‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 60 sur 203 · Luc de Tuy · texte numérisé non relu

Luc de Tuy

l'Etat. « Sa sagésse était si grande, remarque Luc de Tuy, qu'elle paraissait posse'der toute celle de son père... Un fois à Léon, continue l'historien, elle sut par de suaves paroles obtenir de son époux le redressement des coutumes et fueros tant de la capitale que des provinces. » L'art de batîr, ce noble loisir d'un peuple rentré en posession de lui-même, commençait à couvrir de nombreux monuments le sol affranchi de l'Espagne. a La reine, est-il dit encore, construisit à pierre et à chaux le palais royal proche de l'église de Saint-Isidore, et elle restaura à pierre et à chaux les tours de Léon, qu'autrefois le roi barbare Almanzor avait démantelées. » Tandis que la main d'une femme s'employait à des défenses militaires, son rude époux, doucement subjugué, s'associait à ses libéralités pieuses. C'est bien du couple princier, mari et femme, qu'il est question dans cet autre passage de la chronique contemporaine: a Malgré de nombreuses guerres, les sanctuaires furent l'objet de la munificence royale, à ce point que, dans toute la contrée, des églises, élevées précédemment à grands frais, firent place à des constructions plus nobles et plus magnifiques de beaucoup >.

N'est-ce pas sous la même influence que le roi de Léon, grand batailleur, dur caractère et justicier terrible, condescendait à des œuvres de miséricorde, d'humanité, de civilisation, créait des écoles — celles de Salamanque en font foi — et fondait des monastères etdes maladreries ? Ces utiles entreprises étaient loin d'épuiser la liste de ce que l'on appelait, dans un sens beaucoup plus large qu'aujourd'hui, desœuvres pies. Le mot pietas, qui signifie piété, signifiait également — ■ nous le marquions ailleurs— pitié, commisération, intérêt sympathique, puisés aux sources fécondes dusentimentreligieux. La piété ou pitié, vraie sève alors du progrès social, s'étendait à toute

l8o CHAPITRE V. L'ESPAGNE DOMINICAINE.

œuvre susceptible d'être adoptée par la religion et prêchée par l'Eglise. Ce n'est que par une étude de détail qu'on peut se rendre compte d'une influence à laquelle aucun besoin n'est étranger. Prenez, si vous le voulez, un exemple: l'état des communications. La religion n'avait garde d'en délaisser les intérêts. Parla chevalerie, elle veillait à la sécurité des routes; par la Paix et la Trêve de Dieu, à celle des personnes inoffensives, de l'agriculteurdansson champ, du marchand voyageur, du Juif luimême. Sur les anciennes voies romaines, vous auriez vu s'échelonner d'étapes en étapes des abris ou hospices , fondés par desdons charitableset desservis par le dévoûment religieux. Le cléricalisme, il faut le reconnaître , avaitla mainpartout. Un de ses soucis — et de quoi n'estil pas capable ? — était de fabriquer des ponts, œuvre que Luc de Tuy appelle une œuvre sainte, et dont la dépense se soldait, avec celle de tant d'autres travaux d'utilité publique, sur le budget de la charité. Qui ne connaît, ne fût-ce que de nom, l'association des Frères Pontifes ou faiseurs de ponts, instituée dans ce but ? Mais les vrais Pontifes , c'était tout le monde ; c'était le Pape par ses exhortations et par l'octroi d'indulgences, c'étaient les princes, les prélats, les religieux par leurs libéralités et par leur industrie, c'étaient notamment les Frères-Prêcheurs, par leur initiative, et, nous le verrons en Espagne, par leurs miracles, c'étaient enfin les peuples par leur coopération. L'Espagne se signala dans ce genre de travaux, et le roi Alphonse avait à cœur de s'y distinguer. Il construisit ou restaura un grand nombre de ponts et, entre autres, un pont fameux sur le Minô, qu'on admire encore aujourd'hui et qui, par sa vaillante attitude, témoigne du savoir-faire et de la hardiesse des constructeurs de ce temps.

