‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 10 sur 203 · Vie ancienne. — Voir à l'Introduction · texte numérisé non relu

Vie ancienne. — Voir à l'Introduction

quêtes de l'Islam par l'épée victorieuse de Charlemagne, incorporé dans son empire et se rattachant jusqu'au xme siècle à l'unité du royaume franc. Cétait une zone frontière ou Marche, située en deçà et au delà des Pyrénées orientales et comprenant au nord la Septimanie, au midi la Catalogne. On lui donnait le nom de Marche d'Espagne. Cette ancienne terre gothique fut, jusqu'au règne de Charles le Chauve, administrée par un gouverneur ou comte unique. Puis, sans cesser de dépendre de la monarchie franque et tout en conservant son unité comme province ecclésiastique ayant sa métropole à Narbonne ', elle fut divisée en deux circonscriptions : la Septimanie obéit à un marquis de Gothie qui prenait également le titre de duc de Narbonne *. La partie sud — Gothalonia ou pays des Goths, la Catalogne — reconnut pour seigneurs les comtes de Barcelone.

Tel était encore l'état des choses quand naquit saint Raymond. Ajoutez toutefois cette différence que le comte de Barcelone venait d'unir à son litre celui de ro: d'Aragon. Cette augmentation de puissance, n'était pas faite pour arrêter un mouvement qui, lent dans sa marche mais irrésistible dans ses effets, détachait peu à peu la Catalogne de la monarchie française. Toutefois, en 1 1 76, tous les liens ne sont point brisés ; il y en a de naturels, il y en a de politiques. Si vous demandez qui se rapproche davantagedu peuple catalan parla race, par le langage, par les institutions, par les traditions nationales, n'allez pas chercher au delà de la Sègre dans le royaume voisin et récemment uni d'Aragon ; remontez au contraire vers le nord. Saint Raymond est de la même race que les Septimaniens. Les premiers accents recueil-

1. Narbonne demeura la métropole de la Catalogne jusqu'au xie siècle.

2. Ce titre fut successivement porté par les comtes d'Auvergne et de Rouergue, et finalement par ceux de Toulouse.

IO CHAPITRE Ier. — COMMENCEMENTS DE SAINT RAYMOND.

lis sur ses lèvres appartenaient à l'idiome sonore et poétique qu'on désignait, dans la diversité de ses dialectes, sous le nom générique de langue provençale et aussi de langue limousine, langue du peuple et langue littéraire, parlée, écrite et chantée des deux côtés des monts. La ligne des Pyrénées n'était pis davantage une délimitation politique. Puissante au nord comme au midi, , la Maison de Barcelone avait des possessions directes ou des droits suzerains, non seulement sur le versant franco-pyrénéen, mais, gagnant lesCévennes, elle rayonnait jusqu'au fond du Rouergue et du Gévaudan : une de ses branches dominait en Provence. Enfin, au point de vue du lien féodal, elle n'avait jamais cessé de reconnaître la suprématie de la France. Nous voyons un de ses représentants prêter hommage entre les mains de Louis d'Outre mer, et, quand la couronne passe de la descendance dégénérée de Charlemagne à une dynastie nouvelle, nous trouvons, parmi les feudataires les plus empressés à reconnaître l'avènement de Hugues-Capet, un comtede Barcelone. Plus tard, un autrede ces'comtes, Raymond Bérenger III, menacé par la puissance musulmane, se rappelle que son suzerain est à Paris. Invoquant le droit du vassal, il fait appel à l'épée de Louis le Gros. L'union va sans doute s'affaiblissant de jour en jour, et cependant, en 1 1 80, quatre ans après la naissance de saint Raymond, vous en trouvez des traces. Un Concile réuni à Tarragone déclare qu'il ne sera plus donné suite à l'usage immémorial de dater les actes publics par les années du roi de France régnant. Mais telle est la force de l'habitude, conforme d'ailleurs au droil, qu'une pièce, libellée l'année suivante, porte encore en son préambule le nom du roi Philippe-Auguste

1. Anno primo Philippi régis, filius (sic) Ludovici junioris régis... Marca hispanica. Append. p. 1377.

De tout cela concluons que la qualification d'Espagnol, attribuée à saint Raymond par son biographe le plus ancien, signifie qu'il est né dans la Marche d'Espagne, en d'autres termes qu'il est né Français, Français du midi par la race, Français politiquement par l'attache féodale 1 .

