PREMIÈRE PARTIE* — CHAPITRE III
Noie de la page 196.
Archives de TAisoe, c. 761.
Sortie det flb éorut.
Mémoire des négociants et marchands de toiles en gros de la ville de Saint-Quentin, contre la sortie des fils écrus.
Le produit du sol, de quelque nature qu'il soit, est le principe de Taisance et de la richesse de tous les esi^ts, qui augmentent en raison du plus ou du moins d'industrie de ses habitants.
Le gouvernement, attentif à ses productions, prête une main secourable aux cultivateurs, pour exciter et pour encourager leur industrie, soit par remploi utile de ces mêmes productions pour Tavantage de ses provinces, soit en en facilitant l'exportation, lorsqu'elles sont trop abondantes, soit enfin en en empêchant la sortie lorsque la quantité du produit ne suffît pas à la consommation^
Le produit le plus avantageux après les denrées de première nécessité est celui qui peut se convertir en marchandises manufacturées et susceptibles, outre la consommation de Tintérieur du pays, d'être transportées à l'étranger pour satisfaire à ses besoins soit de luxe, soit de nécessité.
Dans les difEérentes provinces de la Picardie, une des plus intéressantes après les blés, est le lin ; cette production est d'autant plus avantageuse que, sans aucuns secours étrangers, elle fournit une des belles manufactures du royaume, entretient une prodigieuse quantité d'habitants; et la plus grande consommation étant à l'étranger, il en
résulte un avantage décidé de faire rentrer beaucoup de fonds, et d'avoir à son égard la balance du commerce en sa faveur.
On ne peut disconvenir que le principal avantage ne soit de la culture du lin, aux fils ourdis, et prêts à mettre sur le métier, et que le surplus n*est qu'une simple maind'œuvre qui n'est, dit-on, pas à comparer avec les premiers avantages delà culture du lin à la filature; mais ne se trompe-t-on pas à cet égard? Et quand on voudra considérer que la seule ville de Saint-Quentin entretient au moins 12 à 13,000 métiers, 4 grandes 'blanchisseries, autant de ployeries, on conviendra que la fabrication des toiles est d'un avantage réel et infini, par l'entretien de ces mêmes ouvriers en tout genre qu'elle occupe et des suites qui en dépendent. Il résulte même un avantage trop certain pour l'état d'empêcher la sortie des fils, qu'il est étonnant que jusqu'à présent on n'y ait pas fait plus d'attention.
En effet, quoique les partisans de l'exportation allèguent qu'il doit être indifférent à Tétat que les fils sortent ou non, une seule observation suffit pour faire la preuve du contraire.
Une toile manufacturée excède trop le prix de lamatiére pour ne pas mériter toute la considération du conseil; une chose constante, c'est qu'en ajoutant au prix du fil la façon de l'ouvrier, les petits frais du fabricant (comme façon de trames, parement et braises), le prix du blanc, de l'apprêt et de l'expédition, à quoi il faut ajouter le bénéfice du marchand, il résulte de tout ce calcul qu'il n'est pas de toile qui au moment de l'expédition ne soit pour le moins à deux tiers en sus du prix de la matière première, d'au- ' très doublent le prix; et on n'avance rien de trop en assurant qu'il est des toiles qui donnent plus d'un capital de différence.
C'est donc en tout état de cause une perte réelle pour l'état que de souffrir l'exportation des fils, qui en général peut être évaluée à la moitié de la valeur des toiles fabriquées et expédiées, et d'autant plus sensible que cela prive de travail une grande quantité d'ouvriers, raison pour laquelle il seroit du bien général que le conseil de Sa Majesté défendît la sortie des fils.
Le principal objet, et qui peut seul nous conserver ces
ayantages, est de fournir à ces ouvriers des fils ourdis à un prix modéré, et qui puisse conserver à la fabrique la préférence qu'elle a su mériter chez l'étranger, et qu'elle est sur le point de voir s'évanouir par le haut prix auquel les ûls ourdis ont été portés, et qui est tel que nombre d'ouvriers préfèrent de rester oisifs plutôt que de continuer leur fabrication par le peu d'espoir qu'ils ont de retirer le fruit de leur peine et de leurs veilles.
