DE CE COMTÉ A LA FRANGE, EN
i O MM A.IR E.
Saint-Quentin. — Son origine. — Elle est défastée piusiears fois par les Barbares. — Son évëché est transféré, en l*année 531 , à Noyon. — Elle est gouvernée pendant trois siècles par des abbés. ^ La yille, qui s'appelait Augusta Verctnandtiorum, prend le nom de Saint-Quentin. — Règne des comtes de Vermandois, qui y établirent leur cour. — Sa grandeur à l'époque on elle éuit la capitale de cette province. — La comtesse Aliéner la cède au roi Philippe- Auguste, qui la réunit a la France. — Saint-Quentin devient une prévôté du bailliage de Laon. — Origine du commerce dan^ les Gaules. — L'industrie se réfugie dans les monastères et dans les établissements de l'Eut. — Cbarlemagne lui donne des encouragements. — Les habitants de Saint-Quentin se font remarquer par leurs dispositions particulières an commerce, et la preuve qu'ils s'en occupaient au i* et au xr siècle, se trouve dans les chartes des comtes de Yermandois. — Cette ville est une des premières qui fut érigée en commune. — Elle avait une fabrique de monnaie. — Organisation des corporations, c«» qu'elles fureit li Saint-Quentin. — On y tissait différentes espèces d'étoflfes de laine et de toiles. •— Manuscrits des archives et opinions des historiens qui confirment la naiure des marchandises qui s'y fabriquaient avant et après la réunion du Yermandois k la France.
L'origine de la ville de Sçiint-Quentin, comme celle de son dommerce, remonte aux époques les plui^ reculées de rhîstoire. Il est toutefois consolant de penser que son antiquité n'a été la victime, ni de l'oubli, ni de l'obscurité. Si nous allons en rappeler les faits principaux qui sont connus, c'est parce qu'ils serviront natu •
rellement d'introduction à rétude à laquelle nous allons nous livrer.
L'histoire , qui n'a sur celle des Véromandues aucune tradition antérieure à l'invasion des Romains, nous apprend que, dans les derniers temps de l'indépendance gauloise, les plateaux qui s'élèvent sur les deux rives de la Somme, depuis la source de cette rivière jusqu'au-delà de Péronne, étaient occupés par des peuplades nommées Véromandues * . Ces Véromandues étaient un petit peuple belge qui s'était placé entre les tribus plus puissantes des Nerviens, des Rémes, des Âmbiens, des Atrébates et des Suessons.
A l'est, l'Oise et ses principaux affluents servaient délimites à ce petit état, qui était borné, au nord, par les Nerviens, à qui appartenait le Cambrésis. A l'ouest, les Ambiens partageaient avec lui le Santerre, et, au sud, les Suessons occupaient les environs de Chauny et de Noyon. D'épaisses forêts couvraient presque toute la contrée. Avant cette transformation, les Véromandues étaient déjà connus et ils fournirent même leur contingent de troupes dans la ligue formée contre Jules César , pour l'empêcher de pénétrer dans la seconde Belgique. Après la conquête de la Gaule , 50 ans environ avant l'ère chrétienne, ces peuplades furent transformées, comme le reste de cette nation, en cités gallo-romaines. Celle des Véromandues, qui est aujourd'hui la ville de Saint-Quentin, prit le nom ù'Augusta Veromanduorum.
1 Henri MarliD, Saint -Quentint page 3.
Ce qui prouve que cette ville était déjà importante du temps des Romains, c'est qu'elle fut Tune de celles qu'Auguste, fils adoptif et successeur de Jules César, décora du nom d'Augusta. Elle se trouva être le point de réunion des cinq grandes voies romaines pratiquées par Agrippa, gouverneur des Gaules, dont trois, dit-on, venaient des villes d'Amiens, de Soissons et de Reims, capitale de la seconde Belgique ; la quatrième se dirigeait sur Cambrai, et la cinquième sur Bavay, ancienne forteresse des Nerviens, qui étaient les peuples du Hainaut et du Cambrésis.
Sous les successeurs 4'Auguste, il fut peu question de cette cité naissante, qui ressembla à tous les pays conquis, quand l'ambition des lieutenants des empereurs romains ne cherchait pas à s'en emparer. Sous les Romains, elle jouissait, comme toutes les autres villes des Gaules, du droit de se gouverner elle-même, et les habitants avaient la pleine franchise de leurs biens comme de leurs personnes.
Cette situation ne fut pas de longue durée. La Gaule, vers les dernières années du m' siècle, fut appelée à subir une nouvelle conquête, transformation morale* qui s'opéra, cette fois, non par les armes et la violence, mais par la puissance de la parole. Des missionnaires chrétiens, pleins de zèle, partirent de Rome pour la catéchiser; ils se partagèrent cette contrée idolâtre, et l'un d'eux, fils d'un sénateur romain, nommé Quintinus ou Quentin, après avoir prêché le christianisme
i Henri Martin» HUtoire de Saini-QuerUint page 5.
à Amiens, y fut arrêté et persécuté par ordre du consulaire Rictius-Varus, gouverneur de la Belgique, et puis amené , en l'année 302 , à AtAgusta Veromanduorumy pour y mourir dans d'affreux supplices*. Le corps décapité du martyr fut jeté dans la Somme, et s'y trouvait encore après plus d'un demisiècle , lorsqu'une noble dame romaine , nommée Eusébie, a avertie miraculeusement, dit la lé- » gende'^, par un ange, du lieu où gisait ignoré le martyr » du Seigneur, quitta soudainement Rome et ses » plaisirs , traversa les Alpes et la Gaule, au milieu
0 des dangers d'un aussi long voyage, pour se rendre » par Amiens en la cité d'Auguste. » Aussitôt qu'elle y fut arrivée, elle se fil conduire sur les bords de la rivière , où elle découvrit immédiatement le corps mutilé de Quentin. Après avoir accompli la mission qu'elle venait de remplir avec autant de foi que de courage, Eusébie fit bâtir sur la colline qui commande
< Dom Grenier, dans les manuscrits de la Bibliothèque impériale (a) indique en ces ternies Tarrivëe de Quentin dans la Gaule : « Le fils d'un » sénateur, Romain de naissance, fut baptisé en Tannée 296. 11 était » venu prêcher la foi en France, ayant avec lui Lucien, Crépin, Crépinien, » Rufin, Valère, Marcelle, Eugène, Victorice, Fuscien, Gassien, Piare et » Rieul; il était comme le chef de cette sainte bande. 11 avait eu, pour • sa part, de venir prêcher à Amiens et dans le Vermandois. C*est & » Saint-Quentin quMl fut martyrisé le 31 octobre 302. Il paâsaitdans cette f ville pour aller à Rome où Rictiovare renvoyait pour être jugé par » Tempereur. — Rictiovare fit jeter son corps dans la rivière de la » Somme, sur lequel il fit ensuite répandre de la terre et du plomb. » Une dame romaine, Eusébie, qui était aveugle, fut avertie miraculeu- » seroeut qu^elle recouvrerait la vue quand elle aurait retrouvé le corps de t saint Quentin. Elle vint à Saint-Quentin et elle le retrouva, en efiet, » 55 ans après sa mort, et ce corps, lorsqu*il sortait de Teau, répandait
1 encore une bonne odeur, i
2 Henri Martin, Histoire de SainHi^entin, page 5. (A) Paquet il, N* 1'% page 99.
la rive droite de la Somme, une chapelle pour recevoir les restes mortels du martyr. La dévotion du temps y attira de nombreux pèlerins ; des hôtelleries s'y construisirent, et la salubrité de l'air et du climat y amenèrent des habitants ; cette simple chapelle fut bientôt remplacée par une église dédiée à saint Quentin. A cette époque S le christianisme était en grand progrès; aussi cette cité devint-elle, pendant près de 200 ans, le siège de l'évéché de la province du Vermandois ^ qui fut ensuite, vers l'année 531, transféré à Noyon par saint Médard.
L'histoire a laissé peu de traces des événements qui ont pu se passer pendant le séjour des évéques dans la ville d'Auguste. Elle parle des dévastations causées d'abord, vers l'année 407, dans les Gaules, par les Vandales et par les Suèves, qui portaient partout la dévastation et qui ne se fixaient nulle part ; et ensuite, en l'an 453, parles Huns, qui cherchaient par le pillage à avoir de l'or et des hommes pour l'esclavage. Mais les ravages de ces barbares ne furent pas le seul motif de la translation de cet évêché en la ville de Noyon. Cette translation a été diversement discutée, mais elle ne fit toutefois rien perdre à Augusfa de sa re-*
1 13 Evéques ont successivement occupé le siège de Saint-Quentin. — Mémoires de Bignon, iv tendant ^ sur la Picardie. — Manuscrit de la Bibliothèque impériale.
2 Le Vermandois proprement dit avait environ 8 lieues dans sa longueur du nord au sud, et 5 dans sa largeur de Test à Touest. Il était borné au nord par le Cambrésis, à l'est par la Thiérache, au sud par le Noyonnois, et à Touest par le Santerre {Histoire abrégée de Saint-Quentin. L. Hordret, chapitre IV, page 77).
nomnûée. Aînsî *, saint Ouen dit « que cette ville con- » servait sous Clovis II, en 638, le titre de métropole ; » Frédogère : a qu'elle était illustre et son clergé con- » sidérable en 688, » et le catalogue des évoques confirme ce renseignement, en rapportant que « sous » Charlemagne, c'est-à-dire en 778, elle était très D peuplée, que son clergé était très nombreux, puist> qu'il y avait 72 chanoines, non compris 80 chape- » lains et les officiers de chœur, »
Si nous empruntons ces détails aux chroniques de l'époque, c'est parce que nous tenons à relater l'importance dont jouissait déjà Saint-Quentin durant les premiers siècles de la monarchie.
