RAPPORT DE TRIBERT, INSPECTEUR
Requête des sieurs Fourquin, veuve Allut et compagnie^ tendant à obtenir du conseil des secours en argent pour soutenin la manufacture de mousselines établie à Ham près Saint-Quentin.
6 mars 1777.
Il seroit très-avantageux d'avoir en France des fabriques qui nous missent en état de nous passer des étrangers. Si nous ne sommes pas encore au point d'imiter les belles fabriques de mousselines qui se fabriquent aux Indes-Orientales, du moins pourrions-nous imiter celles de Suisse ; malgré la prohibition de ces toiles, on sait qu'il en entre en France pour des sommes considérables. Cette introduction frauduleuse prive les sujets du royaume d'une main-d'œuvre qui en feroit vivre une quantité considérable. Il y a quelque temps que M. le marquis de Caulaincourt tenta d'établir à Caulaincourt et dans les environs une fabrique de mousselines, il réussit trèsbien à imiter les mousselines de Suisse ; il s'associa avec le sieur Allut, qui avoit été commis dans une bonne maison de Saint- Quentin. Tant que le sieur Allut vécut, cette fabrique se soutint, mais d'une façon languissante. MM. de Caulaincourt, Fourquin et Allut avoient mis en société 12,000 livres. M. de Caulaincourt avoit avancé 51,000 livres dont on lui payoit
rintérét; cette société avoiten outre emprunté à différents particuliers 67,000 livres, de sorte que le total de leurs fonds était de 130,000 livres; mais dans une pareille fabrique, il faut toujours trois capitaux : Tun en matière première, telle que des cotons en poil et filés, le second en marchandises en magasin, et le troisième en crédit qu'il faut faire au moins pour un an aux marchands à qui on vend ; de sorte qu'avec un fonds de 130,000 livres, on ne peut guère fabriquer que pour 40,000 livres de toiles qui, à 60 liv. l'une dans l'autre, ne fait guère qu*un objet de 650 pièces ; sur une si petite quantité il falloit gagner suffisamment pour payer 5,900 livres pour les intérêts de 118,000 livres, empruntées à M. de Caulaincourt et autres particuliers. Ces intérêts absorboient tout le profit et il restoit bien peu de chose aux associés.
La mort du sieur AUut dérangea cette société, dont les fonds se trouvoient diminués, car pour faire face aux 130,000 livres de fonds, voici les effets qu'ils disent leur appartenir :
Une maison à Caulaincourt .... 2,(lib0 liv.
Une calandre à Ham 1,200
Ustensiles, rouets, cardes, etc. . . 6,000
Coton filé 18,000
Coton en laine 1,200
Toiles fabriquées 4,800
Divers marchands doivent .... 102,500
135,700 liv.
11 paroît par ce compte qu'ils auroient de bénéfice 5,700 livres, n^ais il est à craindre que le prix des matières ne soit un peu enflé et que sur ce qui leur est dû il n*j ait un tiers où il n'y aura rien ou bien peu de chose à retirer ; ainsi cette fabrique pourroit bien être au-dessous de ses aflaires au lieu d'avoir profit de 5,700 livres.
Si le conseil, en avançant à cette fabrique 20,000 ou 30,000 livres, pou voit se flatter de la rétablir, je crois que ce seroit de l'argent bien employé, car je l'ai dit et le répète, rien ne seroit plus avantageux que d'établir des fabriques qui puissent nous mettre en état de nous passer des étrangers ; je dirai même que la veuve Ailutatoutes
le8connoissanceset^intellig6ncenéces8airespourcondtlire une pareille entreprise ; si son mari tenoit les correspondances, c^étoit elle qui dirigeoit les mains-d'œuvre, mais dans l'état de dépérissement où se trouve cette fabrique, il luj faut d'autres secours, car tant qu'elle ne travaille que sur des fonds empruntés et dont il faut payer l'intérêt, elle ne isera pas susceptible de s'étendre et de prospérer. Si j'en crois la veuve Allut, M. Mazierre , receveur général des finances, et M. Le Normand d'Etiolles doivent mettre dans cette fabrique de mousselines des fonds considérables , et M. de Berner, gouverneur de Cayenne, doit fournir des cotons à crédit et dont une partie sera payée en toiles fabriquées ; mais les espérances de la veuve Allut seront-elles réalisées? C'est ce qui est encore fort douteux. Cependant dans l'état où se trouve aujourd'hui la fabrique de mousselines de Ham, je ne crois pas que le conseil puisse risquer d'y faire des avances sans se mettre dans le cas de les perdre.
Si par la suite les espérances de la veuve Allut se trouvoient remplies et que des fonds suffisants entrassent dans cette fabrique pour mettre cette veuve Allut, qui seule en connoit la marche et les détails, en état de continuer, je pense que le conseil pourroit payer pendant 10 ans les intérêts d'une somme de 30,000 livres, qu'elle emprunteroit, en lui faisant néanmoins donner caution pour lesdits intérêts, si ladite fabrique venoit à tomber pendant cet intervalle de temps.
A Saint-Quentin, le 6 mars 1777.
Signé Tribert.
Note de la page 235.
Archives de T Aisne, c. 755.