La principale, et même l'unique cause de cette augmentation dans le prix des fils ourdis, est la prodigieuse quantité qui s'en exporte pour alimenter les fabriques étrangères, telle que celles de la Flandre autrichienne, celles de la Hollande, celles d'Angleterre et celles d'Ecosse.
On connoît l'étendue de celles de la Hollande qui, sans récolter de lin dans l'étendue de ses domaines, ne les entretient qu'avec des fils étrangers, et particulièrement avec les nôtres, au détriment de nos manufactures, en nous privant de ces matières premières, qu'on ne doit pas craindre de voir trop abonder par les moyens qu'on a de les employer toutes. Notre fabrique s'enrichissant de nouvelles branches et qui n'ont besoin que delà protection du gouvernement pour s'augmenter encore, par l'intelligence et l'industrie de nos ouvriers, entretenus, excités, encouragés par des négociants patriotes qui ne demandent, qui ne désirent que la prospérité de la province.
Le commerce des fils ourdis est considérable dans le Hainaut, le Cambrésis, l'Artois, la Picardie et le Soissonnais; partie des fabricants trouvant plus d'avantage à vendre ces fils qu'à les employer, sont devenus filatiers.
Les autres, découragés par la rareté des fils occasionnée par la trop grande quantité qui s'en exporte, sont dans la dure nécessité d'abandonner leurs métiers ou de courir risque de se ruiner, en employant des matières à trop haut prix, qui lui enlèvent tout l'avantage de sa fabrication.
On ne saurait trop tôt remédier à un abus qui anéantira infailliblement la fabrique.
Le conseil de Sa Majesté, toujours attentif au bien du commerce, a confié vainement aux fermiers généraux le soin d'empêcher la sortie des fils, au moyen des postes et bureaux établis sur les frontières. Les employés des traites qui regardent la partie des fils comme étrangère à leur
fonction, la négligent, etdonnent lieu à un abus aussi préjudiciable.
Partie de cette fraude se fait par la Thiéracbe; les gens faisant la profession de filatiers prennent un passavant pour Saint-Michel, d'où il est facile de passer sur la terre de Chimaj, au moyen des bois de cette abbaye, qui conduisent sur les limitas de cette terre peu ou mal gardée.
Orchies et Saint-Amand ouvrent encore la porte à la fraude, au moyen des bois de Saint-Amand et de Bon- Secours, limitrophes des terres étrangères.
La subdélégation d'Hirson regorge de filatiers et n'a que peu ou point de fabricants.
Les fils qui s'y recueillent ne sont destinés en conséquence qu'à être transportés chez l'étranger par les lieux indiqués ci-dessus de Saint-Michel, Orchies, Marchienne et Saint- Amand. Le moyen de Tempécher seroit de défendre aux bureaux des traites de l'intérieur de délivrer aucun passavant ou expédition pourHirson, Saint-Michel, Saint- Amand, Orchies et autres lieux limitrophes des pays étrangers.
Il fut un temps où il pouvoit être utile et avantageux de permettre la sortie des fils ourdis, c'étoit lorsque leur trop grande abondance en rendoit le prix onéreux aux cultivateurs et aux fileuses (parties précieuses à l'état), c'étoit dans un temps où la fabrique se trouvoit restreinte à un moindre nombre d'articles ; mais ce temps n'existe que dans le souvenir, et aujourd'hui que les choses sont . changées de face, les vues du gouvernement doivent aussi changer à cet égard.
