SOMMAIRE
Sitoition de SalDi-ÛnentiD après son sac. — Marie Stoart, dame de Saint- Qoentin. — IntrodacUon du commerce des toiles fine« en Picardie. — launigration en France et en Angleterre des ouvriers flamands, par suite des persécutions de Philippe II en Belgique. — Jean GromeUn. — Il apporte il Saint -Quentin la fabrication des linons. — Henri IV. —Ses séjours I Saint -Quentin. — Importance du commerce de Saint^Quentin et ses régie* ments. — Le courUge des tissus de fli. — Commis Tisiteurs. — Fabrication des mousselines. — Mesures contre les émigrations des oUYriers français. •>- Le commerce de SaintpQnentin en 1784. — Les gazes de soie. — M. Santerre fait établir, en 1763, une manufacture de ces tissus à Fresnoy-le-Grand et k Botaain. — Le marquis de Caulaincourt crée une fabrique dans le Vermandols et le marquis d'Hervilly \ Lescbelles. — But des corporations sous Colbert. » Canal de Saint-Quentin. — Autorités qui régissaient la Tille de Saint-Quentin. — Ses Juridictions. — Révolution de 1788.
Saint-Quentin n'était plus qu'une \ille sans habitants et une place démantelée par un siège meurtrier. Les restes de sa population ^, épars par le malheur, avaient profité des moments de confusion qui suivirent d'horribles massacres , pour fuir un lieu de désolation et de carnage.
Les églises Saint-Jacques , Saint-Pierre au canal ,
1 Les renseignements sur Tétat exact de la population de Saint-Quentin aux différeotes époques de son histoire, sont excessivement rares, pour ne pas dire introuvables. Différents documuuts peuvent faire pensir qu'elle fut de 8000 âmes , sous les comtes de Vermanduis, quand leur cour se tenait à Saint-Quentin, et qde tous les seigneurs de cette province venaient y résider, avec leui s somptueuses installations. Sous Louis XI et Louis Xll, elle n*élait plus que de 7000 âmes. Dans son mémoire concernant la Picardie , dressé par ordre du gouvernement royal, en 1608, c'est-à-dire 17 ans avant la fin du régne de Louis XIV , Tintendant Dignon y indiquait ainsi la population de plusieurs villes de la Picardie : Amiens 35,000 âmes, — Abbeville 17,982, — Saint-Quentin 8000, — Calais &495, — Boulogne 3748, — Péronne 1725 — (Extraits des manuscrits ou mémoire de rintendant Bignon à la bibliothèque Impériale.)
celle de Saioi-Loiûs, Tabbaye de Sainlr-Quentin en Isle, le Grand Hôtd-Dieu et l'bApital du Petit-Pont avaient été totalement ruinés, et les autres monuments trèsnotablement endommagés^.
Le faubourg d'Isle et 30 maisons près des Jacobins, toolo b me de la Sellerie des deux cAtés, la rue des Orfèvres jusqu'aux boudieries et de là jusqu'à l'église de Saint'Quentin , toutes les maisons de la rue de la Créance du cAté où est encore l'abbaye d'Isle, jusqu'au bas de la me et d'autres encore, avaient été tellement détruites, qu'après le siège les possesseurs de ces habitations eurent de la peine à reconnaître la place de leurs anciennes demeures. Le massacre des habitants, le pillage de tous leurs biens, la ruine de la plus grande partie de leurs maisons , venaient de mettre la ville dans l'état le plus déplorable ; mais ce fut bien pis encore, lorsqu'elle se trouva déserte.
n n'y avait plus dans ses rues que les ennemis qui venaient de la conquérir, et ce qui était resté de ses anciens habitants s'était hâté de fuir, les uns à Laon, à Soissons, d'autres à Compiègne et plusieurs à Calais et à Bordeaux. Ainsi dépeuplée, cette malheureuse cité devint la proie des Espagnols , qui , pendant deux années et trois mois qu'ils l'occupèrent, y firent tant de dommages, qu'ils finirent de ruiner la plupart des maisons, qui, après le siège , étaient restées debout'. L'abandon était général.
1 MamuerU de QuetUin de La Font, 1I« partie, II* Tolume» page 85. < Mmuucrit de Quentin de Lbl Pon$, U« partie, U« volame, page SS.
De son côté, son clergé se rendit à Paris où celui de Notre-Dame le recueillit avec empressement; Philippe U avait en vain cherché à le retenir , en rengageant à ne pas déserter les autels, mais le chapitre lui répoadiU «r qu'il ne pouvait pas demmirer dans des murs où il » ne lui serait pas permis de prier Dieu pour la pros- » périté du roi de France et de ses armes. »
L'industrie , sous toutes ses formes : agricole , manufacturière, avec le commerce pour agent intermédiaire , avait complètement disparu d'une ville abandonnée par ses habitants ; ses manufactures avaient été détruites , ses métiers avaient cessé de battre et ses nombreux tisserands s'étaient dispersés.
Saint-Quentin venait d'avoir à supporter une de ces calamités sous laquelle tant d'autres cités auraient suc« combé.
Philippe 11 avait pris le Câtelet, forteresse bâtie, en 1520, par François ?', et les villes deChauny et de Ham ; mais, après s'être rendu maître de Noyon , il s'était contenté de s'établir dans le Vermandois ^. Il avait, avant tout, l'intention d'en garder et d'en fortifier la capitale.
La paix du Câteau-Gambrésis restitua, en 15S9, Saint-Quentin à la France, et un grand nombre de ses habitants, qui s'en étaient volontairement exilés pour ne pas subir la domination étrangère , s'empressèrent d'y rentrer. A peine y furent-ils revenus, qu'ils se mirent à travailler avec courage et persévérance, afin
i Henri Martin, Hiêloirede Saint -Quentin, page 20.
d'elEau^r les traces de leur glorieuse infortune. La TÎlle se repeupla, ses ruines disparurent, le temps fit le reste; mais les relations commerciales furent longtemps à se ressentir de cette catastrophe. Quant aux fabriques de sayetterie, de camelots et de serges qui y étaient devenues si prospères, elles ne purent jamais se relever du coup qui leur fut porté par la destruction de la ville, lors du siège de 1557.
Rendue enfin à la France, cette fois Saint-Quentin lui demeura, bien que sous Henri UI le baOliage du Yermandois, avec les seigneuries et prérogatives qui en dépendaient , fut encore , par lettres patentes du mois d'octobre 1576, affecté pendant plusieurs années au douaire delà reine Marie -Stuart. C'est à cause de cette cession que cette reine, célèbre par ses infortunes, devint comtesse de Yermandois et dame de Saint-Quentin, titres dont elle aimait à se qualifier * .
Pendant les guerres de religion , Saint-Quentin ne souffrit pas autant que beaucoup d'autres villes; elle résista couragement au seigneur de Baligny , et, durant la ligue, elle demeura toujours fidèle au roi de France. En 1589, le 20 février , par un acte solennel ses habitants protestèrent de leur attachement inviolable au roi et à la religion , et repoussèrent les ligueurs.
Les corporations étaient alors ce qu'elles étaient aux siècles précédents; seulement, ce qui faisait mieux encore remarquer leurs défauts, c'est qu'elles fonctionnaient dans une société plus avancée dans la voie du
i Pouqnelm (Aoloiiie), préceplair de Mârie-Sloart, est né à Chaïuiy.
progrès et de la civilisation. L'esprit d'égolsme et de routine qu'elles conservèrent trop longtemps, fut souvent un obstacle aux inventions nouvelles, comme leur esprit d'indépendance un ombrage à la royauté. Cette situation, qui n'était pas sans dangers, amena Tordonnance de 1581 , qui soumit directement la classe ouvrière au pouvoir de l'Etat. L'exécution de cette ordonnance, confirmée par Henri IV, en 1597, diminua les abus des corporations, qui finirent par céder, en n'abandonnant, toutefois, qu'avec peine ei pied à pied, le terrain du monopole qu'elles désiraient si vivement conserver * .
Les malversations qui se commettaient déjà dans les manufactures de fil, de lin, de chanvre, et dans le commerce de la toile, avaient forcé Henri UI à rendre, en janvier 1586, un édit pour les prévenir et les réprimer. Cette ordonnance ^, vérifiée en cour des aides, le 19 décembre, prouve combien les rois se préoccupaient déjà de l'avenir de l'industrie française, en la protégeant contre de coupables abus. Cet édit donna lieu à une déclaration d'interprétations, quifut datée de Chambéry, du 31 octobre de l'année 1600, et vérifiée en cour des aides le 21 mars 1601.
Nous avons dit que le corps municipaldeSaintrQuentin,dans les siècles précédents, avait cru devoir, dans le but de se créer des ressources et aussi comme moyen de surveillance, fixer la police de son commerce, en ins-
^ Leyasseur il* volume, page iS8.
S Bibliothèque du Louvre. B/583, ordonnance de 1586 à 1589.
tituant un corps de courtiers et un droit de marque sur les tissus qui s'y vendaient. En vertu des franchises accordées par les comtes de Vermandois et confirmées en 1320, par PhUippe V, et, en 1327, par CharlesIV,les mayeur, échevins et jurés avaient attribué à ThAtel-deville un sou pour la marquedechaque pièce d'étoffe, et le produit de Tamende prononcée en cas de contravention ^ La marque consistait en une empreinte aux armes de la ville. Ce droit ne servait pas seulement à fournir les appointements de ceux qui l'exerçaient, il avait surtout pour but d*attest&r que la marchandise possédait les qualités et les longueurs prescrites. Après la prise de Saint-Quentin et le pillage qui en fut la suite, les habitants dispersés qui y revinrent prétendirent pouvoir exercer librement et sans contrôle le courtage , et il résulta même de cette prétention de graves abus, qui forcèrent les mayeur et échevins d'y porter remède; et, en effet, par un arrêt du 17 mai 1560, ils rétablirent les anciens offices de courtiers, qui furent assujettis à la caution, a avec défense à tous autres de vendre des a étoffes dans la ville de Saint-Quentin ^. »
Le commerce de ce district, qui se relevait avec beaucoup de peine du coup qui venait de lui être porté à
1 La perrepUon d*uQ sol par l*h6tel-de-vUle de Saint - Quenba sur chaque pièce de toile a dnnoë lieu à 4iae discussion excessivement curieuse àrépoque où ce droit lui a été contesté, c'est-à-dire de 1773 à 1783 Le dossier qui la fait connaître se trouve aux archives de TAisne (C, 762). Noos croyons très-utile de le reproduire ; car, dans aucun autre, les droits de la ville, et toutes ses franchises ne sont mieux exprimés et plus exactement reproduits.
2 Travail sur le Commerce de Sainl-QuetUin par MM. Rouit et Matton, tiré des archives départementales.
répoque du siège , fut appelé cependant à profiter des malheurs et des fautes d'une contrée voisine.
Pour expliquer lesmotifs qui amenèrent dans une partie delà Picardie, et particulièrement à Saint-Quentin, la fabrication des toiles fines et légères dites linons et batistes, nous avons besoin de rapporter sommairement quelques faits de l'histoire des Pays-Bas, et de rappeler les rapports communs et sympathiques qui existaient depuis longtemps entre les provinces du nord de la France et celles de la Belgique.
Au xu" siècle, leurs habitants s'étaient déjà rencontrés dans un même vœu exprimant un même besoin; ensemble, ils avaient contribué à instituer cette liberté communale et personnelle, qui n'était pas encore pratiquée en Europe, lis se connaissaient donc; aussi, quand par une cause de conscience religieuse, les Flamands durent quitter le pays où ils avaient reçu le jour, ils vinrent de préférence se joindre à ceux avec lesquels ils avaient, pour ainsi dire, dénoué les liens de leur servage.
Favorisée par un territoire admirablement disposé pour établir entre ces provinces de nombreuses communications, dirigée par des gouvernements intelligents, la Belgique s'était peuplée etcivilisée avec une merveilleuse rapidité. Ce fut un comte de Flandre, Baudouinlll, qui fit venir, vers l'an 960 \ des ouvriers allemands, la plupart tisserandsen laine, et qui introduisit à Gand, en l'organisant en corporations, la fabrication des draps. Au xiv" siècle, les marchés des Pays-Bas
i Schérer, HUMre du Commerce^ î» volume, page 360.
avaient atteint leur complet développement. Presque ' tous les peuples de TEurope y parurent et les fréquentèrent. Les Français y vinrent en grand nombre. Le commerce y étaitlibre, ettoutes les nations yjouissaient des mêmes avantages et des mêmes privilèges. La ligue anséatique, elle-même, si habileà se procurer partout des faveurs et des monopoles, et qui se trouvait être le plus riche débouché des Pays-Bas, ne put faire prévaloir ses prétentions *.
Bruges, Gand *, Lille et Ypres étaient les villes que rhistoire de cette époque cite particulièrement pour la fabrication des étoffes de laine. Gand étaitla plus importante pour les draps; mais la mieux située, après Anvers, pour la navigation et le commerce maritime, était Bruges.
Vers la fin duxm* siècle, Bruges devint le centre du commerce des Flandres etlegrand entrepôtde tous les articles de TEurope et du Levant. Elle était alors la principale ville des Pays-Bas , et sa population , au XIV* siècle, s'élevait à 130,000 âmes.
L'industrie du lin avait pour centres principaux Arras, Courtrai et Valenciennes. Le§ dentelles de Valenciennes commençaient déjà à être très-recherchées.
