Vit. antiq
vieillir en restant son disciple. Ainsi se formaient les hommes forts. Après avoir étudié dans une école célèbre et sous un maître fameux, on allait sur un autre point du monde chrétien s'éclairer au flambeau de quelque autre génie. L'arbre de la science avait d'ailleurs des branches multiples, et toutes n'étaient pas également cultivées dans chaque foyer d'étude. Des deux grandes universités, l'une excellait par la théologie et l'autre par le droit, et l'on ne croyait pas déroger, quand, après avoir conquis dans Paris une place honorable à la cour de la reine, on allait encore à Bologne rendre hommage à une de ses vassales , surtout si cette vassale portait , comme la science canonique, un sang royal dans ses veines.
Raymond est écolier; il a pris place sur les bancs; il écoute attentivement ses maîtres. Au bout de peu d'années, il sera l'un d'entre eux. Deceux-ci nous avons peu parlé : quelle est donc leur condition ?
Les professeurs ou docteurs peuvent être considérés dans leurs rapports avec l'école et dans leurs rapports avec le monde.
Leur collège ou assemblée formait un corps illustre, distinct, sinon séparé, de l'université. La première de ses prérogatives était de fournir des professeurs. Qu,e ne peut-on, en fait de libertés, au sein d'un peuple chez qui les principes d'ordre sont assurés ? Cette liberté des conférences publiques, si bruyamment réclamée de
36 CHAPITRE II. — BOLOGNK.
nos jours, on en jouissait à Bologne. Il n'y avait d'autre condition à l'ouverture d'un cours que la très libre entente entre le maître qui s'offrait et les élèves qui s'attachaient à lui. Tout docteur avait le droit de tenir une école, et le suivait qui voulait. De chaires fondées et de traitements fixes, il n'était pas question. Ce ne fut qu'en 1289, alors que l'Université avait déjà fourni la part la plus brillante de sa carrière, que le municipe bolonais songea à créer deux charges de professeurs, Tune pour les civilistes, l'autre pour les décrétistes. C'était le signe précurseur d'une inévitable décadence. Le jour où les professeurs seront tous à la charge de l'Etat, il y aura bien une université bolonaise, mais, en fait, le studium générale, l'école indépendante et appartenant à la chrétienté tout entière aura disparu. D'ici à cette époque encore éloignée, la république, attentive aux moyens d'attirer élèves et professeurs, se borne à s'imposer des sacrifices, non pour créer des chaires, mais pour encourager, par voie de gratifications personnelles, le talent d'illustres étrangers. Ainsi s'y prendra-t-elle pour fixer et retenir saint Raymond.
Toutefois , les libéralités de cette nature constituent une exception dont il y a peu d'exemples. En règle ordinaire, l'ouverture d'une école est le résultat d'un marché entre un maître et des écoliers. Ceuxci se cotisent afin d'offrir aux docteurs les plus habiles une rétribution capable de les tenter. Comme dans tous les pactes de cette nature, on marchande. L'arrangement conclu, les écoliers se chargent de louer une salle et de payer un bedeau, et, sur cette base d'une liberté sans limites, l'école est constituée. S'il y a des leçons extraordinaires ou répétitions, un supplément de taxe eststipulé. En terminant son cours sur le Digeste, Odofrédo décla-
PROFESSEURS ET CONDISCIPLES DE S. RAYMOND. l'J
rait à ses auditeurs qu'il n'entendait pas dorénavant se charger de cette besogne supplémentaire. « Car, disaitil, les écoliers sont de mauvais payeurs; ils veulent bien apprendre, mais non pas ouvrir leurs bourses. . . Je n'ai plus rien à vous dire : allez, et que Dieu vous bénisse '. » Ce qui n'empêchait pas Odofrédo de s'enrichir comme tant d'autres et, si l'on veut un exemple, comme son contemporain Accurse qui. né sous le chaume, amassa une immense fortune et eut palais et châteaux. Le nombre des disciples peut donner une idée de l'élévation des profits. On sait par le même Odofrédo que, de son temps, Bologne réunissait jusqu'à dix mille écoliers 2. Azzo, qui futson maître et celui de saint Raymond, aurait été contraint, faute d'un local assez vaste, de donner ses leçons en plein vent, sur la place Saint-Etienne. Tradition contestée, comme celle qui fait enseigner le bienheureux Albert le Grand sur la place Maubert, à Paris, caractéristique toutefois, en tant qu'elle peint l'époque et les grands enthousiasmes qu'on avait pour le savoir.
Il y a une autre cause à l'importance croissante des juristes. La renaissance des études de droit en a fait des hommes nécessaires. Par le barreau, d'une part, et de l'autre par les magistratures, ils ont la main dans les affaires civiles. Leur influence n'est pas moindre dans l'État. En Italie, l'autorité politique se partage, souvent pour se combattre. Vous trouvez les légistes dans le camp de l'empereur et dans celui des villes. Ils sont juges des cas impériaux, consulteurs attitrés de César, sa ressource quand il veut ajouter à l'abus de la force les
t. Quia scholares non sunt boni pagatores ; quia volunt scire sed nolunt solvere... Non habco vobis plura dicere; eatis cum benedictione. (Odof. ad finem Comment, in Dig. vet.)
2. Erant hic tune temporis bene decem millia scholares. (Jn authent. habita. C. Ne filius pro pâtre.')
apparences du droit. Dans les cités , vous les voyez chargés des grandes affaires, des arbitrages, des ambassades, delà confection des traités. A Bologne, s'ils sont citoyens, ils font partie, de droit, du gouvernement de la république. D'autres villes les appellent pour remplir les fonctions de podestat ou pour réformer leurs statuts. Il y a pour eux mille autres manières d'affirmer leur importance. Pour ne pas se faire évincer des fonctions publiques, les membres de la noblesse se mettent à étudier les lois et apportent à la carrière un surcroît de considération et d'éclat. Ainsi se constitue une classe dirigeante,patricienne et plébéienne, féodale et démocratique, ajoutant au prestige du rang l'éclat d'élévations soudaines. A l'influence s'ajoute la richesse, et à celle-ci le faste. Comme les fils de rois, quand on les arme chevaliers, les docteurs, pour célébrer leurpromotion, distribuentdes vêtements et des fourrures de prix et donnent des fêtes splendides De ce jour on les appelle seigneurs ès lois — domini legum. «Voyez ces démons, écrivait Innocent IV, qui les connaissait bien, ces avocats vêtus de pourpre et montés sur des chevaux richement caparaçonnés. Ne dirait-on pas que par l'or et l'argent dont ils se couvrent, par la magnificence des pierreries, parla richesse de leurs étoffes de soie, ils prétendent effacer l'éclat du soleil 2 ? »
Ce n'est pas le lieu d'insister sur les reproches que les légistes s'attirèrent et qui ne leur furent pas ménagés. Ici nous rappelons leur haute fortune et leur prestige. Un historien, appartenant encore au Moyen Age, mais postérieur à la grande ère des libertés italiennes, mêle
1. Il fallut réprimer ces prodigalités. Un statut défend de dépasser en ces occasions la somme encore considérable de cinq cents livres.