Autant il pouvoit être avantageux, il y a 50 ans, de laisser libre la sortie des fils, autant il seroit du bien de la fabrique aujourd'hui que la sortie en fût prohibée sous les peines les plus rigoureuses, et que le conseil de Sa Majesté s'occupât essentiellement de nous conserver la masse des fils que produit la province, et qui seroit du plus grand avantage pour tous nos cantons, en occupant plus de bras, et nous mettant à même de fournir des marchandises à meilleur compte, et en nous fournissant les moyens de conserver la préférence sur les fabriques de Silésle. et les autres fabriques étrangères, analogues à la nôtre, et auxquelles il est à craindre que le trop haut prix de nos fils ne procure un avantage sur nous, et n'entraîne
par suite la ruine totale de notre fabrique en excédant trop ses prix.
Une nouvelle source qui, contre l'esprit des règlements et ordonnances, nous enlève beaucoup de nos ms, est la prodigieuse quantité qu'en consomment les fabriques de Tours, de Lyonet de Nîmes, quoique, parles divers règlements concernant les fabriques, il l^^ur seroit rigoureusement défendu d'employer pour leur fabrication d'autres matières que la soie, l'or et l'argent; en s'écartant ainsi de leur constitution, et leurs cantons ne fournissant point de fils, il n'y a que notre province qui puisse les leur fournir, au préjudice de nos propres besoins, et diminue d'autant l'abondance qui nous est nécessaire pour étendre' notre produit et nos consommations. On ne parle pas ici des fabriques de Reims, d'Amiens, de Bourges, de Paris et d'ailleurs, dont les objets sont des marchandises mélangées, et qui n'ont pas de règlemens au contraire.
On n'a jamais mieux senti qu'on le fait à présent le désavantage de la rareté des fils par le manque réel que nous avons eu de certains articles, qui fait un vuide dans les ventes, et porte un préjudice notable au commerce de cette ville, fauté de pouvoir satisfaire aux demandes qui y sont faites.
Il est donc de toute nécessité, pour jouir de tous les avantages que nous offre le produit même de nos provinces, de tenir la main à l'exécution des ordonnances qui défendent la sortie des fils, si l'on veut empêcher que la manufacture ne tombe entièrement par le manque de matières de qualité convenable à ses emplois, qui oblige le fabricant à se servir de trame au lieu de chaîne dont il est dépourvu, et princfpaleraent pour les toiles dites gazes de fil, qui demandent les meilleures matières; cette branche, devenue considérable pour l'intérieur du royaume comme pour l'étranger, ne pourra se soutenir faute de bonnes matières.
En vain les partisans de l'exportation des fils voudroientils soutenir que les fils propres à la fabrique ne peuvent pas tous y être employés, et qu'il n'est que le superflu qui passe à l'étranger; l'événement prouve le contraire, et que c'est le nécessaire, et non le superflu qui s'exporte, puisque le fil manque.
Il est encore certain, et on en appelle aux meilleurs
fiibricaiiB de SaintHQaentin, curieux, oomme ils le ecmt, de soutenir leur réputation, que les plus forts mulquiniers ne sont pas en état d'entretenir la moitié de leurs ouyrierB, ûuite de matières et de fils propres à leur &brique.
Ce n'est pas à nous à indiquer au conseil de Sa Mi^esté les moyens les plus propres à mettre en usage pour remettre l'abondance de nos ûls ourdis et prêts à mettre en œuTre, en en empêchant la sortie, qui est Tunique Toje qui puisse nous procurer l'aTantage de travailler avec plus de fruit, et de seconder l'industrie des ouvriers, comme de fournir de nouveaux article» que le manque de matières nous empêche d'entreprendre.
De plus l'exportation des fils ourdis pour les &briques étrangères ouvre encore la porte à un tort des plus considérables, en ce que nombre d'ouvriers de la fabrique, assurés qu'ils sont d^avoir de 1 emploi dans les manufactures étrangères, s'éloignent et sont dans le cas de former des ouvriers qui sont et seront toujours les destructeurs de notre £^rique, au lieu que trouvant un emploi honnête dans leur patrie, tout les porterait à j rester, eux et leurs Êunilles, et conserveroit des sujets à TEtat.