1 La formation de ia ligue anséatique est un des faits les plus considérables et les plus merveilleux de Tbisloire du commerce. Elle fut un glorieux mouvement de Pesprit d'association en Allemagne, et la manifestation la plus énergique de la bourgeoisie hardie et persévérante de celte époque. (Schérer pjge 161).
S Les drapiers de Gand avaient su acquérir une position si prépondérante en Belgique et dans le gouvernement de leur cité, quMls fournissaient, à eux seuls, un contingent de troupes de guerre de 18,000 hommes (Schérer.)
ainsi que les belles futaines de Gand. La ville d'Anvers était renommée pour la préparation de ses cuirs.
Les Flandres étaient le pays des grandes fortunes ; à Bruges, surtout, le luxe des vêtements, du logement et de la table était poussé si loin, qu'il fit dire à une reine de France : a Je croyais être ici la seule de mon a rang, et je vois que dans cette ville il y a plus de six cents reines*. »
Philippe-le-Bon y institua , en 1430, la Toison d'Or ; cet acte était caractéristique, le choix d'une toison avait une grande signification ; car, en créant cet ordre , le duc de Bourgogne proclamait aux yeux de tous que l'industrie des laines était la base de la puissance et de la grandeur de cette nation. C'est en faisant de cette industrie l'élément principal de leur commerce, que les possessions des Flandres devinrent plus étendues, plus riches et plus peuplées que celles des autres provinces. Les Flandres, on le sait , et nous le rappelons avec intention, comprenaient à cette époque, le département français du Nord*
La ville de Bruges fut donc, pendant un siècle, une grande capitale; mais la mort de Charles-le-Téméraîre, en 1477, amena des complications qui eurent pour résultat son déclin graduel, et enfin sa chute.
Ce fut Anvers qui lui succéda en importance. Cette ville, avec les eaux profondes de l'Escaut, offrait un accès plus libre et plus facile aux navires , et elle devint, à son tour, la première place de commerce de
1 Schérer, Histoire du Commerce, !«' volume, page 378.
l'Europe. Pendant cette période de grandeur et de richesse, TEscaut était couvert de navires ; on en comptait quelquefois plus de 2000 à la fois, et les jours de marché, il en entrait souvent jusqu'à 900, chargés pour la plupart des produits de la pèche ^. Des historiens affirment que 2000 voitures venant de la Picardie, de la Flandre méridionale, delà Lorraine et de l'Allemagne, y apportaient, à de certaines époques, des blés et d'autres produits. Il n'y avait pas en Europe, en 1570, de place comparable à celle d'Anvers, pour l'importance et pour l'activité des affaires; sa population s'élevait alors à 200,000 habitants.
Mais cette brillante situation dont, pendant plusieurs siècles, le Brabant avait joui, eut à son tour ses péripéties et ses adversités ^
L'Espagne, pour conserver les ressources extraordinaires d'une nation aussi riche et aussi manufacturière, n'avait qu'à rester juste, tolérante et libérale; elle ne le fut pas. Les Pays-Bas habitués à se gouverner eux-mêmes, avaient donné asile à beaucoup de sectateurs des nouvelles doctrines religieuses, réfugiés des pays voisins. Ils y étaient venus en grand nombre, et appartenaient, pour la plupart, à l'industrie. Charles- Quint, obligé de leur céder en Allemagne , aurait bien voulu ne pas les tolérer dans les Flandres. Cependant il n'osa pas agir ouvertement contre eux , et, tout en les réprimant autant qu'il le pouvait, il prit soin de
1 Schérer, Histoire du Commerce, page 385.
^ Nous devons la plupart de ces reaseignemeols à uo très-hooorable habitant de la Belgique qui a bien voulu nous les adresser.
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conserver à leur égard une certaine mesure. Le règne de cet empereur fut donc encore pour le commerce de la Belgiqfue une époque d'éclat et de prospérité.
L'avènement de Philippe II au trône vint changer totalement cette situation^ et Torage ne tarda pas à éclater. Souverain absolu en Espagne, cet empereur ne pouvait pas supporter les entraves que les anciennes chartes communales mettaient à sa puissance dans les Pays-Bas, et, catholique intolérant, il voulut joindre à la répression politique l'oppression religieuse , en proscrivant la liberté des consciences. C'était lui qui avait répondu à ceux qui lui représentaient que la merveilleuse prospérité de la Belgique était en péril : a qu'il valait mieux avoir pour sujets des mendiants que des hérétiques ^ » La lutte entre les troupes de Philippe II et les villes des Flandres s'organisa ; les Belges finirent par résister; l'heure de la terreur vint à sonner, et le seul avènement de l'inquisition fit émigrer une grande partie des habitants des provinces du Nord. Plus de 100,000 personnes, dit l'histoire*, avaient déjà quitté le pays, lorsque l'armée du duc d'Albe vint en faire fuir un plus grand nombre encore. Outre les émigrations, les exécutions dépeuplèrent la contrée. Tous les arts de la paix s'enfuirent au bruit des armes ; les fabriques et les comptoirs se fermèrent , et étrangers et habitants se hâtèrent d'abandonner un pays d'où la sûreté avait disparu ^
1 Schérer, 11« volume, page 245.
^ Scbérer, 1I« volume, page 247.
Dans la capitulation d'Anvers, en 1588, un délai de quatre ans fut assigné aux protestants pour quitter la Belgique avec tous leurs biens, et un Cût digne de remarque, c*est que le protestantisme avait recruté ses plus nombreux prosélytes dans la classe industrielle et marchande. Environ 200,000 personnes émigrèrent.
La chute du commerce entraîna celle des manufactures. L'émigration n'avait pas lieu, comme autrefois, d'une ville à l'autre, elle était générale, et elle allait chercher au loin des pays étrangers. La plupart de ces commerçants intelligents et capables vinrent s'établir en France et en Angleterre, et y apportèrent avec eux leurs connaissances industrielles et leur esprit d'entreprise. Ce qui fit la richesse du commerce de la France et de l'Angleterre causa la décadence de ces provinces du Brabant, auparavant les plus prospères et les plus civilisées de l'Europe.
L'un de ces fabricants, originaire de la Hollande, que la tyrannie de Philippe II força de quitter la Belgique, Jean Cromelick * ou Gromelin, apporta vers l'année 1S70 à Saint-Quentin Tindustrie des toiles fines et claires, industrie qui remplaça, peu à peu, la draperie et la sayetterie, dont les manufactures étaient loin d'avoir repris l'activité et l'importance qu'elles y avaient autrefois. Jean Gromelin était un homme d'entreprise et de travail ; il chercha à propager la culture
i C*est à Tan des descendants de Jean Cromelin, ainsi qu*à un anonyme d*Aroiens qu*on est redevable d'un écrit sur les moyens d'empêcher les marsouins de troubler la pêche des sardines (/o «moi de Verdun, marsiUA). Manuscrite de Dan Grenier.
du lin ^ dans le Vermandois, et il fit monter dans la ville et les villages environnants de nombreux métiers pour le tissage des linons et des toiles fines.
Armand Pieter Gromelick ou Cromelin vivait à Ingelmunster^, et il avait à Gourtrai une maison de commerce de toiles fines ; il avait déjà commencé à en faire fabriquer dans plusieurs contrées de la Belgique, dont le territoire bordait la Picardie, lorsqu'il fut forcé de s'expatrier. Il avait sept enfants, dont le septième^ qui s'appelait Jean, fut celui qui choisit Saint-Quentin pour venir y fonder une maison de commerce et y apporter son industrie et son intelligence.
Ce Jean Cromelin eut ensuite 15 enfants 'qui formèrent différentes branches, dont plusieurs se répandirent ensuite dans les villes étrangères, où elles allèrent se fixer*.
Quand Henri IV vint à Saint-Quentin, il chercha à y encourager le commerce et Tindustrie. Il protégea
i Travail de MM. Rouit et Matton d^aprèit les archives départementales, page 183.
3 Nouvelles recherches sur l'histoire de France par Peitavi.
3 Nouvelles recherches surl'histmre de France ^t Peitavi, page 167.
4 Notes duc-s à robligeaoce de M. de Chauvenet concernant la famille Cromelin, originaire de Hollande, qui s'est établie à Saint-Quentin où elle a apporté le commerce de toiles ; un d*eux , nommé P. Cromelin, a acheté la terre de Canizy et a pris aussi des lettres de noblesse. — A la date du 12 mai 1599, Jean Cromelin, marchand de toilettes à Saint*Quentin, prête 120 écusàla ville. — 12 mai 1600. Messieurs, pour plusieurs considérations, ont accordé à Pierre Cromelin, marchand, demeurant au puis de Zelandre, sa demeure avec sa femme et famille en cette ville, pour y exercer comme les autres marchands habitants d'icelle, son commerce en marchandises de toilettes. — 9 avril 1624. La buerie était au faubourg d'Isle.
l'établissement des fabriques de linons ; car des marchandises de cette espèce ayant été saisies à Gambray par le duc de Balagny, maréchal de France, le roi lui écrivit le 15 janvier 1S93 (pr. part, (i et s) v de les o faire restituer aux marchands de Saint-Quentin, qui D lui étaient recommandables par leur fidélité ^ » Pen-* dant le séjour qu*il y fit, il y visita les fabriques de draps de Jehan Caignard ^.
Saint -Quentin avait été une des premières à le reconnaître pour roi ; aussi cette cité était-elle une de celles qu'il affectionnait le plus particulièrement. En y acceptant un dtner à son hôtel-de- ville , en 4590, il disait : a qu'il n'y avait rien à craindre en si bonne » compagnie, d'autant qu'il croyait y être avec ses » meilleurs amis, » et en 1594, il disait encore a que 9 pour toute citadelle, il ne voulait que la fidélité plei- » nement engravée au cœur de tous ses bons sujets » de Saint-Quentin. »
En six années Henri IV y vint cinq fois, et il ne laissaitjamais échapper l'occasion de témoigner toute l'affection qu'il portait à ses habitants. »
En 1594, ayant à les rassurer contre un projet de citadelle qu'on prétait à son gouvernement, il leur déclara .au milieu du peuple assemblé sur la place : » que ce ne fut oncques, et n'était son intention ni ji> volonté de faire bâtir , ni construire aucune cita- » délie, ni place forte au préjudice de la ville ; et
1 Manmeriti de Dom Grenier^ volame CLiv, paipiet 20, art. 6, Bibliothèque Impériale S Etudes Saint-Quentmoius^ Gh. Gomart, page i\%.
r> que, pour toute citadelle^ il ne voulait que la » fidélité pleiaement engravée au cœur de tous ses » bons sujets et habitants de ladite ville, lesquels il » tenait pour ses très-fidèles serviteurs, pour leur » très-grande et singulière constance au service de sa » majesté et couronne de France. »
Avec Sully, son ministre, commença une époque féconde en améliorations de tous genres. Les archives de Saint-Quentin possèdent encore trente lettres ^ du bon roi, à qui le commerce doit la construction du canal de Briare, et Tagriculture de grands et utiles progrès.
Les protestants, forcés de quitter les Flandres pour fuir les rigueurs du gouvernement espagnol,- se réfugièrent particulièrement en Angleterre et en France.
A cette époque, l'importance du commerce deTAngleterre ne faisait qu'apparaître, et les tissus de laine que produisait cette nation étaient loin de suffire aux besoins de ses consommateurs. Elle se trouvait encore dans la nécessité de demander à l'étranger les marchandises qui lui manquaient. Les progrès de ses manufactures étaient lents, et de Bristol, leur foyer primitif, c'est à peine si elles s'étaient étendues jus-
f Les archives de Saini-Quentin ont non-seulement ces 30 lettres d*Heari IV, mais elles possèdent en outre 9 lettres de Charles VI, 3 du roi de France et d* Angleterre Henri VI, une de Charles VII, tt de Louis XI, 14 de Charles VllI, 6 de Louis XII, 2 de François I«s une de François II, 2 de Charles IX, une de Catherine de Médicis, 49 de Henri III, 3 de Marie de Médicis, 61 de Louis XIII, 95 de Louis XIV, un grand nombre du duc de Bourgogne, du comte de Saint-Pol, dn due de Vrodôme, du prince de Condé. (Rapport du M. Janin, page it).
qu'au comté d'York ^ Son industrie était dans cette situation d'immobilité et d'attente, quand les persécutions religieuses de Philippe II lui amenèrent les meilleurs tisseurs de laine de la Belgique, et l'arrivée de ces ouvriers lui donna l'impulsion et le développement qui firent depuis de l'Angleterre une des premières nations commerçantes du monde. Ceux qui préférèrent venir s'établir en France n'étaient ni moins habiles, ni moins intelligents tisseurs ou commerçants en toiles fines; ils étaient pour la plupart de Courtrai, d'Ypres, de la Frise ou de Gand. Ils arrivèrent d'abord dans le Hainaut et dans le Cambrésis, recherchant les eaux les plus convenables au blanchiment de leurs tissus, un climat à peu près semblable à celui qu'ils quittaient, et les populations qui leur paraissaient les plus laborieuses.
Cambrai fut une des premières villes que, vraisemblablement, ils choisirent pour s'y installer ; et ce qui le fait croire, c'est que leurs produits prirent et conservèrent longtemps le nom de toiles de Cambrai ou de Cambrésines. Cette industrie s'étendit bientôt jusqu'à Valenciennes, et ensuite à Saint-Quentin, et dans le Vervinois. Un plus libre exercice de la religion réformée, et l'habileté qui distinguait ses habitants, furent, dit-on, la cause qui portèrent plusieurs émigrés belges à avoir pour Saint-Quentin une certaine préférence *.
