Il convient d'autant mieux au bien de

» l'état quele débouché des mousselines ne sera point

» une consommation momentanée, elle est sûre, elle

» est bien établie en France, et c'est la base de l'édifice.

» Point de surcharges de marchandises à craindre,

) point d'obstacles à surmonter, comme pour le com*

» merce extérieur; c'est l'intérieur qui consommera,

» enfin tout semble inviter le ministère à tourner ses

» vues vers ces établissements, mais il est trop éclairé

)> pour que ce soit à Tavilissement d'une manufacture » que tout rend recommandable.

» Nul autre intérêt que le bien général a dicté ces n réflexions ; le négociant de qui elles sont aurait au D contraire un avantage personnel à faire naître une 0 nouvelle branche de commerce à Saint-Quentin, par » les correspondances qu'il a au dedans et au dehors » du royaume, mais la cupidité n'est point l'esprit qui D l'anime, trop heureux, si en sacrifiant ses propresin- » téréts, il peut contribuera éloigner ce qui serait con- » traire à l'utilité publique. »

A ce mémoire, qui fait parfaitement connaître les idées commerciales qui dominaient à cette époque, l'intendant de Picardie répondit le 7 décembre i756:

« J'ai examiné. Monsieur, avec toute l'attention que » vous pouvez désirer, le mémoire que vous m'avez en- » voyé joint à votre lettre du 1" septembre dernier; j'y » ai trouvé toutes les raisons qui peuvent être opposées » non-seulement à l'encouragement que le conseil veut » donner aux filatures de coton, mais encore à l'éta- » blissement même de la manufacture de mousse- » lines, exposées avec tout l'ordre et la netteté possibles. D Mais, tout bien considéré^ il m'a paru que ces raisons » devaient céder à celles qui parlent en faveur de cet » établissement; vous les sçavez aussi bien que moi, et » vous connaissez sûrement encore mieux tout le profit » que notre commerce en général peut en retirer. » D ailleurs, je ne pense pas, d'après les informations » que j'ai pris et d'après ce que j'ai vu dans votre mé- » moire même, qu'il y ait lieu d'appréhender que la

» filature du coton fasse tort à celle du lin et que le » nombre des fileuses que pourra fournir le pays ne )> soit pas suffisant pour l'une et pour Tautre. La mo- » dicité du prix de la main-d'œuvre pour la filature du » lin, que vous exposez dans votre mémoire être telle » que ce mitier fournit à peine de quoi vivre à celles » qui s*en occupent uniquement, suffit pour me faire » conjecturer qu'il y a beaucoup plus de fileuses qu'il » n'y a quant à présent d'ouvrage à leur donner, v> parce que bien certainement le prix d'une main- » d'œuvre auj.n3nle ou diminue ea proportion de la i> rareté et du plus grand nombre des sujets* qu'on » peut y employer. A cette conjecture se joint une » preuve de fait qui achève de me convaincre. En 1731 Y> on a fabriqué à Saint-Quentin ou dans les environs i> près de 120,000 pièces de batistes ou linons. Ce 0 nombre est baissé dans les années suivantes à » 100,000, et ce sera tout au plus s'il va cette année ^ à 80,000. Il s'en faut donc d'un tiers ou à peu près i> qu'il se fasse à présent autant d'ouvrages en linons à » Saint-Qjentin et dans les environsqu'il s'y en faisait D il y a 3 ans, d'où il faut nécessairement 'conclure y> qu'il y a un tiers moins de fileuses employées, qu'il y> n'y en avait alors, et voilà la vraie raison de la mo- » dicité du prix de leur main-d'œuvre. Quel plus grand » bien peut-on faire à celles qui manquent aujourd'hui » d'ouvrage et en même temps à celles qui sont forcées D de donner leur travail à un prix à peine suffisant » pour les faire vivre, que de leur procurer un moyqn )> de les occuper toutes à un prix qui leur fournisse leur

n subsistance. J'ai cru devoir en conséquence fàyori-^ » ser rétablissement des mousselines et encourager les D ouvrières à se perfectionner dans la IBIaturedu coton. » Quoique je me sois trouvé penser en cela différemment D que vous, je n'en ai pas lu avec moins de plaisir votre n mémoire, et toutes les fois que quelque objet intéres- » sant pour le commerce vous fera naître des obser- » vations et des réflexions que vous voudrez bien me r> communiquer, je les recevrai et les lirai toujours n avec un empressement proportionné à la grande Y> confiance que j'ai en vos lumières, s