Depuis Tannée 454 , où Mérovée agrandit son royaume, en passant la rivière de la Somme, le Vermandois appartenait aux Francs. Après Clovis, cette province fit partie du royaume de Soissons, puis de la Neustrie, et elle finit enfin par subir toutes les vicissitudes politiques de ces temps barbares.
Charlemagne qui, avant de se rendre maître de son grand empire, avait d'abord été roi de Neustrie, se trouve par conséquent avoir été l'un des souverains 'du Vermandois et de la ville de Saint-Quentin.
Après la translation de son évéché à Noyon, cette cité fut gouvernée pendant plus de trois siècles par des abbés, qui joignirent plus tard à ce titre celui de comtes. Ces abbés jouissaient des plus grandes prérogatives.
1 L. Hordret.— Histoire abrégée de Saint- Quentin, chapitre v, pago 92.
L'un d'eux, seigneur du Vermandois, Fulrad, HU de Gérome, petit-fils de Charles-Martel, qui possédait de grandes richesses, commença, en 814, la reconstruction de l'église, qui avait été édifiée à la fin du iV siècle ; mais cette basilique fut en partie brûlée, en 873, par les Normands * . Ce fut Tabbé Hugues, qui avait transféré le corps de saint Quentin dans cette église, qui en fut le dernier abbé régulier. — Après lui, les comtes de Vermandois s'emparèrent définitivement du pouvoir et du titre d'abbé.
C'est dans une charte de 863^ qu'apparaît, pour la première fois appliqué à Tensemble de la ville, le nom de Saint-Quentin, qui avait déjà été donné à la partie proche de l'église, etqui remplaça celui d'Augusta Veromandtiorum et de Veromandue ou Vermand, qu'elle avait porté pendant plus de 800 ans. Mais ce ne fut que vers l'an 884 ^ qu'elle fut définitivement connue sous le nom de l'apôtre de la cité.
Dans la période des événements que cette ville eut à traverser, si la fortune ne lui fut pas toujours prospère, du moins, même dans ces temps de désordre et d'anarchie, elle continua de grandir.
Vers la fin du ix** siècle, elle fut encore, comme une partie de la France, assaillie par les Normands, ces
1 Déjà, depuis plusieurs années, la ville tendait à remonter de la vallée, où étajl plus particulièrement située Tancienne cité d*Aus;ustc, fers le plateau où s'élevait la partie neuve appelée Vicus Sancli-Quiniini.
2 Henri Martin, Saint-Quentin, page 7.
3 Dom Grenier, dans ses mémoires, page !2, dit : « qu'en 885 le > corps de saint Queatin a été emporte à Laon, à cause des ravages Aen » Normands. »
cruels ravageurs des Gaules ; mais ee fut le dernier flot de la grande migration de ces barbares.
Un comte -abbé , nommé Teutrik , voulant la préserver du retour d'une pareille calamité , fit constmire une nouvelle enceinte qui , cette fois, renferma dans ses murs l'église et ses principaux quartiers ^ Après sa mort, arrivée en 886, un descendant de Charlemagne, Pépin, fils de Bernard, roi d'Italie, s'appropria le comté du Vermandois*, comme les autres ducs et comtes d'Aquitaine, de Bourgogne et de Toulouse s'étaient approprié leurs duchés et leurs comtés, et il fonda cette grande maison héréditaire des comtes de Vermandois, qui, pendant quatre siècles, depuis Pépin jusqu'à Aliénor, ont occupé une des places les plus glorieuses de l'histoire de France *. La destinée de cette maison de princes, fournis par les descendants de Charlemagne, fut parfois orageuse; trës-brillante au dixième siècle, elle le fut moins au onzième.
Plusieurs de ces comtes firent avec succès la guerre à la France, déchirée alors , au dehors par les conquêtes des Normands, et au dedans par l'arrogance de puissants vassaux. Leurs démêlés, s'ils n'étaient pas
1 Emmeré. (Augusta Veromanduorumvindicata et illustrata.)
^ Augustin Thierry, Documenta inédits sur V histoire de France.
3 Voici les noms des comtes et comtesses du Vermandois : Pépin, fils de Bernard, premier possesseur héréditaire de ce comté ; Héribert I«>^, Héribert II, dont le règne de iO années présente mille actions dignes des plus grands hommes de guerre ; Raoul, duc de Bourgogne ; Albert I»', Héribert III, Albert II, Hothon ou Othes, Héribert IV, Ad«Mc ou Adélaïde, femme de Hugues-le-Grand, Tuu des héros des Croisades; Raoul, Elisabeth et Aliénor ou Eléonore.
toujours justes, ne furent cependant pas sans gloire, et ils firent même rejaillir une certaine renommée sur la capitale du Yermandois.
Cette ville, sous leur règne, s'agrandit, se peupla, s'embellit, prospéra, se fortifia, et, à cette époque de fervente religion, elle avait déjà dix paroisses, sans* compter ses nombreuses abbayes.
Un historien*, en retraçant le passage du roi de France, Henri I", à Saint-Quentin, fait connaître, en ces termes, ce qu'en 1047 y était la cour brillante du comte Héribert IV.
a Rien n'y cédait à la grandeur et au luxe des rois. » Il y avait un vicomte, qui, en son absence, repré* » sentait le comte de Vermandois ; un bailli général, j> qui était le juge suprême de ses domaines; un » prévôt pour la recette de ses revenus ; un châtelain » ou gouverneur qui commandait au militaire,- avec j» lequel correspondaient d'autres châtelains répandus D dans les parties les plus considérables des comtés ; V un mayeur, qui réglait la police et les intérêts du i> citoyen dans la capitale; un sénéchal, un généra- » lissime des troupes, qui réunissait toutes les » bannières sous la sienne ; des secrétaires qui » expédiaient les actes ; un chancelier qui y apposait i> le sceau de l'autorité du comte ; des gardes et des D soldats, et nombre d'officiers pour remplir les em- » plois subalternes. H y avait des camériers ou
1 L. Hordret, Histoire abrégée de la ville de Saint-Quentin , ch. VIII, page 122.
^chambellans, des bouteillers ou échansons, des 0 maîtres d'hôtel , des intendants, des pages. La plu- » part de ces offices étaient remplis par les seigneurs » des villes et villages voisins, et par la première D noblesse de tout le pays, dont les comtes étaient les •Y> suzerains; car à tous ces offices et dignités étaient Y> attachés des biens et des domaines tenus en fief de » leurs personnes. Les comtes avaient aussi leur cha- » pelle, qui était desservie par des chanoines de Saint- » Quentin attachés à eux, à leurs frères et à la D comtesse. >>
Voilà ce que fut la cour des comtes-abbés du Yermandois. D sera facile d'en apprécier la splendeur par le grand nombre des seigneurs et des officiers qui la composaient. Leur gouvernement était paternel, et, tout en exerçant sur leurs sujets la plus grande autodté et les droits régaliens, ils se les étaient attachés en .ménageant leurs personnes et leurs biens. Usant de leur souveraineté, ils leur accordèrent des privilèges, des prérogatives et des chartes. Ce fut à cause de ces franchises que les bourgeois de Saint- Quentin disaient n'avoir jamais subi, même en fait, la sujétion féodale ^ Leurs propriétés jouissaient du franc-alleu , avantage qui fut depuis contesté par le fisc, et qui leur fut confirmé, en 1775, par arrêt du parlement de Paris ^. Jusqu'en 1730, cette ville avait
1 Henri Martin, HiiUnre de Saini-Quentin, page 9.
S Hordret, Histoire abrégée de la ville de 5atn/-(2tten/ifi, cbap. xiv, page 993.
joui, de tout temps, du privilège du franc-fief*. Si rien n'indique quel fut le chiflFre exact de la population lors du règne des comtes de Vermandois, le relief dont cette ville était entourée, à cette époque, doit faire présumer qu'il était en rapport avec son importance.
La dynastie des comtes de Vermandois s'éteignit par le défaut d'héritiers directs. Ce comté, dans lequel les mâles excluaient les filles, fut cédé à la France par Eléonor, sœur d'Elisabeth, qui avait succédé à son frère Raoul II, fils de Raoul P% comte de Péronne et de Vermandois.