Le premier des industriels qui vint s'y fixer, nous
1 Scbérer, tome H, page 168.
^ Brayer. SUtistiqu*^ du dëpartemeat de TAisne, tome II, page 280.
Tavons dit, se nommait Cromelin, et ce nom ne saurait être jamais oublié dans une ville qui lui doit Tune des plus importantes industries. Un de ses descendants était inspecteur des manufactures, en 1745.
La fabrication des toiles fines n'avait pas encore vingt années d'existence dans le rayon industriel de Saint-Quentin, qu'elle avait déjà une réputation telle que dans le a règlement général pour dresser les ma- » nufactures en ce royaume, et couper le cours des » draps de soye et autres marchandises qui perdent » et ruinent TEstatD \ il est dit : a pour le regard des D toilles, en la ville de Saint-Quentin en Picardie, en » la ville de Louviersen Normandie, et autres lieux au D ditpays, il s'en fait aujourd'hui des plus fines, belles » et bonnes que les toilles de Hollande : voilà pourquoy 9 ayant en France lins et chanvres en si grande abon- » dance, l'on peut faire toutes sortes de toilles larges » et estroites, façonnées et ouvrées aussi bien qu'au )> pays de Flandres, leur ostant le cours des leurs; jo sans difficulté leurs ouvriers viendront vivre et tra- » vailler en France, comme ils feront de toutes sortes » d'ouvrages à l'exemple d'aucuns Flamens qui se sont » rangés durant ces troubles en la ville de la Rochelle, » qui accoustrent des marroquins plus beaux et meil- » leurs que ceux mesmes qui viennent de Flandres. »
Le lin, qui servait à la fabrication ordinaire de ces toiles légères, se recueillait, soit en Flandre, soit en
1 Projet soumis au roi par Laffémas de Humont, suivant rédition originale de Paris, 1597;ia-8'> de 28 feuillets. {Essai sur F appréciation de la fortune privée au moyenne, par M. C. Leber.)
-itS-
Picardie. Celui de Marchiennes et celui des environs de Courtrai étaient réputés comme les plus convenables au tissage des qualités les plus fines. Les ouvriers tisseurs, pour trouver la température égale et généralement douce dont ils avaient besoin, travaillaient dans des caves o\x dans des celliers. C'était une nécessité pour fabriquer avec des métiers à la main. Le fil avait besoin, pour ne pas être trop cassant, de ne pas être employé à l'air extérieur ; autrement il devenait trèsdifficile de le tisser. Ce besoin d'une température un peu humide explique le nombre considérable des caves que l'on peut encore remarquer dans les villages des environs de Saint-Quentin. Ces caves ou ces celliers servaient d'ateliers habituels aux ouvriers.
Les étoffes qui s'y tissèrent furent d'abord des batistes et des claires unies ou linons. Les batistes avaient été ainsi désignées du nom d'un ouvrier de Cambrai , appelé Batiste, qui fut le premier qui en fabriqua. Ce tissu était d'abord une toile légère importée par les tisserands belges ^ ; cette toile, perfectionnée par l'intelligence française, fit le plus grand honneur à son industrie. La Belgique et l'Angleterre essayèrent ensuite de naturaliser dans leur pays la fabrication de la batiste
fl 1 L*étabKssemeot des toiles fines remonte à une origine très reculée. Cette » fabrique a pris naissance en Hollande et en Belgique ; en Belgique elle était
• conrine sous le nom de toiles de muiquinerie, et les anciens comtes de » Flandre Pavaient grevée d'un droit de deux patards par pièce. Les évène-
• ments de la révolution Belge et de la Confédération de Gand la firent changer M de patrie. Elle se réfugia sur les terres voisines, elle se porta d*abord à » Cambrai, puis à Saint^luentin et à Valeociennes, où elle ne tarda pas à
• prospérer.
Extrait du mémoire ùit par M. Delorme, le 31 janvier iSil, à la Chambre consultative.
et desliaons, mais leurs nombreuses tentatives demeurèrent sans résultats. Ces tissus sont toujours restés exclusivement les produits des contrées des environs de Cambrai, de Yalenciennes , de Bapaume et de Saint-Quentin. Non-seulement on y récoltait le lin nécessaire à ce*tissage, mais encore on y trouvait surtout les habiles fileuses qui le travaillaient, les blanchisseurs et les eaux qui leur donnaient un blanc si éclatant et si remarquable.
Les batistes ne se fabriquaient pas dans des ateliers. L'habitant de la campagne, soit qu'il possédât ou qu'il achetât son lin, le faisait filer par sa femme ou ses filles ; il le tissait et l'apportait lui-même, une ou deux fois la semaine, à Saint-Quentin ou à Cambrai. On n'employait alors que le fil à la main; celui qui depuis fut filé à la mécanique n'eût qu'imparfaitement donné à ce tissu le brillant, la souplesse qui le caractérisaient et qui le rendaient si parfait à l'époque de sa grande consommation.
Les batistes les plus fortes, en pièces ou en mouchoirs, se produisaient plus particulièrement dans les environs de 'Cambrai et de Bapaume, et les plus légères et les plus afSnées dans ceux de Valenciennes. Les pièces des qualités les plus serrées avaient 5/8 , 2/3 et 3/4 de largeur, celles des sortes plus légères, S/8 et 2/3 de Tancienne aune de Paris.
Les premières se vendaient avec une longueur de 15 et les secondes de 12 aunes. Les fabricants les tissaient généralement plus longues, ils en coupaient
'excédant < que les courtiers vendaient au morceau ou à la pièce ; dans ce dernier cas, ils faisaient coudre ces coupons pour les réunir en une pièce de différentes finesses. Ces coupons étaient recherchés par les petits marchands qui avaient, avec peu d'argent, un assortiment de plusieurs espèces de tissus.
Les batistes 2/3 et 3/4, en qualités fortes, servaient particulièrement pour chemises, et les 2/3 et S/8, plus légères, étaient employées pour mouchoirs, fichus et autres objets de lingerie. Les ouvriers tissaient des bordures aux pièces destinées à servir à faire des mouchoirs de poche *.
Le linon n'était autre chose qu'une batiste beaucoup plus claire, qui se fabriquait en qualités plus ou moins fines, plus ou moins larges, et plus ou moins serrées. Les pièces mesuraient ordinairement 15 aunes, et leurs laizes variaient de 1/2 aune à 2/3, 3/4, 7/8 et 4/4 de largeur. Il s'en fit d'abord des unis, puis ensuite des rayés, des carreaux et des brochés avec des mouches ou des fleurs, soit en blanc soit en couleurs, en petits ou en grands dessins.
Ces tissus, appelés aussi linomple ^, servaient à confectionner des robes, des bonnets, des jabots, des cravates, des fichus et mille objets pour la toilette des
1 Le nombre des coupons de batistes et linons qui étaient vendus chaque année par les courtiers était considérable; il était de 60,000 en 1 752 pour une valeur de 420.000 fr., et en 1 763 pour celle de 490,000 fr.
Travail de MM. Rouit et Matton d*aprés les archives de TAisne.
9 Voir une ordonnance concernant la fabrique de deux espèces de toiles en mouchoirs. ArcAtve« de l'Aisne (C. 763 J
s Savary des Bruslons, tome 111, page 591 .
dames ; on en employait beaucoup aussi pour les linges des églises, des communautés, les surplis et les rochets des prêtres.
Pour réussir à donner aux linons, qui se vendaient plus particulièrement à Saint-Quentin, cette légèreté qui les distinguait, on se servait pour les fabriquer, de fils encore plus fins que pour les toiles batistes ordinaires. Les linons rayés, à carreaux ou brochés, se tissaient généralement en 3/4, 7/8 et 4/4 de largeur; et pour former les rayures ou carreaux, on substituait aux fils de la chaîne, des fils de coton plus gros, en les disposant suivant Tordre et la largeur que Ton voulait leur donner. Les raies transversales, destinées à former des carreaux, étaient lancées avec une navette garnie d'un fil de coton semblable à celui dont on se servait pour les rayures longitudinales.
Les batistes et les linons étaient expédiés en petits paquets, carrés ou longs, suivant leurs genres, couverts d'un papier brun, battus et liés d'une ficelle. Les batistes, généralement, ne recevaient aucun apprêt ; elles étaient pliées sur leurs largeurs. Ces pièces réunies étaient renfermées dans des espèces de caisses de bois blanc, faites exprès, dont les planches étaient réunies ensemble par le moyen de petites chevilles de bois au lieu de clous.
Les toiles belges, qui ressemblaient aux batistes, à l'époque où elles entraient des Pays-Bas en France, payaient, la pièce de IS aunes, huit livres de droits d'entrée, et ne pouvaient y être expédiées par mer que
par le port de Rouen , et par terre, que par la viUe de Lyon *.
Nous avons vu, parles chartes des comtes du Vermandois, que depuis fort longtemps le principal commerce de Saint -Quentin était celui de la laine. Cette industrie, désorganisée par les désastres de son siège, ne reprit jamais rimportance qu'elle y avait alors. Ce fut à regret toutefois que ses fabricants Tabandonnèrent. Pour lui rendre son ancienne activité, ils avaient fait de vains efforts et avaient même essayé d*y créer un grand établissement de sayetterie, mais ils n'y furent pas autorisés ^. A répoque où Saint-Quentin abandonnait en partie la fabrication des tissus de laine, Amiens et ses environs donnaient, au contraire, à cette production le plus grand développement. Cette circonstance s'explique par ce fait : qu'Amiens', par l'abondance, par la nature et la qualité de ses eaux, se trouvait, pour les teintures et les apprêts, dans des conditions spéciales qui manquaient à Saint-Quentin. Quelquesuns des marchands de cette ville continuèrent cependant plusieurs années de faire tisser des pièces de sayetterie et de draperie, qu'ils vendaient dans la Picardie.
On y fabriquait encore également des toiles dites de ménage ; mais les linons et les batistes étaient devenus la grande industrie de la ville de Saint-Quentin.
i Savary des Bruslons, tome i^, page i31. S Liasse 62, dossier B, archives de SairU^Quentin, •f Tableau historique des sciences, belles lettres de la province de Picardie, par Daire.
Au xvu' siècle, on faisait aussi, dans ses environs a une sorte de toile de lin grisâtre que Ton nommait » communément à Paris toile d'ortie , laquelle n'était » probablement autre chose qu'une batiste écrue, )» puisqu'il ne se faisait plus guère en France de toiles » avec le fil que l'on pouvait tirer de Tortie. Les pièces » de toiles d'ortie avaient de 12 à 14 aunes de long » sur 2/3 de large, mesure de Paris. On s'en servait à » faire des vestes, des doublures, des juste-au-corps et » des jupons pour l'été. Chaque pièce était aussi expé- » diée dans des petits paquets carrés. »
Vers cette époque on commença à tisser de la soie dans les environs de Saint-Quentin. L'on y fabriqua d'abord, « certaines sortes de toiles de soie très-claires, » propres à passer les liqueurs ou à faire des tamis. » Elles se faisaient par petites pièces, longues de 8 à » 9 aunes sur 2/3 et 1/2 aune de large, mesure de » Paris *. y>
Les batistes et les linons se consommaient aussi en écru , et alors ils prenaient le nom de toilettes.
Longtemps le commerce des tissus écrus se fit par le ministère de douze courtiers 2; ces courtiers, nos lecteurs le savent, institués autrefois comme un moyen de surveiller la loyauté des fabricants, et afin de créer certaines ressources au corps de ville, avaient été rétablis, après le siège de. Saint- Quentin, par arrêt du maïeur et de ses échevins, du 17 mai 1560.
Les offices de courtiers ne se conféraient d'abord
i Sann des Brûlons, tome IV page lOil.— s En 1560, le nombre des eoutiers elait de huit.
qu'à vie, moyennant une certaine somme que les ad- \
judicataires payaient au domaine de la ville. Ces charges furent ensuite aliénées à perpétuité , puis ensuite supprimées en 1700. Le but du courtage était surtout d'assurer la bonne qualité, la largeur et la longueur '
des tissus qui se vendaient sur la place de Saint-Quentin. La ville avait le plu^ grand intérêt à maintenir la I faveur que ses produits s'étaient acquis en France, et 1 surtout sur les marchés étrangers ; pour cela, on avait | multiplié les exigences et les précautions. Celles qui ' furent adoptées sont trop nombreuses pour que nous les fassions toutes connaître. De cette foule d'arrêts du conseil, des ordonnances et des règlements, nous ne citerons que les principales obligations imposées aux courtiers. Elles montreront la rigidité que l'autorité apportait à sauvegarder la loyauté des transactions commerciales qui se traitai'ent alors à Saint-Quentin, rigidité qui ne fut pas toujours exécutée.
Ces arrêtés disaient que: a la pièce de tissu, une 9 fois remise entre les mains des courtiers, ceux-ci JD étaient censés en être devenus propriétaires; qu'en » cette qualité, ils pouvaient la vendre à qui bon leur » semblait ; mais attendu que le tisserand et l'acheteur » ne se connaissaient pas, le courtier se trouvait cons- » titué seul garant et responsable envers l'un et » l'autre *.