Cette discussion, qui fait connaître une série de documents * , qui ne devront pas être perdus pour les annales de l'industrie Saint-Quentinoise et qui intéressent même l'histoire du commerce de la France, ^ montrera comment, il y a plus d'un siècle, des négociants, justement renommés par leurs capacités, appréciaient les nouvelles découvertes et l'avenir des intérêts généraux de toute une contrée.

. Ce fait regrettable prouve combien étaient grandes alors les difficultés que rencontraient pour se produire les nouvelles industries. Toutefois, on verra également dans les pièces que nous publions, que si la filature du coton et le tissage de la mousseline ne s'établirent pas, en 1756, d'une manière définitive à Saint-Quentin, ce ne fut ni la faute de l'intendant général d'Amiens, ni celle de l'inspecteur des manufactures, qui formu-

t Voir an pièces justificatives, sur les filatures de coton et de mousselinet une autre lettre de Daniel Cottin, du 15 décembre 1^56, et les observations de M. Tribert, insp. des manu&ct. fExt. des Areh, de F Aime, G. 760;.

lèrent leur réponse au mémoire qui leur avait été adressé , en déelarant a que les fabricants devaient » toujours être libres de monter des usines où bon » leur semblerait, et que celles de coton que Ton éta- 9 blirait à Saint-Quentin ue pouyaient, en aucune » manière, nuire à la fabrication des tissus de fil qui » y existait déjà *. »

Il n'est donc pas douteux que, de 17SS à 1772, la production des mousselines a été, à Saint-Quentin, â*une certaine importance; et ce qui le prouve encore c'est que ce tissu est un de ceux qui, à l'époque de la cessation des relations de la France avec l'Espagne, l'Angleterre et le Portugal, furent le plus sévèrement prohibés.

Ainsi la pragmatique d'Espagne ne se contenta pas de défendre l'introduction, dans ses états, des mousselines, mais encore elle prescrivit aux femmes de ne porter que des mantilles de soie ou de laine. Cette mesure si extraordinaire donna lieu dans les deux pays è de vives réclamations. Les Espagnols exposèrent': Y> que l'usage des mantilles, alors si répandu, allait » devenir exclusivement l'apanage des femmes riches ; n qu'elles qui Itéraient bientôt, elles-mêmes, une mode rt dont le principal agrément était de confondre les yf rangs et de faire moins remarquer les dames, qui. If sous cette espèce de déguisement, sortent dans les Y> rues. i>

i Rapport de U. ÎMatendant Dupleix i M. Cottin (Archivée de FAûne).

S AtehHfé âe VàUnêi C. 161 ,• noêê t711^ tettré f U. Gabriel Onmoasâer.

Les doléances des fabricants français étaient plus sérieuses; ils se plaignaient amèrement * a d'une me- D sure qui les privait d'un débouché qui grandissait » chaque jour. »

Si la nouvelle industrie des mousselines n'eillt pas été déjà importante, en 1736, à Saint-Quentin, si elle se fût bornée seulement à une production insignifiante, les principales maisons qui faisaient le commerce des tissus en fil n'eussent certainement pas essayé de la combattre si énergiquement à sa naissance, et ils ne l'eussent pas ensuite arrêtée dans sa marche et dans ses progrès.

Son existence de 1752 à 1772 ne saurait donc être contestée, et ce fait, généralement peu connu, doit désormais être acquis à l'histoire de ses industries.