A la mort d'Elisabeth, son mari, Philippe d'Alsace, comte de Flandre, qui tenait à joindre le Vermandois à sa seigneurie de Flandre, prétendit que ce comté, qui lui avait été donné par Louis-le-Jeune, était sa propriété. Aliénor, à qui il voulait le ravir, alla implorer la protection du roi Philippe-Auguste, qui, après avoir examiné les droits des parties, déclara que l'on ne pouvait pas dépouiller la comtesse du patrimoine de son père, et que Louis-leJeune n'avait pas pu donner ce qui ne lui appartenait pas. Les armes furent sur le point de trancher une question qui fut ensuite décidée par le temps et de longues négociations. Pour reconnaître ce service et cet acte de justice, Aliénor* ,
1 Peitavi. — Obiervations sur V Histoire de France, lome ii, page 162.
3 II existe aui archives, liasse 7, dossier A, la cooûrmatioa, donnée par Eléonor, comtesse de Vermandois et dame de Valois, des franchises concédées aui habitants de Saint-Quentin par le comte Raoul, son père. Cette comtesse est appelée Aliénor ou Eléonore.
qui prenait le titre de comtesse de Saint-Quentin et de dame de Valois, consentit, par un traité conclu entre elle et Philippe-Auguste, à léguer au roi de France le comté du Yermandois, pour le cas où elle décéderait sans postérité, ce qui était alors assez probable, puisqu'elle était déjà à son quatrième mari, et qu'elle n'avait encore eu d'enfants d'aucun d'eux.
Elle accomplit en effet sa promesse, et elle fit, en 1191, au roi, une donation de son comté, lequel, après sa mort, survenue le 20 juin 1214, lui succéda, en la possession et la jouissance du Yermandois et de la ville de Saint^Quentin, qui, en conséquence de cet acte ^, furent réunis au domaine de la couronne de France.
Avec la comtesse Aliénor finit le règne des seigneurs du Vermandois, et ce comté fut définitivement cédé à la France^.
Cette réunion, qui s'accomplit au milieu des cris de victoire de la bataille de Bouvines, où un chevalier du Vermandois, Galon ou Wallon de Montigny, portait vaillamment l'étendard royal, changea singulièrement la constitution judiciaire et administrative du pays. Saint-Quentin ne fut plus désormais la capitale d'une vaste seigneurie, dans laquelle les comtes héréditaires du Vermandois tenaient sur pied une petite armée et des vassaux pour les servir ; cette ville, déshéritée de
^ Voir aux pièces justificatives la copie de la charte du roi Philippe- Auguste, année 1519.
2 Henri Martin. Extrait de V Histoire des villes de France, page 1 1 .
tousses éléments. de grandeur et de prospérité, devînt une simple prévôté absorbée dans un grand bailliage.
Ainsi se terminent les événements qui se rattachent à rhistoire spéciale de la ville de Saint-Quentin et du Vermandois, c'est-à-dire à Tépoque qui précéda leur réunion à la couronne de France.
Si nous en avons relaté les principales circonstances, c'est qu'avant de parler de l'origine du commerce de Saint-Quentin, il fallait très sommairement faire connaître ce que furent et ce que firent ses premiers habitants.
Il n'est pas facile de constater d'une manière certaine la date de cette origine; pour essayer de l'établir, nous devrons nous contenter de reproduire les documents que nous avons pu recueillir sur le commerce de cette partie de l'ancienne Gaule où fut fondée la ville de Saint-Quentin.
Pour les Gaules, comme pour une partie du monde, son origine doit remonter à cette époque où les hommes se sont constitués en société. En effet, si, dans un but de conservation ou de défense, ils ont été amenés à s'associer ou à se réunir dans les villes ou villages, ils ont dû également, pour satisfaire aux besoins de leur existence, se faire producteurs.
Le pêcheur a dû échanger son poisson contre le gibier du chasseur , et le jardinier, ses fruits et ses légumes contre le blé du cultivateur; puisle propriétaire, ne pouvant en même temps s'occuper de vendre ses produits et d'acheter ceux qui lui manquaient, a dû nécessairement recourir à l'échange, c'est-à-dire au
commerce , et il a eu besoin de ces intermédiaires qui, d'abord acheteurs, vendeurs ou courtiers, sont ensuite devenus les principaux agents du commerce et de rindustrie. L'échange des produits a été le fonds de la société. Cette diversité des productions et des facultés de produire est le lien qui a uni les uns aux autres les habitants d'une même localité, la ville et la campagne, les provinces d'un même Etat et les différents peuples. La division du travail et du territoire a ensuite beaucoup contribué à augmenter la richesse des nations, et à accélérer la civilisation du genre humain.
L'histoire, en parlant des peuples de la Gaule, dont seuls nous avons à nous occuper et auxquels nous revenons, n'est pas toujours d'accord sur leur caractère ou sur leurs habitudes sociales.
Ainsi, Diodore de Sicile nous représente les Gaulois primitifs comme « des hommes grossiers, » assis sur des peaux de chien ou de loup, faisant » rôtir pour leurs festins des moutons et des bœufs ; » ne connaissant pas d'autres plaisirs que Tivresse, » d'autre luxe que de charger leurs bras de colliers » d'or, et de pendre au cou de leurs chevaux les têtes de » leurs ennemis; » tandis qu'un savant auteur ^ dit, au contraire : c( qu'ils étaient renommés par leur activité »• laborieuse et par le culte spécial qu'ils rendaient à » Mercure. Les Gaulois, en effet, plaçaient le dieu du
i Histoire du Commerce dei aneiem, par Huet, éréqae d'AvranchM, page 213.
B commerce au premier rang, pour rappeler que la ci- » vilisatioQ leur avait été apportée par le commerce et ii rindustrie. »
Les Romains, suivant le même historien, « tiraient 1» autrefois de grands avantages de ces belles provinces » des Gaules, conquises par César, et ils prélevaient ^ de grands péages,. non-seulement sur les marchan- D dises qu'ils fabriquaient et qui en sortaient, mais D encore sur celles que les habitants de cette contrée » y faisaient venir pour leur usage. » Cette opinion est d'ailleurs confirmée par Jules César lui-même, qui dit: « qu'en arrivant dans les Gaules , il avait été très » étonné d'y trouver ses magistrats et ses druides » couverts de vêtements d'étoffes riches et précieuses, » et que la connaissance des pays étrangers et desmar- » chandises qui en venaient, produisait chez eux » l'abondance. ^ »
Si l'on veut remonter à une époque plus reculée dans l'histoire de l'antiquité, on peut y lire ^ : « que » les Phéniciens, qui passaient pour avoir inventé la » fabrication du lainage , transportaient les blés D d'Egypte , des tissus de différentes espèces, des » parfums de l'Arabie, et quils les menaient, par le » canal de la Manche, dans la seconde Belgique, où » ils les échangeaient contre des pelleteries, de l'étain » et du plomb, o
Cette dissidence que nous signalons entre plusieurs
1 Commentaires de Cé$ar.
9 L. Hordret. — Hiitoire abrégée de la viUe de SaitU-Queniint ch. VIII, page 166.
historiens tient, sans aucun doute, à l'époque ellemême où ils ont écrit sur les différents peuples de la Gaule.
En effet, si, pendant de longues années, cette nation resta libre et indépendante ; si ses guerriers et ses prêtres y étaient seuls puissants ; si, lors de la conquête de Jules César, elle était encore barbare, sous Auguste elle était déjà civilisée, et florissante sous le règne des Antonins. — Pauvre, quand elle fut conquise, elle était devenue, sous la domination des Romains, Tune des plus riches provinces de l'empire.
Lorsque sa chute eut replongé dans la barbarie la plus grande partie de l'Europe, que l'Orient se fut isolé, ses empereurs durent renoncer à la défendre plus longtemps contre les invasions des barbares.
Son commerce, qui sous leur règne était devenu prospère, dut s'arrêter devant l'état d'asservissement sous lequel était tombée la France sous la première race de ses rois.
En subjuguant la Gaule, Rome lui avait donné ses mœurs et ses lois, et les vaincus avaient accepté la civilisation des vainqueurs. A Rome, toutefois, la classe des gens de métiers avait été étouffée par le contact de la population servile, et dans la Gaule, le nombre des esclaves était bien moins grand qu'en Italie*.
Si, dans cette étude, nous sommes parfois appelé
i Levasseur, Histoire des Classes ouvrières. Il« vul., page iîi.
à dire quelques mots de la situation des classes ouvrières, c'est que Thistoire de tous ceux qui vécurent par l'industrie et le commerce rentre essentiellement dans le sujet de ce travail.
Dans cette période, qui a été nommée la période romaine, l'artisan était esclave dans son collège, sous le despotisme impérial ^ ; sa servitude y était d'autant plus étroite que ses services y étaient plus recherchés. — Il n'en souffrit sérieusement cependant que lorsque le travail commença à lui manquer; alors ses misères furent si grandes, qu'elles le rendirent presque indifférent à la chute de l'empire.
Aucune province de la Gaule septentrionale n'était plus propre au commerce que la Picardie et la Belgique. — L'histoire ne laisse aucun doute à ce sujet. César, dans ses Commentaires, qui remontent à 57 ans avant Jésus-Christ, dit, en parlant de la Picardie : « qu'Amiens était une des huit fabrii> ques des Gaules^ » ; et de vieux manuscrits mentionnent tt qu'au IV* siècle, cette cité avait des » établissements où l'on fabriquait des épées et des » boucliers, et où l'on travaillait le fer et le plomb*. » On faisait également des cuirasses et des balistes ^ h Soissons, et des épées à Reims.
. En moins de SO ans, la Gaule fut trois fois ravagée*
î Levasseur, Histoire des Classes outrières, page 2, vol. 1*'. • Commentaires de César de bello Gallico. S Histoire d^ Amiens, par G. Daire.