D Les courtiers devaient recevoir en courtage toutes
i Cas renseignements très-nombreox sont extraits des arclÛTes du département de l'Aisne ; les voir aux pièces justificatives, où nous les publions.
t> les toiles qui leur étaient présentées dans les con- 0 ditions voulues, sous peine de 50 livres d'amende ^ • 0 Us ne pouvaient vendre qu'aux jours et heures fixés » par les règlements, en public, et jamais les dimanches j> et les fêtes; la vente, sous peine d'interdiction, ne » pouvait avoir lieu que dans les bureaux ou dans les 0 achats des marchands, et qu'après que les toiles » avaient reçu la marque de la ville ^. lis devaient les i> plier sur la longueur d'une aune de Paris et en cari» reaux, sous peine de 30 livres d'amende, et avertir les » marchands des trous , déchirures et défauts , sous 0 peine de 20 livres d'amende par contravention ^. Il 9 leur était défendu d'exposer en vente aucune toile » plaquée , cirée ou gommée , sous peine d'amende , » d'interdiction ou de destitution ^.
» Si le mois se passait sans qua les toiles qui leur » avaient été confiées fussent vendues, ils étaient tenus 9 de les rendre aux fabricants, si ceux-ci les leur ré- » clamaient, après, toutefois, leur avoir payé le droit s> de marque et la moitié du droit de courtage ^.
» Les courtiers devaient tenir des registres exacts » de leurs opérations. Ces registres devaient être pa- 0 raphés par le maieur et devaient être représentés à » toute réquisition aux maleur, échevins et à l'inspec-
« Règlement da 17 août 1735.
4 Ordonnances des 13 juin 1653, it décembre 1693 et 2 septembre
3 Arrêt du 12 septembre 1729 et règlement da 30 avril 1735.
4 Ordonnance de Tintendant, du 30 join 1736.
5 Règlement du 25 avril i 736.
» leur des manufactures ^ Le maleur arrêtait les re- » gistres à la fin de chaque année. Us étaient tenus » d'écrire à Tencre, au pied 'de la flamme de chaque » pièce, leur nom et celai du fabricant, afin que les » pièces défectueuses pussent leur être rendues ^.
» Il leur était fait défense de présenter à la visite >> aucune pièce de marchandise qui n'aurait pas la v> marque du fabricant et d'exposer en vente celles ù qui n'auraient pas la marque du bureau de visite ; le » tout à peine de confiscation, de SOO livres d'amende, n d'interdiction de leurs fonctions pendant six mois, » la première fois, et de destitution, en cas de récidive, » outre les dites confiscations et amendes ^. Â leur ré- » ception, et quand ils entraient en fonctions, ils pré- » talent serment de ne faire le commerce de toile ou de » fil, ni par eux-mâmes, ni par leurs femmes, ou tout » autre pour eux, sous peine de 400 livres d'amende » pour la première fois, et de destitution, en cas de » récidive *. »
Les règlements sévères ne manquaient pas, mais, nous le répétons, ils ne furent pas toujours exécutés, et le courtage ne fut pas exempt de reproches. Certains de ces agents recevaient l'argent du négociant , et ils ne payaient le fabricant qu'en lettres de change à différents termes. Un règlement du 17 août 1735 enjoignit aux courtiers : « de solder leurs comptes avec
1 Règlement du 17 août 1735.
2 Règlement des mayeur et écbevins, du 30 avril 1735.
3 Règlement des mayeur et échevins, du 30 avril 1735. à Règlement des mayeur et échevins, du 30 avril 1735.
» les fabricants dans la quinzaine de la vente effectuée, » à moins qu'ils n'eussent d'eux, par écrit, pouvoir D pour un.plus long crédit. »
Ce règlement, d'abord bien observé, permettait aux fabricants d'acheter leurs lins au comptant ; mais il y fut trè&-souvent dérogé.
Les courtiers s'étaient insensiblement éloignés du but de leur institution. D'auxiliaires qu'ils étaient, ils étaient devenus directeurs des opérations qu'ils traitaient. Libres de vendre à qui bon leur semblait, ils avaient des préférences intéressées et ils concentraient ainsi presque toutes les affaires dans les mains de sept ou de huit négociants. Ils ne se montraient pas toujours observateurs exacts des règlements en vigueur, dont ils éludaient les pénalités. Ils étaient trop complaisants envers les fabricants qui leur remettaient leurs toiles ; car si, en les pliant, ils s'apercevaient d'un défaut de longueur ou de qualité , au lieu de le signaler , ils les leur rendaient, sans le dire et sans les faire punir. D'autres, soit par eux-mêmes, soit par des personnes à leurs gages, faisaient le trafic du coton, qui depuis quelque temps entrait frauduleusement dans les tissus de fil, toléraient des mélanges défendus et se rendaient ainsi coupables d'infractions contraires à la loyauté et à la qualité réelle de la chose vendue.
Tous ces griefs étaient sérieux et les plaintes una«nimes. Les négociants et les fabricants demandèrent, non que les courtiers fussent supprimés, car ils étaient nécessaires, mais que leur nombre fût augmenté.
Sur la requête des mayeur etéchevins, survint un
arrêté du coaseil, du 19 juillet 17S7, qui ordonnait aux courtiers de remettre, entre les mains du contrôleur général des finances» les titres de création de leurs offices et des droits qui y étaient attribués. Cet arrêté autorisait les mayeur et échevins à en augmenter le nombre et à choisir ceux auxquels ils croiraient pouvoir délivrer gratuitement des commissions , en vertu desquelles ils pourraient exercer le courtage des toiles. Les courtiers protestèrent contre cette mesure et réclamèrent des dommages et intérêts. Leurs charges valaient alors de 8000 à 15000 livres. Après de longues contestations, il intervint un arrêté régulateur du conseil, du 17 janvier 1764 \ qui supprimait les douze anciens offices, et chargeait le corps municipal de nommer vingt nouveaux courtiers. Quelque temps après, les fabricants furent autorisés à vendre leurs toiles euxmêmes, ce qui fit naître une catégorie de nouveaux intermédiaires, qui furent désignés sous le nom de courtiers bleus. Ces courtiers étaient des colporteurs qui faisaient un trafic clandestin des marchandises cédées à bas prix. Une ordonnance de 1772 les supprima , parce qu'ils favorisaient les opérations frauduleuses. Les arrêts des 25 octobre 1701 et 4 août 1750, décidaient : ff que le droit de courtage serait acquitté à la » fois par le fabricant et le négociant , par pièce de 9 batiste et de linon , suivant sa largeur, son aùnage » et son degré de finesse ; le fabricant payait de 6 à 1 0 » sols et l'acheteur de 1 à 5 sols; ils ne devaient chacun
I Archivée de V Aisne (G. 756), voir aux pièces justificatives.
9 qu'un sol par doublet ou coupon. « Ces prix furent ensuite modifiés.
Les dernières mesures qui concernent le courtage furent si nombreuses , que nous avons dû nous contenter de n'en rapporter que les principales.
L'autorité ne s'était pas seulement préoccupée de nommer et de surveiller les agents du commerce, elle avait encore voulu réglementer la fabrication de ses tissus dans ses détails les plus minutieux ^ Le nombre et la qualité des fils , la dimension des ourdissoirs et des rots, la largeur et la longueur des pièces et des coupons, la distinction des linons et des batistes, tout avait été prévu, déterminé, fixé par des règlements successifs.
Toi^tefois nous devons dire que les servitudes et les pénalités dont on frappait les industries n'eurent pas toujours pour cause et pour objet les abus qui s'y manifestaient; souvent des villes manufacturières, dans le but d'obtenir que les qualités des marchandises qui sortaient de leurs fabriques fussent supérieures à celles d'autres villes, en augmentaient le nombre. Ces règlements, rigoureux en apparence, ne guérissaient pas le mal , ils ne faisaient souvent que le déplacer. Derrière des abus visibles qu'ils voulaient atteindre , s'en cachaient une foule d'autres, encore en germe, qui attendaient que la place fût devenue vacante pour s'en emparer. Mais ile servaient parfois de prétexte pour faire croire que les villes qui passaient pour être plus
« Archives de F Aime (C. 756), arr6i du iaoût 1750.
— no —
sévères que les autres étaient celles où l'on fabriquait le mieui et celles dont les marchandises étaient les meilleures.
C'est sans doute à l'espèce de rivalité qui a existé entre trois villes voisines, entre Yalenciennes, Cambrai et Saint-Quentin qui faisaient tisser avec une égale perfection ces étoffes de âlsî bien connues sous le nom de batistes et de linons, qu'il faut attribuer l'existence d'un manuscrit ^ qui n'est pas sans intérêt et qui se trouve dans les archives de Yalenciennes. Il porte la date de 1780.
« Le commerce de toilette à Yalenciennes, dit ce » document, y est établis depuis plus d'un siècle; il a » toujours estez fort florissant par le grand nombre » des belles toilles qui s'y fabrique de plusieurs espèces v> comme des claires batistes, rayez, manchettes et >î aultres ; il y a environ à présent vingt marchands en » cette ville qui ne font autre commerce que d'en- » voyer les différentes espèces de toillettesen France, » en Espagne, en Allemagne, en Italie, en Angleterre, » en Hollande et même dans les Indes.
a Cette manufacture à toujours estez bien différente » que celle établis à Saint'Qmntin et ailleurs, parce » que : primo les toillettes en leurs espèces sont mieux D travaillées, elles sont plus fortes quoique aussi fines, » . et le marchand acheteur est toujours certain d'y Y) trouver même longueur et même largeur par la » grande aliention des Magistrats qui ont édictez des
1 ArchiveideVaUnciennêi. 8. H/S, 78; manincrii daté de 1780.
i> régUmenU et préposés des égaras, qui mesureDt tant » en longueur qu'en largeur généralement tant les r> toilettes qui se fabriquent en cette ville que celles 1» qui s'apportent de la campagne ; au lieu qu*à Saint- » Quentin^ on reçoit de$ toilUttes de plusieurs Ion- » gueurs et largeurs , et lorsqu'il s'en rencontre de » défectueuses à Yalenciennes soit en largeur ou » en longueur, les premières sont déchirées en tra- » vers, sans miséricorde et les dernières sont ré- » duites en coupons et l'ouvrier aussi bien que le cour- » tier qui les expose en vente ou les porte sont con- » damnés aux amendes portées par les dits règlements » qui &xe4eurs longueurs et leurs largeurs.
Dans les recherches auxquelles nous nous sommes livrés nous n'avons trouvé aucunes pièces qui justifiassent en quoi que ce soit les termes du mémoire de Yalenciennes ; au contraire, les nombreux règlements émanés des autorités de la ville de Saint-Quentin qui existent dans ses archives, prouvent qu'ils n'étaient pas moins sévères contre les fraudes que ceux des autres centres manufacturiers.
Après les règlements sur la qualité, la largeur et la longueur des pièces vinrent les règlements sur le blanchissage qui ne fut pas non plus laissé à la volonté des intéressés.
Les arrêtés des 20 février 1717 et 9 mai 1728 disaient :
« L'expérience ayant fait connaître que les tissus » qui sont blanchis dans l'arrière-saison ne sont ja- » mais ni d'un beau blanc , ni ne sont jamais bien ap-
» prêtés, ce qui nuit à leur réputation et à leur débit,
» et causerait un tort considérable à la manufacture
i> desdits tissus, aux marchands qui en font le com-
» merce et aux blanchisseurs qui travaillent de bonne
Y> foi ; défense est faite de blanchir les toiles ou linons
» avant le 1S mars et passé le dernier septembre de
» chaque année. »
A cette époque, les blanchisseurs étaient sans ouvrage du mois de novembre au IS mars, et les premiers blancs ne rentraient que dans les premiers jours de mai. En 1717, une buerie importante de Saint- Quentin, qui avait commencé quelques préparations de blanchiment, le 13 au lieu du 15 mars, fut condamnée à 500 livres d'amende **, et malgré de nombreuses sollicitations, cette amende fut maintenue.
Saint-Quentin n'était pas la seule ville où les blanchisseurs fussent soumis à des règlements sévères; on trouve dans les archives de Valenciennes^ une ordonnance de ses magistrats du 20 juin 1729 qui a prescrit » aux blanchisseurs de toilettes de son rayon industriel » de s'acquitter convenablement de leur besogne, » sous peine de cent florins d'amende * par contra- » vention.
< Voir aux pièces jastificatiTes, la coodamnation de Dumoustier-Devatre ainsi que les documents qui se rattachent au blanchiment des batistes et linons. (Archives de VAisne, G. 757).
2 Nous devons les documents qui regardent la ville et le commerce de Valenciennes à la complaisance empressée de M. Desmasures.
9 Archives de la viUe de Valenciennes^ série H/2 72.
Voici ce document :
a Sur remontrances faites à Messieurs les Prévôts, » Jurés, Echevins de la ville de Valenciennes par les r> conseillers du Roy, procureur sindic, que les toilettes » faisant l'objet principal du commerce de cette ville, on » a pris toutes les précautions possibles pour obliger leé D blanchisseurs à rendre les toilettes d'un blanc parfait, D comme il se pratiquait anciennement, sans y avoir » réussi jusqu'à présent ; ce qui procède de la négli- » gence des blanchisseurs, et de ce que quelques mar- » chauds, au lieu de leur payer un salaire proportionné, » leur en payent un si modique, qu'il est impossible 0 aus dits blanchisseurs d'employer les matières et le » temps nécessaire, pour rendre les toilettes d'un » blanc parfait: à ces causes requeroit le Remontrant, » qu'il soit pourvu...