Les pièces qui la prouvent sont déposées, d'ailleurs, dans les archives du département de l'Aisne, où se trouvent la plupart des documents officiels qui regardent son commerce.

Si nous insistons d'une manière aussi particulière sur l'importance de l'existence, aux archives départementales, d'un état officiel des toiles, mousselines et linons présentés au bureau de Saint-Quentin, de 1750 à 1763, lequel indique, nous le répétons, qu'en huit années seulement on y marqua 33,203 pièces de mousselines, c'est parce que ce document est peu connu et que pas un seul des historiens qui ont écrit sur l'origine de la fabrication des étoffes de coton

t Lettré de M. Trudaine à M. Daplessis, inteodaot d'Amiens, 29 mars 1711. {Archivet de VAime, G. 761 .; *

tUsées en France au zvin* siècle n'en fait mention. Bs se contentent, pour la plupart, sans préciser l'époque de cette fabrication, de citer Tarare et Saint- Quentin comme les villes qui, les premières, produisirent l'article mousseline. Us eussent certainement accordé au district de cette dernière cité la priorité à laquelle il a droit, s'ils eussent eu connaissance des documents qui existent dans ses archives et qui la justifient.

Personne ne rend et n'a rendu ' plus que nous à la ville de Tarare la justice qui lui est due pour la fabrication de ses mousselines et des tissus légers pour laquelle elle est aujourd'hui, en France, au premier rang, et n'a en Europe de concurrents qu'en Ecosse et dans quelques cantons de la Suisse ; mais il n'est pas moins vrai, qu'en 1736, c'est-à-dire à l'époque où il se fabriquait des mousselines à Saint-Quentin, on commençait à peine dans le Beaujolais et dans le Forez le filage à la main du coton.

L'introduction de la manutention de cette matière dans ce pays y fut même la cause de quelques troubles sérieux. Le coton devait avoir à Tarare son opposition comme il l'avait eue à Saint-Quentin ; seulement à Tarare elle vint des ouvriers, tandis qu'à Saint- Quentin ce furent des négociants qui firent ce qu'ils purent, de 1765 à 1772, pour empêcher la fabrication de la mousseline de s'établir dans cette ville.

Les toiliers de Tarare, habitués au tissage du lin,

1 Rapport sur la situation de Tindustrie des tissus de coton à rEkpositloo de 1855, page 59.

furefAt très-mécontents qu'uae autre matière ttnt Iéii# faire concurrence, et ils tentèrent de s*y opposer. Déji quelques fileuses de coton, tirées de la Normandie, s'étaient vues contraintes de céder devant un premier orage, et il fallut toute l'énergie d'un intendant général des finances 1 pour que le coton pût se maintenir, sans émeutes, sur le rouet des villageoises. Il n'en sortait encore qu'un fil grossier qui produisait de la futaine.

Entre ces étoffes épaisses et la mousseline claire, il y avait loin.

Le premier germe de cette fabrication fut introduit dans ces contrées par un de ses habitants, nommé Simonet, commis dans une maison de Lyon, qui connaissait tous les secrets de l'art du tisserand. Il chercha à appliquer au coton la délicatesse du travail de la soie, et à transporter à Tarare, où la main-d'œuvre étaitmoihs coûteuse, le siège de cette industrie. Comme modèles, il avait dés mousselines de l'Inde. Il n'ignorait pas qu'il avait été fait dans les vallées de la Suisse orientale, quelques essais heureux de ce tissu ^, et il y fut pour étudier sur place les procédés que l'on y employait. H avait le mécanisme et la capacité, il lui manquait le personnel. Pour se le procurer, Simonet retourna en Suisse, et il engagea une famille entière, des plus habiles que renfermât le canton de Saint-Gall^ qu'il amena à Tarare.

Mais la plus grande difficulté était toujours d'obtenir

1 L'intendant génënl Tnidaine.

> Lt Goion, par Louis Reybaud, page 1S7.

