‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 59 sur 203 · Vincent de Beauvais, Specul. hist. 1. xxi, c · texte numérisé non relu

Vincent de Beauvais, Specul. hist. 1. xxi, c

PREMIERS RELIGIEUX. Ij3

plus ? » Il répondit : « Père saint, c'est que je meurs de be- « soin ». Le Saint lui dit :« Prenez courage, mon fils ; mar- « chons encore un peu, et nous arriverons quelque part où « nous trouverons à réparer nos forces ». Mais comme le Frère répliquaitqu'il lui était impossible de faire un pas de plus, le Saint, avec la bonté et la commisération dont il était rempli, recourut à son refuge accoutumé, qui était la prière. Il pria brièvement le Seigneur, et se tournant vers le Frère, il lui dit : « Levez-vous, mon fils, allez à « ce lieu qui est devant vous, et apportez ce que vous y « trouverez ». Le Frère se leva avec une extrêmedifficulté, et se traîna jusqu'au lieu qui lui était indiqué, à la distance d'un jet de pierre environ. Il vit un pain d'une admirable blancheur, enveloppédans un linge très blanc. IU'apporta, et, d'après l'ordre du Saint, il en mangea jusqu'à ce que la force lui fût rendue. Quand il eut fini, l'homme de Dieu lui demanda s'il pouvait marcher, maintenant qu'ilavait apaisésafaim : il répondit que oui . « Levez-vous donc, dit-il, et reportez le reste du pain, « enveloppé dans le linge, là où vous l'avez pris. » Le Frère obéit, et ils continuèrent leur route. Un peu plus loin, le Frère, revenant à lui-même, se dit : « O mon « Dieu! et qui est-ce qui avait posé là ce pain, et d'où « avait-il été apporté ? N'ai-je pas perdu l'esprit, de ne « m'en être pas encore inquiété? » Et il dit au Saint: « Père saint, d'où ce pain avait-il été apporté, ou qui « l'avait posé là ? » Alors es vrai amateur et gardien de l'humilité lui dit : « Mon fils, n'avez-vous pas mangé t autant que vous souhaitiez ? » Il répondit: « Oui ». i Puis donc, ajouta le Saint, que vous avez mangé au- « tant que vous souhaitiez, rendez grâces à Dieu, et « n'entrez point en peine du reste. » Le Frère Jean à qui ces choses étaient arrivées les raconta plus tard, quand il fut de retour en Espagne. Associé finalement aux

Frères qui, sur l'ordre du seigneur Pape, étaient allés prêcher la foi sur la terre africaine, il vint à Maroc, où l'attendait la céleste récompense '.

Mettons tin à cette énumération. Nous avons voulu la borner aux Frères appelés par saint Dominique luimême à faire partie de la Province d'Espagne. Ce titre, d'autant plus respectable que l'honneur en remonte des disciples au maître, nous a paru suffisant pour constituer une liste à part. Les autres ouvriers, ceux de la seconde heure, nous dirions volontiers de l'heure de saint Raymond, vont se présenter d'eux-mêmes, et ils figureront en leur lieu. Le couvent de Barcelone à lui seul va nous offrir toute une constellation de Frères savants, saints, puissants en œuvres et parfois thaumaturges. Ainsi se parait, comme le front virginal d'une fiancée, l'Ordre, dans son limpide éclat, tel qu'il était sorti des mains du fondateur. Sans nous laisser distraire par des particularités que le cours du récit ramènera, poursuivons notre exposé général, en indiquant de quelle nature étaient les travaux et les luttes pacifiques des premiers Frères-Prêcheurs sur le sol espagnol.

§ III

Prenons d'abord connaissance du cadre; il détermine l'action des personnages.