^ Machines dont les anciens se servaient pour lancer des pierres ou des torches allumées, des javelots.
par de nouvelles bandes de conquérants dévastateurs, sans que, dans l'intervalle, une seule année de paix eût laissé aux habitants le loisir de réparer les calamités de la guerre. Cette triste époque, qui s'étend du IV* au vni* siècle, abonde en enseignements utiles ; car elle montre ce que deviennent les peuples lorsqu'ils sont livrés à l'ignorance et à l'esclavage.
Au premier coup, d'œil, cette période ofPre le spectacle d'une désolation et d'une ruine. — On n'y connaissait plus, pour ainsi dire, d'autre industrie que la violence , d'autre ressource que le brigandage , d'autre garantie de la propriété que le glaive. — La civilisation romaine avait disparu sous les pas des Germains. — Plus de commerce, plus d'industrie. Dans les campagnes, les ouvriers travaillaient pour leurs maîtres et fournissaient ce* qui était strictement nécessaire à leurs besoins. Le travail s'était réfugié dans la solitude des cloîtres, où une partie de la classe laborieuse trouvait, sous l'habit monastique, une protection contre la violence et la misère. — C'est de cette triste période de notre histoire que l'on a dit * : « que la Gaule , au vn* siècle de l'ère s> chrétienne, offrait à peu près la même situation D économique que sept siècles avant cette ère, où » elle était habitée par de grossiers nomades. »
C'était, nous le répétons, le régime des seigneurs suzerains, qui étaient les maîtres de l'État, quand l'État n'avait plus de maître, et celui des monastè-
1 Schérer, HUioire du Commerce, i^ partie, page li6.
res, gui avaient presque autant de sujets qu'il y avait d'habitants dans leurs domaines. — Chaque abbaye avait ses ateliers et ses manufactures, comme l'Etat avait les siens. Les travaux les plus délicats, tels que la fabrique et le tissage du lin et de la laine, la teinture des étoffes et la confection des vêtements, étaient réservés aux femmes* .
La culture était généralement délaissée. On ne cultivait guère que pour satisfaire aux premières nécessités de l'existence, et les annales de ces époques sont pleines de récits sur les famines causées par l'insuffisance des récoltes ou par la dévastation de la guerre.
Le commerce manquait d'aliments, de produits bruts, comme de produits fabriqués. Il ne pouvait y avoir d'échange là où il n'existait pas de besoins et où chacun ne tenait à produire que ce qui lui était indispensable. Les bras faisaient défaut à l'industrie aussi bien qu'à l'agriculture, soit que la population eût disparu, soit que, sous le règne du servage, le travailleur, dépourvu de stimulant et de l'intérêt personnel , ne fît pour les seigneurs et les couvents que le nécessaire le plus strict.
En se reportant à cette triste époque, on est appelé à reconnaître que la féodalité et le servage furent des entraves au développement de l'agriculture et du commerce ^.
i Levasseur, tome l*' — volume 1«' — page 11 5.
3 Scbérer, HUtoire du Commerce, l'« partie, page 146.
Nous ne nous étendrons pas davantage sur un temps où rhistoire du commerce se borne pour ainsi dire à celle de son anéantissement.
Le règne de Charlemagne, dont la domination unitaire mit fin à trois siècles de confusion et d'anarchie, commença la réorganisation, politique de la France.
Gharlemagne^ fut le seul monarque du moyenftge dont le gouvernement se soit utilement occupé du commerce. Lors de son avènement à la monarchie des Francs, la ruine de la civilisation ancienne était consommée. Il encouragea Tindustrie de tous ses moyens, et pour aider lui-même à ses progrès, il faisait exercer dans ses domaines divers métiers de tissage. C'est à lui que les foires de Saint-Denis et de Troyes durent leur agrandissement et leur sûreté^, et la ville d'Amiens d'avoir été placée parmi les chefslieux commerciaux de la France septentrionale^. Amiens est du petit nombre des cités de cette partie des Gaules sur l'industrie desquelles l'histoire des anciens fournisse quelques renseignements précis. Tous ceux que nous avons pu chercher et recueillir nous portent à croire que la plupart des villes de la Picardie, et particulièrement celle de Saint-Quentin ,
1 Le sou d*argent de Charlemagne représentait la 20« partie d*uQe livre de ce temps. — (Vest par la comparaison du prix du pain et du blé, en Tannée 794, avec les prix actuels, que Ton a pu découvrir la puissance du denier de Chariemagne. Leber, Appréciation de la fortune privée au moyen-dgCy page 1 5.
^ Levasseur, t'^Tol. livre III, chapitre x.
3 Schérer, l'o partie, pages 147 & 162.
ont pendant plusieurs siècles fabriqué, en partie, les mêmes genres de tissus qu'Amiens. C'est pour cette raison que, dans ce travail, nous reproduirons souvent des faits commerciaux qui, bien que se rattachant spécialement à cette cité, intéressent aussi la province dont Saint-Quentin était la capitale.
Des actes authentiques, qui remontent à l'année 779^ établissent que, sous les rois des deux premières races, Amiens était un centre commercial qui attirait les acheteurs de toute la contrée.
Charlemagne, après avoir soumis l'Allemagne par la force de ses armes et avoir consolidé sapuissance par sa politique, ne trouva rien de plus utile à faire que de relever de ses ruines l'industrie, qui avait été abandonnée à elle-même. H n'existait, au commencement de son règne, qu'un commerce intérieur et de détail, qui se faisait principalement dans le voisinage des églises et des abbayes, où les solennités religieuses attiraient de loin une grande affluence de promeneurs et d'acheteurs. Il chercha à l'augmenter, et c'est, dit-on, à ces réunions que l'on doit l'origine des marchés. Les foires y existaient déjà ; car, en l'année 710, « sôus Childe- » bert II, les marchands Saxons fréquentaient la foire » de Saint-Denis, où se rendaient aussi d'autres na- » tions*. i)
Les successeurs de Charlemagne , incapables de soutenir le poids de son héritage, abandonnèrent
1 AugosUn Thierry, Documents inédits ntr V Histoire de France, 9 Histoire du Commerce, par Hoffmann, page 420.
bien vite les heureux résultats de l'impulsion que cet empereur avait su donner au commerce. La France redevint ce qu'elle avait été, c'est-à-dire, divisée, faible vis-à-vis de l'étranger, livrée au joug de l'anarchie féodale, et exposée aux incursions et aux dévastations des barbares.
Il n'est pas toutefois inutile de rappeler, à propos de l'empereur Charlemagne, que c'est sous son règne et à cette époque, où le commerce, par une brillante mais trop courte apparition , venait de révéler à la France ses avantages et ses ressources , que le catalogue des évéques mentionnait, en l'année 778, AugiLSta Veromanduorum comme a une ville très » peuplée, et ayant un clergé nombreux. » Mais si l'histoire fait connaître qu'au vin'' siècle la population de Saint-Quentin était importante et son clergé très nombreux, elle ne fournit encore aucun renseignement sur la nature du commerce auquel se livraient ses habitants, ni sur l'époque précise où ils commencèrent le tissage des étoffes. Il est même à croire que jusqu'aux dernières années du ix' siècle, ils ne s'occupaient du négoce que pour trafiquer des objets nécessaires à leur consommation journalière, et de la fabrication de leurs vêtements que pour les besoins de la localité et de ses environs.
L'histoire du commerce au moyen-âge dit seulement a que les manufactures de draps, dans le nord » de la France, datent du ix* siècle*. Du ix* au x',
i Schérer, Histoire du Commerce^ i^ partie, page 338.
3> il y avait, à Amiens, plusieurs ateliers où l'on filait m le lin et la laine; ces manufactures s'appelaient alors «gynécées*. » Des autres parties de la Picardie, il n'est rien dit.
Les renseignements précis manquent donc sur cette époque, et ceux que l'on peut obtenir ne font que mentionner sa décadence profonde, depuis la chute de l'empire romain.
Ce n'est qu'au commencement du x"" siècle, c'està-dire plusieurs années après les dévastations que le Vermandois eut à subir de la part des Danois et des Normands, que l'on commence à remarquer, dans la Picardie, une meilleure organisation du travail.
Si, du vi'' au ix* siècle, les travaux des moines qui s'établirent dans des contrées sauvages pour y défricher les terres incultes, ont été utiles à l'agriculture, les soins qu'ils donnèrent à l'organisation des métiers de tissage, qu'ils dirigèrent avec succès dans les abbayes, n'eurent pas une influence moins favorable sur les progrès de l'industrie manufacturière^. Les religieuses dans les monastères , fabriquaient de leurs mains tout ce qui était nécessaire à leur subsistance et à leur entretien, depuis le pain jusqu'à l'étoffe de leurs vêtements. Elles y filaient et teignaient la laine^.
Dans les villes peuplées, comme l'était celle de Saint-Quentin , où l'on produisait déjà plus que
i Dusevel, Histoire d^ Amiens, l^' volume, page liS.
3 Levasseur, Histoire des Classes ouvrières, I^'yoI., page 136.
3 Levasseur, Histoire des Classes ouvrières, U^ vol., page 115.
pour les besoins ordinaires des familles et de la cité, Tagglomération d'un grand nombre d'hommes dut nécessairement provoquer , par l'association des forces productives, l'emploi de nouveaux procédés et la création d'un plus grand nombre d'ateliers. C'est ce qui arriva. Quand les hommes sont libres de rechercher leurs intérêts, ils s'appliquent naturellement au moyen qu'ils jugent devoir être le plus avantageux pour obtenir l'aisance ou le bien-être.