' U Coion, par Loois Rejbaod, page 128.

la matière sur laquelle il allait opérer^ car on af ait beaucoup de peine, dans cette contrée, à se procurer dès cotons étrangers. Geui du Fore2 et du Beaujolais étaient mal filés } les plus beaux qu'il eût à sa disposition venaient des rouets du Bugey, peu tordus et dépourvus de force. Avec de pareilles matières on ne pouvait obtenir qu'une trè&-mauvaise étoffe, chaînée en numéros 30 et 40, et tramée en numéros 80 et 60 ; on avait difficilement des numéros 70.

Les premières ilfoiisfeftn^â de Tarare ne purent s'affranchir de ces conditions défectueuses ^ On les tissait sur des peignes de joncs qui servaient alternativement & fabriquer des étoffes unies, rayées, ou quadrillées rouge et bleu, avec 1,400, 2,000 et jusqu'à 2,600 fils en 2/3, 3/4 et 7/8 d'aune. De semblables essais étaient voués à un échec certain, car ces produits étaient détestables et chers, et à peine trouvait-on à les vendre avec une assez forte perte dans les villages de la montagne, où les paysans les découpaient eh robes, en fichus ou en bonnets.

Après bien des essais infructuèiut et de nombreux sacrifices, Simonet comprit qu'il marchait à sa ruiné. Pendant dix ans, il mit toutes ses ressources et son courage dans cet enjeu; seulement, au lieu d'une tâche il en avait deux, la filature et le tissage; il les soutint jusqu'à l'épuisement; puis, un jour, c'était en 4778, il ne put continuer et s'éteignit pauvre et oubUélII

< U CaUm, pir Uuis Reytniid, page lt9.

On voit, hélas I ce qu'il en coûte souvent à vouloir fonder une industrie

Avant les essais prématurés et ruineux que fit Simonet pour créer, à Tarare, le tissage de la mousseline, on n*y fabriquait que des toiles en fil, et, quelques années plus tard, des gros tissus dont la chaîne était de fil et la trame en coton ^

Ce ne fut qu'en 1786, quand son neveu rapporta, le premier, de la Suisse des cotons filés au fuseau, du numéro 50 à i30, que celui-ci rendit possible le tissage d'étoffes légères en coton qui furent appelées mousselines-linons.

En 1789 on ne comptait encore à Tarare que 600 ouvriers tissant le coton fin.

En rappelant les circonstances qui y précédèrent l'introduction de cette fabrication, et en faisant connaître l'époque où elle commença à s'y organiser, notre but a été d'apporter une preuve de plus à ce fait qui, pour Saint-Quentin, a une importance locale, que c'est à son district manufacturier qu'appartient la première imitation de l'article mousseline en France.

Une grande amélioration, qui se fit sentir vers l'année 1773 dans la vente de ses linons et batistes, la création de quelques genres nouveaux brochés, et les puissantes oppositions que la fabrication des mousselines de coton y rencontra parmi ses principaux manu-

1 Nos renseig^nements sur Tarare sont pnisés dans an excellent mémoire rar rindustrie de celte ville que nous devons à Textréme obligeance de M. Th. Macculloch.

facturiers, furent cause que cette production nouvelle y fut petit à petit abandonnée.

Après cette malheureuse tentative du coton, le tissage des articles de fil continua jusqu'à la fin du xvni* siècle à être sa principale industrie.

La période des unnées 1774 à 1786 fut généralement brillante et prospère.

Cependant la guerre qui devait enlever à l'Angleterre ses colonies américaines apporta, de 1778 à 1780, une diminution dans son commerce d'exportation; mais elle fut compensée par une plus grande consommation en France qui prit, à cette époque, au plus haut degré, le goût des toiles blanches qu'elle communiqua au reste de l'Europe.

Les métiers qui fabriquaient des batistes, des linons, des gazes enfil en tous genres, ne pouvaient suffire aux demandes qui, de tous les pays, arrivaient à Saint- Quentin. Cadix devint un de ses principaux débouchés ^ Ses tissus n'avaient jamais été aussi recherchés; ils étaient d'une vente d'autant plus certaine, qu'ils consistaient en toiles de mode de genres variés, et d'un goût parfait , qui étaient alors très demandées.