L'événement prouve tous les jours que ce ne sont pas les moindres ouvriers qui s^xpatrient ainsi, et nos voisins qui profitent de notre perte ne négligent rien de ce qui peut les leur conserver, soit du côté de lavantage qu1ls leur accordent, soit du côté de la tolérance dont ils usent à leur égard. Motifs pnissans chez bien des hommes pour profiter du plus léger prétexte pour se porter avec leur industrie dans les endroits où ils croient être plus heureux. S'il est moins rare de voir 'des cosmopolites dans cette classe d'habitans, il doit être intéressant dans tous les états d'emplover les moyens les plus efficaces pour se les conserver, et avec eux tous les avantages que procurent un plus grand nombi*e d'habitans dont le bien-^tre dépend du succès de leur industrie, en travaillant au bien de la fabrique qui les nourrit et qui les entretient.
La nôtre est susceptible d'augmenter encore ses branches ; en effet rien n'empêche, avec plus d'abondance dans les matières premières, qu'elle n'iyoute aux articles déjà existants des toiles à chemises pour les matelots, qn'on tire de l'étranger, qui fournit également la ma^ieure partie
gnons ici une copie de notre mémoire; puissent les raisons sur lesquelles nous nous fondons militer en notre faveur et nous faire obtenir la fin de nos demandes.
Nous avons Thonneur d'être avec respect, Monseigneur, vos très humbles et très obéissants serviteurs.
Les président et commissaires du commerce de Saint-Quentin,
Fromaget, Dumoutier-Devatre, DuuEZ, Desjardins.
^A Saint-Quentin, le 28 décembre 1776.-
Observations de Tribert.
11 y a longtemps que j'ay eu connoissance du mémoire que les négociants et fabriquants de cette ville ont présenté au conseil au sujet de la sortie des fils hors du royaume. Si j'en avois été cru ils n'auroient jamais présenté un pareil mémoire. Il est vrai que le prix des fils est augmenté et les toiles ont enchéri dans la même proportion; voilà tout ce qu'ont vu les marchands, voilà ce qui excite leurs plaintes et leurs demandes ; mais avant d'y avoir égard il faut considérer si la sortie des fils hors du royaume est la cause de la hausse du prix des fils, il faut encore examiner s'il est possible d'empêcher cette sortie, et, s'il étoit possible de le faire, s'il ne seroit pas nécessaire de limiter cette défense.
De tout temps il est sorti des fils du royaume; en sort-il plus aujourd'huy qu'il n'en sortait il y a vingt ans? j'ay lieu de croire qu'il en sort moins. Il y avoit à Chefca en Angleterre une fabrique de toiles batistes qui y avoit été portée par deux fabriquants de Saint-Quentin. Ils tiroient tous leurs fils de ce pays; cette fabrique étoit considérable, elle a dépensé plus de deux millions; elle est tombée; nos fils aujourd'hui ne sortent donc plus pour l'alimenter; les fabriques d'Ecosse et d'Irlande tombent aussi tous les jours; ils ne peuvent point soutenir notre concurrence; ils sont obligés de tirer leurs fils en contrebande, ils leur
reyiennent plus cher qu'à nos &bricants, il &ut que ces fils passent la mer ; ils s'attendrissent, ils contractent de l'humidité et ne sont plus d'une aussi bonne usée ; d'ailleurs la main-d'œuvre est plus chère chez les étrangers qu'en France, voilà ce qui culbutera toujours les fabriques de nos toiles qui s'établiront avec nos fils dans les pays étrangers; ces fabriques étant tombées ou dépérissant de jour en jour, ce n'est point elles qui font sortir nos fils. Je ne doute pas qu'il n'en sorte, mais je ne puis croire que la quantité en soit aussi forte qu'on le prétend; d'ailleurs les marchands ne présentent aucune preuve de la sortie de ces fils, ils n'indiquent aucun endroit où on les employé. S'ils en avoient eu connoissance, ils n'auroient pas manqué, pour appuyer leurs demandes, de mettre sous les yeux du conseil des faits qu'il leur importoit fort de faire connoitre.