Un historien* qui défendit, en 1775, avec succès les droits de la ville de Saint-Quentin contre le receveurgénéral des domaines de la Picardie, lequel prétendait pouvoir exercer contre ses habitants , à propos du franc-alleu^ ou de l'exemption des droits seigneuriaux, la répétition d'immenses arrérages, l'avocat érudit qui, en raison même de ce procès, a dû plus que tout autre rechercher scrupuleusement et étudier tous les documents authentiques qui se rattachent à cette cité, et qui, par conséquent, doit sur cette question inspirer
1 L. Hordret, Histoire abrégée de la villede Saint-Qtientin, 1 vol., 1781.
9 La ville de Saint-Quentin a fait exécuter à ses frais les copies deâ Chartes de commune des villes de Laon, 11 28; de Boissons, 11 36 et 1181; de Bourges, 1145 et 1181; Meulan, Sens, 1U9; Nantes, 1150; Compiégne, 1153; Corbie, 1181; Noyon, 1181; Chaumont, 1182; Beauvais, 1182; Mpy, 118i; Abbeville, 1184; Vaisly, !f84; Pontoise, 11 86; Amiens, 1190, 1205et 1225; Nevers, 1194 et 1231; Monldidier, Villeneuve de Beau vois, en 1200; Doulens, 1221; Saint-Jean il'Angély, 1204; PoiUersJ204;La Fère,1207;Péronne, 1209;Chauny, 1213; Braye, 1210; Athys,1219;Vervins. 1223; Seygey. 1266 et Saint- Valéry, 1376. Ces copies, très-bien conservées, sontdans ses archives ; elles remontent à Tépoqne où cette cité a eu à soutenir son grand procès du franc-alleu, procès qu*elle gagna par-devant le parlement de Paris. C'est pour aider à l'interprétation de sa propre Charte que ces copies ont été faites. — D'autres auteurs aflinnent que la commune de Cambrai date de 1076; — celle de Beauvais de 1099; — celle de Saint-Quentin de 1102, et celle d'Amiens de 1115.
la plus grande confiance, L. Hordret, a dit : « que la » ville de Saint-Quentin n'avait jamais connu de sei- D gneurqui l'ait possédée à titre patrimonial, et ait eu » sur ses habitants cette puissance féodale qui en eût » fait des vassaux et encore moins des serfs. D'après ce » qui nous est parvenu, dit-il encore, de leur état » ancien, de leur caractère, de leurs mœurs, de cette » âme belliqueuse qui réglait leurs actions, de cette * » association qui les unissait, dans leurs murs, sous la » protection de leurs comtes , il n'est pas possible de » concevoir d'eux l'idée qu'ils aient pu être jamais x> esclaves ^\i serfs. Unis en corps d'habitants dans » l'enceinte d'une ville dont l'origine se perd dans la j> nuit des siècles, on n'aperçoit en eux que des gens de » commerce et des soldats, qui ne furent assurément » jamais faits pour être des serfs ^ »
Cette opinion, appuyée sur plusieurs documents, constate d'une manière certaine la liberté et les franchises dont jouissaient alors les habitants de Saint- Quentin . Cette époqueprécéda celle où ils furent appelés à demander à leurs comtes que leur ville fût érigée en commune, et c'est dans les chartes qui établissent leurs droits et assurent leurs prérogatives, que nous allons trouver de nouvelles preuves de l'existence et de la nature de leurs industries.
Il est une observation qui a été faite et qui parait
1 Voir aux pièces justificatives certaines formules du droit municipal de Saint-Ouentin, citées par Augustin Thierry dans la préface du 2« volume du Rect*eil des manuscrits inédits de VHistoire du Tiers-Etat.
vraie, c'est que Tétablissemeat du commerce, dans plusieurs des villes de la Picardie et des Flandres, a très-souvent coïncidé avec leur création en communes, et que les progrès de l'industrie se lient essentiellement à ceux des institutions municipales.
Pendant le cours du x* et du xi* siècle, où il se fit un changement remarquable dans l'état de la société en France, on doit s'étonner devoir que les documents authentiques qui se rattachent à l'histoire du commerce manquent encore, ou sont d'une pénurie si extrême, que c'est seulement en se reportant aux chartes des comtes de Vermandois, dujs:* au xii* siècle, que l'on commence à y découvrir certains articles qui en fassent mention. C'est, en ce qui regarde la ville de Saint-Quentin, dans la charte de commune qui lui fut accordée, à ce que l'on croit, par Albert P', qui a commencé à régner sur elle en l'année 943 ; c'est dans cette charte, citée seulement par Hordret, et que celui-ci regarde comme la première de toutes, par cette raison qu'il n'en a pas trouvé de plus ancienne, qu'il est parlé de: a l'érection de la ville A de Saint-Quentin dans les us et coutumes de certaines » perceptions qu'ils pratiquaient auparavant, et qui » maintient ses habitants dans la franchise de leurs )> héritages. » Cette même charte ajoute a qu'il est » permis que ceux-ci soient jugés par leurs mayeurs » et jurés, auxquels il est accordé toute juridiction » civile, criminelle, de police et de voirie, ainsi que sur » les fabriques y salaires d'ouvriers, prix de marchant » dises vendues et autres dans la ville et dans la
D banlieue, ne réservant pour le chapelain, vicomte, D prévôt et les échevins qui en étaient pour lors les » assesseurs, que la connaissance des meurtres, des » vols et crimes de cette espèce. »
Ce document, qui donne aux mayeurset aux jurés^ la juridiction sur les fabriques, sur les salaires d'ouvriers et sur les contestations à provenir au sujet défaits commerciaux, indique qu'avant l'existence de cette charte, et longtemps avant sa promulgation, on fabriquait dans la ville de Saint-Quentin des marchandises pour le prix des façons desquelles on payait des salaires aux ouvriers.
Cette charte, qui se trouve dans l'histoire que nous venons de citer, laisse donc, même au milieu de la confusion des temps anciens^, peu de doute sur ce fait, qui peut être considéré comme acquis : c< c'est que » ce fut au X* siècle, sous le gouvernement de ses » comtes, que les habitants du Vermandois com- » mençèrentà se livrer au commerce et à l'industrie. »
< L'appellation de jurés donnée aux magistrats de la ville n*est pas commune et ne se rencontre pas dans beaucoup de villes de France. Quenliii de la Fons, des manuscrits duquel est tirée cette note, dit « qu'il ne con> • naît pas d'autre ville que celle de Bordeaux où il y ait des jurés, comme » à Saint-Quentin. » Dans la plupart des communes, c'étaient seulement des échevins ou des pairs, comme à Poitiers , à Beauvais et à Crépy. — (ManuicriU de Quentin de la Fons, ^« volume, page 218.)
3 Emmeré dit, à la page 119 de son Auguste de Vermandois, en rapportant les actions politiques du comte Hébert IV, qui vivait en 1050, qu'il a été le premier à permettre aux habitants et bourgeois de Saint-Quentin de former un corps, une commune, et qu'il leur a donné des lois civiles et politiques, avec pouvoir et autorité sur les choses qui concernent le bien et le gouvernement de la ville. Chopin, au litre X du ill« livre qu'il a fait du Traité du Domaine, attribue l'institution de la commune et du corps de la ville au comte Hébert.
Pour les Yilles du nord de la France, c*esl, nous Tenons de le dire, dans les chartes de leurs communes, c'est dans ce qui reste des pièces rdatiTes à leur organisation municipale, qu'il faut souvent rechercha les laits anciens qui se rattachent plus ou moins directement à l'origine et à l'histoire de leurs industries*
Les chartes de commune furent, au moyen-âge, la source de la vie politique et administrative. En effet, dit un historien' : « le grand mouvement libéral d'où n sortit, il y a sept ou huit cents ans, l'affranchisse- 9 ment des communes, fut bien plus , pensée et 9 exécution, l'ouvrage des fabricants , marchands et » artisans qui formaient la population des villes, que » celui des comtes, évéques ou rois qui, pour la » plupart, ne firent que les accepter et y apposer leurs 9 grands sceaux. »
Si, comme on Ta dit^, la charte qui érigeait Saint- Quentin en commune remontait au comte Albert P', on se trouverait amené à croire que cette ville a été la première à jouir des franchises municipales. Si cela fut, ce fut justice, car ses habitants y eurent droit, non-seulement par Tindépendance de leur caractère, par leurs dispositions au commerce et à la liberté dont ils ont toujours joui, mais encore par les nombreux et loyaux services qu'ils avaient rendus aux souverains qui les gouvernaient.
i Augustin Thierry. — Documents inédite sur Vhistoùre de France. S L. Hordret, chapitre ix, page 179.
— go- Toutefois, on croit généralement que c'est en 1102 que cette ville a été constituée en commune.
