Hist. du Lang. t. vi, p
55û CHAPITRE XII. — LA CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS.
deJacquesde Vitry d'abord, avec lequel il se lia étroitement, et, par son entremise, de sainte Lutgarde et de la bienheureuse Marie d'Oignies. Cette dernière , quand Tévêque se présenta pour la première fois, fut pénétrée à sonabord d'une allégresse indicible; elle sentitravivéesles forces d'un corps brisé. Il lui semblait que la Bienheureuse Vierge la soulevait en l'air, la portait à la rencontre de Foulques. Assistant à la messe du noble proscrit, elle aperçut une blanche colombe s'arrêtant d'abord sur sa tête, puis plaçant sur ses lèvres la sainte Eucharistie : un éclat admirable le pénétrait et inondait tout son intérieur. Elle comprit en même temps dans toute leur profondeur les amertumes auxquelles était en proie l'âme du pasteur exilé. Foulques, de son côté, ressentait une impression surnaturelle non moins vive. Les réminiscences de ses rencontres avec cette perle mystique, lui laissaient un arrière-goût délicieux qui s'attachait à son palais et durait des journées entières. A sa prière, Jacques de Vitry mit par écrit les merveilles d'une vie dont il avait été l'assidu et le secourable témoin. La dédicace en fut offerte à l'évêque de Toulouse, et cet en-tête du livre reflète des sentiments communs aux deux amis. Associés par le cœur, ils devaient l'être par les œuvres. On les vit se livrer l'un et l'autre à la prédication de la croisade, surtoutlorsque Foulques, exilé pour la seconde fois, alla, dans les contrées du nord, réveiller le zèle'de la guerre sainte, et chercher des coopérateurs à Montfort dont l'étoile pâlissait.
Pendant un an, aucun changement n'intervint dans la situation de Toulouse. En janvier 121 5 , le suffrage unanime du concile de Montpellier proclama Simon de Montfort prince et monarque de tout le pays. Acte d'une portée provisoire, simple vœu, appelant la ratification du Saint-Siège. En attendant ,
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l'évêque Foulques, sans doute à cause de l'autorité morale attache'e à sa personne et à son caractère, fut chargé par le légat d'occuper militairement Toulouse et le château Narbonnais. Les Toulousains livrèrent leurville et la demeure de leur comte. La ruine des deux Raymond paraissait consommée : réduits à la condition de simples particuliers, ils furent contraints par le peuple à quitter le palais de leurs ancêtres et à se retirer avec leurs épouses, filles, sœurs et tantes de trois générations de rois 1 , dans l'habitation d'un bourgeois nommé David de Roais 2. Peu après, ils s'expatriaient et allaient chercher un asile à la cour d'Angleterre.
La réponse du Pape au vœu émis par le concile de Montpellier fut expédiéele deuxavril. Elle étaitdilatoire. Innocent III aimait trop la justice pour n'être pas l'ennemi de la précipitation. Dans quelques mois allaient s'ouvrir ces assises solennelles qui prirent rang parmi les assemblées œcuméniques sous le nom, resté célèbre, de IVe concile de Latran. Le Pape , avant de se prononcer sans retour dans une affaire aussi grave qu'une substitution dynastique, désirait s'entourer des lumières des prélats réunis. Pour le moment, il se contentait de confier à Simon de Montfort lagarde des terres de Raymond VI. Celui-ci pouvait encore venir plaider sa cause devant le concile.
Le messager, porteur delà décision pontificale, trouva réunis à Saint-Gilles , le légat avec un certain nombre d'évêques, Simon de Montfort et le prince Louis, héritier du trône de France, récemment arrivé à la tête
1. Les deux Raymond, père ettils,avaien.t épousé Iesdeux sœurs,, tilles du roi d'Aragon, Alphonse le Chaste» sœurs de Pierrç tué. à, Muret, et tantes du roi encore enfant, Jacq'ties Ier.
2. Les Roais figurent pendant longtemps au nombre. jfcs familles, suspectes et inquiétées pour cause d'héréiste»
d'un corps considérable de croisés. Alors fut étendue au Toulousain une mesure appliquée dès l'année précédente à l'Agenais. Pour s'assurer d'une fidélité douteuse, on ordonna que les défenses d'un certain nombre de villes et de châteaux seraient rasées. Les deux puissantes cités de Toulouse et de Narbonne devaient être des premières à voir tomber sous le marteau les murs et les tours qui faisaient leur orgueil.
