PREMIERS RELIGIEUX. I
Associés à la conception de l'Ordre dans sa forme idéale, ils vont être les instruments de sa propagation. Disséminé par la main du semeur, ce grain fécondera l'univers. « Dominique, dit le chroniqueur précité, avait demandé ces premiers Frères à des contrées diverses, parce qu'ils étaient appelés à annoncer l'Evangile dans le monde tout entier. »
Toutefois, sur ce nombre de seize, il y a une assez forte proportion d'Espagnols. On les nomme Suéro Gomez, Michel de Uzéro, Pierre de Madrid, Dominique de Ségovie, Mannès et Michel de Fabra
Les quatre premiers avaient, nous le disions plus haut, précédé l'arrivée de saint Dominique en Espagne. Cependant Michel de Uzéro et Dominique de Ségovie étaient revenus sur leurs pas. Envoyé à Bologne, Michel de Uzéro nous laisse perdre sa trace. Orné sans doute de mérites, peut-être fort grands, il se confond dans la fouledes ouvriers utilesmais obscurs, au regard dumoins de la postérité.
Les mêmes ombres s'étendent sur l'existence de Pierre de Madrid. Jugé digne d'implanter l'Ordre dans sa terre natale, il prête d'abord à Suéro Gomez un concours
1. Bien qu'on l'ait fait communément, nous ne plaçons pas Jean de Navarre, un des seize, dans ce groupe des premiers Frères espagnols. Jean de Navarre, né à Saint-Jean-Pied-de-Port, au diocèse de Bayonne, sur les versants pyrénéens tributaires de l'Adour, appartenait, selon la géographie dominicaine, à la Province dite de Provence. Les couvents de ce versant, Bayonne en particulier, en relevaient dèsl'origine, tandis que, sauf lazone dont nousparlons, la Navarre faisait partie de la Province d'Espagne. 11 est assez probable que Jean de Navarre ne foula jamais le sol de cette Province. Sa vie, comme Dominicain, paraît s'être écoulée d'abord à Paris, où il apparaît plusieurs fois, et ensuite en Lombardie. Il fut employé par saint Dominique à la fondation de Bologne. On suit sa trace pendant longtemps. En 1233, il dépose comme témoin dans le procès poursuivi à Bologne pour la canonisation du Patriarche de son Ordre.
courageux. Après cela, il disparaît, et le silence se fait sur lui.
Suéro Gomez, au contraire, conserve la stature et le relief d1un personnage historique. C'était un chevalier portugais. La croisade prêchée contre les Albigeois l'avait attiré en Languedoc. Après avoir servi par son épée la cause delà foi, il pensa suivre une milice meilleure en s'adjoignant à saint Dominique. Créé Provincial de la Province d'Espagne , il occupa cette charge jusqu'en 1233, année où il mourut en laissant la réputation d'un saint.
Telle était également celle de Dominique de Ségovie. ou, comme on Ta souvent appelé, Dominique le petit : « Homme d'une incomparable humilité, écrit Jourdain de Saxe, petit en science, mais magnifique en vertus » '. Un état des couvents et des provinces de l'Ordre, dressé en 1277, déroge à son caractère de simple nomenclature, pour ajouter, après avoir énuméré les couvents espagnols, cette annotation laconique: « Parmi N les Frères de cette Province qui ne sont plus, beaucoup se distinguèrent par le don des miracles » 2. Vraie dans sa généralité, cettementions'applique particulièrementà Dominique deSégovie. Revenu de bonneheure en Espagne, il brille au nombre des Frères qui servirentaux merveilles delà toute-puissance divine de canal et d'instrument. A cet égard, sa réputation était faite des deux côtés des Pyrénées. « J'ai connu, écrit Etienne de Bourbon, un homme saint (c'est Dominique, et il le nomme plus loin) ; on lui prêtait grand nombre de miracles que Dieu faisait par
1. Fuit.... humilitatis eximiœ, homo pat-vus quidetn scientia, sed virtute magnifiais. De init. Ord. n° 28.
2. Habebat Fratres defunctos miraculis coruscantes multos. Notitia Ord. apud Echard, t. i, p. t.