Les lettres et les arts, les travaux de la paix, les gran-

des œuvres d'utilité commune et, nous le verrons tout à Theure, les prospérités de l'agriculture, tout s'unit pour marquer le réveil de l'Espagne. Faut-il ajouter à sa couronne cette parure de toute civilisation dans sa fleur: la poésie ? Les compositions des troubadours étaient fort en honneur, non seulement en Catalogne, où ces chantres de la gaie science étaient chez eux, mais dans les cours de l'Espagne, cours des rois et cours des seigneurs. Toutefois, cet art d'origine étrangère ne peut compter dans l'histoire nationale; et d'ailleurs, par sesprocédés raffinés et quelque peu conventionnels, il dépassait le degré de culture d'une nation rude encore. Il fallait pour constituer une poésie populaire des accents primitifs et plus mâles. L'épopée du Cid, ce monument archaïque de la littérature castillane, date de l'époque dont nous traitons ; elle en a la couleur, et libre à nous de supposer, à la place des compagnons du Campéador, Ferdinand et ses preux, et de reconnaître leurs hauts faits dans cette scène de combat si vivement crayonnée :

<r Ils embrassent leurs écus devant leurs poitrines;

— ils abaissent leurs lances parées de leurs pennons;

— ils inclinent leurs visages sur leurs arçons ; — ils vont

frapper d'un cœur énergique Chacun tue un Maure ;

chacun d'un seul coup: — à la seconde charge qu'ils font, ils sont le même nombre. — Vous eussiez vu maintes lances s'abaisser et se relever; — maints boucliers percés et traversés, — maintes cuirasses faussées se rompre, — maints pennons blancs reparaître rouges de sang;- — maints bons chevaux aller sans leurs maîtres. »

Avec tous ces progrès coïncidait la cessation des luttes entre royaumes chrétiens. On avait eu le temps de mesurer les conséquences et de tirer les profits du grand triomphe de las Navas. Ce triomphe était une leçon ; la cessation des luttes entre royaumes chrétiens s'ajoutait

au bénéfice de la victoire. En face de l'islamisme divisé, l'Espagne chrétienne tendait à l'unité. Que les rois instruits à leurs dépens et déférant enfin aux instances de la Papauté fussent las de guerroyer les uns contre les autres, cela seul était un progrès. Ajoutez-y, dans leurs États respectifs, la cessation des troubles civils. Ce qu'il en reste peut être comparé aux derniers grondements" d'un orage qui fuit devant un ciel serein. Deux monarchies ont senti leur force. Avant de reprendre aux Arabes les plus florissantes parties de la péninsule, elles fixent des yeux pleins d'espérance sur des princes qui, touchant à peine à l'âge viril, donnent à comprendre ce qu'ils seront. En Aragon, Jacques I, le futur conquistador , commence par ressaisir, avec un sang-froid au-dessus de son âge, l'ascendant que lui disputent les factions. En Castille, saint Ferdinand n'a pas encore uni à la couronne de son aïeul celle de son père, le roi de Léon ; mais sa mère, qui lui a cédé la première, en attendant que par des prodiges de prudence elle l'aide à ceindre la seconde, contient d'un bras viril l'insubordination des vassaux. Cette grande chrétienne a des vues supérieures. Abhorrant les guerres fratricides, si funestes jusqu'alors à la cause de la religion et de l'Etat, elle veut que son fils, sitôt qu'il est armé chevalier, offre à Dieu les prémices de sa valeur. Elle-même lui ouvre la lice en dénonçant la trêve conclue avec les infidèles. Une série de campagnes heureuses met le fils de Bérengère en possession d'une partie de l'Andalousie, et déjà ses avant-postes ne sont plus qu'à quelques lieues de Cordoue.