Mesure douloureusement ressentie ! On ne voit pas que l'évêque Foulques y ait trempé : peu après, on le retrouve au milieu de son troupeau, occupé à panser des plaies et à relever des ruines. Il s'y trouvait très certainement , quand se présentèrent, pour entrer dans Toulouse, le fils du roi de France et Simon de Montfort. Ceux-ci venaient avec des intentions pacifiques; l'accueil ne le fut pas moins; les plus notables parmi les bourgeois se portèrent à leur rencontre. En s'approchant de la ville, les deux hauts personnages purent apercevoir des parties de murailles déjà découronnées de leurs créneaux. Les habitants avaient prêté leurs mains à cette œuvre de destruction, non sans vive douleur — acquieverunt, licet inviti et nimium dolentes l. Aussi la démolition n'avançait guère. On eût dit que les maîtres du jour, tenant compte aux vaincus de leur bonne volonté, respectaient leurs répugnances et toléraient leur lenteur. L'année suivante, en effet, et malgré de nouveaux ordres de démolition, les remparts et les tours de Toulouse se dressaient encore dans leur fierté, comme pour attester l'antique gloire de la patrie et appeler des jours meilleurs.
Ici commence contre l'honneur de Foulques la série des accusations atroces et calomnieuses. C'est un savant
i. Bern. Guidonis, Prœclara Francorum facinora.
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qui l'ouvre, un religieux ! Où ne mènent pas les préjugés d'école ? Dom Vaissette , se basant sur un passage de la traduction en prose provençale de l'œuvre menteuse delà Chanson, traduction qui aggrave le texte primitif, montre le prince Louis et Montfort tenant conseil sur le traitement à infliger à Toulouse. Foulques, introduit dans leurs délibérations, est d'avis « de mettre le feu aux quatre coins de la ville, pour tirer vengeance des maux que les Toulousains avaient faits aux croisés 1 ».
Allégation insensée et qui tombe d'elle-même ! Quoi donc ! C'est le prélat, le pasteur que nous avons appris à connaître sous un jour si différent, qui , par un accès de rage subite, s'est changé en forcené ! Et voici que les hommes de fer eux-mêmes, le prince Louis etSimon de Montfort, ont dû, par leur attitude modérée , lui faire honte de ses fureurs !
Non, la vérité n'est pas là. Le vrai pasteur est demeuré semblable à lui-même. Ses préoccupations du moment ne nous sont pas inconnues : il songe bien plutôt à restaurer qu'à détruire. Sa ville épiscopale, personne ne le sait mieux que lui , ne manque pas d'éléments catholiques qu'il faut encourager et non pas étouffer. Foulques, une première fois, avait réussi à élever les esprits à la hauteur du rôle que dictait le péril des temps : de ses lèvres d'évêque, le souffle inspirateur de lacroisade avait passé sur les populations et les avait électrisées. C'est maintenant une croisade pacifique, non pas nouvelle, mais suspendue par les événements de guerre, qu'il importe de ranimer. Un homme, et avec lui une poignée d'hommes, a pris cette croisade à son compte. Cet homme, cet apôtre au cœur embrasé, si doux dans ses ardeurs, si compatissant dans son zèle,
[. Hist. du Lang.N. Edit. t. vi, p. 463.
si serein, si céleste dans les vicissitudes d'une vie toute militante, c'est, le lecteur l'a compris, le fondateur des Frères-Prêcheurs. L'évêque, on le sait par une parole contemporaine et amie, le chérissait très tendrement — îenerrime diligebat 1 — ce qui suppose des conformités nécessaires entre son âme et la sienne : sainte liaison qui emprunte un rayon à la gloire de Dominique pour le projeter sur la mémoire de Foulques et la défendre contre tous les outrages 2.
Avant de montrer l'évêque associé au fondateur, il faut voir poindre celui-ci. Exprimons d'abord, en nous reportant en arrière, ce que saint Dominique n'est pas. « Montfort, écrit Humbert de Romans, combattait les hérétiques avec le glaive matériel, le bienheureux Dominique avec le glaive spirituel de la parole de Dieu 3. • Ainsi la part de chacun est nettement déterminée: la ligne suivie par le guerrier et celle que suit l'apôtre sont constamment parallèles et ne se confondent jamais; si Dominique porte un glaive, ce glaive ne frappe que