Cependant le prix des fils est augmenté, il est vray, pourquoy en chercher la cause dans la forte exportation de ces matières premières, tandis qu'il s'en présente une toute naturelle.
Tout est augmenté de prix, pourquoy le fil n'auroit-il pas suivi la même loy ? Le bled, cette denrée de nécessité absolue, est augmenté de 3 livres, 100 sols et 6 livres ; le bois, le charbon et toutes les autres denrées sont augmentés; la fileuse qui vivoit avec 5 sols par jour ne le peut plus faire au même prix, il faut ou qu'elle mendie ou qu'elle hausse le prix de sa main-d'œuvre. Le bled est le baromètre sur lequel se règlent tous les autres objets; il faut vivre, voilà la première loy ; dés qu'un travail assidu ne peut plus procurer le nécessaire physique, il faut hausser le prix du travail, ou mendier ou mourir. Voilà la vraye cause de la hausse du prix des fils; il en est toujours sorti et peut-être en plus grande quantité qu'aujourd'hui, sans que le prix en ait augiûenté. La denrée de première nécessité est augmentée, l'effet immanquable s'en est ensuivi, la hausse de la main-d'œuvre. Si par un moyen quelconque on venait à bout de faire tomber le prix du fil au point que par le travail le plus suivi la fileuse ne trouvast plus son nécessaiife, elle quitteroit ce métier ingrat, jusqu'à ce que la rareté de cette matière première l'eût îaài remonter à un prix qui peut luy fournir sa subsistance.
Mais estr-il possible d'empécher la sortie de ces fils ? Nos beaux lins se recueillent sur nos frontières limitrophes des Pays-Bas : Jamain, Fenin, Fline, Marchiennes, Saint-Amand sont les terres qui produisent les plus beaux lins. Nous avons des villages limitrophes avec Tlmpératrice-Reine, les bois de Saint-Michel bordent les terres de la principauté de Chimaj, ceux du Nouvion sont la lisierre de l'étranger, Saintr-Amand, Condé en sont à la portée du canon. Comment est-il possible que dans cette position on empêche de sortir une marchandise d'un aussi petit volume que nos fils. Il n'en est pas de cette contrebande comme de celle du sel et du tabac. S'il suffisoitque ces deux marchandises fussent entrées de quatre pas eu France pour être à l'abri de toutes poursuites, les fermiers-généraux ne vendroient pas un grain de sel et de tabac ; mais les poursuites et les visites que l'on en fait dans toute l'étendue du royaume en empêchent la consommation. Nos fils sortis de deux pas du royaume sont à l'abry de toutes saisies, l'étranger loin de la poursuivre, l'accueille et prête toutes facilités à l'introduction.
Mettez sur la sortie des fils un droit de dix pour cent, mettez-le de vingt, de trente, il en sortira toujours. Le fil par acquit-à-caution parvient aux villages mi-parties avec rimpératrice-Reine. On décharge l'acquit, et la nuit il a passé à l'étranger. Une armée de gardes n'empêchera pas une contrebande si facile. Que peut faire un droit de dix pour cent? l'arrêt du conseil du 10 juin 1749 qui défend la sortie des fils, accorde aux gardes qui saisiront et aux dénonciateurs la moitié du prix des effets saisis, fils, chevaux, voitures, et la moitié de l'amende qui est de 3,000 livres. Cet arrêt et les récompenses n'ont pas produit une seule saisie. £n 1752, le conseil nomma deux commis, gens très-intelligents et qui connoissoient bien le pays, pour faire exécuter cet arrêt; ils avoienttous les ordres nécessaires pour faire déplacer la maréchaussée et tous les commis des fermes des généralités de Picardie, Soissonnais, Flandre et Hainault et les employer à empêcher la sortie des fils. L'employ de ces commis qui étoieut bien payés était attaché aux fruits que produisoit leur travail, et malgré toutes les facilités qu'on leur avoit données, pendant un an que dura leur commission, il ne se fit pas une seule saisie; l'emploi fut supprimé. Les négo-
ciants qui demandent que Ton empêche Texportation des fils donnent-ils des moyens pour j parvenir; c'est ce qu'ils n'ont pas fait et ce qu'ils ne peuvent faire; dès qu'on est dans les bois de Saint-Michel, de Bohain et du Nouvion, sans trouver une rivière, ni un fossé de bois en bois, on peut se rendre sur les terres de l'Impératrice- Reine ; il est aussi difficile d empêcher l'exportation des fils que d'empêcher la communication d'un coté de rue à l'autre, lorsqu'il n'y a point de recherche après l'introduction.