Tf> Mesdits Sieurs, vu les ditesRemontrances, et tout » considéré; eux déclaré et déclarent que leurs Ordon- » nances des 47 mars 1707 et 26 mars 1714, seront » exécutées selon leur forme et teneur; en conséquence » ordonnent à tous les blanchisseurs de cette ville, de )> blanchir parfaitement toutes et chacunes toilettes » qui leur seront données à cet effet par les bourgeois, » marchands, manans et habitants de cette ville et D autres sans distinction ; à peine de cent florins d'au- D mône vers l'hôpital pour la première fois pour chaï> cune pièce de toilette qui sera trouvée mal blanchie, D des dommages et intérêts qui en résulteront, et d'in- » terdiction de travaillerpour la seconde, et autre plus » grande peine si le cas échoit.
» Et afin de donner les moyens aux dits blanchis- » seurs de parvenir à la perfection du blanc, mesdits » sieurs par provision déclarent qu*il leur sera payé, » savoir : pour le blanchissage d'une pièce de batiste » trentre-six patars S et pour une pièce de clair trente » deux patars ; les coupons et' les longueurs à propor- » tioDS ; leur faisant très expresses défenses de prendre » ni recevoir, et aux bourgeois marchands et autres, » de payer ni plus ni moins que la taxe cy-dessus , » sous quelque prétexte que ce soit, nonobstant même » des conventions antérieures au premier règlement ; D qui seront et demeureront nulles et de nul effet dès » à présent, et ce aux peines et amendes cy-dessus, D tant à la charge des blanchisseurs, qu'à celle des » bourgeois , marchands et autres. Fait également x> deffence aus dits blanchisseurs de faire aucuns pré- » sents aux marchands et autres dans les vues de D considération de la taxe de cy-dessus, ou dans » celle d'avoir plus d'ouvrage au préjudice de leurs » voisins ; et aux marchands de les recevoir sous la » même peine : Déclarons qu'ils seront tenus respec- D tivement de comparoir toutes fois qu'ils en seront » requis, pour y prêter le serment de se conformer » exactement aux articles avant-dits, à péril de con- D viction. »
Cette ordonnance fut publiée à Valenciennes et dans ses faubourgs le 20 Juin 1729.
I Trente-six patars représentaient environ la somme de 45 sous de France ; un patard valait 5 liards.
Les tissus n'étaient mis au blanc qu'après avoir été aunes , visités et marqués. Les négociants de Saint- Quentin les faisaient blanchir, soit dans les établissements situés aux portes de la ville, soit à Cambrai, à Ghauny^ ou à Yalenciennes .
Les blanchisseries de Saint-Quentin étaient généralement importantes. Â Yalenciennes les habitations des blanchisseurs n'étaient d'abord que des chaumières sur de grandes prairies mal découpées et mal arrangées. Cette situation nefutpas de longue durée, les chaumières furent bientôt remplacées par de beaux bâtiments''.
En 1774, ces blanchisseurs ne faisaient payer que «^0 sous pour une pièce de batiste 2/3 sur 12 aunes 1/2 environ et 40 sous pour un linon 2/3 ou 3/4 mesurant lîJaunes.En 1791 ils changèrent leurs prix et ils adressèrent une circulaire aux négociants , par laquelle ils exigeaient 3 livres 10 sous pour une pièce de batiste et 3 livres pour une pièce de linon. Ils demandaient en outre qu'on les payât moitié en argent et moitié en assignats.
Quelque temps après, le 6* germinal an m, les blanchisseurs de Saint-Quentin ^ se réunirent aussi, etàleur
1 La ville de Chaany, d*après les manuscrits de Dom Grenier etd*antre8
{Âèces anlbentiques, avait des établissements importants où Ton blanchissait es linons de Saint-Quentin. Ghauoy a aussi fabriqué longtemps dans ses environs des batistes, des linons unis 2/3 et 3/4, des linons brochés, des demi-hollande et des truffettes de 2/3 de large, et 15 aunes de longueur. De 1753 à 1763 U fut apporté à son bureau de ma.*que 72,369 pièces de ces divers tissus. Archives de l'Aime. Travail de MM. Rouit et Matton.
2 Extrait de la seconde partie du rapport sur le commerce de Valendénués fait au nom du bureau du commerce, établi le 5 floréal an m de la république.
3 Cette circulaire était signée Fizeaux et O, Dupuis, Rigaut frères et Châtelain, GambronDfr-Huet.
tour ils prévinrent le commerce qu'il aurait à leur payer 3 livres S sols pour le blanc de chaque pièce de batiste ou de linon et qu'ils ne voulaient plus être désormais responsables d'avaries qui provenaient a ou » de la mauvaise qualité des toiles ou particulièrement » des trous de rats que l'on devrait bien s'efforcer de JD détruire dans cette ville, d Cette dernière prétention était ridicule ^ et elle ne fut pas accueillie. Il serait toutefois difficile d'expliquer les motifs de cette recommandation et de dire pourquoi les blanchisseurs de Saint-Quentin étaient les seuls qui se plaignissent des trous que faisaient les rats aux pièces de batistes qui leur étaient remises par les maisons de commerce de cette ville.
Les linons et les batistes étaient blanchis^ au moyen de lessives réitérées, faites avec des soudes, potasses, védasses et cendres qui venaient des provinces du Nord. On employait aussi des cendres de tabac. Du coulage ils passaient ensuite sur le pré, où, à chaque savonnage , ils étaient arrosés , puis ils recevaient un bain de lait après lequel ces tissus étaient mis au bleu. Alors que le blanc était parfait, le blanchisseur les faisait avec beaucoup de soin rendre aux commerçants, qui les mettaient en magasin , en attendant la demande ou la veûte.
Quand ces marchandises étaient demandées ou vendues, elles recevaient, avant que d'être expédiées, la
1 Extrait du rapport sur le commerce de Valenciennes.
^ Rapport de M. deDelonne 1811, et les manuscrits de Dom Grenier
dernière opération de Tapprét, qui leur était donné suivant le pays et la consommation auxquels elles étaient destinées. L'apprêt dit de Normandie était particulièrement donné aux claires 2/3 fortes, et Tapprétditatia; fers aux claires 2/3 légères et aux claires 3/4, 7/8 et 4/4. Les négociants achetaient leurs tissus des fabricants à longs termes, c'est-à-dire de quatre à douze mois, et ils les vendaient à six mois, ou au comptant sous l'escompte de six pour cent. Certaines provinces de France ne payaient qu'après une année d'expédition. La clientèle étrangère remettait des traites sur la Hollande, sur Paris*, l'Angleterre, Bordeaux ou sur Nantes.
Les prix des tissus dépendaient de leur degré de Gnesse, de la qualité de la matière employée et de la perfection du trav^l de l'ouvrier. La finesse s'appréciait par le nombre des fils dont la chaîne était composée.
Pour les claires 3/4 de largeur, ce tissu avait de 1,400 fils'à 5,000, et même 5,400 pour les plus belles qualités. On croisait cette chaîne par une trame plus fine encore, qui se proportionnait au degré de force que l'on voulait en obtenir. La qualité et la finesse du fil ne déterminaient pas uniquement le prix; la perfection de la main-d'œuvre était toujours prise en grande considération au moment de l'achat.
Si le lin était la seule matière première 4es toiles unies, il n'en était pas de même pour les tissus brochés,
1 Mémoires concernant la Picardie, dressés par Tintendant Biguon; manuscrits de la bibliothèque impériale.
pour les linons, gaxe$ à femn^ et poar les gazes jome$ qui sont ensuite venus augmenter le nombre des produits de rindustrie Saint-Quentinoise. On mélaiigeait ces tissus avec du coton qui serrait à faire le broché et qui rendait plus apparents leurs fleurs ou leurs ramages. Les dessins se montraient avec leurs contours gracieux, au moyen d'un découpage qui enlevait le coton qui se trouvait entre les fleurs brochées. L'addition du coton au fil augmentait peu la valeur de la pièce.
Le système conunercial qui prédominait à cette époque était une forte organisation des corporations, et une surveillance permanente et très-sévère de l'état et des corps de ville sur le travail.
La fabrication des linons et des batistes, ainsi constituée, eut ensuite à s'organiser et à se défendre contre les entraves qui vinrent en plusieurs circonstances arrêter sa prospérité. Ses négociants et marchands ne se plaignirent pas trop amèrement des chaînes municipales et autres qui leur furent imposée^ \ mais, en revanche, ils ne cessèrent de réclamer très-vivement contre la sortie des fils écrus, l'établissement des retordeurs de fil et la concurrence que faisait à leurs produits l'introduction des mousselines de l'Inde sur les marchés français.
Les fabricants de Saint-Quentin, de Valenciennes et autres villes adressèrent à cette occasion au ministre
f On verra aux pièces jiistifica!i?es la réponse des commis do boretn de Saint-Quentin, à la reqoéle do sieor Lallard, qui refiisait de payer i sous pr pièce de Unie au bureau de la marque, et la condamnation du sieur Potterin.
Golbert un placet qui renferme des détails assezr intéressants sur la manière avec laquelle le commerce accueilhiit, en 1680, les nouvelles découvertes de Hndustrie.
Ce placet est ainsi conçu :
« Monseigneur ^ , les marchands et ouvriers en toilles » des villes de Valenciennes, Saint-Quentin, Arras, » Péronne, Bapaume, Guise et autres de la frontière, » RemorUreni très-humblement à votre Grandeur , » que depuis plusieurs siècles il a touiours esté reconnu 0 que la manufacture des toilles estait l'un des plus- » considérables et importans moyens pour faire sub- » sister les habitants des dittes villes et lieux circon- » voisins, et que Texpérience a fait voir que la sortie » des fins filets, et Testablissement des retordeurs de » files, estait la ruyne et destruction de cette manu- » facture de toilles ; pourquoy les Roys catoliques, » Princes et Seigneurs des dittes villes et pals, auroient n de temps en temps deffendu la sortie des dits fils, et » interdit l'établissement des retordeurs. Néanmoins t> il se trouve à présent quelques particuliers, qui » apuyés par le magistrat moderne de Cambray, solli- » cité par quelques retordeurs pour détruire la police » establye par ses prédécesseurs, poursuivons devant » Monsieur Lepelletier, intendant de Flandre et Hay- 0 nault, la permission d'établir des moulins à retordre » les filets au dit Cambray, à la désolation d'une infinité » de peuples, pour enrichir quelques particuliers
4 1680 ^H/2 67 des Archivée de Valenciennes.) Manuscrit.
» comme il a esté montré par les mémoires et actes » produits par-devaat le dit sieur intendant, qui n'a » pas voulu recevoir les interventions des suplians et )> leur a témoigné que c'estait un procès pour lequel il » n'est pas commis , et comme cet établissement de i> retordeurs de filets est une nouveauté qui infaillible- 9 ment causera et atirera de grands désordres et in- » convénients par l'abandon d'une infinité de peuples » et grand préjudice à l'avantage des étrangers. C'est » pourquoy pour les prévenir les suplians vous suplient » très-humblement, Monseigneur, de vouloir prendre » la connaissance de cette affaire comme importante » àTEstat et au commerce, et pour vous estre fait ra- » port de leurs mémoires, titres et pièces, commettre » l'un des Messieurs du conseil devant lequel ils seront » incessamment produits, iusques à ce qu'il en ayt esté » par vous en connaissance de cause ordonné , faire d deffences de procéder au dit établissement, n'y a » aucun enlèvement des filets, et continueront les dits » suplians leurs prières à Dieu pour la santé et pros- » périté de Vostre Grandeur. »
Cette supplique fut en effet adressée au ministre de Louis XIV, qui la renvoya à M. Belinsany, pour étudier la question, en le chargeant du rapport sur le préjudice que pouvait causer au commerce l'établissement des retordeurs et la faculté qu'on laisserait de transporteries filets hors des villes des suppliants.
Cette question fut vivement débattue et elle devait l'être; la plupart des villes qui s'occupaient du commerce des toiles s'empressèrent d'envoyer des délégués
prendre part aux débats. Plusieurs pièces, ordonnances ou protestations, dont certaines bien antérieures à cette enquête, furent également soumises à l'appréciation du commissaire M. Belinsany. Ces pièces existent encore, elles se trouvent annexées à la copie authentique du placet adressé à Colbert par les villes de Yalenciennes, Saint-Quentin et autres ; seulement elles sont si nombreuses que nous ne consignerons ici que leurs dates et le lieu d'où elles émanent ; en les citant nous facilitons le moyen de les consulter.
Ce dossier contient * : Rouen 10 décembre 1673 une pièce ; Noyon 13 septembre 1680 (Extrait des registres du Parlement, signé LeTellier, 13 décembre 1607); une ordonnance de Joseph-François d'Aremberg , D'archot et de Croy, ofBciers du pays de Hainaut, 5 novembre 1663 ; Yalenciennes, Melquiniers, 30 octobre 1663; Cambrai, 23 jimvier 16S4; Bruxelles 9 décembre 1654; Bruxelles, placard, lettres des archiducs ; Valenciennes, août 1654; Cambrai, 3 décembre 1663; idem 13 décembre 1663; idem 15 septembre 1662; idem 13 décembre 1663; idem 14 décembre 1663; idem 22 janvier 1664 ; idem 27 mars 1680; Londres, 23 novembre 1681 Le commerce de Londres atteste que le commerce des toiles s'est affaibli ; Guise, Bapaume, Arras, Péronne attestent la même chose et réclament, 1680; Extrait dej registres de la chambre du conseil de la ville de Saint-Quentin, protestation du commerce des toiles, 1680 ; Députation du même de-
* Archive» de Yalenciennes H/2 67 manuscrits.
vantles notaires Royaux 1664; 3 pièces, Arras 1664, et un autre titre de 1680.
