‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 181 sur 203 · Doat. t. 98, f · texte numérisé non relu

Doat. t. 98, f

monastère se tracent, les pierres s'alignent, les murs s'élèvent, l'édifice se termine. Le fait est que deux actes, de 1 2 1 2 l'un et l'autre, vous le montrent achevé dès cette année — Abbatia noviter constructa, — portent ces actes — Abbatia de novo facta *.

Et, si vous voulez savoir les causes du calme singulier qui plane sur les origines de Prouille et de la faveur qui l'entoure, il n'est pas nécessaire de longtemps chercher. Un chérubin, avec son glaive de feu, veille à la porte de cet Eden : ce chérubin c'est Dominique. « Le serviteur de Dieu, écrit Jourdain de Saxe, progressait en vertu et dans l'opinion des hommes. Les hérétiques lui voulaient du mal. et ils poursuivaient de leurs opprobres ceux qui s'attachaient à lui Mais, dans la même mesure, la dévotion des fidèles croissait à son égard, et les catholiques, sans acception de nationalité ou de parti, l'entouraient de leur vénération. Sa sainteté toute suave et le charme de ses manières lui gagnaient le cœur des grands. Les prélats plus encore, les évêques etarchevêques de la contrée, l'avaient en singulier honneur. »

Ce qui nous frappe, cependant, dans les bons vouloirs dont Prouille devient l'objet , ce n'est pas tant la munificence du clergé ou les largesses des barons venus du nord. Que Hugues de Lacy , Robert de Mauvoisin , Enguerrand de Boves, Alain de Roucy , ces principaux parmi les croisés, que Guillaume des Essarts, parent sans doute de Roger des Essarts tué à Pujols, que Frémis, un autrechevalier français, tousdotés parSimon de Montfort, en aient prisoccasion de se montrer généreux envers une œuvre consacrée à la défense de la foi et associée naturelle de la croisade, nous n'en serons pas surpris. Nous le serons moins encore de rencontrer sur la même liste de

i . Ibid f. 8 et io.

l'ÉVÈQUE FOULQUES DE TOULOUSE. 55g

bienfaiteurs, des noms d'évêques et d'archevêques, notamment, et dès 1 2 1 1 , celui de Foulques, évêque de Toulouse. Ce qui nous semble plus instructif, c'est le grand nombre d'amis qui , du sein d'une population qu'on se ligure trop vite comme entièremeut gagnée aux doctrines d'erreur , se sont déclarés en faveur de Prouille. Il y a des haines , n'en doutons pas ; mais il y a des sympathies puissantes ; la popularité , on est forcé d'en convenir , s'attache à cette maison , érigée comme une citadelle contre l'hérésie. Seigneurs et gens du peuple, gens du peuple surtout, rivalisent avec le clergé et les barons de France, pour apporter leur pierre à l'édifice. L'exemple, cité plus haut, d'une famille qui se donne corps et biens à saint Dominique et à son œuvre, n'est pas un fait isolé. Voici encore, en 1 2 1 2, un homme du pays, Bernard Catholica de Barna, qui abandonne à Sainte-Marie de Prouille, aux Frères et aux Sieurs qui l'habitent, sa personne et celle de ses fils, ses biens meubles et immeubles. Ces terres, jusqu'alors allodiales, il y renonce pour les recevoir de nouveau sous la forme dépendante de censives, et il devient l'homme du monastère. « A genoux, déclare-t-il, devant vous, Dominique, chanoine d'Osma, les mains dans les vôtres et admis au baiser, j'ai prêté hommage l. » Exemple du contrat réel et personnel qu'on appelait recommandation et qui, au temps jadis, avaitpeuplé d'uneclientèlesi nombreuse les alentours des maisons de Dieu. Le cartulaire de Prouille offre un contrat d'un autre genre, civil au point de vue des biens donnés, spirituel au point de vue du lien personnel. Un certain Pierre Castellan de Saissac, après avoir énuméré les terres dont il dispose en faveur des Frères et Sœurs, ajoute : « Et moi je me fais votre

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frère, et mon héritier lésera, s'il le veut ». Et les Frères Noël et Claret, au nom des Frères et Sœurs, acceptent cette condition : « Nous vous recevons pour notre frère, écrivent-ils au bas du contrat, et nous vous admettons à la participation des bonnes oeuvres et des prières qui se font ici » *. En conséquence de cette affiliation, Bernard de Gastellan sera Frère donné, Frère au titre auxiliaire, placé à la porte du monastère ou dans ses dépendances, entre le monde et le cloître -.

Dans cet ordre de libéralités, le nom de Montfort revient à plusieurs reprises. Le vaillant chef se signale soit par des générosités personnelles, soit par la sanction qu'il donne à celles d'autrui. Sa vénération pour saint Dominique est une sorte de culte anticipé, de dévotion — speciali ipsum devotione fovebat 3. Ainsi s'exprime Jourdain de Saxe. A son tour, Humbert de Romans, parlant des rapports existant entre ces deux âmes, « si grande, dit-il, était leur amitié — facti sunt adeo familiares * — que Montfort choisit Dominique pour bénir le mariage de son fils Amaury et baptiser une de ses filles. En i2i3, il donne, concède et confirme, en vertu de son haut domaine de suzerain, tout ce que le seigneur Dominique d'Osma, les Frères et les dames de Prouille tiennent de la générosité de Hugues de Lacy, et à cette occasion, tout ce que lesdits Frères et ladite maison possèdent ou posséderont

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