En supposant pour un moment que l'on pût trouver des moyens efficaces pour empêcher la sortie des fils, je dis encore qu'il faudroit limiter cette défense. Depuis longtemps on a fait en France, surtout à Saint-Quentin et à Valenciennes, des tentatives pour blanchir les fils nécessaires à la fabrique des dentelles, ainsi que les fils fins destinés à coudre et à broder; jusqu'à présent ces tentatives ont été infructueuses, on n'a jamais pu parvenir à blanchir parfaitement ces fils sans en altérer considérablement la qualité; c'est à Anvers que l'on envoie ces sortes de fils pour être blanchis, d'où ils repassent en France et se répandent sans doute à l'étranger pour être employés à leurs usages respectifs. Si on empêchoit la sortie, que deviendroient nos fabriques de dentelles et d'où tirerions-nous nos fils fins propres à coudre et à broder? Cette inexportation, si elle étoit possible, auroit encore un autre inconvénient, elle ôteroit le pain à un nombre considérable de fileuses ; notre fabrique de toiles est limitée, et ne consomme pas tous les lins que Ton file; ce que les fileuses fileroient au-delà de ce qui est nécessaire à la fabrique des toiles seroit en pure perte et ne trouveroit plus de débouché. Mais, me dira-t-on, le prix des fils dimiijueroit; si cette diminution de prix avoit lieu sur le pied où sont les denrées, bientôt la fileuse cesseroit son travail; je l'ai déjà dit et je le répète, on abandonne bientôt un métier qui ne donne pas le nécessaire physique à celui qui le professe. Les marchands trouveront toujours des avocats qui défendent leurs droits. Qu'il me soit permis de stipuler ceux de la malheureuse fileuse ; cette classe de gens pauvres et si nécessaire est toujours celle sur qui on veut faire retomber les charges des fabriques; si le marchand veut tirer de son commerce le plus grand avantage possible, qu'il laisse au moins vivre la fileuse ;
qu*il gagnée un peu moins et il permettra que les premiers agents du commerce gagnent au moins de quoi ne pas mourir de faim.
Quant à la proposition que font les marchands d'interdire aux fabriques de Lyon, de Tours, Tusage des fils de ce pays, je ne puis penser qu'ils ayent pu le faire sérieusement. Us se plaignent de la sortie des fils? s'il en sort il y en a donc surabondance, car on ne dit pas que la matière manque, mais qu'elle est trop chère; s'il y en a de trop, ne vaut-il pas mieux qu'elle soit employée par les fabriques nationales que par les étrangères? car je ne puis m'imaginer qu'ils veuillent restreindre le nombre des fileuses au point qu'il n'y en ait précisément que le nombre suffisant pour alimenter leur fabrique. Pour faire sentir combien ils ont peu réfléchi en formant cette demande, il n'y auroit qu'à leur dire que les fabricants de Normandie 'demandent à être seuls autorisés à employer du coton ; les plaintes et les cris des fabriques^e Picardie se feroient bientôt entendre, et pour se conserver l'usage du coton, ils dojineroient des raisons victorieuses que peuvent alléguer contre eux les fabriques de Lyon et de Tours. Au reste, cette demande me paroît trop mal fondée, elle tombe d'elle-même et ne mérite aucune attention.