Ces documents ont d'autant plus d'importance qu'ils servirent de prélude à l'ordonnance de 1687 ^ a qui dé* n fendit le commerce de certaines marchandises des Y) pays étrangers, et ne permit l'importation des autres D que par négociants français, sur vaisseaux construits yt en France, et montés par des équipages sujets du D Roi. » Toutefois cette ordonnance, qui est postérieure aux privilèges et encouragements donnés au commerce par les tarifs de 1664, 1667 et 1669, ne proscrivit pas l'établissement des retordeurs, et le gouvernement les laissa avec raison librement fonctionner.
A l'époque où le roi Louis XV, devenu majeur, commença à régner, plusieurs villes industrielles de son royaume, et celle de Saint-Quentin était du nombre, crurent devoir adresser à son gouvernement de respectueuses doléances sur la législation douanière qui réglait les rapports internationaux de la France et de l'étranger, et sur de nombreux abus qui, disaientils, existaient dans leurs fabriques.
Au xvni* comme au xix* siècle, pour bien connattre l'état du commerce et être renseigné sur la situation véritable des manufactures, l'administration supérieure avait recours, comme on vient de le voir, aux enquêtes.
De nouvelles plaintes lui ayant été adressées, elle fit droit aux requ6tes|qui lui furent présentées et rendit, le 18 mars 1737, un arrêt qui ordonnait <r que dans les
I Curûmiii dei parlemeiUi de Frtmee par Cb. Desmaie, pag« 47.
» villes et principaux lieux des manufactures du » Royaume, il serait tenu des assemblées de commerce, » à Teffet d'estre informé des abus qui pourraient y D estre commis et de les faire cesser. »
En conséquence de cet arrêt, le 30* jour * de janvier 1734, à 3 heures de relevée, le mayeur et les échevins, juges civils , criminels et de police de la ville, faubourgs et banlieue de Saint-Quentin, après avoir invité M. Claude de Théis, subdélégué de Monseigneur l'intendant de la généralité de Soissons au département delà ville de Chauny, et inspecteur des toiles en Picardie et dans les provinces de Flandre, à assister à la séance, mandèrent a les gardes jurés en charge et ceux 1» qui estoient en fonction Tannée dernière de la com- » munauté des marchands drapiers, les marchands de v> toiles, les mulquiniers, bonnetiers et teinturiers, » }iour leur demander de les instruire de la qualité des » étoffes ou marchandises de toutes espèces qui compo- » saient leur commerce, si elles étaient fabriquées sui- » vaut les règlements, et, en cas de deffauts et de mal- » versation, proposer les moyens et expédiens les plus D convenables pour les faire réformer.
Lesquels, estant en partie comparus par leur députez, en présence dudit sieur de Théis , dirent , sçavoir : les marchands de draps: « qu'ayant esté prévenusdeTassemn blée, ils avoient conférez avec leurs confrères des ma- » tières qui pourroient y «stre agitées et qu'après meure D délibération, ils estoient déterminés à rapporter
i Ârefttvti de FÂûne, G. 758.
n comme ils le faisoient, que toutes les marchandises de ïf leur négoce sans exception , de quelques manufacture s » qu'elles soient tirées, étoient enfin parvenues, soit par Y) la qualité, soit autrement à un degré de régularité si y> satisfaisant, qu'ils n'y reconnaissoient plus aucuns n des deffauts, de sorte qu'en rendant justice aux per- » sonnes qui ont esté préposez à leur réformation, ils Y> dévoient avouer qu'elles ont réussi parfaitement, o Les marchands de toilles, de leur part, répondirent: i> que les trois espèces de batistes, claires deux-tiers et » linons trois-quarts unis, rayés et mouchetés, qui » font leur commerce, tant en ce royaume que chez » les étrangers, n'ont point paru depuis 50 années » dans le degré de perfection où elles sont portées pré- » sentement. Que les arrêts et règlements qui en ont » ordonné la réformatîon ont été strictement exécutés » tant par la tenue du bureau de visite que par l'assis- )> tance de l'un d'eux à la marque des toilles. Que ce- 9 pendant, malgré l'attention que les dits marchands » ont portée à ne point en acheter qui ne soient fidèle- » ment travaillées, d'une qualité excellente et distin- » guée, ils n'en avoient presque aucun débit dans l'inr* térieur du royaume ; que leurs magasins en estoient » généralement remplis et de manière qu'ils ne poui> voient renouveler leurs fonds, ni toucher les sommes » qui leur estoient dues. Ils déclaroient : qu'ils alloient 0 se trouver dins l'impuissance de continuer leurs » achats en écru,co qu'ils attribuoientaux mousselines » tellement répandues à vil prix qu'il ne leur en étoit » plus fait de demandes par leurs anciens correspon-
Y> dants français, et ils ajoutoient, que si le Roy et le 9 conseil n'avoient pas la bonté de faire cesser ces 0 justes griefs et infiniment intéressans, soit en res- 9 treignant pour l'avenir à une quantité beaucoup 0 moins considérable, cette prodigieuse quantité de » mousselines dont le royaume cstoit inondé, soit en » prenant d'autres mesures également importantes, » le commerce tant renommé des toiles de Saint- » Quentin, qui brilloit de.préférence à celui de toutes 0 les autres villes , estoit entièrement perdu et sans » aucune ressource, et ils terminoient enfin leur déclao ration, en suppliant le mayeur, les échevins et le .» sieur de Théis de porter leurs représentations très- » respectueuses au conseil et à Monseigneur Tinten- » dant, ce qu'ils espéroient d'autant plus, que ces au- » torités savoient par elles-mêmes la réalité de leurs » plaintes, et surtout le sieur de Théis qui, en visitant, » il y a peu de temps, leurs magasins, les avait trouvés » si remplis de toiles blanches, qu'il seroit difficile Y> d'en placer davantage, abondance qui, en annond çant le défaut effectif de ventes , faisoit augurer un » avenir encore plus funeste. »
Après les marchands de toiles, les mulquiniers s'étant présentés, il ;leur fut demandé par M. le subdélégué de Monseigneur l'intendant de Soissons, la description sincère et véritable de Testât de leur manufacture, soit pour ce qui concernait l'exécution des règlements et ordonnances , soit l'augmentation des mestiers, ouvriers et apprentis, auxquelles interpellations ils répondirent : « Que toutes les manufactures
y^ estoient en bonne et parfaite règle ; que tous les rots » des trois espèces de batiste, claires deux-tiers et » linons trôis-quarts unis, rayés et mouchetés, se • trouvoient, ainsi que les ourdoirs, dans leurs mesu- » res prescrites ; qu'ils ne s'exposeroient .jamais de- » puis leur réformation à aucunes contraventions qu'ils » savoient ne pas rester impunies, fls ajoutaient que, D depuis Tannée dernière, les mestiers n'estoient point Y> augmentés , que le peu qu'il y avait d'apprentis les » abandonnoient journellement pour se livrer à d'au- » très occupations, et que si les choses subsistoient » encore quelques temps sur le même pied, ils seroient » tous forcez de cesser de travailler, n'estant pas naturel • y> qu'ils le fissent à leur perte. )>
Les bonnetiers qui comparurent, dirent: a que leur v> commerce n'estant que très-petit objet, puisqu'il ne 0 consistoit qu'en bas qu'ils rassembloient dans les » campagnes, sans qu'il en fabriquassent en particu- Y> lier, ils n'estoient pas nécessaires à l'assemblée ; que » cependant, pour rendre témoignage à la vérité, ils D déclaroient que tous les bas et autres marchandises D équivalentes qui composoient leur petit négoce » estoient bien conditionnés et travaillés suivant les » règlements de la manufacture. »
Après avoir attendu jusqu'à la nuit de ce dit joui 30 janvier 1734, sans que le teinturier qui avait aussi été mandé ait comparu, celui-ci ayant ensuite fait excuser son absence à cause de la maladie de sa fille, le mayeur et les échevins, en présence du subdélégué de Monseigneur l'intendant de Soissons, déclarèrent
clos, en la chaïnbre du conseil, le procès-verbal de cette enquête, que nous avons cru devoir relater en partie dans cette étude, à cause des renseignements utiles qu'elle renferme, et pour montrer à nos lecteurs que l'on procédait, il y a cent cinquante ans, en matière d'examen des questions qui concernaient le commerce, comme on le. fait aujourd'hui. Seulement, il y a cent cinquante ans, où tant de questions restaient à résoudre, où tant d'établissements manquaient d'organisaticm, on multipliait moins lesenquête^, l'administration ayant ses intendants qui avaient l'inspection des affaires du commerce des provinces et qui en faisaient connaître les besoins, en proposant les moyens de les satisfaire.
Un arrêt de 1729 \ du conseil d'état du roi Louis XY, dont nous aurons à parler, puisqu'il réglementait les toiles batistes et linons qui se fabriquaient dan£ les provinces, non-seulement de Picardie, mais de l'Artois, du Hainaut, de la Flandre française et du Cambrésis, donna lieu à de nombreuses et longues discussions ^. La lecture des pièces qui les concernent fera connaître avec quelle complaisance toutes les plaintes des manufacturiers étaient écoutées, combien leurs arguments étaient appréciés et leurs intérêts conciliés. Cet arrêt du conseil ne fut pas le seul qui inlervint pour satisfaire aux besoins du commerce de linons
I Archivée de P Aisne. Arrêt dq iî septembre i729. Â 10. Voir aax pMces Jostificafiyes.
9 Arehme é$ VAimê. C. 758.
— 1«B — «t et hUiStaE. De 1129 à i'C, 3 <■ cxîsie' phoienrs
La fixalioB^ des droits de oooits^ sBrkpièoede e^ h penefiàon et l^âévalni de œs droits, B de MMBbreudes conteSUlkiis; les dé- » ^ lurent prises* après an sérieux *'«wwqi^ si on s> rqpute^ prouveront à enix qm n'avaient ^n^nne connaissanoe impai&îte de la réglementation de Ilndusirie au xvn* et au xtui* sîède, avec qods soins toutes les questions oonuDerdales j étaient r^iées et examinées.
Un coinmerçant de Saint-Quentin ' eut Fintention dV ëtaUir une manufarture de torderie de fil de Matines et autres ailles de Bekique; mais pour y créa' cet établissement, il demandait un secours en ar^nt, uù privilège de vinsi années et le titre de manufacture « roiale. » Pour faire agréer ses propositions, D consentait à s'associer quatre ou douxe ouvriers, i la condition qu*ils seraient exempts de tout subside, tailles, logements de guerre, guet, gardes, et de toute autre charge de ville. Cette proposition ne fut pas accueillie, car elle ouvrait ime porte à la contrebande.
Si donc le commerce de linons et de batistes fut généralement prospère, il eut aussi ses difficultés et ses jours de revers. Si à Tintérieur il eut à combattre la
I Ardnwei de Mine. C. 762.
9 ÂrekiMS de TAimt. C '56. T<^ an pièces JKlifialnes TuoportuU eorrapoodaiice adminislnlife qui cooceroe os qneslioBS.
% 0 feDommait iosias de Joncoort.
foir ans pièces jostiHeatins. Ardûmt de riisaeC. 158, anée t73i.
concurrence des mousselines des Indes, il eut aussi k subir les fâcheuses conséquences de plusieurs événements politiques. Ainsi un coup d'état qui ne frappa que la France, la révocation de Tédit de Nantes, vint, à la fin du xvii* siècle \, enlever à cette fabrication un grand nombre de ses meilleurs tisseurs. Ces ouvriers, calvinistes fervents, préférèrent Texil à la renonciation de leurs croyances, et ils quittèrent résolument leurs métiers pour venir se réfugier en Angleterre et en Hollande, où ils furent accueillis avec le plus grand empressement. Ces travailleurs habiles et intelligents cherchèrent immédiatement à y monter des fabriques semblables à celles qu'ils quittaient en France; et, le commerce de Saint-Quentin ne tarda pas à se ressentir des fâcheux effets de cette concurrence.
Les réfugiés savaient très-bien où ils pouvaient se proPcurerlesfils les plus beaux et les plusflns, pour faire des batistes ; et, à cet effet, ils établirent des relations avec les principaux filatiers de la subdélégation d'Hirson. Pour cacher leurs opérations clandestines, ils prenaient des passavants pour Saint-Michel, et, profitant du voisinage de la forêt, ils faisaient introduire leurs fils dans la principauté de Ghimay, lesquels étaient, de là, dirigés vers la Hollande et l'Angleterre ^.
Les fabricants français réclamèrent très-énergique-
1 La révocation de I*édit de Nantes fit le plus grand tort au commerce de Saint-Quentin; cette mesure amena Témigration d*un certain nombre de ses ouvriers, mais elle ne fût |>as aussi considérable encore que dans beaucoup d*autres villes manufacturières.