La charte, octroyée en cette dite année à ses habitants, par Raoul, comte de Vermandois, confirme implicitement celle d'Albert I" ; car entre autres dispositions, elle contient celle-ci :
« Nous ne pourrons refondre la monnoie, ni en faire » de neuve, sans la permission du mayeuret des jurés. » Les hommes de la ville pourront moudre leur blé et » cuire leur pain partout où ils voudront ; » et cette charte, dont les autres dispositions générales ne rentrent pas dans notre sujet, se termine ainsi : « /Nous » avons octroyé tout cela sauf notre droit et notre » honneur, sauf les droits de l'Eglise de Saint-Quentin A et des autres Eglises , et aussi sauf les libertés » antérieurement octroyées à ladite commune ^ »
La plupart des villes qui environnaient celle de Saint-Quentin eurent leurs chartes communales. Cambrai eut la sienne en 1076, et Beauvais en 1099.
Dans celle de Beauvais, il était dit : « Si quelqu'un, » marchand étranger, vient à Beauvais pour le mar- )» ché, et que quelqu'un lui fasse tort ou injure dans » les limites de la banlieue ; si plainte en est faite au » mayeur ou aux pairs, et que le marchand puisse )» trouver son malfaiteur dans la ville, le mayeur et les » pairs en feront justice, à moins que le marchand » soit un des ennemis de la commune^. »
1 L. Hordret, Histoire abrégée de la ville de Saint -Quentin.
2 Lettres sur r histoir e de France, ku^sim Thierry, lettre X¥, page28i.
« La coninitiii6 dg Laon^ dit éotùtt Aup uaUiiTTiigTTTy 9 s'crrjçaoisa sur le modèle des commîmes de Saint- » Oueotio et de 5otoo ; et ensuite la charte de Laoo » $»iit de patron àcdles de Crespj et de Montdidier. 9 La charte de Soissons, qui parait afoir joui de la 9 plus grande célébrité, est textuellement reproduite p dans celles de Senlis et de Ccmpiègne. La résolution 9 de Laon, la plus sanglante de toutes, eut pour cause » oceanonnelle rétablissement des communes de n Saint^}uentin et de Noyon ; Tune, consentie par un » comte ; l'autre instituée par u;i éréque*. »
La charte de Saint-Quentin senit aussi de modèle aux chartes de Chauny, de Roye et de Corbie; celle de Laon fut portée à Reims et répandue dans tout le Laonnois.
Nous venons de voir, par un article de la charte d'Albert I**, que le mayeur et les jurés avaient toute juridiction sur les fabriques, salaires d'ouvriers et prix de marchandises ; ce qui prouve que, longtemps avant sa promulgation, les habitants de Saint-Quentin faisaient des actes habituels de commerce et fabriquaient certaines marchandises pour les revendre.
C'est par une autre charte, par celle de la comtesse Aliéner, confirmée en 1195 parle roi Philippe- Auguste, que nous allons connaître d'une manière certaine quelle était , au moyen-Age , la première industrie des habitants de SaintrQuentin.
Nous avons dit que cette comtesse, léguant la prin-
1 Augustin Thierry, Préface du Recueil des documenls inédite, 4« pag«.
cipauté du Vermandois à PhUippe-Auguste, avait tout d'abord confirmé par un écrit les bourgeois de Saint- Quentin dans tous leurs droits, en rappelant même les termes des privilèges indiqués dans la charte primitive ; et qu'ensuite sa donation n'avait été consentie par elle au roi a qu'à la condition par lui de jurer, » par serment, qu'il conserverait , à l'avenir, aux » habitants du comté les droits et prérogatives qu'elle » leur avait accordés. »
Voici quelques-uns des articles de cette charte fcémorable de 1193* qui peut être considérée comme le contrat de la cession du comté du Vermandois à la couronne de Philippe- Auguste. Elle constate et confirme en outre en ces termes les franchises accordées par celles d'Albert I" et de Raoul :
« Sachent tous présents et à venir, dit l'article 1", t^ que nous avons accordé et fait jurer , en notre nom , » de garder et maintenir inviolablement , dès que le » comté de Vermandois sera en notre possession, les jf> us et coutumes dont les bourgeois de la ville de 3> Saint-Quentin jouissaient du temps du comte Raoul et 9 de ses prédécesseurs, sans préjudice néanmoins de » l'obéissance et fidélité qui nous est due, comme sou- » verain et à l'Église de Saint-Quentin, comme pro- 9 épiscopale et à cause de sa juridiction de chrétienté. »
1 Les archives de Saint-Quentin possèdent la copie, sur parchemin, de celte charte de commune, octroyée par Philippe-Auguste en 1195. Cette pièce, rédigée en latin, est parfaitement conservée, et n'a évidemment été transcrite que fort peu de temps après la concession royale. (Voir la copie entière de cette charte traduite en français, aux pièces justificatives.)
Les suiTants font connaître le commerce el les industries dont s'occupaient au xu" siècle les fabricants de Saint-Quentin.
Article XXYIl. « Si un bourgeois ^end sa marchan- » dise, et qu'un autre, soit homme ou femme, sur- » vienne et veuille l'emporter par force, ce bourgeois 9 peut l'arrêter jusqu'à ce qu'il en ait reçu le prix ; et » si, à cette occasion, il arrivait quelque accident, ni 9 lui, ni ceux qui lui auraient prêté secours, n'encourir ront aucune peine.
» Article LY. S'il a été donné de la laine à filer à 9 une ouvrière ou des draps à apprêter par un ouvrier, I» moyennant certain salaire , et que la fileuse ou » Tapprêteur l'aient mis en gage pour plus forte somme 3 que les salaires à eux dus, le mayeur les fera rendre 0 aux propriétaires, en quelqu'endroit que ce soit de > la ville, à la déduction seulement du salaire légiti- 9 mement dû. »
Comme on le voit, cet article delà charte de 11 95 ne laisse aucun doute sur la nature des industries de la ville de Saint-Quentin, au moyen-âge. Nous allons en donner de nouvelles preuves.
Foleuin, abbé de Lobbesi, qui mourut vers la fin du XI"* siècle, dit, dans son livre des Miracles de iaint OrmeTy a queles habitants du village de Fléon, en a Thiérache, allaient faire leurs achats à Saint-Quentin, a ville alors déjà réputée conlme très-commerçante.
i Elirait des Mémoire» de Dom Grenier, manuscrits de la Bibliothèque Impériale. — Vol. 166, paqutl 2, art. 6. fo 225.
{Quodam die cantibus quibiudam eumphustris in Augustà Veromanduorum tnercandi gratià *).
Les commerçants du Vermandois Cmercatorei Veromanduij participèrent au privilège de saufconduit accordé au mois de mars 118 ^l^ ^à ceux des différentes provinces qui viennent à Compiègne à la foire de la mi-caréme.
Les manuscrits qui se trouvent à la bibliothèque Impériale, où nous avons puisé ces renseignements, ajoutent encore que : a Ton voit par les articles 26, » 27, 28, A6, SO et55 de la charte de la commune du » comte Raoul I", confirmée en 1195 par le roi » Philippe- Auguste , principalement par le dernier » article, qu'au xu* siècle, il y avait plusieurs fabri- » ques à Saint^Quentin, pour le maintien desquelles r> avaient été faites certaines ordonnances, par les » maire et jurés, avant la suspension de la commune, > et depuis, par les rois, tant qu'elle demeura entre » leurs mains, dans lequel droit de faire établissement » sur la susdite draperie, et, en ce, user de leur » ancienne charte, ils furent rétablis, au mois de «septembre 1346, par Philippe de Valois, en leur i» rendant la dite commune', y»
Le manuscrit de Quentin de La Fons, intitulé Histoire particulière de la ville de Saint-Quentin^ ydi
1 Act. Saint-Ber... S... m. part. \ p. 260.
2 (P. part i).
8 Mémoiru du Vermandoiê, tome 2, page 524.
nous Iburnir aussi sur les manufactures de draps et de toiles de précieux renseignements.
« n y avaitautrefois à Saint-Quentin, dit de La Fons, » deux genres de manuCsustures, très-utiles et très- » profitables à une bonne partie des habitants : l'une » était la draperie, et l'autre la fabrication de toutes » sortes de toiles. Toutes deux y étaient établies dès » fort longtemps, puisque l'article LY* delà charte de X» 119S en fait mention. Pour ce qui est de la draperie V et de la manufacture des autres étoffes de laine, il y «avait, autrefois, une grande quantité d'ouvriers » employés, tant pour les façonner que pour les tein- » dre, et ils étaient si nombreux, qu'il y avait une rue » appelée la rue des Foulons, et une autre appelée rue » de la Teinturerie. Tant que cette manufacture a » subsisté à Saint-Quentin , il y avait dans plusieurs » villages d'alentour quantité de moulins à Galde ou » Warde, qui servaient à préparer ce qui était néces- » saire pour la teinture des draperies. »
Quentin de La Fons cite le fait suivant qui, s'il était vrai, prouverait l'importance considérable de la fabrication de ladraperieàSaint^Quentin : a Ce qui peut faire » juger de l'importance de cette manufacture et de » ceux qui y gagnaient leur vie, c'est que j'ai appris » qu'il est sorti, en un seul jour, 1,600 hommes de ce » métier, qui n'y sont plus rentrés depuis.' Je ne sais » pas si ce fait a eu lieu à l'époque de la prise de la
i Nous regrettons d*étre parfois obligé de nous répéter en reproduisanl des documents qui conflnnent ce que uous avons d^à dit sur le commerce et sur les industries de Saint-Quentin. C. P«
» ville en 1S57, ou bien à la suite d'un certain tumulte » et monopole que Ton dit avoir été fait par eux, longn temps auparavant ; mais, quoi qu'il en soit, cette )» manufacture a cessé, et le quartier des Foulons, qui n était aux environs de l'église Sainte-Catherine , est » demeuré désert et abandonné. Quant à la manufac- » ture de toiles, elle s'y est continuée jusqu'à ce jour, Y> par le moyen de plusieurs marchands et de nom- » breux ouvriers , tant hommes que femmes , qui n gagnent leur vie soit à filer le lin et le chanvre, soit Y» à le mettre en œuvre pour en faire des toiles de toute » espèce.
