CHAPITRE X
L'activité de saint Raymond n'est pas de celles qui se laissent circonscrire. Nous avons vu cet homme de Dieu à l'œuvre : c'était sur un terrain où il ne se rencontrait qu'avec des catholiques, et nous avons pu nous rendre compte de l'ampleur et de la variété de ses travaux. Mais ce terrain ne lui suffit pas. Il trouve, dans les ressources de son grand zèle, le moyen de se consacrer au salut des dissidents : dissidents nombreux et de diverses sortes ; hérétiques déserteurs du bercail; Sarrazins et Juifs étrangers au bercail.
De là trois sortes d'activités. Celle que nous venons de placer en première ligne se présente aussi la première dans l'ordre des dates. Déjà nous l'avons signalée et, si nous n'en avons pas fait l'objet d'une étude immédiate, c'est à cause de l'importance du sujet, des développements qu'il comporte et des explications qu'il réclame. Louer saint Raymond de but en blanc et sans les précautions voulues, d'avoir été l'un des premiers promoteurs de l'Inquisition, c'eût été méconnaître les difficultés qui
s'attachent à une question très complexe en elle-même et généralement peu compiise; c'eût été manquer des égards dus au lecteur, dont l'esprit n'aurait pas été suffisamment préparé.
Ajoutons un autre motif tiré de l'objet même de nos Etudes. L'Inquisition, quelque parti qu'on adopte dans les discussions qu'elle soulève , se présente inévitablement quand on traite des Temps primitifs de l'Ordre de Saint-Dominique.
Les nations comme les individus vivent de vérité et de justice: celle-ci est contenue dans celle-là. L'erreur, par contre, est la source de tous les désordres, la complice de toutes les perversités. Un démenti infligéà la véracité divine introduisit le mal dans le monde ; il fallut, pour conjurer les conséquences d'une imposture originelle, que la Vérité s'incarnât.
Entre la connaissance et l'acte, il y a un rapport nécessaire. Au moment où nous écrivons, on fait rage partout sur la question de l'enseignement, grand moyen, on le dit, de rendre l'homme meilleur. Dans un sens, dans le bon, l'Eglise partage ce sentiment Elle est enseignante à tous égards; elle l'est par nature, essentiellement. L'Etat peut ne pas enseigner; en Angleterre, il n'enseigne pas. Il n'en est pas de même de l'Eglise: il ne se peut qu'elle n'enseigne; elle cesserait plutôt d'être — nécessitas mihi incumbit — disait déjà saint Paul. En remontant plus haut, à la source, vous constatez que, dans les directions imprimées par le divin Maître à ses apôtres, l'enseignement, l'enseignement qui rend meilleur, l'enseignement de cette loi immaculée qui convertit
i. Renvoyons ici le lecteur, comme à une preuve parmi tant d'autres, aux dispositions prises par le concile de Latran (i2i5) et aux canons rédigés en conséquence par le concile de Lérida (1228). Voir la note, p. 245
3 12 CHAPITRE X. — l'hÉRÉSIE ET LA RÉPRESSION.
les cimes , occupe la première place. — Euntes do cete.
Revêtue de lumière, phare divin montrant aux hommes la route de l'éternité et de ses inaccessibles splendeurs, l'Eglise est portée à l'égard des ténèbres d'une haine nécessaire et très parfaite. Et comme, par la volonté de son céleste Fondateur, elle est non seulement un magistère qui enseigne, mais une autorité qui gouverne, elle témoigne de sa haine sur un terrain pratique ; par tous les moyens qui sont en son pouvoir, elle combat et proscrit l'erreur.
La société civile lui vient en aide, et c'est justice. On l'a dit mille fois: issues de Dieu Tune et l'autre, les deux puissances sont faites non pour s'entraver et se combattre, mais pour s'entendre et s'entr'aider ; elles sont unies tout en restant distinctes. L'Eglise a bien son but à elle, son but premier: il consiste à multiplier sur la terre les fils de lumière, graine d'élus qui doit éclore au ciel. Mais elle se prête merveilleusement au but d'ordre, de justice, de paix, et par conséquent de civilisation véritable, poursuivi par l'Etat : sa doctrine qui fait les saints, fait aussi les citoyens du temps. L'Eglise ou l'Evangile — car c'est tout un — enseigne toute vérité: vérité surnaturelle dans cette plénitude que lui a communiquée l'avènement du Verbe dans la chair, mais aussi vérité naturelle restaurée, lavée de ses outrages, brillant entre les mains du sacerdoce de la loi nouvelle d'un incorruptible éclat; vérité pour la vie future et vérité pour la vie présente; vérité pour les individus et vérité pour les sociétés.