2 Travail de MM. Rouit et Matton tiré des Archives départemenUles de TAisne, page 190.
— lio —
méat au|Nrès du conseil des maïuifretives, contre cette exportation illicite; mais leurs plaintes n'arrêtèrent nullement les effets de la oMitreiMuide; des ne firent qu'augmenter les précautions et les ruses des ooatrebandiers.
La situation devint tellement sérieuse, qu'il inter- YÎnt, le 12 septembre 1739, un arrêté destiné à combattre une fraude qui prenait des proportions inquiétantes pour l'industrie Saint-Quentinoise. Les termes de cet arrêté indiquaient les désordres et les inconvénients auxquels il voulait porter remède. La largeur et lalongueur de diaqueespèce de tissus y étaient déterminées, et il punissait toute contravention d'une amende de 100 livres pour chaque pièce. Il défendait en outre aux marchands liniers, l*" de se servir de couteaux ou d'autres instruments pareils, pour affiner leurs lins, ni d'en mélanger de diflérentes récoltes, à peine de confiscation et de 50 livres d'amende ; eiZ" aux ourdisseurs de fils d'en mêler de difiérentes qualités, à peine de 300 livres d'amende pour chaque contravention.
Il était arrivé plusieurs fois ce fait: que, pour épargner le fil, on fabriquait des toiles plus fortes et plus serrées sur Jes lisières, plus claires au milieu, et l'on dissimulait ce défaut d'uniformité par une espèce de p&te, de la gomme ou de la cire, dont on pénétrait la toile en la frottant avec force ^
Ces deux fraudes étaient punies : a la première de » 50 livres d'amende pour chaque pièce ; le seconde,
i Archives de V Aisne, A. 10.
» de la confiscation et de 100 livres d*aaiende. Défense 0 était faite, en outre, d'ourdir les fils servant à la fa- Y> brique à moins de 10 brins, à peine de 100 livres » d'amende pour chaque contravention. »
La longueur des ourdissoirs ^ servant à mesurer les fils et la largeur des rots \ était expressément fixée , et les proportions en devaient être partout conformes : a ils devaient tous être marqués aux mrmes de la ville » la plus prochaine du domicile de ceux qui les faisaient, » à peine de confiscation et de 50 livres d'amende à » payer par l'ouvrier et le possesseur.
Avant que de pouvoir être exposées en vente : « les » toiles batistes et linons devaient être portées dans un D bureau qui était établi à cet effet dans chacune des » villes de Saintr-Quentin, Amiens, Cambrai, Valen- » ciennes, Bapeaume, Chauni, Arras, Péronne, et » Yervins. Là ces marchandises devaient être visitées, ^ et si elles étalent trouvées conformes audit arrêté, » ces pièces devaient être marquées d'une empreinte » portant d'un côté, les armes du Roi, et de l'autre, la m date et le nom de la ville où le cachet avait été apposé, n II était enfin défendu aux blanchisseurs de recevoir
i Us oe devaient contenir depuis la fourchette d*en bas jusqu'à la dernière cheville d'en haut que 16 aunes 1/i de longueur.
Les règlements concernant la fabrique de SainM}aeatio qui contiennent les dispositions sur les longueurs et largeurs des pièces de linons et batistes sont déposés aux Archives du département de TAisne. On trouvera aux
{)ièces jusliQcdtives, ceux des 13 juin 1653, 12 septembre 1729. 24 juilet 1731, 38 avril 1735,25 avril 1736, 38 juin 1736, 27 septembre 1741, 20 février 1743, 10 juiUet 1745, et 4 février 1758. (Archives de VAUne C. 759, 763.;
2 Pour les batistes 2/3 d*aune et 3 p. de largeur, linons larges 3/4 et 1 p.
» aucunes toiles en écru pour être blanchies, sans » qu'elles aient été visitées et marquées, et cela à peine » de 500 livres d'amende et de confiscation. »
Pour exécuter cet arrêté, qui eut ensuite à subir de notables modifications, il fut créé un oCBce de commisvisiteur. Ce commis était tenu de faire sa visite une fois par an, chez tous les tisserands de la Picardie et du Soissonnais, répandus entre plus de 400 vHlages ; il passait neuf mois de Tannée en tournée, et son traitement s'élevait à environ à 1000 livres, à raison de 6 sols par ourdissoir et d'un sol par rot.
L'arrêté de 1729, très-sérieusement critiqué et attaqué, rendit cependant un grand service à la ville de Saint-Quentin et à son industrie : la fraude, un moment effrayée, parut s'arrêter ; la qualité des toiles s'a* méliora,, et, par la confiance qu'il retrouvait, le commerce commença à reprendre un peu de son ancienne activité.
Cependant, un autre événement vint encore apporter de nouvelles entraves à sa prospérité renaissante.
L'Angleterre était un des plus grands débouchés du commerce des batistes et des linons. Une circonstance politique amena cette nation à défendre l'introduction dans ses états des produits de la France. Cette prohibition, et une mesure semblable prise par l'Espagne et le Portugal , privèrent tout-à-coup cette industrie de trois de ses principaux marchés ^ Sa fabrication ne
4 Voir aui pièces justificatives une correspondance très intéressante sur la prohibition des tissus frauçais en Espagne. Archivée de l'Aiine G. 761.
tarda pas à s'en ressentir, et elle en aurait eu certainement à supporter de fâcheuses conséquences, si de nouveaux genres de tissus, dus à Tintelligence créatrice des fabricants de Saint-Quentin, et particulièrement de l'un d'eux ^, ne fussent venus donner à leur commerce une impulsion et une activité sur lesquelles ils étaient loin de compter.
L'Angleterre elle-même, malgré la sévérité de ses lois, oublia les prescriptions et les rigueurs desonbill, * pour faire acheter de ces nouveaux articles si recherchés par la mode et la consommation. Au nombre de ces tissus, se trouvaient des linons à carreaux et à mignonettes, des mouchoirs rayés, brochés et carreaux 2/3 et 3/4, des tabliers en linons 7/8, 5/4 et 4/3 ^
La gaze en fil fut inventée en 1763, et cette création, avec les variétés qu'elle produisit, servit encore à augmenter le nombre des espèces de marchandises qui se fabriquaient à Saint-Quentin. Il se fit avec ce tissu, légèrement transparent, des mouchoirs 3/4 et 7/8, des tabliers en gaze 4/3 et 7/8, des tulles et marlisj des gazes joncs, des gazes unies et à jours, desgazes fantaisies, brochées et mille mouches. Les tabliers à ramages etles mouchoirs de gaze se vendaient particulièrement dans les colonies espagnoles.
Mais ces tissus nouveaux et variés n'étaient achetés que par une consommation restreinte, et ils eussent été
4 Daniel Coltin. Nouvelles recherches sur l'histoire de France par Peytavi, tome II, page 170.
3 Manusciits de dom Grenier , manuscrits de la Bibliothèque impériale.
inauffisants pour améliorer la situation de nos manufiicturiersy si le commerce d'exportation ne leur fût venu en aide.
Quant àla France, depuis 1710, des entrées frauduleuses de tissus de coton avaient tellement inondé ses marchés de mousselines et toiles de coton, que sa consommation de tissus de fil avait de beaucoup diminué. Aussi le roi Louis XIV pour remédier à cette f&cheuse situation, et pour empêcher l'entrée de nouvelles marchandises, avait-il fait rendre, le 28 avril 1711, par le Conseil d*Etat, un arrêté exigeant ce que les mousselines i> et toiles de coton qui se trouvaient, à cette époque, i> dans son royaume, seraient revêtues d'une marque » spéciale ^d Cet arrêté fut utile, sans doute, et favorablement accueilli; mais il fut loin d'empêcher l'introduction clandestine des produits de l'étranger.
Le droit de visite et l'empreinte, imposés par l'arrêté du 12 septembre 1729, dont nous avons parlé, répugnaient au commerce de Saint-Quentin; il demanda que, pour toute la France, il n'y en eût qu'une et qu'elle fût uniforme. Le gouvernement n'y consentit pas. Une ordonnance de police, rendue le 29 avril 1736, exigea au contraire la présence de deux négociants k l'apposilion de cette marque, ne permettant même pas qu'ils pussent s'y faire représenter par leurs enfants ou par leurs commis.
Le refus de l'autorité à condescendre à la supplique
t Voir l'arrêté du 28 avril 17il, aox pièces josti6catiT0s. (Arehwei de rAitne, G. 765.)
qui lui avait été adressée, s'explique par les efforts que depuis le mois de mars 1724, Tlrlande faisait dans le but de se procurer en fraude la plus grande quantité de lin possible, et d'enlever à la France, en les embauchant, ses plus habiles tisseurs.
Les émigrations produites parla révocation de l'édit de Nantes se continuaient encore sous Louis XV, et vers la fin de 1724 plusieurs commerçants flamands' et picards ^, professant la religion protestante, partirent pour TEcosse et allèrent se fixer à Edimbourg. Us y apportèrent Tart de fabriquer la batiste. Un quartier spécial, composé de treize maisons, leur fut assigné. Une association, dont faisaient partie les principaux gentilshommes de TEcosse les prit sous son patronage et favorisa une industrie naissante qui vint ensuite sur les marchés étrangers faire concurrence aux produits des villes de Valencienues, Saintr-Quentin et Cambrai.
Ce fut quelques années après cette émigration que, pour hâter les progrès des manufactures de Dundalk, un lord riche et puissant, lord Limerick ne reculant devant aucun sacrifice, faisait demander, à prix d'or , à la Picardie, ses meilleurs ouvriers pour les occuper en Ecosse.
Il était urgent de combattre cet embauchage ;^ussi
i L*une des découvertes les plus précieuses faites dans la pratique du tissage, celle de la navette vulante, est due à un Flamand. Elle fut appliquée pour la première fois à Ypres, dn 1730 à I7i0.
tiUlQirûde Belgique, tome 111, page 281.
S Uéme histoire, même volume.
pour attacher plus étroiteroeut ses tisseurs à la fabrique de Saint-Queutia, uue ordonnance municipale, du 20 janvier 1749, prescrivit -elle de nouveau la stricte exécution de Tarrété du 2 janvier de la même année, portant; « expresse inhibition et défense à tous v» compagnons et ouvriers employés dans les fabriques » et manufactures du royaume , de les quitter pour » aller travailler ailleurs, sans un congé exprès et par 0 écrit de leurs miUres, è peine de 100 livres o d'amende, au paiement de laquelle somme ils » étaient contraints par corps. La même ordon- » nance défendait également à tous fabricants de » prendre à leur service aucuns compagnons et ou- » vriers ayant travaillé chez d'autres de leur élat et » profession dans le royaume, sans qu'il leur soit ap- » paru d'un congé par écrit des maîtres qu'ils auront n quittés, ou des juges de police en certains cas, à » peine du 300 livres d'amende pour chaque contra- » vcntion et de tous dépens, dommages et intérêts.
La sortie frauduleuse des fils n'avait pas cessé, et leurs prix s'en trouvaient doublés. Le commerce ne cessait de réclamer la suppression d'un abus qui menaçait de le ruiner *, en alimentant les manufactures de l'Angleterre.
Un-arrétô, du 10 juin 1749, renouvela la prohibition de la sortie des ûls, et un autre, du 12 novembre suivant, affranchit de tous droits les lins et les
1 Voir aa\ pièces justificatives le mémoire des négociants et marchands eo ipros conlrA la soriie des fiU écrus, du 28 décembre 1776, et l«*s obserfationsde rinspccieur Tribert. (Archives de l'Aisne, G. 76 Ij.
chanvres à leur entrée en France. Le district de Saint- Quentin se trouva forcé de tirer de grandes quantités de lins de l'étranger, et outre ce produit, il recevait des cendres de la Russie et du bleu d*azur de la Hollande. Quant aux fraudes et aux abus que Ton signalait dans la fabrication et dans le courtage, un inspecteur *, des manufactures intelligent, parvint à apporter d'utiles réformes à cette situation. Convaincu que la loyauté est l'âme du commerce, il se plaça sur ce terrain et fit abandonner les moyens de rigueur qui aigrissent, pour la persuasion qui concilie. Il s'attacha à démontrer aux courtiers et aux fabricants leurs véritables intérêts ; il leur prouva qu'ils ne pouvaient apporter trop de bonne foi dans leurs opérations et qu'un déficit sur la longueur et sur la largeur d'une pièce de marchandise constituait un vol manifeste dont ils ne devaient pas se rendre coupables. L'agitation était grande alors , il la calma , et ses avis furent écoutés. Il fit rendre l'ordonnance du 14 mai 1751 *, qui, prenant en considération la demande des commerçants de Saint-Quentin, qui insistaient pour être dispensés de l'exercice du bureau de visites, décidait que ce service serait dorénavant fait par un inspecteur des manufactures, et les élèves qui seraient, à cette fin, désignés.
Ce fut de 1752 à 1754 que plusieurs manufacturiers de Saint-Quentin , convaincus que le marché français ne leur présentait plus de débouchés suffisants pour la
i Etienne Tribert, inspecteur des manufactures en 1 750. 9 Voir aux pièces jnstiûcaliyes.
▼ente de leurs tissus de fil , et que les mousselines dés Indes et de Suisse continuaient à y être de plus en plus recherchées, résolurent d'essayer d'en faire fabriquer en Picardie.
Par la création d'un nouveau produit, ils voulaient aussi venir en aide à la position trop souvent malheureuse de leurs ouvriers.
Le coton, dont le caractère particulier est d*êtredans ses principaux développements une industrie contemporaine , commençait à apparaître dans plusieurs centres industriels.