» On peut dire avec vérité, ajoute-t-il encore, qu'il » ne s'en fait nulle part d'aussi belles ni d'aussi fines » que par les artisans et façonneurs de Saint-Quentin, » appelés mulquiniers.il est croyable qu'anciennement 9 il y en avait encore une plus grande quantité et que 1» cette fabrication était plus en vogue, puisqu'il y a à » Saint-Quentin uneplace qui s'appelle le marché au lin, » où cette marchandise se vendait principalement à » certains jours de la semaine, d'où, peut-être, il est » parvenu que la rue où se trouve cette place, auprès D du puits de la Rose, est encore appelée la rue des i> Liniers. »
Nous aurons souvent l'occasion de revenir sur les manuscrits de Quentin de la Fons.
Maintenant que nous connaissons la nature des produits que l'on fabriquait dans le Yermandois, nous allons dire ce qu'était, du x* au commencement du xiu' siècle, le commerce de Saint-Quentin.
Ces trois sièdes ont été généralement, pour le cornmerce de la France, une époque intermédiaire entre la période des invasions, qui a montré les artisans dispersés, vivant comme des serfe sur la terre du seigneur, ou comme des moines dans les monastères, et celle de la féodalité et des croisades, où la bourgeoisie a grandi dans les communes, et où l'industrie a commencé à prospérer.
Les invasions avaient cessé, les traditions anciennes et grossières tendaient à s'effacer, et les lois barbares, tombées en désuétude, étaient presque partout remplacées par des coutumes locales. Des besoins d'améliorations se faisaient déjà sentir, des progrès étaient réclamés, mais ils se trouvaient arrêtés par les guerres des seigneurs, et par leurs révoltes contre les rois de France.
Au X* siècle , les habitants de la ville de Saint- Quentin eurent encore à subir les vicissitudes et les agitations politiques des règnes des comtes du Yermandois, et surtout de celui, si turbulent et si glorieux, d'Héribert II. En se faisant seigneurs des villes, ces comtes étaient ensuite obligés de défendre, par les armes, leurs prétentions contre ceux qui voulaient les leur disputer : ainsi, Héribertne fut pas plus tôt en la possession de son comté, qu'il eut de grands débats à soutenir contre ses voisins; et, sous le règne du comte Hugues, la malheureuse ville de Saint^Quentin, sans cesse convoitée et toujours recherchée, fut prise et reprise quatre ou cinq fois. Le commerce, qui a besoin des bienfaits de la paix pour prospérer, pouvait-il s'orga-
niser au milieu des tempêtes, sans cesse renaissantes, d'une époque où Tindustrie, qui venait de sortir des cloîtres et des châteaux, ne faisait encore qu'apparaître ? Cela ne fut pas et cela ne pouvait pas être.
En nous reportant à la condition qui fut faite à la classe ouvrière dans cette période de notre histoire féodale, nous voyons qu'elle ne fut pas heureuse.
Quelques artisans parvinrent à prendre place dans les rangs de cette même féodalité, en se faisant donner en fief le droit de travailler pour leur seigneur, mais la plupart se trouvèrent gênés et arrêtés dans la direction de leurs carrières. Ce fut la révolution communale qui , en faisant, en quelque sorte, invasion dans la société féodale, fut cause, par un mouvement spontané, que les cités qui ne conquirent pas leur indépendance par la révolte, obtinrent de leurs seigneurs de nombreuses libertés civiles et commerciales.
Cette période est celle qui a eu la plus grande influence sur la position des travailleurs. Ce ne furent pas des seigneurs^ ou des comtes qui enchaînèrent les artisans à un travail obligatoire, ce furent les artisans eux-mêmes qui s'associèrent pour se soutenir mutuellement, pour repousser la concurrence et faire du travail un privilège et presque un monopole. Cette grande époque de l'affîranchissement des communes et de l'organisation des corporations, qui est celle où la bourgeoisie naissante s'est avancée d'un pas rapide dans la voie de l'émancipation, se représentera souvent dans cette
< Lefasseor. HiiUrire des Clauei ouimèrei, 2* yoL, pa^e Ai,
étude. En effet, il est impossible de suivre avec intérêt l'origine, la marche et les progrès d'une industrie, sans étudier le sort et la condition de ceux qui furent ses principaux agents.
On fabriquait la monnaie avant le^ x' siècle à Saint- Quentin ; mais nous n'indiquerons pas la monnaie comme une marchandise qui s'y manutentionnait. Cette fabrication, sous le règne de la féodalité, était un riche revenu que les rois et les seigneurs cherchaient à s'approprier ; mais ce n'était pas une industrie. Un établissement de.ce genre à Saint-Quentin prouve seulement son ancienne importance, car les grandes cités seules avaient des fabriques de monnaies.
Dans un mémoire sur la ville de Saint-Quentin, un écrivain * rappelait « que les comtes de Vermandois » y avaient fait battre monnaie, mais qu'en ce moment • (en 1766) elles y étaient fort rares ; qu'il y avait la 9 rue de la Monnaie ; et que, dans cette rue , était la » maison du gouverneur *, qui réunissait l'ancienne 9 maison de la monnaie et celle qui servait de refuge A aux moines de l'abbaye d'Homblières ; et il ajoutait » qu'en 1738, il avait trouvé dans le jardin de cette i> résidence le recuisoir de la monnaie. »
Cette fabrication se trouve également rappelée en ces termes dans le journal du Trésor, P 89, V* 10, juillet 1299:11 y avait des ateliers royaux de monnaie à
< Peitavi. — Mémoire sur VHistoire,de France, tome 2, page 163.
2 La maison du gouverneur était rétablissement d'apprêts de U. Tausin- Rondot
Saint-Quentin : fP^o detiariiiper Sytrumem de Brolio eiBartholomeum Perruche^ monilarisSaint-QuentiniJ
Quentin delà Fons enfin n'est pasmoins explicite sur la fabrication des monnaies à Saint-Quentin; et on lit à ce sujet, dans les extraits de son manuscrit: a Les sou- » verains ont, le plus souvent, choisi les villes les plus » notables de leurs seigneuries pour y forger la mon- 1» naie, de sorte que l'établissement d'ateliers moné- D taires dans une ville est un indice de sa grandeur 0 et de sa considération; la ville de Saint-Quentin, capi- » taie du Yermandois, demeure des comtes, est deve- » nue, après qu'ils se furent attribué la plupart des droits » seigneuriaux, le lieu où ils ont fait battre et forger » leur monnoie ; ce qui a été continué même après la 1» réunion du comté à la couronne et jusqu'au dernier » siècle. » Il ajoute ensuite : o c'est là une recomman- » dation très-notable pour Saint- Quentin, attendu H qu'il ne se trouve, en ce temps, aucune autre ville de » la Picardie qui ait eu l'honneur d'avoir une fabrique » de monnoie, excepté Amiens et B«auvais. Pendant » long-temps , la monnoie de Saint-Quentin a été » appelée: Moneta Veromanduensis^ monnoie du Yer- B mandois ou monnoie vermandoise. La ville ayant » changé son nom d'Auguste de Yermandois pour » prendre celui de Saint-Quentin, la monnoie de Ver- » mandois a été appelée de même, par succession de » temps , monnoie de Saint-Quentin. »
Cette citation ne laisse aucun doute sur l'époque très-ancienne où cette ville fut dotée d'une de ces manufactures, puisque la monnaie qui s'y fabriquait était
appelée moneta Veromanduentiê^ du aom d'Augusta Veratnanduorum que portait cette cité à son origine, et qu'elle ne quitta, on le sait, que vers la fin du IX* siècle.
Pour l'industrie du Vermandois, le x* siècle fut une période d'épreuves, d'apprentissage et d'essais ; mais ce qui doit étonner, c'est que les renseignements que les archives et les chroniques fournissent sur la fabrication de ses draps et de ses toiles, au xi* et même au xu* siècle, se trouvent être encore aussi restreints.
Ce silence ne peut réellement s'expliquer que par l'ignorance et la grossièreté d'une époque où l'industrie était pour si peu de chose, et où les événements les plus importants eux-mêmes n'ont laissé que quelques rares souvenirs.
