‹ Saint-Quentin; de son commerce et de ses industriesChapitre 28 sur 42 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE III · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE III

Note de la page 193.

Archives de TAisne, c. 790.

Filatures de ooton et de mouMelinet de 1756-1759.

/jCttre de Daniel Cottin.

Saint-Quentin, 15 décembre 1756.

Monseigneur (Pinte ndant).

J'ai reçu, avec une respestueuse reconnaissance, la lettre obligeante dont il vous a plu m'honorer le 7 de ce mois, et je suis infiniment sensible à Tattention que vous avez daigné accorder à la lecture des réflexions que j'avois pris la liberté de vous communiquer sur l'établissement des filatures de coton. La supériorité de vos lumières et la sagesse de vos vues, Monseigneur, ne me laissent plus d'incertitude dans l'esprit sur les avantages de ces établissements. Vous les avez combinés avec les inconvénients, et votre décision est une autorité trop respectable pour ne pas l'adopter avec la plus intime confiance. Me permettrez-vous de vous dire, Monseigneur, que peut-être pouroit-on objecter encore à vos sages observations;

lo Que la filature du coton, mieux récompensée que celle du lin, y fera nécessairement un tort sensible, et que même la parité des avantages y apportera une diminution de matières et un mal très-réel et très à craindre pour la manufacture des toiles.

2* Qu'il est notoire que le nombre des fileuses n'est pas en proportion avec le besoin du fil, puisqu'il est plus cher et plus rare qu'il n'a jamais été, et que non-seulement les fabricants en toiles en manquent, mais même encore les retordeurs de fil, objet de consommation trèsconsidérable.

3^ Que la modicité du prix de la main-d'œuvre ne peut

être un motif de découragement que quand elle est chose nouvelle ou diminution de prix établi, toute réduction de profit entraînant avec soi le dégoût du travail; mais si cette même main-d'œuvre a été augmentée et qu'elle soit plus haute qu'en 1751 même, époque de la plus grande fabrication, que devient la conjecture qui vous a été inspirée. Monseigneur, qu'il y a beaucoup plus de fileuses qu'il n'y a à présent d'ouvrages à leur donner ?

4® Que le nombre des toiles fabriquées ici ou dans les environs dans le cours de cette année est beaucoup plus fort que 80,000 pièces; il excédera 108,000, vous le verrez. Monseigneur, par les états de l'inspecteur, mais quand même cette réduction existeroit, peut-être ne seroit-elle point encore une preuve du fait qu'il y a un tiers moins de fileuses employées qu'il y a cinq ans, parceque la masse de leur travail peut être la même, quoi qu'il y ait un moindre emploi en toiles fabriquées; les moulins à retordre sont des gouffres qui absorbent le filage de plusieurs cantons, tout s'y emploie, le mauvais comme le bon, et nos filatures de lin augmenteroient en raison décuple de ce qu'elles sont, qu'on n'auroit point à craindre la surcharge des fils. Vous savez d'ailleurs. Monseigneur, qu'on se plaint constamment de l'exportation frauduleuse de cette matière; il est certain qu'il en sort, ainsi la fabrication de toiles ne peut être prise pour mesure du filage, puisqu'il alimente les retordoirs et les fabriques étrangères de toiles.

5® Que la modicité du prix de la main-d'œuvre favorise la concurrence des toiles de notre province avec celle de Silésie qui produit les mêmes ouvrages, et qu'il est utile de la conserver au degré où elle est.

Ces objections ne sont sans doute que spécieuses : l'humanité vous a dicté. Monseigneur, une décision respectable. Procurer aux fileuses un moyen de subsistance plus sûr et plus lucratif, c'est comme le vieillard de Térence, porter ses regarda sur tout ce qui a trait à l'homme, avec zèle et avec intérêt. * — Je vous imiterai de loin. Monseigneur, je seconderai vos vues et si je puis contribuer aux progrès de vos établissements, je serai trop récompensé de l'application de mes soins, mais le succès n'est point toujours à côté des efforts.

Je suis etc. Daniel Gottin.

Décembre 1156.

OtMerratloiM de Tribert tur le mémoire de Benlél Oottin.