Dans les circonstances présentes, j'estime que le mé- ' moire des marchands de Saint-Quentin ne mérite aucune considération; les inconvénients, l'impossibilité même de l'exécution de ce qu'ils demandent doit le faire rejeter; un droit de dix pour cent n'empêchera jamais la sortie des fils, et je pense qu'il est inutile de faire des lois dont l'exécution ou n'est pas possible ou entraîne des difflcultés insurmontables.
A Saint-Quentin, le 22 mars 1777.
Tribbrt.
Lettre à moBseifiieiir le oomte d'i^^t Intendant de là généraUté d'Amiens.
Monseigneur,
Votre Grandeur voudra bien se rappeler que dans les entretiens qu*elle nous a permis d'avoir avec elle, à son dernier vojag^e, sur Tétat de notre manufacture et sur les moyens de lui rendre toute son activité, nous lui avons observé que le principal obstacle étoit la cherté des fils occasionnée par les forts enlèvements qui s*en faisoient pour l'étranger, et qu'à cet égard nous espérions que le conseil de Sa Majesté voudroit bien employer les moyens que sa sagesse lui suggéreroit pour nous rendre l'abondance nécessaire au bien de notre fabrique.
Cet objet, qui méritetoute son attention, nous a engagea à dresser un mémoire à ces fins, et dont nous prenons la liberté de vous remettre une copie. Monseigneur, et nous espérons que par la continuation des bontés dont nous favorise Votre Grandeur, vous voudrés bien appuyer nos raisons auprès du ministre, et donner un avis favorable à nos vues, qui n'ont pour but que le plus grand bien de notre fabrique.
Nous sommes avec respect, Monseigneur, etc.
Signé : Gabet Tainé, Desja.rdins, Fromaoet, Dumoutier-Devatre, Duuez.
A Saint-Quentin, Z4 novembre 1T72.
Autre lettre à IHntendent de la généralité d*Ainlem.
Monseigneur,
Dans votre dernier voyage, nous avons eu l'honneur de vous informer de tout ce que souffroit la fabrique par la grande cherté des ûls écrus qui nuit et arrête nos exportations.
Nous n'en avons jamais mieux senty les effets que cette année, que l'exportation totale de la fabrique a diminué de près de 27,000 pièces, ce qui est constaté par le relevé exact qu'en a fait le receveur du bureau des traites , et dont même nous avons besoin pour la répartition de la taxe du 20° denier de l'industrie.
Ne viendrez-vous pas à notre secours, Monseigneur, dans cette fâcheuse circonstance !
Nous joignons icy la copie d'un mémoire que nous adressons à M. le contrôleur-général et à tous les ministres dont le département a quelque relation avec le commerce. Nous en adressons un également à M. de Montaran fils et un à M. Parent.
Les preuves que nous avons de l'intérêt que vous daignez prendre au bien et à l'avantage de 'jette fabrique nous font espérer que vous employerez tous les moyens que vous dictera votre amour du bien public auprès du conseil de Sa Majesté, pour qu'il prenne dans la plus sérieuse considération et l'état dépérissant de notre fabrique, et les moyens d'y apporter les remèdes convenables ; c'est de sa haute sagesse que nous attendons le soulagement à nos peines, et à celles de toute la province, qui ne jouit d'un meilleur être que lorsque le commerce y prospère davantage.
M. de Meaux nous ayant dit vos intentions sur la forme de nos états de répartition annuelle du20Menier de l'industrie, nous prenons la liberté de joindre ici les états des trois dernières années, pour que Votre Grandeur veuille y mettre son exécutoire qui autorise à faire les poursuites nécessaires dans le cas où il se trouveroit des refusans d'acquitter ces charges.
Nous sommes. Monseigneur, vos très-humbles et trèsobéissans serviteurs.
Les président et commissaires du commerce de Saint- Quentin.
Signé ; Fromaget, Desjardins, Gabet,
DuuEZ, etc.
A Saint-Quentin, le 27 octobre 1775.
P^BMIÂRB PARTIS*. — CHAPITRB III.