L'Ecosse était parvenue, il est vrai, à fabriquer des imitations de linons, et l'Irlande et la Silésie des batis-

i Cadix fut pendant plusieurs anni^ le débouché le plus actif de la &brique des linons unis et brochés. Elle eut longtemps Texploitation presque exclusive du commerce de TAmérique espagnole , son port était TentrepAt des richesses du Nouveau-Monde, et c'était de celte ville que toutes les marctiandises du continent propres à la consommation du Pérou ou da Mfcxiqoe, venaient s'échanger contre les riches cargaisons des galions d*£spagne (Rapport de M. Ddorme).

yfli; p9^ ces tissus, meiUear fnarch^q^e ceu^L^f h France, laissaient encore tellement à désirer, qu'ils n^ Ipur faisaiept alors qu'une poncurrenpe peu redoutable.

L'apnée 4794 * ejst considérée avec raison comme la < plus favorable Ji la fabrication des tissus de fil à Saint- Quentin. Plusieurs causes contribuèrent à lui assigner cette grande prospérité. Les colonies, privées de toiles blanches pendant la guerre, en manquaient quand la paix fut faite, et elles en demandèrent dans tous le^ ports. Le traité de commerce avec l'Angleterre n'existait pas encore ; la mode des soieries commençait à se passer, et celle des linons, des gazes et des batistes^ avec leur nombreuse variété de genres, était, au contraire, parvenue à son apogée.

Ce commerce dont la vente atteignit, en 1784, le chifEre considérable de 180,000 pièces de tissus de fil, ne s'élevait, au commencement du XVII* siècle, qu'aune somme d'affaires de 7 à 800,000 livres K En 1698, on débitait à Saint-Quentin 60,000 pièces. Voici ce que dit, à ce sujet, un mémoire qui a un caractère quasiofficiel, puisqu'il émane d'un fonctionnaire chargé de fournir au gouvernement de Louis XIV des renseignements statistiques sur la Picardie >. a II y a à Saint- » Quentin et dans ses environs, écrivait l'intendant BL- » gnon, une manufacture de toilles appelées Saint- » Quentin ou Baptistes. Il s'en débite 60,000 pièces par

f Rapport de M. Oelorme.

5 Ho^oçllM rtchfrehu tffr U^ fra^qt ^ KHun Gi;mier. Haousciits ^ l| BibUpUièque |jnpéri4e.

6 Mimmt fiir Ai Ptearrfie de riniêndmU Bêpum. Eiliiils te n»miscrils de li Bibliodièqtte impériale.

9 an, de 13 à 14 1 aulnes. Vingt-cinq marchands y » font presque tous le commerce ; ils envoyentà Paris, 9 à Rouen, à Lyon, à Bordeaux, àBayonne el dans les 0 autres villes du royaume. On en transporte aussi en » Espagne, en Italie, et dans la ville de Garni, en 9 Flandres; car de Qand elles passent en Angleterre. » Les eaux sont avantageuses et si propres pour les v> apprêts et blanchissages de ses toilles, que les mar- » chauds de Cambrai qui en fabriquent, comme à 9 Saint-Quentin, les y font blanchir. Son commerce D de toiles va à 3,600,000 livres par an*. »

Les pièces étaient, en moyenne, estimées à 60 livres. Les 60,000 pièces qui se débitaient à Saint- Quentin, en 1696, comprenaient, non-seulen^nt ceUes que l'on y fabriquait, mais probablement encore celles que ses négociants achetaient à Cambrai, à Bapeaume et à Yalenciennes et dont il serait difficile de préciser le nombre.

En 1730, un document statistique concernant la manufacture des toiles de Saint-Quentin et de ses environs, émanant des autorités compétentes de l'époque ^« qui se trouve dans la case 758 des archives de l'Aisne, fixe encore de 50 à 60,000 la quantité des pièces qui, à cette date, s'expédiaient de cette ville ; seulement à

^ Les pièct« de baUstes ei claires a^ent 15 aones ; les gaxes en fil, les Joncs li aunes.

