‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 11 sur 203 · Ps · texte numérisé non relu

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ORIGINE ', PREMIÈRE ENKANCE. 17

reste qu'une tour démantelée. D'autres édifices, vulgaires dans leur architecture et d'une physionomie absolument moderne, se rapportent néanmoins à la mémoire de saint Raymond. Au moment où sa canonisation mettait en allégresse toute la Catalogne et provoquait de solennelles démonstrations, un seigneur, Jeand'Espuny, qui possédait les ruines de Pennafort, en fit don à l'Ordre de Saint-Dominique, à la charge d'y construire un monastère. L'entreprise fut conduite à terme en deux ans. Dans l'escalier principal de cette demeure dont une dernière révolution a chassé les habitants, on lit encore cette inscription commémorative :

Natalem Shti Raymundi domum a Dno Martino Joanne de Espuhy Ordini Prœdicatorum traditam a Clémente Octavo Pontifice Maximo in monasterium erectam. Anno Dni i6o3.

On sait peu de chose sur les premières années de notre Saint. * Enfant, dit la notice, il paraissait avoir un cœur de vieillard, — in annis puerilibus cor ei senile inesse videbatur » . Tout ce qu'on a pu dire ou écrire en plus n'est que paraphrase. La Bulle de canonisation ellemême, quand elle parle des présages qu'offraient les jeunes années de celui qu'elle exalte, ne fait qu'exprimer en termes amplificatifs l'idée fournie par l'ancien texte.

Cependant, les murs du monastère dont nous avons décrit la situation donnent à ce laconique énoncé une interprétation plus vivante. Une des chapelles de l'édifice conserve deux tableaux, où l'imagination, à part la couleur historique qui n'était pas le fort du xvne siècle, s'est rencontrée avec le vrai. Dans une de ces peintures, que surmontent les armes des Pennafort, on aperçoit un jeune enfant de six ou sept ans. Ses yeux sont fixés sur un personnage qui évidemment est son père, et le seigneur du lieu. Le chevalier, assis sur un siège d'honneur,

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fait entendre des leçons que l'enfant écoute avec respect. Au second plan vous apercevezla mère : assise, elle aussi, attentive et silencieuse, elle semble par cette attitude s'associer aux exhortations paternelles et leur donner toute son adhésion. L'autre tableau offre, avec les mêmes personnages, une scène totalement différente. L'enfant a grandi, sa taille comporte une douzaine d'années; il est revêtu du costume des clercs. Son père le bénit ; l'enfant, qui paraît prendre congé, lui baise la main. La mère, debout comme le père, pleure en silence. En arrière de ce premier groupe , se tient un ange en costume de voyageur ; il touche le jeune clerc à l'épaule et semble le presser de partir. Plus loin, un esclave maure tient parla bride un palefroi tout prêt à être enfourché. C'est, ù ne s'y pas méprendre, une scène d'adieu. Raymond quitte le manoir paternel pour les cloîtres de la cathédrale de Barcelone.

SAINT RAYMOND APPELE A L ETAT ECCLESIASTIQUE — SA VOCATION A LA SCIENCE DU DROIT — IL ARRIVE A BO- LOGNE.

C'était un pieux usage parmi les familles chrétiennes d'offrir un ou plusieurs de leurs enfants, dans un monastère ou dans une église, sous la réserve d'une liberté, appelée, en temps voulu, à faire un choix définitif entre la vie séculière et le service des autels. Quelquefois, on le voit par l'exemple de la bienheureuse Marguerite de Hongrie, cette fleur sitôt éclose dans le parterre dominicain, les enfants voués au Seigneur, l'avaient été dès le sein de leur mère, et Dieu, agréant une

oblation faite avec une intention pure et dans le sentiment d'une foi vive, en ratifiait, en bénissait les choix. Les églises, d'autre part, se prêtaient volontiers à ces consécrations anticipées qui leur offraient un double avantage, celui de former par elles-mêmes les sujets qu'elles s'incorporaient dans un âge si tendre, et celui d'augmenter leur patrimoine au moyen des dots apportées par des rejetons de riches et nobles familles '. Le côté temporel de ces oblations donnait lieu à des contrats, et ces contrats, pour demeurer fermes, devaient être formulés dans des instruments écrits. Les archives de l'église cathédrale de Sainte-Croix et Sainte-Eulalie à Barcelone recèlent un certain nombre de ces actes. lien est un qui mérite d'être produit, il se rattache aux faits de notre histoire: a en 1189 , Raymond de Rozanis et sa femme Sancia offrent à Dieu, à la sainte Croix et à sainte Eulalie leur fils Raymond, afin qu'il soit clerc, et chanoine dans ladite église, en la vie et en la mort ». Par suite, des terres, et notamment le manse d'Esmenadora, étaient données par les seigneurs de Rozanis au chapitre de l'église cathédrale.