Le mémoire ci-joint est spécieux, il est fait avec beaucoup d'art. — L*auteur semble n'avoir en vue que de s'opposer aux encouragements que le conseil vient d'accorder aux filatures de coton, sous le prétexte qu'elles préjudicieront aux fabriques da batistes et de linons déjà établies ; mais sil'on examine ce mémoire avec attention, on y découvrira facilement que l'auteur attaque directement la fabrique des mousselines, quoiqu'il semble l'approuver dans bien des cas, et ce système, s'il étoit suivi, entraîneroit la ruine de cette branche naissante du commerce. Pour en convaincre, je vais extraire de ce mémoire les différentes propositions qu'il renferme, et j'y répondrai ensuite article par article :

i« La population n'est pas assez forte pour établir des filatures de coton dans un endroit où il y a déjà d'autres filatures établies.

2^ Ce nouvel établissement fera tomber celui des batistes et linons.

3** Le prix de la main-d'œuvre est trop modique pour attirer dans le pays des habitants en proportion de l'augmentation d'occupation.

4" On ne file point assez de lin pour entretenir la fabrique des batistes et linons, et ce lin est aujourd'hui d'un tiers plus cher qu'il n'étoit il y a six ans.

5^ Les fileuses de coton gagnant plus que celles de lin, la filature de cette dernière matière sera abandonnée.

6* Il faudroit établir les filatures de coton dans leshôpitaux.

7® Et transporter la fabrique de mousselines à Bulles.

Voici le précis fidèle de ce mémoire. Il est aisé de voir que c'est moins aux encouragements accordés à la filature de coton que Ton veut s'opposer qu'à la fabrique elle-même; on n'a pas osé attaquer directement ce nouvel établissement dont l'utilité est démontrée, et que l'auteur est forcé d'avouer; c'est sourdement que l'on

s'efforce de le miner en voulant le priver des matières qui servent à l'alimenter.

Une branche de commerce bien établie voit rarement sans inquiétude une autre branche s'élever près d'elle ; quand on a monté son commerce au plus haut point possible, on craint toujours que la moindre nouveauté n'en fasse crouler quelque partie. Je crois que les intentions de l'auteur sont droites, mais sa crainte grossit les objets, on ïie guérit pas de la peur.

Je pourois répondre en général qu'il importe peu au commerce et à l'état l'espèce de marchandise qui se fabrique dans un pays, dés que les sommes pour lesquelles on en fabrique sont les mêmes et que le peuple y est également employé. Si, lorsque la commerce des manufactures de Rouen fut monté à 10 millions, on avoit eu égard à de pareilles raisons pour s'opposer aux nouvelles branches qui s'y établirent successivement, jamais ce commerce ne seroit monté à 30,000,000 (trente millions) où il est aujourd'hui; mais pour niieux mettre en évidence la faiblesse des moyens établis dans ce mémoire, je vais y répondre article par article.

1*> La population est assez forte. En 1751 il s'est fabriqué à Saint-Quentin 117,000 pièces de batistes et linons; depuis cette année il ne s'en est pas fabriqué, année commune, plus de 100,000 pièces, en cette année 1756, il ne s'en fabriquera peut-être pas 80,000. Que sont devenue s les fileuses qui alimentoient la fabrique de 117,000 pièces? Les bureaux dé Valenciennes, de Cambray, de Chauny, n'en ont pas profité; ils sont tombés en proportion : il sera fabriqué, cette année 1756, 50,000 pièces de moins qu'en 1751. Quel nombre de fileuses sans travail; il est à désirer qu'une nouvelle branche de commerce leur fournisse de l'occupation.

2* On ne peut pas craindre que la fabrique des mousselines nuise à celle des batistes. 11 faudrait qu'il s'en fabriquât au moins 30,000 à 40,000 pièces ; il s'en est fabriqué cette année 4 à 500 ; c'est vouloir étouffer cette fabrique dans sa naissance d'apporter des obstacles où il faut des encouragements.

3** Il est vrai, ainsi que l'avance l'auteur, que le prix de la filature est très-modique. C'est qu'il y a beaucoup de fileuses et peu d'emploi. Règle certaine, le prix de la

main-d'œuvre augmente ou diminue en proportion de la rareté ou de l'abondance des sujets qui y sont employés; dire que ce prix est très-modique c'est que les sujets sont très-communs ; il est donc à souhaiter qu'une nouvelle branche les occupe aussi, pour ne plus passer, ainsi que l'avance l'auteur, trois mois sans filer ; alors le prix de la main-d'œuvre augmentera. Or par et alors, s'il en est besoin, la population augmentera d'elle-même avec les moyens de subsister.