^ Répondant dans son mémoire à la demande qui lui était folle, snr le nombre d«s Huguenots qui se trouvaient encore, en 1698« eu Picardie, rintendaoi Bignon fournissait les cbilTres suivants : Saint-Quentin 126, Jancourt 60, Hargicourt13, Templeux-le-Guérard 18.

S Voir ce document aux pldces joslifleatives.

ce document, sontajoutés les renseignementssuiyants : « ce nombre de 50 à 60,000 pièces serait doublé cer- » tainement, sans les mousselines qui suppléent à toute

• sorte d'usages. Ces linons et ces batistes se débitent 9 dans les quatre parties du monde. Les flottes d'Es- » pagne en chargent une grande quantité de molennes » pour TAmérique. Les Turcs en enlèvent pour leurs » turbans; les Anglais, les Hallandais, les Italiens, » les Portugais eansomment beaucoup de fines qua- » lités. Enfin, tous les pays font grand cas de ces tissus ;

> il n'y a qu'en France où la consommation en est di- » minuée, depuis qu'on a jugé à propos d'y substituer à les mousselines pour enrichir les Indes orientales. » Avanti719, la compagnie des Indes n'avait encore » apporté que peu de mousselines en France ; mais A depuis dix ans, on peut dire que tout le royaume en

> est inondé, et que si la manufacture de Saint-Quen-

• tin se soutient, elle n'en aura l'obligation qu'aux 0 pays étrangers. Il n'en était pas de même autrefois ;

> c'était en France que se faisait la plus grande con- » sommation de ces marchandises. ]>

Tels étaient les termes dont se servaient les représentants du commerce Saint-Quentinois, pour se plaindre de la situation qui était faiteàleurs-industries; et, à la question qui leur était posée d'indiquer ce qui pourrait les améliorer, ils répondaient : a qu'il fallqit 0 supprimer la compagnie de$ Indes, qui ruinait les 0 manufactures de la France, et qui épuisait Vor et 9 Vargent du royaume. »

Le moyen était énergique et la proposition hardie;

ainsi, au xviii* siècle, pour combattre la concurrence des mousselines étrangères sur le marché français, nos devanciers dans l'industrie ne trouvaient rien de mieux à répondre, que de demander au gouvernement, quoi? la suppression de là grande Compagnie des Indes... et ils ajoutaient, que : « la plus sévère exactitude que » les magistrats apporteraient à faire exécuter les rè- 0 glements et les arrêtés, rendrait certainement cette . » manufacture de plus en plus prosp.ère *. » Ce document date de 1730; on le croirait d'un autre siècle.

En 1773, ils demandèrent de nouveau non-seulement de faire prohiber l'exportation des fils propres à leurs manufactures, mais encore d'en empêcher l'usage par celles de Lyon, de Nismes et de Tours .

Sur la première partie de leur demande, ils obtinrent satisfaction ; mais la seconde fut avec raison rejetée.

En 1740, le nombre des pièces fabriquées à Saint- Quentin et dans ses environs s'élevait à 71,000, dont un tiers en bas prix 3. De l'année 17S0 à 1763, un état officiel *' des toiles batistes, mousselines^ linons marqués dans le bureau de cette ville, nous fournit les chiffres exacts de l'importance de cette fabrication pendant la période de 14 années; il est trop instructif par ses détails et ses indications pour que nous ne l'insérions pas dans cette étude.

i Architres de VAUne. Documents sur la manufacture des toiles de Saiot-Ouentin G. 758 (Voyez les pièces justificatives.) 2 Archives de VAisney G. 761 (voyez les pièces justificatives.)

3' Dom Grenier, volume GLXVI, paquet 20, art. G. Manuscrits de la Kbliotbèque impériale.

4 Archives de VAisne, G. 759.

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