LES CORPORATIONS ENSEIGNANTES. 3 I
cipe surtout. Le Moyen-Age l'avait gardé, en grandissant son acception.il ne réveillait plus, comme sous l'empire à son déclin, l'idée d'une machine fiscale et d'un instrument d'oppression. Il servait à désigner cette foule d'autonomies qu'une ère de liberté voyait surgir partout et à tous les degrés de l'échelle sociale. On l'appliquait, non seulement à la cité, mais à la corporation ; non seulement aux bourgs et aux agglomérations rurales constituées en communes, comme les Universitades d'Aragon, mais aux intérêts collectifs d'une paroisse ou village, à ceux des serfs eux-mêmes. Enfin, au commencement du xme siècle, on l'attribuait déjà aux deux autonomies scolaires de Paris et de Bologne. Considérées dans leur nature et dans leur but, elles portaient le nom d'Etude générale — Studium générale — les titres qu'elles assuraient étant valables pour tout le mondechrétien. Si on les considérait dans leur organisation civile et en tant qu'associations professionnelles, ayant, comme toutes les autres, place au soleil, on leur donnait le titre d'Universitas scholarium — universalité, association des écoliers.
Ecloses au souffle de la liberté, les deux écoles offrent, malgré leur caractère commun de corporations lettrées, ces différences et ces contrastes qui impriment aux institutions du temps un cachet si plein d'originalité. Distinctes par l'objet spécial de leur enseignement, elles ont en outre leur physionomie propre et leur goût de terroir. L'université de Paris se rapproche des autres corporations nées sur le domaine royal. Son autonomie, si protégée qu'elle soit par d'immenses privilèges, rencontre cependant des limites. Elle exerce un pouvoir disciplinaire fort étendu; mais s'il s'agit de délits de droit commun, le pouvoir judiciaire lui échappe, non pas au profit du roi, mais au
profit de l'officialité diocésaine, dont les écoliers relèvent en tant que clercs. Enfin, et contrairement à ce que nous allons constater pour Bologne, le gouvernement réside, non pas dans la multitude des écoliers, mais dans rassemblée des maîtres, qui se recrute par ellemême. Idéalement l'école de Paris est une monarchie; elle se gouverne, mais sous les lois d'une reine : cette reine est la théologie; les autres sciences lui forment un cortège de vassales. Cependant la reine ne pouvait exercer son empire qu'à l'aide de ministres, et ces ministres de la science sacrée, c'étaient les docteurs, ou, comme on les appelait en ce temps, les maîtres en divinité.
A Bologne, au contraire, cité aux institutions républicaines, le Studium générale affectait la forme démocratique. Si vous avez à Paris une association de maîtres, Bologne vous offre une association d'écoliers. Ici le collège des professeurs constitue, en dehors de l'université proprement dite, un corps spécial et séparé ; il traite avec les écoliers, et il est leur justiciable. La multitude est souveraine ; elle délègue ses pouvoirs par l'élection. Avec un but commun, l'étude exclusive des deux droits, et avec les mêmes maîtres, les écoliers forment deux universités ou corporations, celle des ultramontains et celle des citra montai ns ou Italiens , la première comprenant dix-huit nations et la seconde dix-sept. Des conseillers étaient élus par chaque nation. Réunis, ils constituaient un sénat dirigeant, sous la présidence d'un recteur, écolier lui-même et élu pour un an. Un conseil législatif, également recruté par l'élection, comprenait les statuarii ou confectionneurs de statuts. Cette commission toutefois ne faisait que préparer des projets soumis ensuite à l'université convoquée enassisesgénérales. Aux temps féodaux, la participation aux plaids ou assises était un devoir autant qu'un droit. Ici, chaque écolier devait,
LKS CORPORATIONS ENSEIGNANTES. 33
sous peine d'exclusion, faire acte de présence aux assemblées générales au moins trois fois par année.
L'autonomie de cette association des intelligences était absolue et l'immixtion du municipe bolonais fièrement écartée. Pour se mieux garer dans son indépendance, la corporation des écoliers ne s'ouvrait qu'aux seuls étrangers — advenœ foreuses. — Le Bolonais de naissance était privé du droit de cité dans la commune scientifique. Il pouvait participer aux avantages du studium générale, suivre des cours et conquérir des grades, mais il demeurait exclu de Y Université et ne prenait part ni aux élections, ni aux assemblées délibérantes.
Souveraine à tous égards, en possession du droit de haute et basse justice, la corporation pouvait exercer envers ses membres les traitements les plus rigoureux. Sa juridiction s'étendait non seulement aux écoliers , mais à toute personne se rattachant à elle, soit de près, soit de loin, aux professeurs d'abord, puis aux copistes, enlumineurs et relieurs, aux prêteurs de livres appelés stationarii, aux serviteurs, et enfin aux prêteurs sur gages.
Quoi d'étonnant si, à Bologne plus encore qu'à Paris, la liberté avait ses orages? Le Pape, modérateur suprême des universités, dut souvent intervenir. Ce qui se passe une fois à Paris, où une cabale puissante frappe d'ostracisme saint Bonaventure et saint Thomas, tourne en coutume à Bologne. A chaque instant, une faction hostile refuse au candidat du parti opposé le conventus, sorte de champ clos ou d'épreuve dernière qui conduit au doctorat. Encore s'il ne se fût agi que de rivalités scolaires ! mais le sanctuaire de la science est troublé par le contre-coup des divisions politiques, cette plaie de l'Italie. Vient une époque où les
intérêts se rétrécissent, où les luttes se localisent et se rapetissent, où Ton demande aux candidats non pas tant s'ils sont capables, mais s'ils sont Guelfes ou Gibelins, Blancs ou Noirs, Géréméi ou Lambertazzi. Le studium de Bologne compromettait par cela même son caractère d'universalité. Il cessait d'être cette grande institution que l'Europe vénérait sous le nom de mère des études; il préparait sa décadence et courait à la perte de son autonomie.
Tel estle peuple auquel Raymond dePennafort va demander des lettres de naturalisation. Un mot néanmoins est encore nécessaire. Ce peuple n'est pas un peuple d'enfants jouant à la république. Qu'il y ait, dans le nombre, des jeuneshommes,cela ne fait aucun doute, mais les rangs sont fort mêlés. Il s'y trouve, dans une proportion respectable, des hommes posés, graves par les années et par la science, considérables par la fortune et par les dignités. Le terme d'écolier est parfaitement compatible avec toutes cesconditions: il l'est même avec le titre de maître. Saint Raymond, en effet, qui à l'âge de trente-sept ans vient se perdre dans les rangs des disciples, avait longtemps enseigné comme maître ès arts *. Quand, plus tard, Bologne le verra occuper une de ses chaires, ses cours seront remarqués non pas à cause de l'affluence considérable qu'ils attirent, mais à cause de la qualité des auditeurs, nobles et savants en majorité, prœcipuè nobiles \ac litterati ad ejus scholas confluebant 2. C'est qu'en ces temps réputés barbares , la science exerçait des séductions sans pareille. On ne craignait pas de
1. Voici un autre exemple plus significatif encore: c'est celui d'un maître en théologie. Il est fourni par les Vies des Frères (pars IV, c. 12): Frater quidem, vir religiosus et Parisiis in theologia magister, cum studeret Bononice, etc.