Cette clause : en la vie et en la mort, qu'on trouve souvent répétée 2, ressemble à un arrêt irrévocable ; elle n'exprime toutefois que le pieux désir des parents. Dans le cas particulier, elle recevra un démenti. Nous verrons, en effet, que, après avoir été dignitaire du chapitre de Barcelone, Raymond de Rozanis suivra, un des premiers,

1. Dans la suite, des familles puissantes, au lieu d'enrichir les monastères et les églises, prétendirent vivre à leurs dépens, et la cupidité fit des vocations forcées. Différence, avec beaucoup d'autres, entre l'ancien régime et le Moyen-Age.

2. Donnons, comme exemple, cet acte de iig3 conservé aux archives de la cathédrale de Barcelone. Deux époux offrent leurrils : Offerunt Dcoet canonicis BavchinonensibusfiUum suum Poncium utsit ibi clericus canonicus ad serviendutn Deo in vita et in morte : et dant in ejus hcereditatem mansum de Rovila, etc.

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Raymond de Pennafort , quand celui-ci, chanoine et prévôt dans la même église, échangera ces avantages enviés contre la pauvreté du Frère-Prêcheur.

Jusqu'à cet événement, encore fort éloigné, les deux nobles enfants, Raymond de Rozanis et Raymond de Pennafort, partagent une même fortune. A peine éclos à l'a vie, le descendant des Pennafort est attaché comme clerc à l'église de Sainte-Eulalie. « Dans un âge très tendre, porte un texte contemporain, il méprisa le monde avec tous ses attraits, et vécut sous l'habit d'une sainte profession '. » Elevé dans la maison de Dieu, il répondit aux soins de ses maîtres par la maturité de sa conduite, par sa piété, par son application. A l'âge de vingt ans, il était en état d'enseigner les arts libéraux. Il s'acquitta de cet office sans percevoir de salaire et en ajoutant à la science, qu'il distribuait gratuitement, l'exemple non moins fructueux de ses vertus.

Le jeune maître ès arts préludait à sa carrière professorale dans les mêmes cloîtres, où il avait reçu le bienfait d'une éducation libérale et chrétienne. Huit ans plus tard, en 1204, on le trouve encore attaché aux lieux où s'était écoulée son enfance. Associé à Raymond de Rozanis, il a son rôle dans une cause déférée à la cour de chrétienté ou officialité diocésaine. Deux clercs, Pierre, attaché à Sainte-Marie-Madeleine, et Arnauld, attaché à Sainte-Marie-de-Valdonzela, revendiquent, chacun pour le bénéfice qu'il dessert, une vigne appelée de Cirer. La sentence rendue sur ce conflit porte deux seings, celui de Raymond de Rozanis, en qualité déjuge — cognitor causœ — et celui de Raymond de Pennafort, requis pour la rédac-

1. Ab ipso juventiitis œvo mundanis contemptis illecebris, sub sancto professionis habit 11, etc. Lettre des évêques delà Province de Tarragone réunis, quatre ans après la mort de saint Raymond (1279), pour solliciter sa canonisation.

tion du jugement — qui hoc scripsit mandato Raymundï de Romanis judicis. Lejugeet l'officier ministériel appartiennent l'un et l'autre à la cour de l'évêque et au clergé de la cathédrale ; ils continuaient ainsi à servir l'Eglise à laquelle ils avaient été voués dès leurs plus jeunes années.