D'où il suit qu'indépendamment de ses indéclinables devoirs envers Dieu et l'Eglise, la société civile satisfait à ce qu'elle se doit à elle-même et à ce qu'elle doit à ses membres, quand, de concert avec la même Eglise, elle
favorise l'expansion de la vérité et s'oppose à la propagande de l'erreur.
Encettequestiondevenue compliquée de simple qu'elle était, aidons-nous de la calme raison de saint Thomas. Il a, lui, ce grand mérite que, tout ense plaçant au point de vue des principes qui régissent un état social chrétien, il sait regarder par delà. Il voit loin parce qu'il voit de haut.
L'hérétique estpunissable ; telleestsa thèse. Maisqu'estce qu'un hérétique ? L'hérétique est un infidèle *: mais le juif, le sarrazin sont également des infidèles. Or l'Eglise, lors même qu'elle en a le pouvoir, ne demande à ceux-ci aucun compte de leur fausse croyance. « Il n'y a lieu en aucune façon, déclare saint Thomas, d'user de contrainte pour amener à la foi cette catégorie d'infidèles, car croire est un acte libre — credere voluntatis est 2.
Sur un point cependant la société chrétienne élève des exigences : elle entend se faire respecter. Aux juifs, aux païens, aux Sarrazins avec lesquels elle se trouve en contact, elle demande de s'abstenir d'actes hostiles. A cette condition, elle entretiendra volontiers des relations de bon voisinage avec les peuples non chrétiens. Le xme siècle, malgré l'état de guerre qui domine, ne laisse pas d'en offrir des exemples. Hospitalière envers les juifs et les Sarrazins disséminés sur son territoire, elle les laissera libres dans l'exercice de leur culte. Les juifs ont en tout pays des synagogues et le Pape exige qu'elles soient respectées ; les Sarrazins élèvent des mosquées partout où leur nombre le comporte. Multipliés sur le sol de l'Espagne chrétienne, ces monuments du culte maures-
1. Voir 2a 2ae, q. XI, a. 2: Utrum haeresis sit infidelitatis species.
que se remarquent jusque sur le littoral français de la Méditerranée. La même tolérance s'étend aux choses de la vie civile. Ces étrangers des deux croyances sont en possession de franchises administratives et judiciaires, d'une autonomie corporative que nous Français, sur notre propre sol, avons désappris de connaître.
Il se peut cependant que la bonne entente ne soit jamais troublée, mais alors même que des difficultés surgissent, la liberté de croire ou de ne pas croire demeure hors de question.
Que juifs ou mahométans, non contents d'être tolérés, prétendent dominer, gouverner, exploiter, non sans péril pour la foi des peuples, alors des mesures de police, des peines de l'ordre temporel, réprimeront ces tentatives L Il se peut que le conflit s'élève de peuple à peuple. Il y a assez de nations non chrétiennes, Sarrasins, Mongols, païens du nord, pour menacer à chaque instant la sécurité des États chrétiens ; et, dans cette hypothèse, il sera pourvu par la croisade à la défense de ces mêmes Etats 2.
Mais ni dans l'un ni dans l'autre de ces cas, vous ne verrez la société chrétienne user de sa force ou s'autoriser de ses victoires pour imposer des loisà la conscience, soit des individus, soit des peuples3. La répression exercée ou la guerre déclarée n'auront qu'un but de légitime défense. Onn'a voulu qu'unechose: mettregentils et juifs dans l'impuissancedenuire: cela fait, gentils et juifs continueront comme auparavantà professer les dogmes qu'ils
1. Infidèles qui nunquam fidem susceperunt.. . sunt tamen compellendi a fidelibus ut fidem non impediant, vel blasphemiis, vel malis persuasionibus, vel etiam apertis persecutionibus (2a 2œ, q. X, a. 8).
2. Et propter hoc fidèles Christi fréquenter contra infidèles bella movent (2a 2ae, q. X, a. 8).
3. Non quidem, continue saint Thomas, ut eos ad credendum cogant, quia si etiameos vicissent et captivas eos tenerent, in eorum libertate relinquerent an credere vellent. Ibid.
LA RÉPRESSION AU POINT Dli VUE DES PRINCIPES. 3 I 5
voudront. C'est un point dont les pouvoirspublics, Eglise ou Etat, prétendent ne point connaître. « En quoi, disait saint Paul, ai-je à juger ceux qui sont du dehors ? » Parole que l'Eglise ne pouvait manquer d'adopter comme principe de conduite et de droit, et que saint Thomas, dans un des articles de sa thèse, invoque comme argument.