Nul doute, hélas ! qu'à ce tableau serein il ne faille ajouter des ombres. L'essor n'est pas le même partout. Le Portugal, après une campagne heureuse sur le Tage, se tient en dehors de la lutte. Le roi de Navarre , d'abord coupable de s'être allié avec les Maures ,

puis devenu, un peu malgré lui, l'un des vainqueurs delasNavas, se renferme dans l'inaction. Le repos est incompatible avec l'humeur bouillante du roi de Léon ; mais, avant de reprendre les hostilités contre l'ennemi commun, il s'attaque à son propre fils. L'idée qu'un Castillanrecueillerason héritage trouble sa raison, et étouffe en lui la voix du sang. Le doux et vaillant jeune homme qu'il veut priver du trône, met tout son art à éviter les collisions à main armée. Un instant même, il est assez heureux pour porter secours à son père contre des sujets rebelles. Enfin, grâce à l'intervention du légat, Jean d'Abbeville, un accord s'établit. Les deux rois unissent leurs armes contre les Sarrazins et se partagent les points d'attaque. Tandis que Ferdinand triomphe sur le Guadalquivir, son père pourchasse victorieusement les infidèles sur les rives de la Guadiana.

A ce moment, qui semble mettre le sceau à la paix entre royaumes chrétiens, l'historien Luc de Tuy a des accents de triomphe qu'inspire le double amour de la patrie et de la religion. « La concorde, dit-il, règne désormaisentre les royaumes espagnols, qui disposent de toutes leurs forces pour combattre les Arabes. O temps heureux ! temps de gloire pour la loi catholique ! On vit alors l'hérésie réprimée, les villes et les châteaux des Sarrazins enlevés à la pointe de l'épée. Les rois d'Espagne combattent pour leur foi et sont partout vainqueurs. Les évêques, les abbés, les clercs construisent des églises et des monastères ; le peuple des campagnes cultive en paix son héritage, élève des troupeaux, jouit de la paix et n'éprouve aucun trouble. »

En eemême temps, la race obstinée, qui depuis quatre siècles travaille à reconstituer le sol de la patrie, veut marquer pour toujours les territoires reconquis, en y plantant des bornes capables de défier les efforts du temps

et des hommes. Ces bornes, dignes de sa foi non moins que de son patriotisme, sont le plus ordinairement des édifices sacrés. Vous croiriez peut-être que, à l'exemple de la Sicile, l'Espagneaurait demandéses inspirations à l'architecture mauresque, dont elleavait tantde modèles sous les yeux. Mais non: elle est trop patriotique et trop hère, trop passionnée dans son catholicisme, pour condescendre à de pareils emprunts. N'ayant que faire de l'art des Sarrazins, elle démolit ce qui reste de mosquées 1 ; et par ses édifices religieux, elle montre qu'elle est entrée de plainpied dans le courant artistique du reste de la chrétienté; du premier coup, elle produit des chefs-d'œuvre. Voyez ce qui se passe à Tolède. En 1228, à la suite d'une campagne heureuse sur les bords du Guadalquivir, saint Ferdinand rentre dans la royale cité et, de concert avec l'archevêque Rodrigue, il pose la première pierre d'une cathédrale, qu'il suffit de nommer pour rappeler une des gloires du génie catholique. Ici comme ailleurs, une mosquée avait été consacrée au culte chrétien : elle était belle sans doute, puisqu'elle avait été choisie entre toutes pour servir d'église principale. Cela durait depuis deux siècles. Mais l'Espagnol ne veut devoir qu'à lui-même ses édifices religieux : après des victoires sur le champ de bataille, ilrêveune revancheartistique. Lemonument arabe est condamné, rasé, et la fière métropole, comme une dominatrice superbe, prend la place qu'elle garde aujourd'hui. La voyez-vous s'élever au-dessus des débris romains et barbares, des tours et alcazars mauresques, des synagogues des juifs, et des constructions de la Renaissance, pêle-mêle de tous les âges et de toutes les civilisations, qui imprime à l'ancienne capitale des Goths un cachet si particulier?

Page 1