C e qui frappe tout d'abord quand on étudie l'Espagne chrétienne, c'est un appareil de guerre, c'est cette croi-

i. VU. Fratrum, p. n, c. 8.

sade sans trêve, si bien caractérisée par l'appellation populaire de Reconquista, c'est cette lutte pied à pied qui a laissé ses traces sur un sol hérissé de constructions guerrières, et son empreinte sur l'esprit si fièrement opiniâtre de la nation catholique.

Celle-ci, quatre siècles durant, a vécu dans un état de perpétuelles alertes. « En ces temps, porte une vieille chronique, se faisait la guerre cruelle contre les Maures, de sorte que les rois, les comtes et les nobles et tous les chevaliers qui se targuaient de la profession des armes plaçaient leurs chevaux dans la chambre où ils avaient leur lit, et où ils habitaient avec leurs femmes, afin que, en entendant les cris de guerre, ils trouvassent leurs armes et leurs chevaux préparés et qu'ils pussent les monter et partir sans retard *. »

On conçoit qu'au sein d'une nation dont le temps était consacré à forger des fers de lance et des épées, à dresser des chevaux de bataille, et à élever des forteresses, les arts de la paix eussent été négligés. Toutefois, l'antique lutte n'aurait pas mérité le nom de Reconquista, si, en reculant leurs limites, les continuateurs indomptables de Pélage n'avaient éloigné peu à peu le théâtre habituel des combats. Dès le commencement du ix« siècle, vous les voyez, brisant l'étreinte de fer qui les resserre dans leurs montagnes, s'emparer d'une grande partie de la vieille Castille, contrée qui doit son nom aux nombreux châteaux destinés à en défendre l'accès. Cent ans plus tard, les chrétiens avaient poussé leurs avant-postes jusqu'à la chaîne du Guadarama qui sépare les deux Castilles. Au siècle suivant, c'est-à-dire au xie siècle, et plus tard au xne, ils érigeaient en capitales les villes reprises

t. Vieille chronique citée par Ticknor, Hist. de la littérature espagnole, t. 1, p. 12.

à l'ennemi. L'antique Tolède, la ville des conciles et la métropole de la monarchie visigothe, était reconquise en io85, Saragosse en 1 1 18, Lisbonne en 1 147. Dès lors, le cours de deux grands fleuves, l'Ebre et le Tage, celui de la Guadiana en partie, sont purgés, et pour toujours, de la présence exécrée des infidèles. Si, en 1 ig5,lesarmes chrétiennes subissent, à la journée d'Alarcos, un humiliant échec, cet outrage est promptement vengé. En 1 2 1 2, six cent mille musulmans viennent se briser à las Navas de Tolosa contre la résistance des rois de Castille, de Navarre et d'Aragon, unis par l'immensité du péril et généreusement assistés des chevaliers de France, d'Italie, d'Allemagne, que la voix d'Innocent III avait tait accourir. De l'aveu même des historiens arabes, la cause de l'islamisme en Espagne venait d'être frappée au cœur. Réfugié à Maroc, et oubliant dans les voluptés du harem la honte de sa défaite, le chef de la dynastie des Almoades ne tardait pas à laisser à un successeur de onze ans le lourd fardeau d'un pouvoir ébranlé. Ce fut le signal de la désorganisation et du morcellement. Alors on vit surgir dans l'Espagne sarrazine ces Cids ou Walis indépendants, auxquels les chroniqueurs chrétiens donnent le nom de rois, et qui régnaient à Majorque, à Valence, à Murcie, à Baeza, à Cordoue, à Séville et à Grenade.