Jusqu'au xvi* siècle, son usage en France était peu répandu, ou du moins, il n'y était pas employé comme matière textile.
En effet, dans une ordonnance de 1S08, du roi Louis Xn, qui avait pour but d'établir un maximum sur toutes les marchandises alors connues, on n'y voit figurer aucune étoffe tissée avec du coton.
Cependant Villehardouin * signale , dès le xn* siècle, cette matière comme servant à fabriquer des espèces de bonnets qu'alors on tirait des villes de la Flandre.
Vers les premières années du xiv% on trouve le coton en carde et filé , et parmi les marchandises sur lesquelles s'exerçait le trafic de Rouen, d'Harfleur et de Leure, oa voit figurer « la soye et boure de soye, m coton filé ou non et estouppes filées ou non » ; mais nous devons dire que le coton n'était encore employé qu'à la confection des mèches de chandelles, et tout au
1 Ordonnances, tome II, page 819.
plus à faire des bonnets et des gants. On n'avait pas encore songé à l'utiliser dans la texture des étoffes.
C'est en 1534, dans des lettres patentes délivrées, au nom du roi François 1", à la communauté des passementiers de Rouen, qu'il est fait mention du coton, comme d'unlainage d'introduction récente. Dans celles accordées, le 20 mars 1331, à cette communauté pour fabriquer des étoffes en or, argent et soie, les étoffes de coton ne figuraient pas, et ce fut pour les y comprendreque la clause que nous allons citer y fut ajoutée en 1534 '. Il est dit dans ces lettres patentes:
« Serait advenu qu'aucuns particuliers par leur in- » vention et industrie auraient pratiqué l'expérience » et façon de faire des fulaines frangées, velues et au* » très façons qui sont faites de coton el. fil, fort requises » et recueillies es pays et nations étranges, desquels » ouvrages leur dite ordonnance ne fait aucune men- » tion, parce qu'icelles ouvrages n'étaient encore trou- » vés mais a été de nouveau pratiqués, et, pour ce que D ledit ouvrage approche assez, et se fait et se bâtit en » la manière de drap de soie, et n'y a différence sinon 1» en la matière : aussi que les dits suppliants en ont été » les premiers inventifs et besognant en la dite ville. .
» Permettons et autorisons les dits mattres et ouvriers » dudit métier à faire en leurs maisons et ouvroirs les » dites futaines faites de coton et fil, soit frangées,
1 Etude tur les industries du coton et du lin, par Mphonsc Cordier, membre de la chambre de commerce de Rouen (page 71].
D velues ou autres. L'opération dudit ouvrage, nous r> avons ajouté et ajoutons à la dite ordonnance pour it le temps à venir, en témoins de ce, nous, lieutenant Y> général dessus dit, avons scellé les présentes, etc, D le samedi vingtième jour de juin 1534. »
Ces lettres patentes expliquent en termes exprès que cette sorte d'étoffe constituait une nouveauté dont les passementiers de Rouen étaient les inventeurs. Qu'étaient ces futaines frangées et velues, faites de fil et de coton ? A quel usage servaient-elles ? Rien ne le constate, mais on peut supposer que le coton, dans la première moitié du xvi' siècle, ne pouvait être qu'une -consommation de fantaisie. Les grands emplois de cette matière n'étaient pas encore fixés, et le courant de l'approvisionnement n'avait pas pris la direction que les cultures américaines devaient plus tard lui imprimer. Le peu de coton que recevait alors l'Europe lui était fourni par les Indes orientales, l'Asie mineure et les lies de l'Archipel grec ; la meilleure part aboutissait en Italie où cette industrie était florissante ; le reste arrivait dans nos ports de Provence, pour se répandre de là dans l'intérieur du royaume. Il dut en résulter* que le travail du coton s'établit d'abord dans le rayon du lieu où cette marchandise fut portée , et que son premiersiége, siège qui ne fut que provisoire, fut le midi de la France. Pour qu'il gagnât vers le nord, il fallut deux circonstances : la première, c'est que l'usage des tissus de coton devint plus général ; la
f U Coton, par Louis Reybaud, page 346.
seconde, c'est que la convenance de la main-d'œuvre couvrit le surcroît des charges qu'occasionnait un transport à de plus longues distances. Mais des siècles devaient s'écouler avant que ce déplacement d'activité devint sensible.
. Par quel procédé les passementiers filaient-ils le coton qu'ils employaient? comment fut-il filé, quand plus tard la fabrication des toiles et des mousselines s*en empara? Aucun document ne nous enseigne quels étaient ces moyens; nous pouvons seulement supposer qu'on le filait au rouet ou au fuseau, et qu'on le tissait sur des métiers informes.
L'industrie du coton éprouva ensuite de nombreuses vicissitudes; sous Colbert, elle eut une certaine activité quelle perdit en partie, après la révocation de l'édit de Nantes.
Nous dirons, dans la seconde partie de cette étude, ce que fut à Saint-Quentin cette grande industrie, et ce qu'elle y est aujourd'hui: nous dirons aussi son origine, ses progrès et la place considérable qu'elle a occupée depuis 60 ans dans le commerce de cette cité. Dans cette première partie, nous nous contenterons de faire connaître ce que fut au xvni' siècle à Saint- Quentin, la fabrication de certaines étoffes de coton.
Cette fabrication y fut beaucoup plus importante qu'on né le croit généralement.
On sait peu en France* quelle y a été 1 origine de
f Les rapports du jury de TExposition de 1802 disent: c qu'il n'avait « été présenté au jury de TExposition qu^'une pièce de mousseline et que c ron doutait même qu'elle eût été fabriquée en France. •
la fabrication de la mousseline, et l'on ne sait pas assez que c'est dans le rayon de Saint-Quentin que se sont tissées les premières pièces de cet article, qui, avec ses nombreuses variétés, est devenu depuis l'un des principaux produits du coton.
Nous allons le rappeler, et rappeler en même temps que si cette industrie n'a été qu'un auxiliaire lentement introduit dans l'activité commerciale de cette contrée; que si, depuis 1750, elle ne s'y est pas complètement développée, ce ne fut la faute ni de plusieurs de ses manufacturiers ni de ses habiles ouvriers.
Le nom du tissu de coton dont nous allons nous occuper, le nom de Mousseline dérive delà ville de Mossoul en Asie, où il existait, dit-on, dans les temps anciens, des manufactures très- considérables de cette étoffe, qui se faisait particulièrement en qualités légères et claires. Les Indes ont longtemps continué d'en produire. Sa réduction comprenait autant de âls en chaîne qu'en trame ; cependant, ses fabricants en mettaient souvent plus en trame qu'en chaîne, et les numéros des cotons qu'ils employaient pour la trame étaient plus fins que pour la chaîne ^ Ces tissus, quoique trèsclairs, étaient d'un excellent usage; les fils en étaient irréguliers, peut-être, mais les pièces étaient parfaitement fabriquées. Ilsjouirent longtemps d'une grande réputation en Europe, et, depuis la fin du xvii* siècle, ils faisaient en France une concurrence redoutable aux linons et aux batistes.
t Bozon, tome 7, page U5.
Les manufacturiers des villes de Saint-Quentin, de ValencienneSy de Cambrai et de Bapaume, s'alarmèrent en plusieurs circonstances de cette concurrence ; les intérêts de leur commerce en souffraient tellement, qu'ils adressèrent de nombreuses doléances aux intendants de leurs généralités respectives, pour s'en plaindre ; mais que pouvait la bonne volonté des intendants contre les besoins d'une nouvelle consommation et les volontés impérieuses de la mode?
Les linons et les batistes se demandaient encore à l'étranger, nous l'avons dit, mais à cette époque il s'en vendait beaucoup moins en France, où les dames y préféraient les produits indiens en coton. Cette situation était devenue telle, qu'en mai 1734, un intendant de Picardie * crut de son devoir d'en prévenir * le contrôleur général des finances. Sa lettre lui disait^ :
a J'ai déjà eu l'honneur de vous informer de la dé- » cadence de la manufacture des toiles batistes et linons » de Saint-Quentin; je vous ay marqué en même «> temps que l'on ne pouvoit l'attribuer ni à la qualité » des matières, ni à la fabrication, ni au blanchissage, » qui sont dans la plus grande perfection, mais à la D consommation prodigieuse de mousselines des Indes » qui se faiten France. Comme cet objet m'a paru très- » intéressant, j'ay donné des ordres très-précis pour 1» estre informé exactement de la situation de la manu-
1 M. de Chauvelio, ioteodaut de la géoéralitë d'Amiens.
2 II. Orry, contrôleur général des finances.
â Lettres de M. d6 Cbauvelio (AfetUvet de VAUtie, C. 75a;. Voir aux pièces justiflcatÎTes la lettre dv 96 mai 1734.
» facture; comme je la vois sensiblement dépérir de » mois en mois, que grand nombre de fabricants, plu- » sieurs marchands môme des plus gros , sont sur le » point d'une perte prochaîne, que des ouvriers, qui » sont au nombre de plus 20 ou 23,000 répandus dans » l'élection de Saint-Quentin , vont se trouver inces- » samment sans pain et sans ressource, si dlcy à un » an cet établissement ne reprend vigueur, et qu'enfin » cette manufacture est d'autant plus précieuse qu'elle » tire fort peu de l'étranger et y envoyé beaucoup, » j'ai cru donc devoir vous informer de son état. »
La situation déplorable dans laquelle se trouvait l'industrie de Saint-Quentin, et sur laquelle l'intendant de la généralité d'Amiens avait appelé la sérieuse attention du contrôleur général des finances, loin de s'améliorer, s'aggrava au point que le nombre des pièces de tissus marquées, en 1750, au bureau de la ville, ne s'élevait plus qu'à 98,638. C'était bien peu.
Ce fut à celte époque, nous le répétons, que quelques fabricants , parmi les plus intelligents de la contrée, essayèrent de faire quelques pièces de mousselines à l'imitation de celles des Indes. Cet essai leur fut facile : les qualités des tissus qu'ils voulaient imiter en coton ressemblaient à celles des linons de fil; les mousselines garnies avaient à peu près celles des claires 2/3 *, et les mousselines légères, celles des claires 3/4. Ce qu'ils obtinrent avec le plus de. peine,
< Les claires 2/3 étaient généralemeot d'une qualité assez forte; les 3/i et les 7/8 étaient beaucoup plus légères.
ce fut le coton pour les fabriquer. On le recevait particulièrement de rétranger, et, pour les numéros moins fins, on employait, pour les filer, un rouet analogue à celui dont on se servait à la fin du xviii' siècle; mais la matière première était très-rare et très-difficile à se procurer même en Picardie, où l'on faisait de si beaux fils.
Le roi Louis XV, voulant encourager le filage du coton, décida, en 17S6*, que des primes seraient accordées aux fileuses qui se consacreraient à ce genre d'industrie. Cette mesure avait pour but d'augmenter le nombre des fileuses du coton, et de faciliter aux tisseurs les moyens de fabriquer des' mousselines.
Daas le district de Saint-Quentin, il s'en fit 380 pièces en 1736^ 1121 en 17S7, 815 en 1738, 1098 en1739et103yfenl760.
En celte dite année de 1760, on fabriqua, en outre, un autre genre de tissu, plus demandé alors par la consommation , que l'on appelait demi-mousseline. On en marqua 2632 pièces en 1760. Cette nouvelle sorte fit tort à la première, puisqu'en 1761 on en acheta 8493 pièces contre 293 des autres; en 1762, 9560 contre 232, et enfin, en 1763, 7291 contre 33 pièces du genre qui, primitivement, avait été créé dans le but d'imiter les mousselines que la compagnie des Indes livrait au marché français.
i Voir aux pièces jostifinntives la lettre da 7 décembre 1 756 de Tintendant d*Amiensel les observations deTribert (Archives de VAnne^ G. 760).
^ Etat des toiles, mousselines et linons marqués dans le bureau da Saiat-QuenUii (Archives de l'Aisne, G. 75ej.
Cette fabrication qui, de 17S6 h 1763 seulement, avait déjà produit 33,203 pièces, se continua avec une certaine activité jusqu'en 1772 et même après, nonseulement à Saint-Quentin, mais encore à Caulaincourt où , sous une noble impulsion^, deux hommes intel^ ligents^ étaient parvenus à parfaitement imiter les mousselines suisses.
L'industrie du coton eût certainement pris à cette époque à Saint-Quentin un grand développement, si elle n'eût pas été arrêtée dans sa marche par l'opposition la plus étrange. Cette opposition venait de ses principaux manufacturiers, et de celui-là même qui contribua le plus à la prospérité de son industrie de tissus en fil ^.
Ce négociant, préoccupé de l'importance qu'allait y prendre le tissage des toiles de coton et des mousselines, adressa, au mois de septembre 1756, à l'intendant de Picardie un mémoire que nous croyons utile de faire connaître à nos lecteurs, ainsi que la réponse qui lui fut faite.
Ce mémoire très-curieux disait ^ :
a Les tentatives multipliées qu'on fait à Saint- 9 Quentin pour établir la filature de coton et des fai> briques de mousselines intéressent trop sensible^ )» ment la manufacture des toiles batistes et linons p pour ne pas exciter l'attention des ministres qui sur-
1 Ia marquis de Caulaincourt.
1 MM. ÂlluU Fuurquin et 0«.
8 Daniel Cottio.
4 EitraU à»s Archivée de l'Aisne, C. 740.