Cela veut-il dire que l'Eglise, cette grande force d'expansion, demeure indifférente à la condition des peuples « assis, pour parler avec l'Ecriture, dans les ténèbres et dans les ombres de la mort » ? Nullement : l'Eglise a l'humeur conquérante ; elle ne songe qu'à reculer ses limites, qu'à multiplier le nombre de ses enfants. Toutes ces nations détachées de la barbarie et entrant, chacune à son heure, dans le concert de la civilisation chrétienne, prouvent que, quand elle songe, elle fait autre chose que rêver. Mais cette guerre de conquête, qui a des âmes pour enjeu et des apôtres pour soldats, se poursuit par des armes d'une nature toute spéciale. « Nos armes ne sont pas charnelles », disait l'Apôtre des gentils. Si en effet le cimeterre peut faire des musulmans, c'est au glaive de l'esprit à faire des chrétiens.
Et cette propagande toute de lumière, toute de charité, toute de persuasion, aura pour objet toute espèce d'infidèles: les juifs, les Sarrazins, les hérétiques eux-mêmes — les hérétiques ! car l'Eglise, avec son divin Instituteur, « veut que tous les hommes soient sauvés et que tous ils parviennent à la connaissance de la vérité ». N'est-ce pas après avoir épuisé les moyens pacifiques, les prédications qui vont au cœur, les discussions qui convainquent, les adjurations qui ébranlent, les négociations qui ramènent, que la guerre contre les Albigeois est enfin décidée ?
Mais, ici, nous touchons à un point où les procédés de l'Eglise changent de nature, selon qu'elle se trouve en
présenced'infidèles, juifs et gentils, ou d'hérétiques, ceuxci récalcitrants.
L'Eglise, nous l'avons dit, n'inquiète pas les non baptisés. Si à l'occasion elle intervient, c'est pour défendre leur liberté. Elle punit au contraire l'hérétique, non pas, remarquez-le, pour s'être refusé à embrasser la foi, mais pour avoir déserté la foi reçue et embrassée. Elle poursuit un transfuge, elle châtie un rebelle, car l'hérétique aura beau faire ; par son baptême, sceau indélébile dont son âme est marquée, il appartient à l'Eglise, et quand l'Église le revendique, sa défection ne saurait le couvrir. Non pas que cette parole de saint Thomas, citée plus haut : « Croire est un acte libre », ait cessé d'être vraie ; mais elle ne s'applique pas à l'hérétique. Le saint docteur l'établit avec sa simplicité de raisonnement et sa lorce habituelle. Il se sert d'une comparaison « S'engager, dit-il, par un vœu est un acte facultatif: remplir son engagement est de nécessité. Il en est de même de la foi : vous étiez libre de ne pasl'embrasser, mais l'ayant embrassée, vous n'êtes pas libre de l'abandonner. » Et le saint en conclut que l'hérétique ne doit pas être toléré
Cependant, à côté de cette solution absolue, il y en a une autre qui l'est moins. La rigidité des principes peut
i. Sicut vovere est voluntatis, reddere autem necessitatis, ita accipere fidem est voluntatis, sed tenere eam acceptâmes t necessitatis. Et ideo hœretici sunt compellendi ut fidem teneant.(za. 2ae, q. X, a. 8, ad tertium.)
« La foi ne doit pas être une chaîne », dit quelque part M. Renan. Cet aphorisme a sans doute ébloui plus d'un lecteur. Mais pardon! la foi doit être une chaîne, comme toutes les vertus sontdes chaînes, comme tous les devoirs envers Dieu et envers le prochain sontdes chaînes. Dieu nous préserve des hommes affranchis de toute chaîne. Nous osons croire que M. Renan n'est pas de ce nombre et qu'il est, par exemple, suffisamment rivé à la chaîne de la probité (laquelle pourtant relève par le décalogue de l'ordre révélé), pour qu'un ami puisse lui confier impunément sa bourse.
LA REPRESSION AU POINT DE VUE DES PRINCIPES. 3l/
être tempérée dans l'application ; après la thèse, il y a l'hypothèse. Saint Thomas a vu dans le passé — on croirait qu'il aperçoit dans l'avenir — telle situation où, l'équité atténuant la rigueur du droit, la tolérance à l'égard des hérétiques prend la place de la répression. Le texte de l'Ange de l'école mérite d'être médité.
« Le gouvernement humain, dit-il, dérive du gouvernement divin et doit le prendre pour modèle. Or, Dieu, bien que tout-puissant et souverainement bon, permet ceituinsmaux qu'évidemment ilpourrait empêcher. Cette permission, il l'accorde afin de ne point nuire au bien existant et pour éviter de plus grands maux. Il doit en être de mêmedu gouvernement des choses humaines. Les hommes qui lui sont préposés ont à user de tolérance à l'égard de certains maux, de peur d'empêcher un bien ou de provoquer un mal. Suspendez, dit saint Augustin, la tolérance accordée aux filles de mauvaise vie, et le vice se montrera partout *. »
Le saint docteur, en spécifiant, va donner du corps à sa pensée. Voulant montrer que la tolérance religieuse n'est pas sans apporter d'utiles résultats, il prend exemple d'un faitcontemporain, celui des juifs. Ceux-ci, vivant tolérés au milieu des nations chrétiennes, servent de garants non suspects à l'authenticité des livres saints qu'ils conservent et aux prophéties que, pour leur part, ils accomplissent par le fait même de leur dispersion.