Sans doute il mourut Espagnol. Pendant les cent ans qu'il vécut, l'aspect des choses eut le temps de changer, et, pour s'en persuader, il n'est pas nécessaire , d'aller jusqu'au bout de cette longue période. Lorsque, en 1 222, Raymond quittait ses dignités scolaires et ecclésiastiques pour embrasser la vie d'un Frère mendiant, le monastère de Barcelone où il entrait faisait déjà partie de la Province dominicaine dite d'Espagne. Alors la Catalogne était attirée de plus en plus dans l'orbite espagnole. En 1258, le traité de Corbeil, cette œuvre de la sagesse de saint Louis, consommait la séparation.

Vient une autre question : celle du lignage. Il n'y a qu'une voix parmi les historiens pour attester la noblesse de Raymond. Quand l'ancien texte de sa vie établit une sorte d'opposition entre son origine espagnole et sa qualité de Catalan — Hispamis origine ,natione Cathalanus — cette manière de parler est passible d'une interprétation différente mais non pas exclusive de celle que nous venons de donner. La première des deux désignations — Hispanus origine — regarderait le passé, la seconde le présent ; le passé c'est la noblesse du lignage. Les peuplesde la péninsule, sans en excepter les Catalans, se souvenaient d'avoir eu pour ancêtres des Espagnols ou Goths. A partir de l'invasion musulmane, ces deux termes devinrent synonymes, et c'était en vertu d'un même motif qu'on se parait du nom d'Espagnol ou qu'on

i. Un écrivain du xin* siècle, Henri de Gand, fait de Raymond un Provençal — natione Provençalis. On sait que cette désignation de Provençal embrassait tous les peuples de la France méridionale.

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tenait à passer pour fils de Goth ou Hidalgo. On prétendait par le fait s'inscrire dans la descendance de ces guerriers chrétiens, chefs ou soldats, qui les premiers avaient tiré l'épée contre les envahisseurs du pays. Que Raymond eût été en droit de se réclamer de ces antécédents historiques, son antique légende le fait comprendre. « Il descendait, porte-t elle, d'une famille de chevaliers », et elle n'amoindrit pas sontémoignage quand elle ajoute: t mais l'éclat de ses vertus répandit un nouveau lustre sur la noblesse de ses parents ». Si donc il possédait avant tout cette noblesse qu'un deses contemporains appelle nobilit as gratuit a ', la noblesse selon la grâce, celle d'une âme née de Dieu, capable de toutes les ambitions généreuses qu'un tel titre autorise, il y joignait celle du sang. Clément VIII, dans sa bulle de canonisation, ne néglige pas cette particularité. « Il naquit, dit-il, de la noble famille des Pennafort — ■ ex nobili familia de Pennafort.

Il y a une chose pourtant que les textes cités ne nous apprennent pas. Les Pennafort étaient nobles, mais quel était leur rang dans la hiérarchie féodale? Etaient-ils clarisssimes ? pour parler le langage d'autres temps et d'autres lieux. Raymond, nous dit-on, appartenait à une famille de chevaliers — ex militari pro génie. Mais cette désignation est insuffisante à nous éclairer. En tant que distinction personnelle, les éperons du chevalier pouvaient être gagnés par un banneret, voire par un sim-

i. Le Frère-Prêcheur Guillaume Pérau'.t. Cf. De eruditione principum (1. i, c. iv et v) et Summavirtutumet vitiorum(c. xxvm et xxix). Rien de plus remarquable que les idées très justes, très larges et très équitables — nous dirions sagement libérales — exprimées parles Frères-Prêcheurs sur la noblesse dont sortaientpourtantun sigrand nombre d'entre eux. Albert le Grand, Humbert de Romans, Jacques de Voragine pensent et parlent comme Guill. Pérault. Disons mieux, ils pensent et parlent comme leurs contemporains.