Au XI* siècle, la fabrication des draps et de la toile à Saint-Quentin était encore dans l'enfance; lesprogrès sont lents quand il faut tout créer. Les draps se tissaient particulièrement dans la ville, et les toiles à la campagne et par des travailleurs isolés. Le commerce des autres produits se bornait uniquement alors aux échanges ^ Les habitants échangeaient à leur porte
1 L*élévaUon et la rareté de Targent pouvaient être compensées, par l'usage des échanges qui le rendait moins nécessaire. Les transactions entre
f producteurs» les ventes et les paiements par échanges, étaient admis dans es foires, dans les marchés et dans les campagnes où les produits de diverses natures, disponibles en différentes mains, devenaient la monnaie de Tacbeteur et du vendeur. On donnait, au moyen-âge, 3 pigeons ou 2 poules pour une oie, 2 oies pour un porc, 3 agneaux pour un mouton, 3 veaux pour une vache, enfin, c'était le lem^s où une princesse ayant à payer un livre de prières richement orné, donnait pour se libérer un troupeau de moutons et quelques seiiers de grains. — Leber. Appréciation de la for^ tune publique au moyen-^ége^ page 27.
les productions de leurs terres et de leurs industries, contre celles des étrangers qui se rendaient aux foires. Ces marchands ne traversaient les villes qu'en y payant certains droits de tonlieu, de forage, de rouage, qui gênaient singulièrement le commerce.
Les Juifs, qui étaient déjà les courtiers de toutes les nations, allaient chercher aux Echelles du Levant des marchandises, qu'ils vendaient dans les marchés et dans les foires.
Un historien * a dit : « qu'ils avaient un entrepôt » à Crespy, à Berberie et dans plusieurs autres en- » droits de la Picardie ; mais qu'ils n'en avaient la » jouissance qu'à prix d'argent. Cet écrivain ajoute que 1» les comtes de Soissons, pour conserver les Juifs » dans leurs états, qu'ils enrichissaient par le com- » merce, payaient chaque année six bezans d'or à » Notre-Dame de cette ville ; l'évéque et le chapitre y> ne les souffraient qu'à cette condition. C'était le règne o de la puissance de l'Eglise, et rien n'était sisingulier » dans ces siècles, que la facilité avec laquelle les papes 3> se permettaient, du centre .de leur palais à Rome, 1» de disposer de l'industrie des habitants des rives de p la Picardie. Ainsi on a vu, sur la fin du xii* siècle, » les moinesde l'AbbayedeSaint-Bertin, unebulleàla D main, se présenter pour prendre ladlmedes harengs p que ces habitants avaient péchés dans la mer. »
Dans les villes où l'industrie commençait à se développer, où se montaient quelques métiers de tissage,
I Hordret. page 169, chapitre vni.
les habitants ne travaillaient encore que pour les besoins de leurs localités, ou tout au plus pour ceux d'un très-petit nombre de consommateurs de leurs étroits rayons. Les produits que Ton y fabriquait étaient rares, car beaucoup de ceux qui, depuis, sont devenus en usage, y étaient alors inconnus.
A cette époque où la soie et le coton avaient presque entièrement disparu de l'Europe occidentale et où on ne les employait que par exception, les matières premières qui servaient le plus ordinairement à la confection des vêtements étaient la laine, le lin et le chanvre ^ Les moutons, dont l'élève était plus ou moins bien entendue, suivant les pays, se trouvaient dans toutes les contrées de l'Europe, et l'art de mettre la toison en œuvre y était généralement connu et pratiqué *.
Le lin et le chanvre, dont la culture remonte au xi* siècle^ , étaient assez abondants dans les provinces des Flandres et de Picardie, mais la laine qui, par ses modes variés de tissage et de teinture, convenait k tous les emplois, à toutes les conditions, aux riches comme aux pauvres, y fut le produit qui, l'un des premiers, attira l'attention des fabricants et du commerce.
A des époques plus ou moins éloignées, on vit les habitants de la plupart des villes de la France septen-
^ Schérer. — Histoire du Commercet i** partie, page 371
S Schérer. — Page 379.
3 Schérer. — Histoire du Commense, page 359.
trionale s'occuper peu à peu de la fabrication de la draperie.
Les villes de Lille, Arras, Beauvais, Amiens, Reims, Saint-Quentin, Douai, Valenciennes et Cambrai, sont indiquées comme s'étant, des premières, livrées à l'industrie des étoffes de laine.
On commençait déjà à voir quelques marchands hardis aller trouver des acheteurs là où ils croyaient les rencontrer. Une seule ville souvent ne suffisait pas à leur commerce, et après avoir fourni aux besoins de ses habitants, ils étaient obligés de chercher ailleurs d'autres consommateurs. Les difficultés, les dangers du voyage, les obligeaient presque toujours à se réunir, pour se protéger réciproquement contre les vexations et les attaques de toutes sortes que leur faisaient subir les possesseurs des châteaux établis sur les routes, sur les rivières et sur les autres voies de communication qu'ils devaient traverser.
La féodalité couvrait encore la France de son voile et de ses rigueurs. Dans les contrées où les paysans étaient trop pauvres pour avoir chez eux un pressoir et un four, le seigneur se chargeait d'en faire construire à ses frais, et ceux-ci, moyennant redevance, avaient le droit d*y presser leurs pommes ou d'y cuire leur pain^ A cette époque, il n'y avait en la ville de Saint-Quentin que deux fours banaux et trois moulins, qui, à défaut d'autres, apportaient de grands revenus à ceux qui les tenaient. H y en eut un plus grand
I 3fanutcrit de Quentin de La Pons, chapitre xxxiv, pa^ 99.
nombre ensuite, qui appartenaient à des personnes particulières qui les avaient achetés des comtes de Vermandois.
Pour certains cultivateurs, il fallait qu'ils amenassent leurs grains de loin ou de près, et qu'ils attendissent leur tour pour faire moudre leurs blés. Quand ils en avaient beaucoup, ils ne savaient où les écouler. Devant un pareil état de gène, de misère et d'esclavage, le moyen-âge comprit le besoin d'organiser sur une plus grande - échelle les foires et les marchés. Ce fut une nécessité. Les marchands ne pouvaient pas encore faire le commerce isolément. Aussi, ces réunions pour vendre et pour acheter, qui étaient encore dans leur enfance au xi' siècle, furentelles la principale richesse du commerce des siècles qui les suivirent.
Les rois et les seigneurs cherchèrent à les multiplier à rinflni sur eurs terres; car c'était pour eux une source de revenu considérable. Si les droits que l'on y payait étaient en apparence minimes» ils étaient aggravés parles impôts indirects, qu'ils avaient soin de faire mettre sur les marchands et sur les marchandises. C'étaient des péages sur les routes, péages dans les villes, danslescarrefours,surles ponts, surles fleuves; péages variables, selon les caprices des comtes ou des propriétaires, qui les multipliaient à l'infini, parce que c'était un moyen d'augmenter les redevances*.
Ce sont ces charges sans nombre , qui pesèrent si
i Levassrtur. Hùtoire des Clatw* oumèrts^ l*' Tolume, pages 30i et suivantes.
longtemps sur le commerce, ce sont ces ressources arbitraires du régime féodal qui expliquent pourquoi la France fut si longtemps en arrière dans les arts et dans l'industrie.
On peut dire que si, pendant les siècles qui s'écoulèrent jusqu'aux croisades, les intérêts particuliers des seigneurs furent par trop prédominants et lais* sèrent si peu prévaloir les droits de la dynastie qui occupait le trône et ceux des bourgeois qui habitaient les villes ; que si cette période ne fut pas pour la France une des plus brillantes de son histoire, le xi* et surtout le xif siècle ont été exceptionnellement, pour la ville de Saint-Quentin, une époque de grandeur, d'animation et de luxe. En effet, une ville qui possédait une cour nombreuse et brillante, telle que ses annales nous le représentent ; qui fut le témoin de la splendide réception qui fut faite dans ses murs par Héribert IV au roi de France Henri I" ; qui fut jusqu'aux premières années du xm' siècle le lieu de la résidence de ces comtes du Vermandois, enfants de Gharlemagne, rivaux puissants, ennemis dangereux ou protecteurs superbes des rois, de ces comtes qui remplirent si longtemps la France de leurs hauts faits et de leurs discordes ; la ville qui fut la capitale de ce comté était alors trop importante, trop peuplée, trop riche, pour que son commerce et son industrie n'y aient pas pris un développement considérable, en rapport avec les besoins d'une cité qui était le rendezvous des seigneurs delà province.
Avec le xii* siècle, une ère nouvelle avait com-
mencé pour les arts ; l'industrie et le commerce, sans atteindre à la même perfection, les avaient suivis dans la voie du progrès. C'est aussi au xii* siècle que s'établirent entre les différents états auxquels donna naissance la chute de l'empire romain, des rapports qui amenèrent une législation nouvelle. Des usages, d'abord considérés, par un consentement général, comme lois, furent recueillis et rédigés par écrit.
Pendant cette période de renaissance sociale, Saint- Ouentin se plaça au premier rang de ces villes de la France qui comprirent le mieux que partout où pénètre l'industrie, on voit fuir la gêne, la souffrance et la mendicité ; que partout elle imprime un puissant essor à l'activité de l'homme et lui apprend à employer ses forces, à faire servir à ses vues les dons de la nature. En un mot, au commencement du xui^ siècle, Saint-Quentin étaitune ville qui s'occupait déjà de prendre sa place parmi les cités les plus commerçantes de la Picardie et des provinces du Nord. Cette époque était celle où la province du Yermandois venait d'être cédée à la couronne de France, et avec cette cession se termine l'exposé de la situation du commerce et de l'industrie en la ville de Saint-Quentin, sous ses évéques, ses abbés et sous ses comtes héréditaires.