Il est permis de voir dans les fonctions assignées à Raymond de Pennafort un premier signe de ses dispositions pour la jurisprudence canonique. Les circonstances favorisaient ce goût naissant. Le réveil des études juridiques, qui avait eu Bologne pour théâtre, s'était étendu à toutes les contrées de l'Europe et à toutes les classes de la société, a Les hommes de la plus haute distinction, écrit l'historien Zurita, et les personnages les plus éminents se faisaient gloire de posséder la connaissance des lois civiles et ecclésiastiques. » Témoignage prématuré peut-être, en ce qui touche les Espagnols de pure race. Non pas qu'ils n'eussent déjà fourni un certain nombre de jurisconsultes dont les noms se sont conservés ; mais, dans les pays de langue limousine ou provençale , dans la Marche d'Espagne par conséquent, la science vulgarisée avait pris les devants. Déjà au xiie siècle, Othon de Plaisance occupait avec éclat une chaire de droit à Montpellier, ville entrée depuis lors dans le domaine du roi d'Aragon. Les enseignements du jurisconsulte italien s'étaient nécessairement propagés, dans la partie méridionale de la Marche et avaient eu de nombreux échos. On comprend que Raymond, esprit particulièrement studieux, se soit senti poussé vers la culture du droit, et que maintenant, jurisconsulte ébauché, il s'apprête à quitter sa patrie pour aller à Bologne prendre rang, parmi les disciples d'abord, et, dans la suite, parmi les jurisconsultes consommés. C'est ce que semble insinuer l'ancienne Vie. a Ensuite, dit-elle, la

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divine Providence, connaissant tout le bien que sa science devair procurer à l'Eglise, disposa les choses de telle sorte qu'il se rendit à Bologne. »

Raymond dut se mettre en route en 1210; cette date a été discutée, contestée. L'accord pourtant était facile. Il se luisait tout naturellement sur une pièce offrant le double avantage d'être sortie de la plume d'un irrécusable témoin, Raymond lui-même, et d'indiquer, mieux qu'en termes approximatifs, l'année de son départ pour l'Italie. Cette pièce, relative à un incident du voyage, fut rédigée à une époque postérieure de beaucoup; elle n'en conserve pas moins sa valeur. Le fait qu'elle est écrite presqu'au seuil de l'éternité ajoute à son intérêt plutôt qu'il ne l'affaiblit. Elle est précédée d'un préambule qu'il importe de transcrire. « Moi Frère Raymond de Pennafort, le dernier dans l'Ordre des Prêcheurs, j'ai, en la présente année 1271 et le dix-huitième jour d'août, mis par écrit la présente relation, à la demande de mes Frères et en l'honneur de la Très Sainte Vierge Marie, Mère de notre Seigneur, Sauveur et Rédempteur Jésus-Christ. »

La date de 1271 est une base. Après l'avoir énoncé, le vénérable narrateur déclare que les faits compris dans son rapport se sont passés il y a soixante ans et plus, lorsqu'il se dirigeait sur Bologne pour y poursuivre l'étude du droit. Soixante ans et plus signifient, en prenant les choses à la lettre, soixante ans et une fraction d'année. En retranchant ce nombre du chiffre de 1271, date de l'écrit, on arrive à celui de 1210, date du passage en Italie. Raymond avait alors trente-cinq ans.

L'intérêt de la précieuse pièce n'est pas tout entier dans les dates; on peut lui faire d'autres emprunts.

Le pèlerin de la science ne partait pas seul. Pour charmer les ennuis d'une route aussi longue, il avait la ressource et la consolation d'un ami, le commerce de

l'homme unanime, ainsi que parle saint Paul '. Ce compagnonetce soutien était, comme Raymond, un clerc de l'église de Barcelone. Il se nommait maître Pierre Ruber ou Roux. Ayant partagé les études du Saint à Bologne, il revint avec lui et se fit avec lui Frère-Prêcheur. « Il termina sa vie, écrit Raymond, en laissant ses louanges sur toutes les lèvres. »

La relation ne nous laisse pas ignorer l'itinéraire suivi par les deux voyageurs. Ils empruntèrent l'ancienne voie romaine d'Espagne en Italie par Arles et par Turin. On les voit arriver à Briançon, une des étapes marquées sur cet itinéraire, et de làaux passagesdu Mont-Genèvre, — pervenimus Brigantium ad pedes seu radiées Monginigri. Là, ayant ouï parler d'un miracle que venait d'opérer « Notre-Dame et son très benoit Fils », ils se détournèrent de leur route et parvinrent au village de Sainte-Marie-Delbeza. Alors ils purent voir de leurs yeux, non plus un miracle, mais ses irréfragables traces. Un jeune homme, attiré dans un guet-apens, avait été horriblement mutilé. Déférant aux supplications de sa mère, la très sainte Vierge avait replacé ses yeux dans leurs orbites et rétabli dans leur état d'intégrité ses membres amputés. Les cicatrices et tous les signes d'une vie renaissante attestaient l'authenticité du prodige 2.

A la distance de soixante et un ans, le saint vieillard racontait le fait miraculeux avec un accent attendri, débordant d'amour pour la Reine du ciel et de reconnaissance pour sa miséricordieuse bonté. Ces impressions

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