4o On a fabriqué, en 1751, à Saint-Quentin et dans les environs, 117,000 pièces ; il s'en fabriquera tout au plus 80,000 cette année ; est-il probable que le fil manque à la filature? si cela estoit, il y auroit un vice intérieur auquel il faudroit remédier. Sans doute que faute de subsistance le peuple abandonneroit la province. L'auteur fournit des armes contre lui, car si ce qu'il avance étoit vrai, ce seroit alors qu'il faudroit chercher tous les moyens d'enchérir la main-d'œuvre; mais «es craintes sont mal fondées, les fils ne manquent point et ne manqueront jamais à une fabrique dont les débouchés sont aussi certains qu'avantageux. D'ailleurs je ne conviens pas que les fils soient plus chers qu'en 1751 ; il seroit facile de le démontrer par la comparaison des prix de ces deux années.

5° Plus il y aura de fileuses qui abandonneront la filature du lin pour s'adonner à celle du coton, plus le prix de la main-d'œuvre du coton diminuera et plus celle du lin enchérira : la cherté suit la disette, le bon marché l'abondance. Dans peu l'équilibre s'établira et le prix de ces deux mains-d'œuvre deviendra le même par l'augmentation de l'une et la diminution de l'autre ; il s'ensuivra de là que le peuple gagnera quelque chose de plus; peutêtre les profits du marchand diminueront-ils en proportion, mais à cela, je ne vois que de l'avantage pour le commerce et pour l'état.

6* Il faut filer dans les hôpitaux. Sans doute qu'on y file, quand les hôpitaux veulent se prêter à ces arrangements. L'hôpital de Dieppe file du coton pour Saint-Quentin ; mais où trouver 50,000 fileuses toutes formées ; la fabrique de mousselines s'établit, elle a besoin d'alimens, il faut lui en fournir promptement, le moindre découragement peut la décourager, l'anéantir. Avant qu'on ait pris les arrangements nécessaires pour faire filer dans les

hôpitaux, avant qu'on ait formé des flleuses, avant qu'on en ait trouvé le nombre nécessaire, Témulation seroit étouffée par les obstacles. Si cet expédient étoit praticable, il faudroit le mettre en œuvre pour la filature du lin. La fabrique des batistes est dans sa force, elle a le temps d'attendre des secours plus éloignés; mais non, il faut laisser à chacune de ces branches toute sa liberté; le fabricant et le marchand se porteront vers celle qui lui sera la plus avantageuse, et presque toujours l'avantage du peuple est celui de Tétat.

7* Le dessein de Tauteur paroît ici à découvert. Ce ne sont point les encouragements accordés à la filature qui sont attaqués, c'est la filature elle-même; on veut la transporter à Bulle. Les établissements forcés n'ont jamais réussi. Si lorsque les étoffes mêlées de soie se sont introduites à Rouen, on avoit voulu les exiler à 20 lieues de cette ville, ilsn j auroientpas formé une branche aussi vive que celle qui s'étend aujourd'hui surtout le royaume. On veut envoyer à Bulle quelques fabricants de Saint- Quentin pour y apprendre la fabrique de la mousseline, mais on apprend encore tous les jours, on cherche, on perfectionne, et c'est le temps qu'on choisit pour vouloir la déplacer... Mais quel est le fabricant qui se déplacera? Un misérable qui n'a ni établissement, ni famille, qui meurt de faim à Saint-Quentin, parce qu'il est mauvais ouvrier, etc., etc. Je ne sais pas comment ces deux derniers moyens ont pu estre imaginés; d'ailleurs Bulle est assez occupé par la fabrique des demi-Hollande et autres produits.

Je ne m'étendrai pas sur la nécessité d'accorder des primes aux filatures de coton. Je crois qu'il suffit d'avoir fait voir la faiblesse des, raisons de ceux qui s'opposent à ces récompenses pour en démontrer la nécessité; d'ailleurs ces primes sont accordées par le conseil ; il ne s'agit plus que de prendre les arrangements nécessaires pour qu'elles soient distribuées de la façon la plus propre à procurer l'émulation, et par ce moyeu l'abondance et la perfection.

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