‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 13 sur 203 · LA LIBERTE CORPORATIVE · texte numérisé non relu

LA LIBERTE CORPORATIVE

C'est la liberté qui est ancienne et le despotisme qui est nouveau. Parole bien souvent répétée, mais qui revient irrésistiblement à la mémoire quand on considère les institutions de la grande époque chrétienne du Moyen-Age. La liberté déborde, envahit tout. Vous diriez l'exubérance d'une forêt vierge. S'il y a lieu d'élaguer, de faire de l'ordre, de frayerles voies à l'airet à la lumière, d'assurer l'humble sort de plantes étouffées par des jets plus vigoureux, rendez-en responsable, pour une part du moins, la liberté elle-même, trop puissante pour ne pas avoir ses excès. Après tout, qu'on nous cite une époque, une seule, où elle ait été équitable, absolument et sur tous les points. La liberté dont nous parlons offre du moins cet avantage : c'est qu'elle est avant tout chrétienne : chrétienne par son origine; des siècles de foi l'ont préparée, mûrie, disciplinée : chrétienne dans son essence ; car elle est cette liberté personnelle que le christianisme défend d'abdiquer. Au sentiment de nos pères, l'individu n'est pas fait pour l'État, mais l'Etat pour l'in-

dividu ; l'Etat n'est pas la source du droit ; il y a des droits qui priment le sien. L'univers tout entier est sans droit contre la liberté chrétienne d'une seule âme.

Du reste, les hommes de ce temps ne se piquaient pas d'être des théoriciens. Vous remarquerez que le termede liberté se trouve rarement sur leurs lèvres. Son acception trop générale, passible d'équivoques, arme de parti saisie et abandonnée tour à tour, cadrait peu avec leur droiture native et leur bon sens pratique. Ils tenaient surtout à posséder des libertés, libertés saisissables, faites à leur taille, souvent même à leur goût. Vous les auriez en vain sollicités de sacrifier à de pompeuses généralités et à des mots sonores la liberté personnelle, celle du foyer, celle du clocher, celle de la corporation, et en un mot cette libre disposition de soi et de ce qu'on a de plus cher, que seules les races anglo-saxonnes, ces héritières du vieuxdroit, ont su se réserver. Parlant de la liberté civile et politique, saint Thomas en donne cette définition : <s Liber est qui causa sui ipsius est. L'homme libre est celui qui, maître de ses actes, en dispose pour lui-même 1 ».

Vous l'entendez, cet homme vit pour lui-même et non pas pour un maître, qu'il s'appelle Etat, César ou Révolution. De la définition du grand docteur découle la liberté individuelle, celle de la famille, celle de la corporation, celle de la commune, celle de la province, libertés qui vous grandissent au lieu de vous amoindrir, libertés nécessaires, faute desquelles la société n'est plus qu'une poussière humaine, sans cohésion et sans résistance, capable de tous les emportements et de toutes les servitudes.

Donc, à l'époque dont nous traitons, on n'avait peut-

i. De regim. princ. c. i. Saint Thomas ajoute pour expliquer sa pensée : Servus autem est qui, id quod est, alterius est.

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