ORIGINE ; PREMIÈRE ENFANCE. l3

pie bachelier, aussi bien que par des fils de rois

Dans une acception plus générale, le titre de chevalier, quoique porté avec orgueil par de puissants barons, pouvait désigner tout aussi bien le possesseur d'une tenure, peut-être fort modeste, tenure noble néanmoins, par opposition à la tenure servile, et grevée du service de guerre, du service à cheval, d'où le mot chevalier — en latin, miles, soldat par excellence. Ni Tune ni l'autre de ces acceptions ne nous aide à classer les ascendants de saint Raymond : vous ignorez encore s'il faut les placer en haut ou s'il faut les placer en bas. En vain parcourez-vous la liste de ces grands feudataires , vassaux immédiats des comtes de Barcelone et comtes comme leur suzerain , le nom que nous serions heureux de signaler n'y figure pas. Est-ce un motif pour le reléguer au degré inférieur de l'échelle féodale ? Rien n'y oblige ; le texte de l'ancienne Vie qui met en évidence la noblesse de son héros semble réclamer davantage. Reste, pour satisfaire aux vraisemblances, une région intermédiaire, celledes vicomtes, des barons, des riches-hommes, grands seigneurs, eux aussi. Remarquez que les Pennafort portaient d'or à quatre pals de gueule. C'était le blason des couronnes réunies de Catalogne et d'Aragon. Libre à chacun de voir dans cette identité d'armoiries un argument en faveur des savantes conjectures qui mêlent au sang royal celui de notre Saint 2.

N'insistons pas, non par dédain, mais faute d'une cer-

I. Perdigon, un troubadour issu d'une famille de pêcheurs, avait été fait chevalier par le dauphin d'Auvergne.

->. Consultez sur cette royale parenté le dominicain Diago, le savant historiographe du royaume d'Aragon. 11 établit sa thèse dans la Vie de saint Raymond (ch. 2 et 3) et dans son histoire des comtes de Barcelone (hv. 3, ch. 3j.Dans son livre intitulé Jacme Ier, M. de Tourtoulon donne à saint Raymond le titre de parent du roi (tom. n, p. 74).

14 CHAPITRE 1er. — COMMENCEMENTS DE SAINT RAYMOND.

titude complète. Il y a, nous le reconnaissons volontiers, une vertu du sang ; la noblesse de caste s'y rattache et la suppose. Au fond, cette vertu n'est ni plébéienne ni aristocratique. Le sang transmis dans sa pureté fait les races de choix, les optimates de toutes les conditions, de tous les régimes et de tous les temps. L'Eglise, dans ses bulles de canonisation et dans les légendes qu'elle insère au bréviaire, ne manque jamais de marquer les conditions d'honorabilité, modeste ou plus éclatante, où sont nés ses héros. Elle rend hommage de la sorte à l'unité, à la solidarité de la famille. La grâce qui fait les saints, honore cette unité à sa manière. Sans doute YEsprii souffle où il veut : des milieux les plus défavorables il fait surgir des élus : Pierre de Vérone, un saint et un fils d'hérétique, que nous rencontrerons au cours de nos récits, en est la preuve assez marquante Mais, ensomme, la grâce, qui ne dépend pas des dons naturels, ne les dédaigne pas. Elle aime à reconnaître dans la transmission d'un sang généreux un motif à ses bienfaits.

L'hypothèse d'une alliance entre les Pennafort et les comtes de Barcelone honore les deux maisons. Raymond aurait été redevable d'une parcelle de son sang à une race de héros. Cette race, quand il naissait, n'avait point forligné. Alphonse Ier *, qui portait depuis quatorze ans les deux couronnes unies de Catalogne et d'Aragon, était un roi sage et habile, bon chevalier et poète gracieux, comme on savait l'être dans sa famille ; il était surtout chrétien fervent et défenseur zélé des intérêts religieux. Le surnom de chaste, hommage à sa vertu , donne à la mémoire de ce prince un éclat que les rois ses successeurs ne surent point conserver. C'est un homme

i. Alphonse Ier comme comte de Barcelone; Alphonse II comme roi d'Aragon.