L'Espagne chrétienne respire. Ce n'est pas que la lutte ait pris fin ; mais son caractère se modifie, les forces sont déplacées et les rôles changés : les rois chrétiens ont pris une offensive dont le premier et immédiat résultat sera la conquête d'un bon tiers de la péninsule. Nous ferons assister le lecteur à ces hauts faits. En attendant, prêtons notre attention à un autre genre de progrès entrevu à travers la poussière des combats. Du Nord, c'est-à-dire de la partie la mieux abritéecontre les coupsdes Sarrazins, part un courant civilisateur. Faible au début, cachant d'abord

sa source au fond des solitudes monastiques, il ne tarde pas à grandir ; avec l'aide du temps il creuse son lit et élargitses rives, et dans la mesureoùla sécurités'établit, il répand ses bienfaits. Ainsi le résultat de tant de batailles livrées, de tant de désastres essuyés, de tant d'héroïsme déployé, n'aura pas été uniquement d'agrandir le champ du carnage et de la dévastation. A l'abrid'un rempart de fer, les arts de la paix pourront fleurir : l'Espagne entre ainsi dans le concert de l'Europe chrétienne, et la fin du xiic siècle annonce les beaux jours du xme.

Un nom, celui du roi de Castille, Alphonse IX, pourra personnifier cette évolution d'une manière assez exacte. Le vaincu d'Alarcos et levainqueur de las Navas était un prince libéraldans ses goûts, donnant volontiers les mains à de nobles entreprises. Créateur, nous l'avons vu, des utiles et pieuses magnificences de las Huelgas, il portait à la renaissance des lettres un intérêt dont la constance ne se démentit jamais. « La science, dit une chronique, n'avait pas peu souffert de l'occupation par les Maures de presque toute l'Espagne. » Alphonse relève et rend florissantes ces écoles de Palencia suivies naguère par saint Dominique. C'est de concert avec l'évêque Tell, qu'il attire dans cette ville « des maîtres en théologie et autres arts libéraux »... La France et l'Italie répondent à son appel et lui fournissent « de sages hommes, experts dans toutes les facultés ». Afin de rendre impérissable le culte de la sagesse, il veut, et dans ce but aucun sacrifice ne lui coûte, « que les esprits avides de s'instruire puissent recueillir aux diverses sources de l'enseignement la manne précieuse du savoir ». On aime à constater dans une âme guerrière le contraste de cet amour des lettres. A cet égard, Alphonse IX annonce sur le trône de Castille ce que sera sur le trône de France son petitfils saint Louis. Il y aentre la manière de s'exprimer des

historiens qui s'occupent des deux rois de grandes analogies, presque de l'identité, et vous croiriez entendre Guillaume de Nangis célébrer les inclinations libérales et chevaleresques du petit-fils, quand c'est un chroniqueur espagnol 1 qui, à propos de l'aïeul, émet cette parole inspirée par le génie de l'époque. « Le roi, dit-il, est convaincu que là où se développe le noble amour, la sagesse, floriront dans la même mesure les généreuses prouesses delà chevalerie. »

L'exemple du roi deCastille fait surgir des imitateurs : la science devient, comme on dit à l'heure présente, une des questions du jour ; on croirait une semence dont Téclosion, longtemps gênée, éclate tout d'un coup. La reconstitution des écoles de Palencia date de 1209. En 1 2 1 7 , un autre Alphonse, le roi de Léon, se distrait de ses habitudes belliqueuses pour consacrer ses soins aux écoles de Salamanque, qu'il dote « des maîtres les plus habiles dans les saintes Ecritures ».

Une des figures les plus intéressantes de cette époque est assurément celle de Bérengère, la digne fille d'Alphonse IX, l'héroïque mère de saint Ferdinand, le modèle que paraît avoir suivi, vingt ans plus tard, sa plus jeune sœur, Blanche, l'illustre reine de France, mère, elle aussi, d'un saint roi. Héritière éventuelle du royaume de Castille, mariée en 11 97 à Alphonse, roi de Léon, Bérengère unissait dans sa personne l'avenir des deux couronnes destinées à son fils. Sur le trône d'où l'annulation d'un mariage irrégulièrement contracté devait la faire descendre de bonne heure, elle eut le temps, non seulement de donner à la patrie et à l'Eglise saint Ferdinand, ce fruit de son union, mais de travailler au bonheur des peuples et à la splendeur de

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