Note de la page 191.
Archives de TAisoe, e. 763.
14 Mai 1751.
Ordonnance dispensant let oonunerçants de l'ezaroloe du bureau de vitiie des toiles batistes et linons en éoru.
De par le Roy, Jacques-Bernard Cbauvetin, intendant de Picardie,
Etant informé que l'exercice du bureau de visite des toiles batistes et linons déroboit auxnégocians de la vilîe de Saint^Quentin un temps précieux pour l'achat de leurs marchandises, «t nécessaire au bien de leur commerce, qui par son importance et son étendue mérite des soins et une protection capables de l'augmenter, le faire fleurir et le perfectionner ; et comme pour y parvenir l'on ne scauroit procurer auxdits négocians trop d'aisances et de facilités; vu les ordres du conseil et ceux de M. Chauvelin à nous adressés les 25 avril et 6 du présent mois ; après avoir entendu le sieur de Bonneval, inspecteur général des manufactures de France, commissaire nommé par le conseil, ensemble le sieur Tribert, inspecteur du département, et pris l'avis du sieur Gobinet de Villecholle, subdélégué ; tout considéré.
Nous ordonnons que les négocians de ladite ville seront dorénavant dispensés de l'exercice du bureau de visite des toiles batistes et linons en écru, laquelle visite sera faite par l'inspecteur des manufactures, les élèves qu'il plaira au conseil de nommer dans ladite fabrique, et deux fabricans choisis à tour de rôle dans le tableau qui en sera arrêté chaque année par l'inspecteur du département, et rendu exécutoire par les maire et échevins. Ordonnons que les fabricans qui auront été nommés pour procéder à ladite visite, prêteront serment pardevant
lesdits maire et échevins, de bien et fidèlement s'acquitter de leur commission, et de faire exécuter les arrêts, règlements et ordonnances rendus pour la fabrique desdits batistes et linons.
Ordonnons auxdits fabricans de saisir et arrêter toutes les toiles défectueuses, ou qui se trouveront en contravention aux arrêts, règlements et ordonnances.
Leur enjoignons de se rendre au bureau de la marque les mercredis, jeudis et vendredis de chaque semaine, depuis 8 heures du matin jusqu'à midi, à compter du 10 janvier jusqu'au dernier mars, et à 7 heures du matin depuis le 1*' avril jusqu'au dernier septembre, à peine de 10 livres d'amende contre chacun de ceux qui y manqueroient ou refuseroient de s'y rendre.
Ordonnons que ledit inspecteur et les élèves nommés par le conseil, avec les deux fabricans ci-dessus indiqués, seront les seuls qui puissent s'immiscer dans la manufacture et police dudit bureau de visite. En cas de contestation sur la validité des saisies, Tinspecteur les déterminera seul par provision, pour, les causes et effets desdites saisies portés pardevant les mayeur et échevins, être par eux statué' avec ledit inspecteur, qui aura entrée, séance et voix délibérative, conformément à l'arrêt du conseil du '^9 mai 1691, ainsi que dans toutes les affaires qui concerneront les manufactures.
Défendons à qui que ce soit de les troubler dans leurs fonctions, à peine de 500 livres d'amende et de plus grande peine s'il y échet; et s'il arrivoit que pour des cas particuliers, non prévus, et qui requissent célérité, il fût nécessaire d'accorder dans le courant de l'année quelques jours de marque extraordinaires, les fabricans et courtiers se retireront pardevant l'inspecteur des manufactures qui, en connaissance de cause, et de concert avec le majeur, en donnera la permission ; les égards préalablement avertis de se trouver au bureau, à peine de 10 livres d'amende contre ceux qui refuseroient de s'y rendi»e. Et sera notre présente ordonnance lue, publiée, registrée à l'hôte l-de-vi lie, et exécutée nonobstant opposition ou appellation quelconque. Fait par nous, subdélégué général de. l'Intendance de Picardie et Artois, à Saint-Quentin le 14 mai 1751.
Signé : Dumollin.