aux vertus antiques ; il représente de glorieuses traditions. Son père, Raymond-Bérenger IV, fut longtemps vénéré comme un saint. Au monastère de Ripoll, où il avait choisi sa sépulture, on conservait son éloge funèbre, éloge en quelque sorte de tous ses ascendants. Ce document rappelait qu'il avait conquis quarante places sur les Sarrazins, qu'il avait fondé ou restauré plus de trois cents églises, qu'il avait réduit à l'état de tributaires et de vassaux presque tous les rois Maures d'Espagne. Des miracles avaient éclaté sur son tombeau.

Humbert de Romans, dans sa Chronique des Maîtres généraux rédigée du vivant même de Raymond, nous aide à déterminer le lieu de sa naissance. « Il était né, écrit-il, au diocèse de Barcelone, dans un château appelé Pennafort — de diœcesi Barchinonensi, de Castro quod dicitur Pennafortis. — Des vestiges de cette demeure seigneuriale subsistent encore et, bien que ces vieux murs n'aient plus rien à nous apprendre sur la famille qui leur avait emprunté son nom, les lieux où Raymond naquit et où il passa sa première enfance ne peuvent nous être indifférents. Il faut, pour les rencontrer, se transporter à l'extrémité méridionale du diocèse de Barcelone, et dans le voisinage de la petite ville de Villafranca de Pénadès. La voie ferrée que vous avez suivie jusqu'alors, vous déposera à une station appelée los Monjos. C'est un simple hameau constituant, avec d'autres groupes, la très ancienneparoisse de Sainte-Marguerite. De ce point vous vous dirigez vers le nord-ouest, à

i. Nous citerons souvent la Chronique de Humbert. La partie afférente à saint Raymond est de petit volume, mais pleine de choses. Elle n'occupe pas dans Echard {Script, tom. i, p. 406) l'espace de deux colonnes in-folio. Nous donnons cette indication une fois pour toutes, plutôt que de renvoyer cent fois, chose fastidieuse autant qu'inutile, à la même page d'un même volume.

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travers une plaine ondulée et le long d'un cours d'eau portant également le nom de los Monjos. Bientôt vous vous trouvez en face d'un accident de terrain plus considérable que les autres. D'un côté il est accessible, et de l'autre il se termine brusquement par un massif de rochers dont les parois à pic baignent leurs pieds dans le torrent. Sur ces fortes assises s'élevait la demeure féodale, et c'est pourquoi on appelait celle-ci Pennafort, nous dirions en français Rochefort l. Maintenant, franchissez le cours d'eau à l'aide des pierres qui émergent de son lit, et en contournant le monticule, vous arrivez par une pente adoucie à un plateau d'où la vue s'étend au loin. A vos pieds, la plaine a déroulé ses ondulations et agrandi ses perspectives parsemées de villages et de fermes. A l'horizon, une ceinture de collines boisées entoure ce tableau d'un cadre verdoyant. Plus au loin et dans la direction du nord, vous voyez se dessiner sur l'azur du ciel les crêtes dentelées du Mont-Serrat. Votre œil, en fouillant le panorama qu'elles dominent, peut, sans apercevoir Manrèse, en déterminer l'emplacement. Ainsi, à une distance de trois siècles, le souvenir d'Ignace de Loyola vient se mêler à celui de Raymond de Pennafort. Combien de fois l'âme innocente de l'enfant et l'âme repentante du converti ne durent-elles point invoquer le secours qui vient des montagnes 2, en contemplant de loin le sanctuaire béni de Notre-Dame du Mont-Serrat!

Des anciennes constructions de Pennafort, il ne

1. De ce côté des Pyrénées, on aurait également dit Pennafort. Dans les contrées occitaniennes ou de langue d'oc, par exemple dans les départements de Lot-et-Garonne et de Tarn-et-Garonne, vous rencontrez encore des châteaux offrant dans la composition de leur nom le radical penne ou rocher : Penne d'Agen. p. ex., et Penned'Albigeois. ,

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