Elargissantensuite ces aperçus, et comprenant les hérétiques dans sa démonstration, l'auteur de la Somme est d'avis que, en certaines circonstances, les dissidentsseront tolérés avec avantage, non seulement dans leur personne mais aussi dans leur culte.
Ses motifs sont de ceux qui se laissent facilement pénétrer.
L'hérésie a ses phases : violente à ses débuts, elle se calme dans la suite ; après avoir rompu ses digues, le torrent étale ses eaux. Le type de l'hérétique pris individuellement offre bien aussi ses variantes. Que cet homme séparé soit, en tout temps et en toutes circonstances, semblable à lui-même, également agressif, également pernicieux, également responsable, c'est ce que vous ne pourrez soutenir. La plus forte part de responsabilité pèse sur l'hérétique de la première heure. C'est par suite d'un acte personnel et absolument imputable et non par l'erreur de ses pères qu'il vit en dehors de la vérité. Ce chrétien tombé, aveuglé, peut-être pour toujours, mais aveuglé par sa faute, ne peut exciper de l'excuse de l'ignorance. La foi lui avait été donnée et avec la foi la lumière. C'est de la grandeur du don que saint Thomas conclut à la perversité du fait, quand il voit dans l'hérésie la pire espèce d'infidélité — infidelitas hœreticorum pessima
Si l'excuse de l'ignorance ne peut être invoquée en faveur de l'hérétique apostat et novateur, celui-ci ne peut se prévaloir davantage de l'innocuité de son attitude. Cause de scandale par le fait de sa défection, il est rare que, entraîné par les ardeurs militantes de l'esprit de prosélytisme et de secte, il ne prenne une part active aux destructions en voie d'accomplissement ou préparées. Engagé dans une cause ennemie, il en épouse les intérêts et concourt à ses œuvres, et, tant qu'il n'aura pas désarmé, il ne peut se faire qu'une société possédant et ayant souci de défendre l'inappréciable bien de l'unité dans la foi, ne le traite en séditieux.
i. 2a 2ae, q. X, a. 6.
LA HlÔl'RKSSION AU POINT DE VUE DES PRINCIPES. 3 1 9
L'hérésie a la vie longue, mais l'hérétique disparaît: une première génération aura bien vite passé. Alors, au novateur inquiet, au sectaire turbulent, au champion conscient de doctrines impies et subversives, à l'apostat, succède l'hérétique par le sort de sa naissance, qui peutêtre ignore même s'il y a des hérétiques l. Le milieu dans lequel il est né, les conditions où il a vécu, ont fait la nuit autour de lui : nuit totale, ou nuit crépusculaire, nuit qui, dans le premier cas, exclut la responsabilité, et qui, dans le second, l'amoindrit. Aux dissidents de cette espèce on peut, on doit, suivant les cas, accorder le bénéfice des circonstances atténuantes, voire celui de l'ignorance invincible et de la bonne foi, son corollaire: L'ignorance, dit saint Thomas, est quant à l'infidélité une sorte d'excuse — infidelitas ex parte ignorantiœ habet aliquam excusationem* — surtout si les passions mauvaises et, dans l'espèce, les animosités de secte trop facilement transmissibles, ne lui servent pas d'accompagnement — maxime quando aliquis ex malitiâ non peccat.
Parfois ces hérétiques par transmissibilité constituent tout un peuple ou un peuple dans un autre peuple. C'est ici principalement que l'hypothèse introduite par saint Thomas viendra se vérifier. Aux lignes précédemment citées, il ajoute les suivantes : « On peut tolérer les cultes dissidents afin d'éviter de plus grands maux, comme seraient le scandale des faibles et les guerres intestines, et aussi pour ne pas mettre obstacle au salut de ceux qui, objet de cette tolérance, reviendraient à la foi. Ainsi,
1. Hérétique matériel et formel: telle est la distinction qu'établit la théologie. L'hérétique matériel est celui qui, sans s'en douter, suit une doctrine hérétique. Tel sera le paysan russe qui, ne reconnaissant pas la souveraineté spirituelle du Pape, ou qui, tenant que le Saint-Esprit ne procède pas du Père et du Fils, erre dans la foi, mais avec l'excuse de l'ignorance.